Vinaigrette

Isabelle et Maude, au restaurant, discutent des différents moyens de congédier un des plus anciens employés de la boîte, qui ne correspond plus, mais alors là plus du tout, à l’image de marque revampée.

ISABELLE: Il y a le syndicat, et les lois. 

MAUDE: Il y a notre décision, et nos moyens.

ISABELLE: Roland doit disparaître. La clientèle ne doit plus le voir, lui parler, l’entendre, le sentir, le pressentir. L’effacer, le temps de régler son cas. L’affecter à de nouvelles tâches, limiter ses accès à notre site, à nos clients.

SERVEUR 1: Avec vos salades, mesdames, prendrez-vous de la vinaigrette balsamique ou de la vinaigrette citron-dijon?

ISABELLE: Balsamique pour moi. Merci.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Tu ne lui as pas répondu?

MAUDE: Ils me cassent les pieds. L’affecter à de nouvelles tâches ne sera pas suffisant. Il faudra le rayer définitivement de la liste. L’éliminer. Tant qu’il sera là, même si nous restreignons ses accès, ça restera une tache.

ISABELLE: Jusqu’ici, c’était le meilleur. Si nous n’avions pas…

SERVEUR 2: Pour la vinaigrette, voulez-vous la balsamique avec de l’ail, ou sans?

ISABELLE: Sans ail, tout simple. Je ne digère pas l’ail, ça me fait suer. Je n’aime pas l’ail.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Oui, une tache. Donc, il faut trouver le moyen de s’en départir, de lui couper l’herbe sous les pieds, en quelque sorte.

ISABELLE: En éliminant son poste? Comme nous l’avons fait pour les employés de l’équipe de soutien?

MAUDE: Pas si simple. Contrairement à ceux de l’équipe de soutien, Roland occupe un poste essentiel. Si nous éliminons le poste, nous devrons en créer un identique aussitôt. Changer l’appellation ne sera pas suffisant. Le syndicat pourrait…

SERVEUR 3: Préférez-vous une vinaigrette avec ou sans sel et poivre et quelle quantité de sel et de poivre?

ISABELLE: Oui, sel et poivre, s’il vous plaît. Pas trop toutefois, juste assez pour relever.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Impressionnant. Tous ces détails.

MAUDE: Ils sont casse-pieds. Ignore-les. Moi je suis la cliente, à eux de voir. Si je n’aime pas, je prendrai autre chose la prochaine fois. Ils vont finir par nous prier de faire la cuisine nous-mêmes.

ISABELLE: Je n’arrive pas à les ignorer, je suis…

SERVEUR 2: Nous ne mettrons pas d’ail, comme vous le désirez, mais voulez-vous une petite touche de sucré? Du miel de l’Argentine? Du sirop d’érable du Canada? Du sucre de betterave de la Russie? Du sucre brut du Brésil?

ISABELLE: Un peu de miel d’Argentine, une larme, deux larmes.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Donc, le poste de Roland…

ISABELLE: Le poste de Roland?

MAUDE: Tu parlais de l’éliminer, mais…

ISABELLE: Tu ne crois pas que…

SERVEUR 3: Pour l’huile d’olive, nous avons quatre choix, mais c’est selon votre palais. Terra-Creta, Valdevellisca, Ophellia, Arbequina. Laquelle préférez-vous?

ISABELLE: Ophellia. Je ne la connais pas, mais puisqu’il faut choisir. Je pourrais vous demander ce qui distingue l’une de l’autre, mais ça finira par me troubler. Prendre une décision n’est jamais simple, même pour l’huile d’olive, alors mon cher, Ophellia, ce sera cela, pas de stress, la vinaigrette sera excellente.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Des décisions! Qu’avons-nous décidé pour Roland?

MAUDE: Rien, nous en étions à son poste, qu’on ne peut…

SERVEUR 1: Mon collègue m’a bien précisé que vous ne vouliez pas d’ail, et vous n’en aurez pas. Mais qu’en est-il des échalotes? Plusieurs personnes apprécient les échalotes hachées fin. Devons-nous en ajouter, ou nous abstenir?

