Courir

Alors c’est la course. Ce sera une promenade, ce sera long, et j’en crèverai.

Mais je dois y aller. Me donner l’impression de foncer, comme mon frère et ma sœur

, vers un objectif noble.

Évidemment, je tournerai en rond. Un circuit fermé, bête. Le trajet est une longue boucle.

Faut quand même en avoir du temps à perdre.

Quand on passe devant les maisons du dernier rang, il faut se pencher. Le bonhomme Thibault, il aime parfois tirer sur les coureurs. On n’a jamais pu le convaincre d’arrêter.

Comme j’ai légèrement mal au bas du dos, je crains ne pas pouvoir me pencher suffisamment pour être protégé par le muret. Je ferai une belle cible, comme à la foire.

À moins que le bonhomme Thibault ne s’endorme. Parce que cela arrive aussi. Quand il a trop bu.

Ah. Je verrai.

Si je gagnais cette course, faudrait recommencer. C’est fou.

Je déteste les piqûres de pucerons

J’adore insulter les gens. Sauf que la plupart du temps, rien ne les insulte. Stoïques. Ils entendent les insultes, mais ne les écoutent pas. Ne réagissent pas. J’adore insulter les gens, mais seulement quand ça les fâche. Sinon, à quoi bon. Par exemple, j’aime bien les comparer à des vaches, des porcs, des chiens, des poules, des rats, des mouches, des pucerons, des virus. Mais ça ne les irrite pas. Au contraire. La plupart du temps, ils aiment ça. Parce qu’ils aiment les virus, les pucerons, les mouches, les rats, les poules, les chiens, les porcs, les vaches. C’est la vie! Qu’ils disent. La vie! Miaou, miaou, wouf, wouf, coin coin, bizz, bizz. Bang! Crevez, sales bêtes. Il n’y a plus rien. Les bêtes, ça finit toujours par crever, avec ou sans aide. Ça crève. Après, les cadavres servent à nourrir une foule d’autres bêtes. Et quand les cadavres sont complètement bouffés, digérés, qu’ils sont nets et luisant d’un grand vide gris, il n’y a alors plus rien de rien. Je me demande si les pucerons s’inventent des contes pour accepter dignement leur destin. Écrasement par un pouce. Je ne crois pas. Faut être passablement dérangé pour s’inventer de ces lubies. Dérangé, oui. Je suis comme les pucerons, et j’adore piquer les gens. Sauf que la plupart du temps, ça ne les trouble pas. Ils se disent qu’ils foncent tout droit vers un monde sans piqûres de pucerons. Moi, pour de vrai, je déteste les piqûres de pucerons. Ça me démange.

Le jeu

À la fin, vous disparaissez, il n’y a plus rien, pas un souffle, pas un souvenir, rien que du vent là où vous vous tenez maintenant. Voulez-vous jouer? Oui? Vous voyez ce sac? Il contient, disons, une fortune. Tout est permis. Vous pouvez assommer vos adversaires, les écraser, les apprivoiser, les embraser, à votre guise. Un! Deux! Trois! Go! C’est parti. Eh! Toi le grand échalas, pourquoi tu ne pars pas? Tu n’as pas entendu le coup du départ? Fais à ta tête. Oh! Déjà tout ce sang? C’était à prévoir. Toujours la même chose. Pendant que vous vous essoufflez, aidez-moi, voulez-vous? Trouvons un nom pour ce jeu. Comment l’appellerons-nous? Ne me regardez pas ainsi, oui bien sûr vous avez le droit d’assommer! De trucider? Bien entendu! Tout pour le sac. J’admire votre engagement. Mais pendant que vous vous trompez les uns les autres avec des sornettes, ma foi certaines sont admirables d’imagination, n’oubliez pas ma petite requête. Un nom pour le jeu! Non, ça ne vous permettra pas d’obtenir le sac. C’est gratuit. Mais puisque vous jouez avec tant d’ardeur, n’aimeriez-vous pas trouver un nom à tout ça? Ça ne vous fait ni chaud ni froid? Dommage. Je crois qu’au fond de vous, une petite voix vous implore de trouver un nom pour le jeu. Un nom, un joli nom, un nom qui vous permettra de comprendre tout ça. Vous ne voulez pas comprendre? Tiens, c’est étonnant. Parce que vous disparaîtrez, peu importe l’issue du jeu? Je suis certain que pendant que vous n’êtes pas encore disparus, vous avez besoin, l’humain a besoin, c’est en chacun de vous, de savoir, de le connaître ce nom. Bande d’ingrats. Moi, je les aime les noms. J’en cherche un depuis longtemps, mais c’est toujours la même chose. Bien sûr, moi aussi. Je disparaîtrai comme vous tous. Mais tout ce sang! Vous n’y allez pas de main morte. Le sac est tout rouge, il est totalement méconnaissable. Non, je ne suis pas l’organisateur! Vous vous méprenez, je joue, comme vous tous. Voyez, je le tiens, le sac! Aye! C’était vraiment nécessaire de me couper le bras? Vilain! Vous n’auriez pas une suggestion pour un nom, un nom pour ce jeu? Comment ça s’appelle, ce jeu? Si vous me tranchez le cou, ça sera terminé pour moi. Je ne serai plus là pour constater que c’est bien fini. Comment s’appelle ce jeu? Je ne.

