Chasse au trésor

Je l’ai revue dans ce café où je vais tous les samedis matin. Je la connais bien, enfin, je la vois souvent. Elle travaille à la librairie où j’achète tous mes livres. Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai jamais osé. Elle travaille dans la section Littérature jeunesse, et je n’ai jamais osé m’inventer un prétexte pour lui demander conseil. J’aurais pu m’inventer une nièce, une petite sœur, n’importe quoi aurait fait l’affaire, mais je ne joue pas bien. Alors je me suis contentée de lui sourire de loin, ou plutôt, de sourire de loin dans sa direction, comme si je souriais à tout l’univers dans un immense rayon au centre duquel elle se déplaçait.

Mais ce matin, elle était au café, assise à trois tables de moi. Elle lisait. Zazie dans le métro. Je ne connais pas. Moi, je lis surtout des romans de science-fiction, des romans d’aventure, de mystère et parfois d’épouvante. La littérature, vous savez ce qu’ils appellent littérature, m’ennuie. M’endort.

Elle était là, je n’osais pas la regarder, je risquais à peine un rapide coup d’œil de temps en temps. J’avais les yeux plongés dans mon propre livre, mais je n’ai tourné aucune page pendant trente-cinq minutes, incapable de lire, de me concentrer. Je perdais conscience de mon état, je m’imaginais suant à grosses gouttes, tremblotant comme une feuille d’automne, blanche comme une morte.

Ridicule, je me sentais grotesque, risible, en somme, plus sotte que jamais. Je devais me ressaisir, ou disparaître. Lui sourire, lui adresser la parole, ou ne plus jamais fréquenter ce café, sa librairie, ce quartier. Je me suis donc levée pour me rendre aux toilettes, question de respirer un peu, de m’éponger le front, les joues, de me ranimer le corps et l’esprit.

À mon retour, j’étais décidée. J’échangerais un regard avec elle, je me lèverais aussitôt pour lui demander de quoi il était question dans son livre, et le reste viendrait, s’il devait venir.

Mais elle n’était plus là. Partie. Sa table nettoyée, vide, luisante d’un néant inattendu.

J’avoue que j’étais secrètement soulagée, parce que je n’aurais pas à puiser dans mes rares ressources de courage, mais j’en aurais pleuré. Je me détestais, je maudissais mon hésitation. En me rasseyant, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose sous mon livre. Je le lève, curieuse. Zazie dans le métro! Elle m’a laissé son livre!

Oh! Elle a tout compris à mon jeu. Depuis longtemps? Vite, l’ouvrir, chercher le message qu’elle m’aura laissé, son numéro, son courriel, son nom, un rendez-vous.

Rien. Pas même un signet pour m’indiquer une page, un passage qui m’aurait mis la puce à l’oreille. Faudra-t-il que je lise tout le livre pour comprendre? Est-ce que ce livre me donnera un indice, une piste?

Non. Si j’avais été dans sa situation, je n’aurais pas laissé tout un livre où trouver une révélation. J’aurais voulu quelque chose de plus direct, sans tout dire.

Mais quoi? Le nom de l’auteur? Elle s’appelle Queneau? Elle s’appelait peut-être Raymond, autrefois? Non. Plus personne ne s’appelle Raymond.

Le titre! C’est ça. Parions que c’est le titre. Si elle ne s’appelle pas Zazie, elle peut très bien m’attendre dans le métro! Oui! Elle est là! Elle est descendue dans la station de métro, juste à côté. Vite, payer, et filer. Pas une minute à perdre.

Heureusement, le samedi, ce n’est pas la foule. Je descends deux à deux les marches vers la station. Eureka! Elle est là, debout devant ce banc. J’agite la main pour qu’elle me voie, m’attende. Mais que fait-elle. Le métro arrive, elle s’avance, le métro s’arrête, les portes s’ouvrent. J’agite la main, je crie. Elle m’aperçoit, elle ne peut pas ne pas m’apercevoir! Elle s’engouffre dans le métro, disparaît.