ISABELLE: Je croyais en avoir fini avec cette vinaigrette. Décisions, décisions, décisions. Mettez-y des échalotes, pourquoi pas! Et n’en parlons plus.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Créons un nouveau poste, présenté comme une promotion. Un poste dont on peut se passer. Il soumettra sa candidature, nous l’y inviterons. Il obtiendra le poste. Dans six mois, nous éliminons le poste, restructuration de la compagnie. Adieu Ro…

SERVEUR 2: Depuis la semaine dernière, nous offrons un choix de fines herbes pour les vinaigrettes balsamiques. Basilic, thym, coriandre, romarin. Vous pouvez choisir l’une de ces herbes, deux de ces herbes, trois de ces herbes, toutes ces herbes, aucune de ces herbes, à votre guise.

ISABELLE: Mangerons-nous? Toutes les herbes. Non, aucune. Oh, j’aime bien le thym. Pourquoi pas le thym? Et un peu de coriandre, mais pas trop, la coriandre s’impose si on en met trop. J’ai déjà raté une recette de guacamole parce que j’avais été trop généreuse avec la coriandre. Alors voilà. Merci.

MAUDE: Faut les ignorer, je te dis. Sinon ça va durer encore une heure, et nous partirons sans notre salade d’entrée. T’as pensé à toutes les questions qu’ils auront pour le plat principal?

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Nous parlerons de Roland la prochaine fois. Trop complexe. Je suis fatiguée, j’ai faim, je n’ai plus la tête à ça.

MAUDE: Laisse-moi régler ça. Dans six mois, nous en sommes débarrassés.

ISABELLE: Fais comme tu veux. N’importe quoi, je te fais totalement confiance. Tu as vu l’heure qu’il est?

Traitement en cours…
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La barbe à papa

Ils ont la quarantaine, de jolis habits, de jolies voix, de jolies moues. Assis sur la corniche de l’immeuble dans lequel ils convoquent, supervisent, animent des réunions du matin au soir. Cinquante-deux mètres plus bas, une fête foraine. Ambulante. Leurs quatre pieds battent l’air, ça me donne le vertige.

DAMIEN: Une brosse à dents électrique dont la tête s’adapte à la forme de chacune des dents, qui peut aussi dégager le tartre entre les dents, tout cela en moins d’une minute pendant que je vérifie mes messages sur Instagram, Colégram, Psychodrame.

FABIEN: Une guitare hypersensible dont je n’ai qu’à effleurer les cordes pour produire des accords clairs, qui ne sonnent jamais faux, ce qui me permet de jouer des morceaux nettement au-delà de mes compétences.

DAMIEN: Une voiture équipée d’un auto-nettoyant universel qui chasse la moindre tache de boue dès qu’elle se pose sur la carrosserie de façon à ce qu’elle garde son éclat d’origine sous toutes conditions, hiver comme été.

FABIEN: Un gazon modifié génétiquement qui ne dépasse jamais trois centimètres, et dont les propriétés incluent une résistance accrue aux canicules, ce qui permet de conserver une pelouse bien verte quand tout le voisinage s’attriste devant de fâcheux parterres brunâtres.

DAMIEN: Une maison dotée d’un système d’alimentation énergétique autonome capable de neutraliser tout visiteur suspect grâce à une cellule de détection thermographique jumelée à un module de neutralisation neurologique intégrée dans un réseau biométrique, démagogique et apocalyptique.

FABIEN: Un téléviseur qui parvient à extirper l’esprit de son enveloppe corporelle tout en conservant l’essence de sa causalité organique afin de nous intégrer réellement dans l’action qui se déroule à l’écran.

DAMIEN: Trois vélos de course professionnels.

FABIEN: Trois collections complètes de La Pléiade.

DAMIEN: Trois ordinateurs surnaturels.

FABIEN: Trois réfrigérateurs autocuisinants.

DAMIEN: Trois de tout et épatant.

FABIEN: Trois enfants.

DAMIEN: Une femme.

FABIEN: Trois rébus.

DAMIEN: Trois questions sans réponse.

FABIEN: Hélas.

DAMIEN: Une solution incontournable.

Les quarantenaires se lèvent, agiles, et d’un élan fantastique, se précipitent dans la cage d’escalier, plus rapides qu’aucun ascenseur ne pourrait l’être. En quelques maigres minutes, ils atterrissent au milieu de la fête foraine, et sans un mot, le souffle coupé, ils courent s’empiffrer de barbe à papa. Leurs éclats de rire et les taches multicolores sur leurs vestes me donnent le vertige.

