Un poème

Filer dans la nuit, dans le désert du Nevada, sans pare-brise. Des fous à moto me poursuivent depuis que je t’ai quitté.

Qui sont-ils? Que me veulent-ils?

J’ai mis tes lunettes, mais ce n’est pas suffisant. Ce vent sur mon front. Ce bourdonnement dans mes oreilles. Je sens ma tête sur le point d’éclater.

Je n’ai pas peur. Je garde mes yeux sur la route, mes mains sur le volant.

La route est déserte. Presque déserte. Nous ne croisons pas plus d’une voiture toutes les demi-heures. Ou plus.

Que me veulent-ils?

Je ferai tout pour survivre à cette nuit. Pas question d’abandonner.

J’ai suffisamment d’essence pour atteindre la ville. J’ignore ce que je ferai une fois sur place. Et eux, quel est leur plan? Vont-ils me tirer dessus? Me laisseront-ils entrer dans la ville?

J’ignorais que j’avais des ennemis. Je me creuse la cervelle, je ne trouve rien.

Je crois que j’ai gagné un peu de terrain sur eux. Dans mon rétro, leurs phares rétrécissent. Combien sont-ils? Trois? Quatre? Peut-être seulement deux.

Si au moins il y avait des flics sur cette route. Ça les exciterait. Excès de vitesse. Gros excès. Mais pas de chance d’en rencontrer un qui ne dorme pas dans cette nuit sans lune.

Zut!

Une crevaison. Pas le moment.

Oh la la. Ça valse. Un coup à droite, un coup à gauche. Me voilà bien enlisé dans le sable.

Vite. Sortir. Courir.

Les voilà. Ils s’arrêtent, inspectent la voiture.

Impossible de se cacher. Courir.

Que font-ils? Ils mettent le feu à la voiture. Ne semblent pas vouloir me poursuivre. Qu’est-ce que c’est?

Ils chantent, ils rient.

Les voilà qui partent. Rebroussent chemin, retournent d’où ils viennent.

C’est peut-être un piège, pas question de revenir vers la route avant le lever du soleil. Ils ont peut-être laissé un des leurs derrière.

Je marche. Toute la nuit, en parallèle avec la route. M’éloigner le plus possible de la voiture, de mes ennemis.

Enfin le soleil. Espérons qu’une voiture s’arrêtera.

Une moto! Oh non!

Rassurons-nous. Certainement pas un de ces types. Ils sont partis, disparus.

Plutôt aimable. Me conduit jusqu’à la ville, jusque chez moi.

Je lui offre un verre, pour le remercier. Frères humains, je crois en vous!

Je lui raconte ma mésaventure, mon pare-brise éclaté par la pierre qu’ils ont lancée, et la poursuite, et l’incendie, et la nuit dans le désert.

Il s’excuse.

Pardon?

Il s’excuse. Son copain, c’est un excentrique. Il avait besoin de ça, cette nuit, pour écrire un poème.

Un poème? C’est quoi cette connerie.

Oui, un poème.

Je lui balance mon verre au visage. Ridicule. J’en oublie de relever son numéro de plaque. Il déguerpit, l’air vraiment désolé.

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Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

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Agression verbale à main armée

Je ne peux plus jouer le jeu. Trop difficile. C’est pourquoi, ce revolver.

Mon nom est Anaé, j’ai trente-cinq ans, je suis enseignante, j’ai un mari, deux enfants, nous vivons dans cette petite ville, nous avons des dettes, mais si peu, nous possédons une maison dans une subdivision, deux voitures, un chien. Un cocker.

Je pue l’ennui. J’ai beau m’inscrire à des cours de yoga, partir en vacances deux semaines par an, recevoir mes amies, aller au resto, au cinéma. J’ai l’impression d’aimer mon mari, mes enfants. Je les aime, oui, probablement. Mais je m’ennuie.

Certains jours, je sens la vie couler dans mes veines plus que d’habitude. Je danserais au milieu de la place en chantant comme une folle, j’insulterais les vieux qui maugréent sur leurs bancs, je ferais l’amour dans le parc avec des inconnus, je me moquerais de tous les notables. Dans ces moments, je me lève, mais je me frappe les ongles sur un mur poli, dur, légèrement huileux.