Je suis à bout de souffle. J’ai couru, bien en vain. Je m’assois sur le banc où elle était il y a moins d’une minute. Un livre?

Elle m’a laissé un autre livre? Un autre indice? Je le retrouverai. Cette fois, de quoi s’agit-il? Une bande dessinée. La cordée du Mont-Rose. Qu’est-ce que c’est? Station Mont-Royal? Mont-Rose, Mont-R, comme dans Mont-Royal. Logique. Elle a tout prévu, tout prémédité.

Station Mont-Royal. Personne. Peut-être à l’extérieur? Non. Où est-elle? Impossible que ce soit une fausse piste.

Si ce n’est pas Mont-Royal, c’est quoi? La cordée, comme dans Lacordaire. Il n’y a pas de station Lacordaire. Alors? Mont-Rose, Rose-Mont. Voilà! Rosemont!

Je saute dans le prochain métro, je suis tout de suite à la station Rosemont. Elle est là. Oh, l’excitation monte! J’adore cette chasse à indices.

Est-ce que c’est bon, maintenant? Elle m’attendra?

Elle jette un sac à la poubelle et monte l’escalier en courant. J’ai beau m’élancer, mais à l’extérieur, elle s’est déjà éclipsée. Pourtant? Je jette un coup d’œil dans toutes les rues autour. En vain.

L’indice est dans le sac qu’elle a jeté. Je me précipite jusqu’à la poubelle, j’y plonge la main sous le regard méprisant des passagers qui sortent du métro.

Un nouveau livre. Le sol. Sous-titre: Une merveille sous nos pieds. Oh la la. Celle-là ne sera pas facile. Sol? Boutique de musique? Je connais la boutique La clef de sol à Québec, mais pas dans Rosemont. Il n’y a pas de disquaire, pas de luthier, rien. Rien non plus qui soit lié à l’agriculture ou au jardinage. Peut-être un jardin communautaire? J’en doute. Alors quoi? Sol?

Une petite recherche sur internet, voilà. Sol, Rosemont. Qu’est-ce que ça donne? Un article sur le sol de Rosemont, des logements à louer, bref, rien de précis. Cherchons Sol, Montréal. Voyons. Rien de mieux. J’espère qu’elle m’attendra. C’est ridicule, je dois trouver.

Je sais! Demandons sur Facebook. Il se trouvera peut-être quelqu’un pour m’aider. J’ai une énigme à résoudre et j’ai besoin d’aide. Mes indices sont: Sol – Rosemont – Une merveille sous nos pieds.

Attendons. À cette heure-ci, ça ne devrait pas être long. Voilà. Un sous-sol d’une maison dans Rosemont. Passons. Fouilles archéologiques dans Rosemont? Il n’y en a pas. Tiens, maman. Que va-t-elle me sortir! La bibliothèque. Qu’est-ce qu’elle raconte? Maman, de quoi parles-tu? Comme elle déraille, parfois! La bibliothèque Marc Favreau. Marc Favreau, c’était Sol, le clown. Tiens. Connais pas. Cherchons Marc Favreau. Qu’est-ce que ça dit? Mort en 2005, pas étonnant que je ne le connaisse pas. Principalement connu pour son personnage de Sol. Mais elle a raison. Tu parles d’un nom pour un clown!

La bibliothèque est juste là, je la vois d’ici. J’y cours, j’y vole.

Elle est là! Je tremble. Elle vient vers moi. Tout va bien se passer. Mon cœur qui s’affole. Respirer. Respirer. Quoi? Que me dit-elle?

Vous comprenez ce que je vous dis? C’est le concours mensuel de la librairie Champignon! Vous vous y êtes inscrite, et vous avez été choisie! Félicitations! Vous êtes la première à résoudre les trois énigmes. Voici votre bon d’achat, cinquante dollars. Félicitations!

Cinquante dollars? Comment ai-je pu oublier ce concours! Elle s’en va? Déjà? Je tremble. Étourdie. Sonnée. Je ris, je pleure.

Un concours!