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Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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Vider des canettes

Scène champêtre. Au loin, des champs de houblon à perte de vue. Au deuxième plan, un amoncellement multicolore de cannettes de bière pleines derrière une estrade jonchée de cannettes de bière vides. Au premier plan, deux jeunes femmes, absolument seules, debout sur une place où règne un désordre de chaises renversées, de papiers, de restes de hamburger, de hot-dogs, de quiche aux asperges avec fromage bleu et poivrons rouges bio, de vêtements, et bien entendu, de cannettes de bière vides. Car, comme chacun sait, les organisateurs du Festival de la Canette de Bière de Dampaul ont lancé en grand le spectacle d’avant-avant-première, hier soir.

LUCE: Le président du festival, monsieur Trotin, m’a remis cette lettre. Il a essayé de me faire un bisou. Je me suis sauvée avec la lettre.

RUTH: Une lettre d’amour? Oh l’immoral!

LUCE: Une lettre officielle. Avec le sceau du festival et tout, et la signature de Trotin, et celle de tous les membres du conseil d’administration, du comité de détermination et du comité de candidature.

RUTH: Du sérieux. Un emploi? Un approvisionnement gratuit de canettes?

LUCE: Ce serait pas mal, mais non. Ils m’ont élue Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Je n’ai jamais assisté à un festival de ma vie!

RUTH: Sainte Jeanne-Françoise de Chantal! Moi non plus. Je sais que toutes les filles de tous les villages de la vallée veulent être Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Même si elles n’y vont jamais, puisqu’il est réservé à ces messieurs.

LUCE: Je sais. Je n’ai jamais posé ma candidature, je ne me voyais pas l’heureuse élue d’un festival de bière ni de n’importe quel festival de n’importe quelle boisson, légume ou animal! Quelle tenue porter? Dois-je faire le voyage jusqu’à la ville?

RUTH: Pas du tout! Je t’aiderai. J’ai tout ce qu’il te faut. Tu seras mémorable, incomparable, impénétrable!

LUCE: Oh Ruth, tu es ma meilleure amie! Merci! Merci! Merci!

Le lendemain, il y a toujours en arrière-plan les champs de houblon, un amoncellement multicolore de canettes au deuxième plan, mais au premier plan, les chaises sont bien alignées devant l’estrade. Peu à peu les hommes prennent place, vidant gaiement canette après canette, dans un concert de doux jurons, de charmantes répliques, de profondes invectives.

Sur l’estrade, monsieur Trotin s’empare du micro, et annonce l’arrivée de Luce, la Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Luce s’avance, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’assurance. Elle est méconnaissable sous son trench-coat gris, son haut-de-forme légèrement élimé que Ruth a dégoté dans le grenier de sa grand-mère, avec ses longues chaussettes de laine tricotées, plantées dans des bottillons de randonnée. Son sourire, plus vaste que les champs de houblon, ne semble pas charmer l’auditoire, qui s’est tue, qui a cessé de vider les canettes, qui ne jure plus. Dès que Luce s’empare du micro pour s’adresser à la foule, le vacarme éclate, on exige qu’elle retire son magnifique trench-coat et surtout qu’elle se taise. Au premier rang, son amie Ruth l’encourage, l’invite à les vaporiser de sa poésie, ce que Luce s’empresse de faire. Devant le parterre médusé, elle ouvre tout grand son trench-coat, et chacun peut constater qu’elle ne porte rien dessous, mais rien de rien, pas même un corps. Soudain, de ce néant insoupçonné, jaillit une vapeur pourpre, qui s’épaissit à mesure qu’elle s’envole au-dessus de Luce et de l’estrade, et quand elle atteint la cime des arbres, la vapeur forme des lettres qui rapidement forment des mots qui rapidement forment des vers qui tournoient au-dessus des têtes enivrées. Là-haut, libérés du souffle chaud de Luce, les lettres pourpres se pétrifient, et comme des volées de cailloux, les vers s’abattent sur la foule de mâles ahuris. À la fin du poème, pendant que monsieur Trotin s’enfuit à toutes jambes, Ruth grimpe sur l’estrade et étreint son amie Luce, qui a retrouvé, sans que la foule décimée, saignante et beuglante ne s’en aperçoive, son corps prépoétique. La reine et son amie s’en vont, bras dessus, bras dessous, serpentant entre les lettres, les mots, les vers et les cadavres, s’ouvrir chacune une canette sous une tonnelle à l’écart, là où l’on peut respirer les exhalaisons apaisantes de la terre et du jeune houblon.