Je pourrais le contourner, ce mur, je pourrais m’élancer et sauter par-dessus. Au moins, essayer. Y parviendrais-je? J’en doute. Même si je savais que j’en suis capable, j’hésiterais. C’est moi. Cette chère Anaé, c’est pas une fonceuse. Elle a la confiance chétive.

Si j’explosais, je décevrais. Maman, papa, tellement fiers de leurs petits-enfants, de leur fille enseignante, de leur gendre ingénieur, rassuré celui-là, de me voir répéter les mêmes gestes jour après jour.

Mon revolver n’est pas chargé. Enfin, je l’ignore. Je l’ai acheté comme ça, d’un type avec qui je suis sorti quand j’avais seize ans. Il fumait déjà beaucoup de marijuana, il en a vendu, aujourd’hui c’est un caïd en ville. Il m’a fait un rabais sur le revolver, parce qu’il m’aimera toujours. Croyait que je voulais descendre mon mari.

Je n’aurais pas cru que c’était aussi facile de pénétrer dans les studios de la station de radio municipale. Pas même eu à montrer le revolver.

Ne me parlez pas des psys. J’en ai consulté une pendant deux ans. Me répétait de communiquer avec mon mari, mes parents, mes amies. Communiquer! Comme si les gens communiquaient! Les gens, ça monologue. Ça soliloque. Mon mari s’endort quand je lui parle, mes parents se mettent à raconter des blagues et à s’inventer des tâches urgentes, mes amies me répondent en me parlant d’elles-mêmes.

Prisonnière. J’ai besoin de leur parler une fois pour toutes. Une seule fois. Après, peut-être que je me sentirai mieux.

Il est vraiment jeune cet animateur de radio. Je n’aurais pas cru, à entendre sa voix. Il me fait de grands signes. Le petit chou. Il ne veut pas que j’entre dans le studio. Voilà des employés qui se pointent. D’où sortent-ils? Pas le droit, interdit, en ondes, que peut-on faire pour madame?

Madame a un revolver. Ne restez pas là, partez, disparaissez. Je ne voudrais pas vous blesser. J’ignore s’il est chargé, mais s’il l’est, un coup est si vite parti. C’est ce qu’on dit. Moi qui ne me suis jamais servi de ce bidule, je pourrais tuer sans m’en rendre compte.

L’animateur n’a pas vu le révolver. Dégage, mon petit. Voilà, tu le vois mon machin? Ma baguette magique? C’est ça, vaut mieux que tu sortes du studio.

J’espère que le micro est encore ouvert. Vite, parler avant qu’ils n’éteignent tout. Voilà, bonjour, mesdames, messieurs, c’est moi. Moi, c’est Anaé. Je veux juste dire à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à mes collègues, que je m’ennuie à mort. Ma vie est un gros bloc pétrifié. Pâle. Vous voyez, je m’emmerde royalement. C’est tout. Je n’avais rien d’autre à dire.

À l’extérieur du studio, il n’y a personne. Ils ont tous pris la fuite. Tant mieux. Je n’aurais pas voulu assassiner. Déjà qu’on m’arrêtera probablement pour ces quelques mots imposés. Agression verbale à main armée.

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Le bon temps qui passe

Le cadavre se tenait tranquille, derrière le kiosque du parc où le vent de février soufflait un peu moins fort. Enveloppé d’une sorte de drôle de drap rouge et blanc, il ne disait pas un mot, ne dérangeait pas les voisins qui filaient à quelques mètres de là sur leurs skis de fond, ne sifflait pas les voisines qui joggaient en levant leurs genoux bien hauts à cause de la neige.

S’il n’en avait tenu qu’à lui, le cadavre serait resté là longtemps. Idéalement, toujours. Mais on est conscient, mort ou vif, qu’on finit toujours par déranger.