J’achèterai cinquante dollars de livres dans la section Littérature jeunesse! Je relirai Harry Potter s’il le faut, mais je lui dirai bonjour toutes les semaines.

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Bien suffisant

Le jour du dixième anniversaire de son mourômuniq, Lucille a enfermé son mari Julien dans un coffre de cèdre. Vert.

C’était devenu impossible pour Lucille d’avoir à la fois un mourômuniq et un homme dans sa vie. Un choix s’imposait. Brave Lucille, elle a choisi sans hésiter le mourômuniq.

Liberté.

Dorénavant, elle pouvait consacrer la quintessence de son amour, de ses heures, de ses soucis, à son mourômuniq. Sans filtre. Parce que Julien n’en finissait plus de soulever des doutes, de relever des contradictions, de réclamer. Julien faisait tache, il n’était plus invisible.

Avant d’agir, certes, Lucille s’est sondée. Elle n’est pas femme à révolutionner sa vie sur un coup de tête.

Il y avait bien sûr la possibilité, pratique, d’obtenir un divorce. Sauf que ça la priverait de la fortune de Julien, et les divorcés ne disparaissent jamais complètement. Ils traînent à jamais une rancune inquisitrice.

L’idée du veuvage lui est apparue, oh, mais très brièvement. La mise en œuvre ne la rebutait pas, malgré quelques hésitations sur les méthodes. Non. Lucille s’est simplement dit que peut-être, un jour, elle aurait à nouveau besoin de Julien, comme jadis. Et puisque trouver un nouveau Julien représenterait un défi dont la taille croissait avec les années, mieux valait conserver celui qu’elle avait sous la main.

D’où le coffre en cèdre.

Puis ce furent vingt ans de bonheur indicible. Inodore.

Un matin, ou était-ce un soir, le mourômuniq a disparu. Il n’était plus là. Ni dans la maison ni dans le jardin, nulle part.

Lucille a hurlé, jeûné, prié. Elle a lancé des recherches dans tout le comté, dans tout le pays, jusqu’en Patagonie. En vain.

Jamais elle ne retrouverait le mourômuniq, elle le savait, et peu à peu, l’acceptait. En pleurant.

Alors elle s’est souvenue de son coffre en cèdre. Et de Julien.

Elle avait besoin de Julien. Pour la consoler, pour lui tenir la main, pour ne pas laisser s’évaporer les quelques baisers qui lui restaient.

Mais Julien n’était plus tout à fait lui-même. On aura beau protester, vingt années dans un coffre en cèdre, ça laisse des traces.

Julien ne parvenait plus à se déplier. Paralysé dans une position foetale, ses membres atrophiés, il ne ressemblait plus à cet homme fier qu’il avait été.

Malgré tout, Lucille décida que ce nouveau Julien, c’était bien suffisant.

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Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

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Parachuté

Je l’ai rencontrée au Deauville Tattoo Festival. Canadienne. Deux jours, deux nuits. Nous nous sommes séparés à Roissy. Deux avions, deux retours. J’ignore son nom. Avant de partir, elle m’a chuchoté que nous aurions pu vivre ensemble pendant des mois, peut-être des années. Je l’ai suppliée de me laisser son courriel, m’a seulement dit qu’elle était de la Mauricie, Québec, Canada. Elle m’a quitté en me disant que si cette passion était pour nous, le destin nous réunirait.

La Mauricie. J’ai regardé, c’est grand. Quarante mille kilomètres carrés. Je ne crois pas au destin, mais sait-on jamais!

Deux mois plus tard, me voilà, parachute au dos, à survoler la Mauricie. Je sauterai au point le plus central, et je laisserai les vents me transporter là où il lui plaira.

Mon destin. C’est parti!

Sous moi, il n’y a que de la forêt. À perte de vue. Des montagnes, des lacs, des montagnes. Une inquiétante mosaïque verte et bleue.

Heureusement, les vents sont forts, et je me déplace vers le sud à une bonne vitesse. Mais si j’atterris là-dedans, je ne donne pas cher de ma peau. La survie en forêt, je n’y connais rien. Je n’ai ni vivres ni tente, pas même de bonnes chaussures de randonnée.