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La directrice

La directrice de l’École des Chutes laisse échapper un juron. Évidemment, c’est à peine audible, un murmure de souris. En l’absence de sa secrétaire, qui pousse pour extraire son troisième bébé, le travail s’accumule, les rendez-vous se perdent, les parents râlent, les enseignants réclament, les élèves se mutinent. Au moins, les briques de l’École des Chutes restent bien en place. Pour l’instant. Mais le quartier est dur, tout peut arriver. Une révolution, une démolition, une reconstitution.

Treize heures trente. Appel du Conseil scolaire au sujet du nouveau curriculum à mettre en place pour l’an prochain. La directrice met sur pause. Appel du libraire pour le paiement des livres expédiés en début d’année. La directrice met sur pause. Appel de sa sœur désemparée parce que son fils fume trop de marijuana. La directrice promet de la rappeler. Retour au Conseil scolaire. Le Conseil scolaire l’a mise sur pause. Appel du père de la petite Levasseur qui conteste l’évaluation arbitraire de sa dernière rédaction. La directrice lui donne rendez-vous. Appel de la sœur, une autre, qui l’informe que son mari mériterait qu’elle le défenestre. La directrice offre son aide.  Retour au libraire. La directrice lui promet un chèque. Madame Dubonnet, enseignante de quatrième, entre sans frapper, elle manque de papier, son ordinateur est encore en panne. La directrice prend note, merci. La mère du petit Castonguay vient le chercher pour un rendez-vous chez le dentiste. La directrice lui dit oui tout de suite. Elle reprend l’appel du Conseil scolaire, mais ils ont raccroché. Tant mieux. La directrice appuie sur le bouton de l’interphone.

DIRECTRICE: Colin Castonguay est demandé au secrétariat. Sa maman…

Appel du directeur de l’École des Monts, qui souhaite organiser un tournoi interscolaire d’échecs. La directrice l’assure qu’on en reparlera, mais oui, c’est une excellente idée. Le petit Castonguay se présente au secrétariat, la chemise sortie du pantalon, le nez humide. Sa mère l’emmène. La directrice regarde sa montre. Depuis huit heures ce matin, la folie. Éteint la sonnerie du téléphone, le répondeur sera sa secrétaire cet après-midi. Oublie d’éteindre l’interphone, un bidule étranger, du domaine de la secrétaire qui accouche.

DIRECTRICE: Pouet pouet pouet! Ro to to! Ro to to! Zac! Zac! Zac! Je vais exploser! Imploser! M’effondrer! Je vais te leur mettre leur curriculum et leurs factures dans ma culotte, et prout prout prout! Parlant de culotte, je devrais rappeler Gaston pendant que sa bonne femme Dubonnet bidouille son ordinateur, et puis non, à force de le rappeler, comment arriver à agripper le père de la petite Leclerc, si je batifole avec Gaston, et qu’est-ce que c’est cette note, l’enseignante de français de deuxième demande du soutien parce qu’elle a des élèves à besoins spéciaux, j’avais oublié, le p’tit pas vite et la grande folle, y a qu’à les mettre sur une tablette au fond de la salle, et zut, et cet abruti qui se prend pour un enseignant de sciences en cinquième, je te garde mon drôle parce qu’on a pas trouvé mieux, quelle école de misère, j’espère que Fred ira boire un coup avec ses collègues, pas envie de lui voir le toupet ce soir, j’parie qu’il fantasme quand il croise toutes ces vieilles peaux, si vous avez besoin de soutien, je suis là, je peux vous aider, avec sa voix de pauvre dégénéré, faut que je le jette, que j’lui arrache une p’tite somme et bye bye, et puis merde, je suis toute seule moi, j’appelle Gaston, tant pis pour Leclerc, je lui donnerai rendez-vous pour parler des progrès scolaires de la gamine, un p’tit décolleté et je te le harponne, mais pour ce soir, j’ai besoin de concret, j’ai besoin d’Gaston… Allo? Gaston? Je ne te dérange pas? Tu es libre ce soir? J’ai besoin de toi, mon Gaga! Vingt heures dans le stationnement de l’Hôtel de ville. Oui. Je réserve la chambre… Une chose réglée… Je me sens calmée d’un seul coup… Tout ce boulot à faire… Quel sal boulot! Me trouver autre chose… chanteuse country… gagner au loto… me dénicher un millionnaire… 