C’est un malamute qui l’a remarqué le premier. Sans réfléchir, il a alerté tout le quartier, si bien qu’on a fini par appeler les flics. Qui n’étaient pas contents. Ils connaissaient le cadavre, qui de son vivant avait dégrisé plusieurs fois dans leurs cellules.

On a retrouvé une bouteille de vodka près de sa tête. Pas même vide. Pas de chaussettes dans ses chaussures, pas de gants. Il a gelé, tellement qu’à un certain moment il ne s’en est probablement plus rendu plus compte. La feuille d’érable rouge imprimée sur le drap qui lui servait de manteau ne l’a visiblement pas protégé du gel, au grand étonnement des skieurs et des joggeuses.

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à l’interroger, non sans lui avoir au préalable remis une contravention pour occupation illégale d’un lieu public.

FLIC 1 : C’est quoi ton nom?

CADAVRE: Je t’emmerde. Prénom “Je”, nom de famille” “t’emmerde”. Ça te va?

FLIC 2: Je crois qu’il se paye ta tête. Je le reconnais, c’est Verlaine.

FLIC 1 : Imbécile. “Verlaine”, c’est son surnom. Parce qu’il connaissait une chanson du vrai Verlaine par cœur. C’est c’qu’on dit.

FLIC 2: Et le vrai “Verlaine”, on l’a déjà arrêté?

FLIC 1: Mais tu sors d’où? Verlaine, c’est un chanteur rock qui vit à Montréal, je crois.

CADAVRE: Imbéciles.

FLIC 1: Ta gueule. Tu sais combien tu peux prendre, à insulter un agent de la paix?

CADAVRE: Quelle paix?

FLIC 2: On devrait pas l’écouter. Ma mère me le dit, à force de les écouter, les cadavres, ils vous pourrissent la vie.

FLIC 1: T’as raison, mais faut faire notre devoir. Faut lui tirer les vers du nez.

CADAVRE: Y a pas d’mouches.

FLIC 2: Qu’est-ce qu’il raconte?

FLIC 1: Il parle des mouches. On va rien en tirer. C’est un têtu.

FLIC 2: Entrave à la justice. Mec, t’as beau faire le mort, tu vas pas t’en tirer comme ça!

FLIC 1: Au juge de décider!

CADAVRE: Foutez-moi la paix.

FLIC 1: Interdiction de crever dans un parc municipal. Nuisance publique. Et ce drap rouge et blanc, tu l’as volé?

CADAVRE: Comment se rappeler?

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à s’impatienter. Ils ont brandi leurs matraques, et devant le refus d’obtempérer du cadavre, ils ont frappé à tour de bras. Sauf que le cadavre était gelé, solide comme un roc. Les matraques ont volé en éclats, dont un, des éclats, a volé dans l’oeil droit du flic 2, qui s’est mis à saigner, à hurler, à pleurer, et dans son tout nouvel aveuglement, à frapper à tort et à travers et en particulier le flic 1, qui a pris ses jambes à son cou.

Le cadavre a tourné le dos, enfin seul. Ça ne durerait pas, il le savait. Qu’importe. Autant profiter du bon temps qui passe.

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Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Le dernier poème

NIGEL: C’est un poème qui l’a tué. J’ai tenté de l’expliquer au détective, pendant deux heures j’ai tout exposé, que des faits, des coïncidences avec cet autre meurtre jamais résolu, et il m’a écouté, même si le ciel nous plaquait sa lourdeur de juillet sur le crâne ce jour-là où la climatisation s’est mise en panne pour étouffer la moindre de mes paroles, pour m’étouffer moi et permettre à cette journée infernale de m’étrangler de ses griffes de feu pour que se brise mon raisonnement et que soit maintenu l’ordre, la paix, le quotidien qui ne parvenait pas à m’engloutir, à me déchiqueter pour me fusionner à la matière dure et sèche de l’existence, l’existence dans notre petite ville bien entendu, que je menaçais malgré moi chaque fois que j’ouvrais la bouche pour parler. Alors j’ai fini par me la fermer, par ne plus répondre à ses questions qui n’en étaient pas, d’ailleurs, que du bruit, de la politesse rabâchée au frère de la victime, simulacre fatigué d’empathie que je n’avais pas l’estomac pour digérer, nauséeux comme chaque jour depuis des semaines.