Trop tard. Impossible de remonter à bord de l’avion. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’il a disparu bien vite, cet avion. Me voilà seul au-dessus de ce pays que je ne connais pas.

Une route! Tout de même. Il y a des gens qui vivent par ici. Ou qui passent par ici, parfois. Aucune voiture, mais une route, c’est déjà ça.

Disparue la route. Forêt à nouveau. Paraît qu’il y a des ours, des loups, des lynx, des moustiques.

Une route à nouveau. Qui serpente dans la forêt entre les lacs. Quelques voitures, des camions. J’approche de la civilisation! Ma passion! Mon destin! J’arrive!

Des habitations, à peine visibles sous le couvert végétal.

D’autres routes. Enfin. J’approche du sol, je toucherai bientôt la cime des arbres!

Un village! J’atterrirai dans un village!

Me voilà rassuré. Laissons le vent me guider. Pourvu que je ne tombe pas au milieu de la route, devant un semi-remorque. Destin ennuyeux.

Des toits, des jardins, une église.

Quelques mètres, je vais toucher terre!

Oh! Aie!

Ma cheville!

Comment ai-je pu atterrir sur le toit de cette maison? Une si petite maison! Je crois que je me suis foulé le pied.

Mon parachute doit bloquer la porte d’entrée. J’entends remuer là-dessous. Est-ce qu’ils accueillent les étrangers à coup de fusil, dans ce pays?

Une femme, qui a bien dix ans de plus que moi. Me demande ce que je fais là. Je suis mon destin, madame. Elle n’est pas armée, elle sourit.

Ce n’est pas la femme que j’espérais rencontrer. Évidemment. J’aurais pu inventer, vous mentir un peu et raconter que je l’ai retrouvée, que le destin nous a réunis.

Mon amour du Deauville Tattoo Festival vit peut-être dans une cabane en bordure d’un des centaines de lacs que j’ai vus de là-haut.

La femme m’aide à descendre. Me soigne la cheville. Nous sommes dans un bled qu’ils appellent Saint-Élie-de-Caxton. Contrairement à moi, Élie, neuvième siècle av. J.-C., n’a pas atterri, il s’est envolé. Je l’ai peut-être croisé sans m’en rendre compte.

La femme était seule depuis trois ans, deux mois, une demi-heure. Elle ne l’est plus, depuis que nous avons signé les papiers à la mairie.

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Dodo mon petit choeur

GÉRALDINE: Mes amis, je l’avoue, je m’en vais prendre une douche.

SES AMIS (en choeur): Tu sais que nous t’aimons! Tu es excentrique, boulimique, cadavérique, mais nous t’a-do-rons! À dos rond.

AMI 1 (en solo): Nous l’arrondissons, le dos.

AMI 2 (en solo): Nous l’étirons, le do.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): Des dodos, des dodos, des dominos!

GÉRALDINE: Pourtant, il ne s’agit que d’une douche. Je me plaquerai en dessous, elle m’arrosera, je me laverai, et j’irai faire dodo. Sans faire le dos rond. Et je vous reverrai demain.

SES AMIS (en choeur): Et si le monde s’arrête? Et si la guerre nous arrête? Et si l’injustice nous crucifie?

GÉRALDINE: Je serai propre et reposée. Je me fermerai les yeux. Je serai heureuse, amoureuse, parcimonieuse.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): L’amour, la mort, la mourante. Laisse-la couler toute seule. Viens avec nous. Joins notre choeur! Ooooo. Aaaaa. Ooooo.

GÉRALDINE: Je n’ai pas de voix, et puis j’ignore où je vais. Avec vous, je perdrais mon sens. Complètement. Alors que je vous aime, juste là, assez loin, assez près.

SES AMIS (en choeur): Assez loin! Assez près! Loin-près, loin-près, loin-près. Personne! Nous sommes au-dessus, en dessous!

AMI 2 (en solo): Ou peut-être en dedans!