Dans la pièce d’à côté, une petite foule s’est rassemblée. Des enseignants, le concierge, quelques élèves qui ont réussi à se faufiler. Chuchotements scandalisés, visages rouges de colère, doigts levés et tremblotants, on sent la révolte qui gronde dans les murs de l’École des Chutes. La directrice, qui les aperçoit soudain, sursaute, puis éclate d’un beau grand rire cristallin.

DIRECTRICE: Si vous avez besoin de quoi que ce soit,  prenez rendez-vous. Moi, j’ai à faire.

Et la directrice quitte son bureau, quitte l’école. Pour de bon.

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Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

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Ainsi va la vie

Sara empile les parpaings, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne construit rien, et même, elle prend un soin particulier à ne pas élaborer de plan. Derrière elle, on peut distinguer, si ça nous plaît, la vague forme que prennent quelques centaines de parpaings réunis. Mais cette forme est née d’elle-même. Sara n’a jamais pris la peine de la regarder, elle l’ignore avec une superbe que nous ne lui connaissions pas.

Sara prend parfois des notes, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne les partage jamais, toutefois. Elle préfère les fourrer au fond de sa poche, et quand sa poche en est pleine, elle les brûle. C’est commode, et ça ne laisse pas de trace, ou si peu.

Personne ne vient jamais par là. Et quand il passe du monde, ils s’empêtrent dans les parpaings, se blessent, râlent, et s’en retournent mécontents. Certains, rarement, offrent leur coeur à Sara, et malheureusement, plein d’autres choses. Sara note tous ces bons sentiments, pour ne pas les oublier.

Celui qui lui a écrit, le seul, lui a promis de la délivrer de ses parpaings. Elle n’a pas compris, mais il est vrai qu’elle n’y a pas réfléchi. Il lui a proposé de l’emmener vivre à la campagne, dans une grande maison ensoleillée. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, Sara a fourré cette lettre au fond de sa poche avec ses notes, et à la fin de la semaine, elle a tout brûlé.

Sara est maintenant très vieille. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, elle ne se soucie de rien, elle empile ses parpaings et ainsi va la vie.

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Le lilas blanc

La fenêtre crasseuse. La poussière comme un filtre donne du monde une image floue.

Popaul attend son avocat. Confiant. Après tout, il est conseiller principal à la division des expertises du secteur des affaires communautaires au Ministère des Affaires culturelles. Quarante ans, quelques kilos, peu cheveux perdus. Beau bonhomme.

Avant-hier, les policiers lui ont menotté les poignets devant ses voisins, sa femme, ses enfants, ses arbustes, ses fleurs. Accusé d’avoir assassiné Bellerose père & fils. Preuves accablantes. Peine maximale: perpétuité, avec possibilité de libération après cinquante ans.

Popaul a déjà dit à sa femme que l’avocat arrangera tout.

Bonjour, maître Poitiers?

Poirier, Gilles Poirier, de l’Étude Beauchamps, Beauxlieux Beaulieu Beautemps Poirier & Associés.

Bravo.

Votre culpabilité ne fait aucun doute, plaidez coupable, nous allégerons votre peine. Racontez, racontez tout. 

Toute la vérité!

Popaul s’esclaffe devant l’avocat, impassible.

Je ne suis pas violent, pas violent du tout, malgré l’homicide je ne suis pas un meurtrier. Faudra que vous leur disiez, à vos copains les juges. Je suis président du Club de Bénévolat de la Vallée, je suis vice-président de la Ligue de balle molle de la Vallée, je suis trésorier de l’Organisation de cueillette de paniers de Noël pour les pauvres de la Vallée, bref, je suis exemplaire.