HANS: Ce détective, nous pourrions le kidnapper, le ligoter, le torturer, le forcer à mener une véritable enquête, et mieux, exiger qu’il mène cette enquête sous notre direction, qu’il réponde à nos ordres, directement, qu’il nous rende compte de tout, même si c’est probablement à peu près rien. Ce détective, il faut le fouetter, le faire marcher au pas, le dompter!

NIGEL: Il enquête sur dix meurtres, trois viols, un cambriolage et deux délits de fuite. L’histoire de Frank se perd dans tout ça. Pas de pression politique pour régler le dossier, personne ne téléphone à la mairie pour exiger que l’assassin d’un vagabond soit condamné. Dans les journaux, pas même une ligne.

HANS: Pourtant, ce recueil de poèmes. Un livre, tout de même, un livre dont ils possèdent deux copies à la bibliothèque municipale. Un écrivain! Ils ont tué le poète! Nous pourrions brûler la ville pour ça! Brûler au moins l’hôtel de ville, vitrioler le maire, répandre la terreur, frapper jusqu’à ce que le bras de la justice s’abatte sur le coupable et lui brise les os sous un rouleau compresseur.

NIGEL: Oh que j’en ai eu, des élans vindicatifs! Oui! Mais à quoi bon. Dans un de ses poèmes, Frank avait écrit “les arbres de la place noire, cauchemar de la rivière, caressent le cœur du cadavre, coque débordant d’innocence, néant oh néant”. Frank avait vu tout ça, je suis persuadé qu’il se trouvait là, que ce soir-là il avait prévu boire et dormir de ce côté là. Le lendemain, il a tout simplement écrit ce qu’il a vu, et comme il ne parlait jamais à personne, pas même à moi, il n’a rien dit. Sa cervelle usée a peut-être même douté, aussitôt les mots couchés sur le papier sal de son carnet.

HANS: Déshabillons-nous! Courons nus dans la rue! Ils nous remarqueront, ils nous écouteront, ils nous tendront leurs micros, leurs appareils photo! Par nous, que vienne le scandale!

NIGEL: La “place noire”, elle existe vraiment. C’est le nom que les riverains donnent à la Place des Comédiens, parce que même en plein jour c’est toujours sombre à cause des conifères, de la colline derrière, et c’est pire la nuit, les gens ont peur de s’y aventurer. Frank y dormait probablement à cause de ça, de cette frayeur qui lui garantissait un sommeil paisible. Sauf ce soir-là. Cette jeune femme. C’est bien là que les policiers ont retrouvé son téléphone, sous les feuilles. Ils n’ont retrouvé le cadavre que deux jours plus tard, près du barrage. Ouvert, le cadavre, vidé de son cœur. C’est ce qu’a vu Frank, “caressent le cœur du cadavre”, et cette “coque débordant d’innocence”, c’est bien cette pauvre fille morte, flottant sur la rivière, sous les étoiles indifférentes. “Néant”, parce qu’elle était bien seule, “néant” parce qu’on lui avait volé son coeur, “néant” parce que cette coque innocente était vide, bien vide. Le tueur a lu ce poème, a su que Frank l’avait vu, était le seul témoin de son crime. Il l’a tué à cause de ce poème, pour le bâillonner à jamais.

HANS: Tuons à notre tour! Tuons tous ceux qui ont lu ses poèmes! Trouvons qui a acheté le livre, une petite centaine d’étourdis, qui a emprunté une des copies à la bibliothèque, et exécutons! Guillotinons! Tranchons, que diable! Tranchons! Portons des perruques roses et massacrons!

NIGEL: Je sens que mon funeste destin me pousse à des extrémités. Mais combien j’aimerais que la sagesse m’éclaire, que la raison guide mes pas pour que je parvienne enfin à m’extirper de cette force centripète qui m’étourdit et me perd. J’aurais besoin d’un guide, voilà où j’en suis. Avant de mener moi-même l’enquête, avant de me lancer dans cette aventure, j’aurais besoin d’un guide pour éviter d’y périr.