AMI 1 (en solo): Intrinsèque.

GÉRALDINE: N’exagérons pas. Si vous étiez moi, ça se saurait. Ça ne sonnerait pas creux, ça ne résonnerait pas.

SES AMIS (en choeur): Un édifice vient de s’écrouler!

AMI 1 (en solo): En bas dans la rue!

SES AMIS (en choeur): Boom boom, ka ra ta da boom, da boom, ta boom, ra boom, ka ka, ka ka boom!

AMI 2 (en solo): Poussière, tourbillons, raz-de-marée pour la mariée!

GÉRALDINE: Y a pas de mariée! Y a que de l’amour qui s’évapore. Je vais prendre ma douche, une longue douche, et ensuite, bonne nuit, mon petit choeur! Dodo mon petit choeur!

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Bonsoir tristesse

Studio de télévision B. deux cent quarante-neuf spectateurs. Lumières allumées sur la scène.

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

La foule applaudit. L’animateur, Jean-Rino Quoirez, entre en scène au pas de course, bras levé pour saluer la foule, sourire immense (si immense qu’on se demande comment il tient dans un visage si maigre), coiffure lustrée.

VOIX OFF: Mesdames, Messieurs, accueillez votre animateur préféré, Jean-Rino Quoirez! Avec lui la tristesse est toujours drôle!

QUOIREZ: Merci! Merci, merci tout le monde! Vous savez ce que j’ai appris aujourd’hui? Grâce à vous, cher public, chers téléspectateurs à la maison, l’émission Bonsoir Tristesse est numéro un au pays! Merci à vous! Merci!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Aujourd’hui, nous avons trois invités qui tenteront de se classifier pour concourir en quart de finale! Sans plus tarder, accueillons avec entrain notre première personne triste!

PANCARTE: RIEZ

Entre un quidam, survêtement de sport gris, chaussures usées, la quarantaine, mi-chauve.

QUOIREZ: Mon cher, quel est votre nom, d’où sortez-vous?

DUPRÉ: Marcel-Marc-Michel-Maurice Dupré. Je suis de la vallée de la Touelle.

QUOIREZ: La Touelle? Connaît pas! Ça ne doit pas être drôle, là-bas! Encore moins, j’imagine, si on y est né!

DUPRÉ: À qui le dites-vous!

QUOIREZ: Êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui.

QUOIREZ: Pardon? Je n’ai pas bien entendu. Vous, dans la salle, avez-vous entendu?

PANCARTE: NON

QUOIREZ: Vous voyez, personne n’a entendu! Alors, Michel-Marc-Machin, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: C’est Marcel-Marc-Michel…

QUOIREZ: Ça va, pas besoin de recommencer. Monsieur Dupré, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui!

QUOIREZ: Quoi?

DUPRÉ: OUI! OUI! OUI!

QUOIREZ: Voilà! Faut se faire entendre mon vieux! Maintenant, dites-nous, pourquoi êtes-vous triste?

PANCARTE: POURQUOI

DUPRE: Je suis orphelin, j’ai été élevé par les services sociaux parce que personne ne voulait de moi. On m’a battu, on m’a torturé. J’ai pris beaucoup de dope. Beaucoup. J’ai failli mourir. J’ai trouvé un boulot, j’ai remonté la pente, pendant dix ans j’ai amassé une petite fortune. J’ai rencontré une femme. Nous nous sommes fiancés. Le lendemain, elle a vidé mon compte et je ne l’ai jamais revue. C’était la semaine dernière. Je suis trop triste pour recommencer. Trop fatigué pour me jeter dans la Touelle. Je me vide à vue d’œil.

PUBLIC: Ohhhhh.

QUOIREZ: Merci Dupré! Le public a réagi! Notre tristomètre a enregistré les “oh” du public. Attention! Combien Dupré obtiendra-t-il? Voilà! Soixante-deux! Pas mal Dupré, pas mal!