Que s’est-il passé avec ces messieurs Bellerose? 

La zizanie, l’anarchie, la destruction totale, l’anéantissement. Bellerose a lâchement abandonné son terrain aux caprices des plus perverses habitudes de la flore. Chez lui, la beauté régulière de la douce pelouse, oh mon coeur saigne, s’est étiolée sous l’assaut des mauvaises herbes et des bêtes associées. La honte de la Vallée! Toutes nos propriétés ont perdu de la valeur, et plus d’un craignait que les banquiers ne viennent les étrangler dans leur sommeil.

Les banquiers n’étranglent pas.

Ah vous ne connaissez pas les banquiers de la Vallée! Peu importe. Pendant que le retour à l’âge de pierre s’effectuait tranquillement chez les Bellerose, nous tous, citoyens du progrès, souffrions silencieusement. Mais la tempête grondait sous la casserole presto! 

Vous ne l’avez tout de même pas…

Attendez, je n’ai pas terminé. Ce n’est pas tout. Il y a plus. Vous n’en croirez pas vos oreilles, tout maître soyez-vous! En plus de détruire l’écosystème de la Vallée, Bellerose laissait ses mômes lancer leurs ballons sur nos domaines! Piétinements, destructions florales, calamité! Ils ont même égratigné ma voiture! Mais enfonçons-nous davantage dans la désolation, si cela est possible. L’an dernier, ma femme a appris par une amie de sa soeur dont le beau-frère avait un voisin juge sur le comité de remise des prix annuels pour les arrangements floraux, que nous avions perdu le premier prix à cause de l’horreur bellerosienne qui ternissait notre éclat vif et joyeux. 

Popaul rêve, pendant quelques secondes. L’avocat gribouille dans son calepin.

Tout le long de l’allée et jusqu’à mon cabanon, j’ai planté une rangée bien fournie de mufliers roses, qui vient se fondre dans une plate-bande de fleurs, devant la maison, ou les vergerettes bleues, les lys, les delphiniums, les pulmonaria et les azalées s’entrelacent dans une véritable orgie de couleurs et de formes, tendent leurs bras entre les pierres et les statuettes, jusqu’aux pieds d’un lilas blanc bien fourni. Et en avant, tout près de la rue, un magnifique fusain doré donne son accent riche à l’ensemble. De l’autre côté de l’allée, sur la bande de terre entre le terrain de Bellerose et le mien, une rangée éclatante de potentilles dégageait une chaleur réconfortante.

Fier, Popaul savoure cette image, puis, avec un léger vibrato: 

Cette petite haie de potentilles s’est vite éclaircie sous les pieds des mômes Bellerose. J’arrivais du bureau et je retrouvais mes lys écrasés, mes vergettes arrachées. Toutes les fleurs ont souffert! Je les ai pourtant avertis à plus d’une reprise! Je ne suis pas violent. Je sais garder mon sang-froid, un homme raisonnable. Intelligent. Compréhensif. Patient. Mais avant hier! Oh! Avant hier! Les jeunes Bellerose, horde barbare, ont mené un nouvel assaut. Saccage du lilas blanc, qu’ils avaient bombardé de leur ballon. Branches cassées, fleurs écrasées, un massacre en règle dans un tonnerre de rires démoniaques! Vous le comprendrez, c’en était trop. Pas mon lilas blanc! J’ai bravement saisi mon fusil de chasse, ouvert la porte, crié aux envahisseurs de battre en retraite immédiatement! Le plus vieux des jeunes Bellerose, mal élevé, m’a nargué, montré le doigt, ignoré. Devant l’invasion, un homme doit savoir se tenir droit, ferme et implacable. J’ai visé le jeune, j’ai tiré, j’ai tué. L’ennemi a appelé du renfort. Le père  Bellerose a déboulé, dangereux. À nouveau j’ai visé, tiré, tué. Puis je suis rentré, j’ai rangé mon arme. Vous savez qu’il faut ranger les armes à feu sous clé?

Popaul se redresse sur sa chaise, un léger sourire aux lèvres.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Heureusement que les chambres donnent côté cour

Jean-Charles: Brigitte ma petite chérie, va reposer ton p’tit corps sur le sofa, t’es livide. Je range la cuisine, un petit coup de serpillière et je te rejoins. Tu me diras, petite chérie, si l’histoire s’annonce palpitante ce soir.