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Vous dormez, Jasmin?

Vous dormez Jasmin?

ELENA: Jasmin, ne me dites pas que vous en êtes encore là, à tuer des cochons pour un peu d’argent!

JASMIN: Je tourne en rond, c’est vrai. Un jour, ils m’arrêteront, ils me tueront à mon tour.

ELENA: Pourtant, pendant un temps, j’ai cru que vous viviez pour de bon.

JASMIN: Oui, c’est vrai. Comme nous tous, pas vrai? Nous vivons un certain temps, puis le temps passe. Vous aussi, d’ailleurs.

ELENA: Oh moi, je vis encore. Vous ne le voyez plus, hélas, mais je vis et je vis tellement que je m’en réjouis tous les matins, tous les soirs. Pour moi, ça n’a jamais cessé, malgré tout ce que vous savez, les fins et les débuts, et tout.

JASMIN: Je suis lâche. Ça m’a toujours paru trop difficile, je crois. Vous savez, parfois je me dis que j’aurais aimé vous aimer. Je sais que ça n’aurait rien changé, que j’aurais perdu pied, puisque c’est dans ma nature, puisque ma nature est lourde à ce point qu’on peine à la porter.

ELENA: Quand je vous ai connu, vous reveniez de cette ville où vous avez séjourné pendant quoi, quelques mois, quelques années?

JASMIN: J’ai parfois l’impression que ça n’a duré qu’un instant. Du début à la fin, tout s’écrase. Je ne crois pas que j’aimerais reconstituer, me souvenir de tout, jusqu’au moindre détail. Imaginez!

ELENA: Ah ah ah! La fiction est préférable, Jasmin!

JASMIN: La réalité, c’est le meurtre. Ma réalité. C’est quand même triste que cela vous tienne loin de moi.

ELENA: Vous êtes un homme dangereux, Jasmin. Comment s’appelait-elle, celle de cette ville là-bas, celle dont vous m’avez parlé une fois, une seule fois?

JASMIN: Selma. Son nom est Selma. Je ne le prononce plus que très rarement.

ELENA: Votre roman.

JASMIN: Je craindrais de l’écrire.

ELENA: J’aimerais savoir à quoi ressemble cette histoire qui est en vous, même si vous en gardez si peu.

JASMIN: C’est si court, quand je ferme les yeux, tout surgit en un éclair. Mais si je vous le racontais, ça me prendrait des mots et des mots.

ELENA: Fermez vos yeux. Salma. Il y a Salma.

JASMIN: Selma n’est pas d’ici, elle porte des vêtements qui sur son corps agile ne ressemblent à rien de ce qui couvre les femmes, de ce qui couvre les hommes, et parfois quand elle ne bouge pas, quand elle s’assied sur un banc pour rire avec les oiseaux, on dirait qu’elle vit là depuis toujours, que son coeur bat depuis des millénaires, il y a dans ses yeux des horizons qui se renouvellent, elle tend les bras aux passants, sa voix charme quand elle chante, quand elle coule sur les notes de sa guitare, Selma ne doute de rien, elle ne condamne pas les vaincus, vous la suivez dans la danse, vous marchez avec elle comme deux êtres sortis droits d’un conte nouveau et toutes les façades grises fleurissent, la pluie sculpte des rêves et vous rêvez de ne jamais quitter ces rues, elle prépare des tisanes qui parfument à jamais votre maison, et tous les soirs elle rit, elle invite toute la rue et les festins tapissent de joie les parois de votre présence, elle vous tient la main pour entrer chez des shamans insolites, par ses yeux vous découvrez de nouvelles couleurs, elle vous étourdit de beauté jusqu’à ce que s’évanouissent la dureté des visages, et quand enfin vous vous approchez de son âme, l’ampleur de votre enchantement vous pousse en arrière, vous basculez dans les ronces et ses yeux disparaissent, vous vous écrasez pendant qu’elle pleure, vous ne savez plus nager, vous ne savez plus marcher, votre seconde de vertige vous perd à jamais et vous…

ELENA: Jasmin? Je ne vous entends plus. Vous dormez Jasmin?