PANCARTE: APPPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Merci, merci! Maintenant… Dupré, s’il vous plaît, poussez-vous, faites place à la prochaine concurrente. Accueillons avec entrain notre deuxième personne triste!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ma chère dame, quel est votre nom et d’où vous a-t-on sorti?

DUPAS: Mon nom, monsieur, c’est Marion Dupas. C’est ça mon nom. Dupas. Marion Dupas.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ça va Marion, nous avons compris! D’où peut-on sortir avec un nom pareil?

DUPAS: De Dupas. C’est le nom de mon village. Manon Dupas, rue Dupas à Dupas.

QUOIREZ: Où tout le monde marche du pas de l’oie!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Je parie que c’est ça, votre triste histoire, s’appeler Dupas, venir de la rue Dupas à Dupas. Démoralisant!

DUPAS: Non, monsieur.

QUOIREZ: Racontez, alors, nous sommes curieux. Et vous, cher public, êtes-vous curieux?

PANCARTE: OUI

QUOIREZ: Marion, partagez votre tristesse avec les millions de téléspectateurs de Bonsoir Tristesse!

DUPAS: Personne m’aime, monsieur. Chaque fois que je rencontre un homme ou une femme, j’ai beau tout leur donner, toujours, ils finissent tous par me laisser tomber au bout de deux semaines. Ou moins. Ils me disent que je suis ennuyante, jolie, mais pas intelligente, tendre, mais pas sexy. Je suis lasse, monsieur, désenchantée. Alors je bois du café, et je lis des biographies. J’essaie d’oublier mon existence, mais elle me revient toujours en plein visage, le soir, monsieur, avant de m’endormir. J’ai beau prendre des somnifères, beaucoup, ça n’y change rien. Il y a toujours quelques minutes flottantes où je me retrouve comme je suis, seule, absente de la vie, étrangère. Alors, la plupart du temps, je m’endors en pleurant. Au réveil, je me dis que je pourrais vivre seule, que je n’ai besoin de personne. Mais je me rends compte, monsieur, que je ne suis pas seulement seule. Si ce n’était que ça, ça irait encore. Non, monsieur, je suis une femme que personne ne reconnaît. Je suis invisible.

PUBLIC: Ohhhhhhhhhhh!

QUOIREZ: Oh, Marion! Je crois que votre tristesse est bien triste! Que dira notre tristomètre? Attention. Est-ce que Marion surpassera Dupré? Est-ce que l’invisibilité sera plus puissante que la vacuité? Voilà! Cent dix-huit! 

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Bravo Marion! Restez avec nous. Et vous, Dupré, rentrez donc chez vous. Allez caresser votre petite tristesse dans votre vallée! Accueillons maintenant notre dernière concurrente de la soirée!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Quelle émission riche en émotions! Ma chère, prenez place. Comment vous appelez-vous, de quel bled nous venez-vous?

LANCTÔT: Jana Lanctôt. Née à Shawinigan-Sud.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Shawini-quoi? Qu’est-ce c’est que ça?

PANCARTE: RIEZ

LANTÔT: Shawinigan-Sud. C’est pas drôle.

QUOIREZ: Mais si, mais si. Ma chère Jane, saurez-vous nous apporter plus de tristesse que cette fameuse Marion? J’en conviens, la pente sera dure à monter.

LANCTÔT: Moi c’est simple. Je suis triste parce que je suis moi.

QUOIREZ: Et c’est tout? Voyons, Jane, forcez-vous un peu. Détaillez! Détaillez! Qu’y a-t-il de si triste à être vous?

LANCTÔT: Je suis moche. Je suis têtue. Je n’aime pas danser. Je n’aime pas le cinéma. Je n’aime pas lire. Je n’aime pas la politique. Je n’aime pas mon boulot. Je n’aime pas ce que tout le monde aime. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne sais pas comment aimer quoi que ce soit. Je n’aime pas les gens raisonnables. Je n’aime pas les gens absurdes. Je n’aime pas les gens qui m’aiment. Je n’aime pas l’amour. Ma vie est d’un ennui mortel, et je me dis qu’il faudrait bien aimer quelque chose, mais quoi? Quoi! Je mourrai dans un brouillard.