Brigitte: Oh tu sais, JC, c’est mercredi. Je ne m’attends à rien d’excitant.

Jean-Charles: Tant mieux, nous dormirons tôt.

Brigitte: Je devrais me coucher maintenant! Viens vite me rejoindre, c’est avec toi que j’aime regarder les histoires. 

Jean-Charles: Ton boulot te vampirise.

Brigitte: Qu’as-tu dit?

Jean-Charles: J’ai dit que ton boulot te vampirise, ton connard de petit gérant t’use la fibre à force d’aboyer comme un bâtard qui se prend pour un welsh corgi pembroke!

Brigitte: Un quoi?

Jean-Charles: Le chien d’Elisabeth deux!

Brigitte: Deux quoi?

Jean-Charles – Attends, j’en ai presque fini avec cette serpillière… Voilà… J’essore… Je vide le seau… Tout ça dans le placard… Faudra que je range ce placard, les enfants y ont encore foutu le bordel… Ma chérie…

Brigitte: Tu parles tout seul? Je ne t’entends pas d’ici… Je crois que c’est une histoire de petits voyous…

Jean-Charles: Chérie, tu veux des pop-corn?

Brigitte: Bonne idée… Ils font quoi les enfants?

Jean-Charles : Christophe a le nez dans ses devoirs, Amélie a l’oreille sur le téléphone…

Brigitte: Tu peux m’apporter un verre de San Pellegrino?

Jean-Charles: J’y ai pensé, voilà… J’éteins la lumière. Hey, tu as raison, ça m’a l’air d’une histoire de voyous… Tu les aimes ces pop-corn?

Brigitte: C’est pas les mêmes.

Jean-Charles: C’est tout ce qui restait. Je les trouve un brin trop salés.

Brigitte: Oui. Trop salés. 

Jean-Charles: Ils sont trois ou quatre?

Brigitte: Les voyous?

Jean-Charles: Là, le quatrième, il est avec eux?

Brigitte: Je ne crois pas. C’est probablement un témoin, pour plus tard.

Jean-Charles: Ou rien du tout… Tiens, Christophe. T’as terminé tes devoirs?

Christophe: Oui. Des maths. J’ai la tête pleine. Vous m’faites une place?

Brigitte: Viens. Des pop-corn?

Christophe: Merci. C’est quoi ce soir?

Jean-Charles: Une histoire de voyous, apparemment.

Christophe: Banal.

Brigitte: Ta sœur, elle est encore au téléphone?

Christophe: Elle fait du surplace depuis deux heures, Olivier m’a dit ceci, Olivier m’a promis cela, Olivier, Olivier, Olivier…

Jean-Charles: Je croyais que c’était Nathan.

Christophe: Nathan avait un grain de beauté dans le cou, ça lui plaisait pas. Vous avez vu le vieux?

Jean-Charles: Oui, là!

Brigitte: Où donc?

Christophe: Là, il arrive par la rue Des Saules.

Brigitte: Oh! Ça va chauffer! Il est plus que temps, j’allais m’endormir.

Jean-Charles: Les trois types, ils vont pas le manquer. Il n’est pas du quartier, c’est certain. Il ne marcherait pas là tout seul, pas à cette heure-là. Ça promet, pour un mercredi!

Christophe: Amélie! Viens voir! C’est comme samedi dernier!

Amélie: Je suis au téléphone!

Christophe: Viens pas t’plaindre si tu manques tout. J’m’en fous.

Brigitte: C’est vrai Amélie, tu devrais… Ah, te voilà… Viens…

Amélie: Je préfère m’asseoir par terre.

Jean-Charles: Un des types l’a vu. Ils se cachent.

Christophe: Il marche droit dans la gueule de la bête!

Amélie: Mon dieu! Il devrait repartir d’où il vient, il devrait courir!

Brigitte: Regardez là-bas, une voiture de police!

Christophe: Merde! Ils vont tout gâcher!

Brigitte: Christophe, surveille ton langage!

Jean-Charles: La voiture s’est arrêtée, elle recule. On ne la voit plus.

Brigitte: C’est quand même mieux.

Christophe: Ça y est. C’est le grand maigre qui l’attrape. Il a un gun. 