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C’est pas drôle

J’ignore comment tout a commencé. Je veux remonter les jours, les heures, enquêter sur cette vie, la mienne. Car depuis… Depuis hier? Avant-hier? Depuis ce temps incertain, on me pourchasse et je fuis. On veut me tuer. Il y a eu des hommes à l’allure louche, aux verres fumés et tout, mais pas que ça. Ce matin, un adolescent maigrichon, puis une ménagère avec son tablier, un plombier et même un bedeau. C’est vous dire que je ne sais plus à qui me confier. La police? Vous croyez que je n’y ai pas pensé! Dès le premier attentat, j’ai filé directement là, je leur ai décrit la scène, donné une assez bonne description des assaillants, même indiqué quelles caméras de surveillance pourraient avoir capté la scène. Ils m’ont ri au nez, et un sergent qui m’a aperçu de loin, s’est élancé vers moi, révolver au poing, haine aux lèvres. J’ai pris mes jambes à mon coup, et heureusement qu’il avait le ventre bas sinon j’étais cuit. Ça n’arrête pas. Sans que je ne sache pourquoi, où que j’aille dans cette ville, on m’assaille, on me brandit des couteaux au visage, des révolvers. Comment ne suis-je pas mort, comment ai-je pu éviter le coup fatal, combien de temps pourrais-je durer? J’ai perdu l’index de la main droite, une balle, et j’ai reçu deux coups de couteau, un au côté droit, l’autre à la jambe gauche. C’est profond, mais pas trop sérieux. J’ai arrêté l’hémorragie avec des pansements dérobés dans une pharmacie. La première attaque s’est produite à sept heures trente hier matin, au moment où je quittais la maison, comme tous les matins, pour me rendre au bureau. Un SUV noir s’est arrêté devant moi, un homme a ouvert la portière et j’ai tout de suite vu son arme. Je me suis précipité derrière le muret de pierre, et il n’a réussi qu’à atteindre ma serviette de cuir. Je me suis précipité au poste de police, et vous savez comment on m’y a reçu. Pourquoi tout cela a-t-il commencé hier matin à sept heures trente, et pas aujourd’hui, et pas la semaine dernière, pourquoi? Que s’est-il passé? Je vis seul. J’ai dormi comme d’habitude, seul. Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, un lait frappé avec deux œufs, des épinards et des fruits. Comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Alors, la veille? Journée de travail habituelle, plutôt calme. Retour à la maison, repas, un verre de vin, une promenade d’une heure, un livre dans le grand fauteuil devant la baie vitrée, et rien d’autre. Comme d’habitude. Pas de quoi tuer un homme! Quelque chose s’est passé au bureau? Quelque chose de mortellement grave? Gina! Bien sûr, Gina! Mon assistante. Elle tient mon agenda, elle saura. Espérons qu’elle décrochera. Allo? Gina? Oui c’est moi. Oui oui. J’ai quelques petits soucis… Je ne sais pas trop… Gina, pouvez-vous me rappeler avec qui je me suis entretenu avant-hier? Je me souviens du maire, du fournisseur de la Beauce, du publiciste, de la spécialiste des médias sociaux, mais je me demandais, y a-t-il quelqu’un d’autre? Qui? Mon frère? Et c’est tout? Non, rien, merci, Gina. Non, je ne peux pas vous dire où je me trouve. On me cherche? Mais je sais Gina, je sais. Au revoir Gina. J’avais oublié mon frère. De quoi avons-nous parlé? De ses compétitions de vélo sans doute. Comme d’habitude. Quoi d’autre? Un investissement. Oui, c’est ça. Il a investi dans un projet de construction de résidence pour personnes âgées, en bord de mer. Pourtant, il ne m’a rien demandé. M’a-t-il demandé quelque chose? Il parle tellement, j’écoutais d’une oreille distraite. Je n’aime pas qu’il m’appelle au bureau, trop de dossiers