PUBLIC: Oh!

QUOIREZ: Oh la la, Jane! Je la trouve pathétique votre tristesse, mais on dirait que notre public ne la trouve pas si triste que ça. Attendons que notre tristomètre nous donne le résultat. Attention. Cher public, chers téléspectateurs, regardons tous ensemble le tristomètre. Voilà! Douze. Une petite douzaine pour Jane!

PANCARTE: HUEZ

QUOIREZ: Pas besoin de vous éterniser, Jane, vous pouvez décamper, nous ne vous retenons pas. D’ailleurs, à entendre votre récit, nous sommes convaincus que nous n’aimez pas être ici, que vous ne nous aimez pas. Allez, houste!

PANCARTE: HOUSTE

QUOIREZ: Voilà, notre gagnante pour ce soir, mesdames, messieurs, Marion! La super-triste Marion!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Marion, nous vous reverrons dans six semaines, pour le début des quarts de finale. D’ici là, chers téléspectateurs, nous nous retrouverons la semaine prochaine pour une autre joute à Bonsoir Tristesse!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

VOIX OFF: C’était Jean-Rino Quoirez, votre animateur préféré!

L’animateur, sourire plus grand que lui, quitte la scène d’un pas joyeux, en agitant les deux bras. Les lumières s’éteignent sur la scène, et s’allument dans les gradins.

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Rien n’est trop

Au salon funéraire, le mort est installé sur une petite scène, en avant d’une salle où s’alignent quatre rangées de chaises. Les chaises du premier rang sont alignées au bas de la scène, face à la salle. La famille peut ainsi pleurer publiquement tout à son aise, et la parenté, les amis, défilent pour offrir leurs condoléances, et s’assurer que le cadavre a bien été rembourré. Car on veut savoir s’il faut faire confiance à cet embaumeur, plutôt qu’à l’autre, qui tient boutique juste en face. À Saint-Cecicela, c’est important. Fondamental. Chacun tient à être présentable sous sa forme cadavérique. Autrement, où irait le monde, je vous le demande (s.v.p., ne répondez pas, ce n’est pas permis).

JENNY: Alors, t’es satisfaite du cadavre paternel?

ISABELLE: Trop dodu.

JENNY: Ouais. Dodu. C’est le mot. Il était plutôt maigre, non?

ISABELLE: Sec. Cassant. Un échalas squelettique. Je ne le reconnais pas. Tant mieux, je ne pourrais pas supporter.

JENNY: Pourquoi l’avoir gonflé à ce point?

ISABELLE: Ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour se moquer.

JENNY: Pourtant, elle ne l’aimait pas, pas vrai?

ISABELLE: Elle a tellement menti, et puis elle aime le spectacle. Elle serait prête à pleurer n’importe qui, pour jouer son numéro.

JENNY: Elle a bien raison.

ISABELLE: C’est hypocrite.

JENNY: Tu es sévère. Mets-toi à sa place. Elle a un cadavre sous la main, pourquoi ne pas en profiter!

ISABELLE: Pour elle, c’est une blague, tout ça!

JENNY: Pour tout le monde. Personne ne l’aimait, ton paternel.

ISABELLE: Jouons nous aussi!

JENNY: À quoi penses-tu?

ISABELLE: Tu sais cette chorégraphe néo-zélandaise?

JENNY: Mary Jane O’Reilly?

ISABELLE: Nous pourrions leur faire Horses. J’ai un soutif et des culottes noires.

JENNY: Marine.

ISABELLE: Marine?

JENNY: Mes soutifs et culottes. Ce ne sera pas… trop?

ISABELLE: Rien n’est trop. Jamais.