Jean-Charles: Je me demande qui va commencer, qui sera le premier.

Amélie: D’après moi, le chef c’est celui qui a les cheveux noirs. C’est le plus beau.

Christophe: Trop petit. C’est l’autre, celui à la grimace.

Brigitte: Christophe a raison.

Jean-Charles: D’ailleurs il ne bouge pas. Les deux autres déshabillent le vieux. Il crie. Le grand maigre lui donne un coup de poing au ventre.

Amélie: C’était prévisible.

Jean-Charles: C’est la grimace qui y va en premier!

Amélie: C’est horrible!

Christophe: T’as qu’à pas regarder! T’as qu’à retourner au téléphone pour parler d’Olivier! Comme ça, nous aurons plus de pop-corn.

Amélie: Tu m’espionnes maintenant?

Christophe: Pas besoin de t’espionner, y a que c’nom là qu’on entend partout dans l’appartement! Olivier, Olivier, Olivier…

Brigitte: Les enfants! 

Jean-Charles: La grimace lui a donné trois coups de couteau, un dans chaque jambe, un au ventre. C’est au tour du grand maigre. Ça n’a pas duré longtemps, quand même…

Christophe: C’est toujours comme ça. Tu penses que ça va se terminer comme samedi soir?

Jean-Charles: Le plus petit, là, le blond, c’est à lui maintenant.

Brigitte: Qu’est-ce qu’il tient à la main?

Christophe: Une fourchette. Man! Il est fou!

Amélie: Je ne veux pas voir ça!

Jean-Charles: Eh bien. C’est la première fois. Il lui enfonce la fourchette dans l’œil. Il tourne, et ça gicle.

Brigitte: Ils ne savent plus quoi inventer.

Christophe: Une chance que les deux autres lui tiennent la tête, sinon ça n’irait pas du tout.

Amélie: Ils vont le laisser comme ça?

Jean-Charles: Ils lui prennent sa bague, sa montre, son portefeuille. Tiens, ils lui enlèvent ses chaussures. C’est vrai que ce sont de belles chaussures.

Amélie: Ils vont le tuer?

Christophe: Ils lui sautent sur le ventre à tour de rôle. C’est inédit ça. Ils s’amusent.

Brigitte: C’est sale. Il y a du sang partout. Ces voyous-là sont probablement givrés.

Christophe: Sûr.

Jean-Charles: Je crois qu’ils l’ont achevé. Il ne bouge plus. Le grand pointe son révolver. Il lui tire une balle dans un pied.

Christophe: Le vieux a remué. Il n’est pas mort!

Jean-Charles: Il lui tire dans l’autre pied. Dans la main droite. Dans la main gauche. Dans le front.

Christophe: Cette fois, c’est bien terminé. Il ne se relèvera pas.

Amélie: Oui, terminé.

Brigitte: Christophe, tu as mangé tous les pop-corn, petit goinfre!

Amélie: Maman, regarde le type à la grimace, il nous regarde. Il me regarde. J’ai peur!

Jean-Charles: C’est pas toi qu’il regarde, c’est l’immeuble. Il se tourne vers son public, tout simplement.

Amélie: Tu en es certain?

Christophe: Poule mouillée!

Brigitte: D’ailleurs, tous les trois se penchent, ils saluent leurs spectateurs.

Christophe: Comme d’habitude, ils vont filer en courant, et les flics vont entrer en scène.

Jean-Charles: Classique.

Christophe: Les flics!

Jean-Charles: Ils ont l’air fatigués. Gyrophares, photos, ambulance, et voilà! On nettoie et this is the end. Je vais me coucher.

Brigitte: Christophe, tu veux bien ranger tes vêtements qui traînent dans l’entrée, et Amélie, viens m’aider à fermer les rideaux.

Amélie: Malgré les rideaux, les gyrophares éclairent le salon. Rouge, bleu, blanc. Heureusement que les chambres donnent côté cour.

Jean-Charles: On se couche encore tard!

Brigitte: Au moins on fait autre chose que travailler!

Jean-Charles: Bonne nuit tout le monde, je fais ma toilette et je t’attends au lit, ma chérie.

Brigitte: Je te connais, tu ronfleras dans cinq minutes.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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