à suivre en parallèle, il ne comprend pas, il persiste, toutes les semaines il appelle. Zut! Ce bonhomme aux cheveux blancs me dévisage. Qu’est-ce qu’il tient à la main? Un sabre! Mais il est cinglé! Vite! Fuir par ces ruelles! Il ne me rattrapera pas, mais d’autres pourraient me repérer. Sous ce balcon! Quelle puanteur. Pisse de chat. Tant pis. Il fait noir, on ne me verra pas ici. Allo? Salut, Manon, est-ce que mon frère est là? Comment disparu? Depuis hier? Non, non. Manon, Manon, écoute, écoute-moi. Est-ce qu’il t’a parlé d’un investissement, oui, cette semaine. Oui, un foyer, tu sais où c’était? Le nom? Foyer des douces vagues. Pas original. Merci, Manon, oui oui, on le retrouvera. À vrai dire, j’en doutais. Est-ce qu’ils l’auraient abattu? Quel est ce Foyer des douces vagues? Voyons voir. Projet du groupe Golaiveu. Qui se cache derrière ça? John Cartonneau et Amanda Levasseur. Cartonneau, je le connais, un type acariâtre, mais honnête. Mais cette Levasseur? Amanda Levasseur, femme d’affaires… Tiens tiens… Elle s’appelait Allanda Jones, selon cet article de journal qui date d’une quinzaine d’années. Allanda Jones… arrêtée pour trafic de stupéfiants… pour proxénétisme? Intéressant. Crime organisé. Est-ce que mon frère lui devait de l’argent? Est-ce qu’il m’a demandé de l’aider? Merde! Allo? Manon? Non, je ne l’ai pas trouvé. Est-ce que tu sais si mon frère avait besoin d’argent, je veux dire, sais-tu s’il avait des dettes urgentes à rembourser? Comme d’habitude? Que veux-tu… Ah oui? À qui? Il ne te disait rien… Merci, Manon, je te donnerai des nouvelles. Est-ce que mon frère m’appelait pour m’emprunter de l’argent, de l’argent pour sauver sa peau? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est mort par ma faute? Qui sont ces gens, pourquoi sont-ils si nombreux? Et partout? J’ai faim. Mieux vaut me reposer, reprendre des forces, j’aurai les idées plus claires demain matin. Ouf! J’ai dormi dans cette pisse de chat! Je pue! Bon, le jour se lève. Surtout, ne pas se faire prendre dès le petit matin. Mourir le ventre vide, non merci. J’entends des pas. Beaucoup de pas. M’auraient-ils repéré? Merde! Quelle idée de me réfugier ici. Pas d’issue, je suis coincé. S’ils m’ont repéré, je suis à leur merci. Tous ces pieds qui bougent à deux mètres. Ne pas respirer. Ils vont se pencher d’une seconde à l’autre, et bang, un coup de feu et ça y est. Que penser? Je vais mourir et je ne sais que penser! Cherchons! Terminer cette vie sur une idée noble. Plus l’homme est seul, plus grande est sa richesse! C’est nul. Petit. Ma vie aura été un cheminement vers l’illumination. Pire. Et faux. Je suis trop nerveux pour trouver. J’aurais dû y penser avant, me préparer quelque chose, une pensée finale mémorable, même si personne ne l’entendra. Mourir en se sachant bête, quelle tristesse! En voilà un qui se penche. Au moins, sourions. Puisqu’il n’y a pas d’issue, sourions aux canons! D’accord, j’ai la frousse, mais à quoi bon le montrer, au point où j’en suis. En voilà deux autres qui se penchent. Où sont leurs couteaux? Leurs révolvers? Ils se bouchent le nez, rient en se tapant dans les mains. M’ordonnent de sortir. Pourquoi ne pas me tirer là, dans cet antre infect? Oui oui, j’arrive. Je suis sale, je pue. Quoi? Que me dites-vous? Une plaisanterie? C’était une plaisanterie! Tout ça? Et les coups de couteau, et mon doigt? Une plaisanterie! Comment est-ce possible? C’est pas drôle, votre plaisanterie. Pas drôle.

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La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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