Les deux femmes se déshabillent devant la salle recueillie, pas trop loin de la mère qui pleure, sans larmes. Elles entreprennent la chorégraphie, qui mime les mouvements de chevaux. Sans un mot, sans musique. Après un léger murmure, presque rien, chacun poursuit son activité de deuil. La mère, d’abord outrée qu’on tente de la déloger dans son premier rôle, est vite rassurée par l’apparente absence de réaction des spectateurs. Les mouchoirs continuent d’éponger des yeux secs, pendant que bon nombre d’yeux ne perdent pas un mouvement des membres gracieux des demoiselles. À la fin de leur numéro, Isabelle et Jenny s’inclinent, se rhabillent, et reprennent leurs positions respectives dans la mise en scène originale. Sur la scène, le cadavre n’a pas bronché. Rassurée, la mère trouve suffisamment d’inspiration pour faire couler de véritables larmes. La foule s’incline, dans un mouvement empreint d’une belle émotion.

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Besoin de distractions

Je lisais, et je n’aimais pas ce que je lisais. J’écrivais, et je n’aimais pas ce que j’écrivais. Alors je suis sorti pour acheter du café, rien que cela, du café, chez Java Java qui le torréfie sur place, qui le moud sur place. Le meilleur café en ville, meilleur que celui qu’ils vendent chez les Italiens de la rue des Souvenirs. J’entre donc chez Java Java, clochette sur la porte, je choisis mon café, mais quand je me présente au comptoir, le vieux Marcel me fait une grimace et disparaît dans l’arrière-boutique. J’attends, cinq minutes, dix minutes, vingt minutes. J’ai tout mon temps, malgré mon impatience. Après tout, rien de bon à lire, rien de bon à écrire. Tout de même. Je me décide, je passe à mon tour dans l’arrière-boutique, je m’avance dans une semi-obscurité. Nulle trace de Marcel, je n’entends rien, je ne vois rien. On m’assomme. Bang. Je me réveille dans un parc que je connais bien, et tout de suite, au bout d’un sentier, je reconnais une femme avec qui j’ai passé deux mille huit cent soixante-huit jours et deux mille huit cent une nuits. Je découchais souvent, et elle aussi, un peu. Elle m’a vu, ça m’embête. Elle traîne quoi, derrière? Des mômes. Des mômes! Combien? Deux, trois, et celui-là, c’est à elle aussi? Oui. Et celle-là, et ceux-là? Oui. Famille nombreuse. Bonjour toi toi, comme tu as changé, oh moi pas tant pas tant, je cherchais du café et toi quoi, toi quoi, du soleil, du soleil, allez va, vas-y. Elle tient à me présenter les mômes, par ordre décroissant d’abord, puis par ordre croissant, et enfin, pêle-mêle. Elle me les présenterait encore si je ne m’étais sauvé. Me voilà m’escampant, et la poudre que je soulève me voile, il y a probablement longtemps que je ne l’ai connue, comment est-ce possible d’en faire autant, on dirait qu’elle n’a pas fini, jusqu’où ça la mènera. À force d’en soulever, j’avale et je respire plus de poudre de gravillons, de sable, que je ne devrais. Je tousse, je crache, je me sens mal. Un banc. Je m’assure qu’elle ne m’a pas suivi, comment ferait-elle avec sa petite foule de mômes, on dirait que je l’ai semée. Je me tâte les poches. Ceux qui m’ont assommé transporté m’ont aussi fait les poches. Plus de portefeuille, plus de téléphone, plus de clefs. Chez moi c’est trop loin, je suis fatigué, j’ai une bosse sur le coco. Ils cambriolent sans doute mon appartement en douce, je possède si peu. À quoi bon y retourner, il n’y aura plus rien. Je m’allonge, reprendre des forces est impératif. Réveil dans une cellule. Les cons, m’ont pris pour un vagabond. Vos papiers! Évidemment, ne me croient pas, ne me croiront pas, mon histoire de café, de famille nombreuse, ils s’en moquent, de la pure invention m’informent-ils. À quoi bon protester, pas moi qui vais s’accrocher au petit ennui qu’est ma vie, laissons l’aventure me distraire.

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À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

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Ça me repose de la vie

La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.

Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.

Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.

Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.

Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.

Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.

Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.

Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.

Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.

Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.

Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.

L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.

Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.

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