Chaque journée est unique

Je suis en France depuis quelques jours, et voilà que Michael Jackson se pointe au petit-déjeuner, il devait être à peine sept heures trente, je lui dit eh ben, il dit ben oui, je ne peux pas l’abandonner là, viens avec moi, que je lui propose, et c’est comme ça qu’il embarque avec toute la famille pour la journée à la campagne, Balzac est au rendez-vous, il ronchonne en apercevant Jackson, il lui prévoit tout de suite une chute monumentale, quelque chose en lien avec la femme d’un banquier qui l’abandonnera et qui provoquera un ouragan avec effet de dominos, si bien qu’avant la fin des rillettes, Michael pleure, Honoré hausse les épaules, et ma belle-mère sert du baba au rhum pendant mon beau-père nous ressert du champagne, comment dire non, nous nous entendons sur un point, oui c’est bien, bien mangé, bien bu, puis après avoir roté abondamment, nous reprenons le chemin ensemble, tout le monde veut dormir dans le poulailler, aller savoir pourquoi, sans doute le champagne qui nous monte à la tête.

Je me demande ce que demain nous réserve.

Lancer des billes

J’ai une centaine de billes, et je les lance. Je les lance du matin au soir. Je suis assis sur la place, et je les lance dans le gravier. Dès que je les ai toutes lancées, je les ramasse et je recommence. Le lendemain, je reviens m’asseoir au même endroit, et je lance mes billes. Si mon banc est occupé, je m’assois ailleurs, et je lance mes billes. S’il n’y a un seul banc libre, je m’assois par terre et je lance mes billes.

Ce jour-là, je lançais mes billes comme d’habitude, comme je le fais depuis des années. Oh combien d’années? Je n’ai pas compté.

Cette femme, tailleur bleu, front plissé d’inquiétude, traversait la place. M’a vu. J’ai vu qu’elle m’avait vu, c’était évident, évident même si je n’y portais pas particulièrement attention. Elle s’est arrêtée à trois pas de moi, s’est penchée, m’a considéré. Il y avait maintenant un énorme sourire, mais encore quelques plis au front. Un grand grand sourire. Le rouge à lèvres craquelait, mais à peine, oh, c’était imperceptible. Elle s’est penchée, donc, et m’a demandé pourquoi. Pourquoi je lance mes billes.

Quelle étrange question!

Y a pas de raison, madame, pas de cause profonde, pas d’objectif non plus. Je les lance pour les lancer, parce que je les lance. Je les lance, un point c’est tout.

Son sourire s’est élargi, son rouge s’est craquelé un peu plus, tellement que ça devenait presque perceptible. Elle s’est redressée, a levé l’index, et m’a reposé la même question, en répétant pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi.

Il n’y a pas de pourquoi, ma chère dame, il n’y a rien. Ça n’a aucun sens. Alors j’ai réfléchi, j’ai respiré, j’ai compati. Peut-être vous sentez-vous mal? Avec cette chaleur, cette humidité. Il y a des gens qui souffrent d’hallucinations, ça s’est vu.

J’espère que je ne l’ai pas effrayée. Elle a levé les deux bras au ciel, a effacé son sourire, et s’est enfuie en courant tout de travers. Moi, je ne m’étais pas interrompu, je lançais toujours mes billes.

Qu’est-ce qu’elle a dit?

La porte de l’ascenseur se referme.

HOMME1: Qu’est-ce qu’elle a dit?

HOMME2: Je n’écoutais pas. Vous la connaissez?

HOMME1: Non. Elle me regardait, elle m’a dit quelque chose. Ça finissait par “revenir” ou “venir”.

HOMME2: C’est pas plutôt “à l’avenir”, précédé d’un genre de reproche? À votre égard.

HOMME1: Je ne crois pas. Elle souriait.

HOMME2: Il y a des sourires ironiques. Excédés. Condescendants. Cruels.

HOMME1: Adieu, je redescends. J’en aurai le cœur net.

HOMME2: Vous ne la retrouvez pas. Elle se dirigeait vers la rue.

HOMME1: Elle ne sera pas loin.

HOMME2: Elle marchait vite. Vous n’avez aucune chance. Vous…

HOMME1: … parvenir… parler… je…

HOMME2: Pauvre type. Sera en retard au bureau. Sera congédié. Pour une lubie.

Un baiser

J: Tu as vu? Tous ces gens! Ce vacarme! Ce scandale!

H: Oui.

J: Je me demande qui a raison, je dois me renseigner, c’est un combat interminable, l’affreux aux cheveux courts contre l’affreux au cheveux longs! Des bêtes! Des chiens?

H: Oui.

J: Il y a du sang. Encore du sang. Ça me révolte!

H: Tu veux bien fermer la porte, il y a un courant d’air.

J: Voilà. Mais je ne vois plus rien. Je n’entends plus rien. Le monde s’écroule juste là, et tout m’échappe.

H: Laissons-les grimacer, et embrassons-nous.

Balade au clair de lune

WAWO: Salut Berthe, tu es jolie.

BERTHE: Je ne suis pas Berthe, je suis WOTATIWOSTIE.

WAWO: Désolé, je confonds. Toujours. Tu es Wotatiwostie qui est elle-aussi qui est moi qui a posté des milliers de lettres dans des milliers de villes où vivent des gens qui s’intéressent aux microscopiques ascensions méditatives sans vouloir bouger parce que remuer leur rappelle une fin qu’ils ont entrevue.

WATATIWOSTIE: Est-ce qu’il y a plus de musique qu’autrefois?

WAWO: Je préfèrerais marcher sur la plage avec toi. Est-ce que tu te déshabilleras?

WATATIWOSTIE: Je ne me suis jamais habillée. On croirait que tu as bu. Ou autre chose.

WAWO: J’ai du sable entre les orteils.

WATATIWOSTIE: Je rêve que je suis Berthe. Je suis Berthe.

WAWO: Nous pourrions dormir ici.

BERTHE: Pourquoi pas. Il y a longtemps que papa a vendu la porcherie, que maman s’est acheté un paquet de billets d’avion.

WAWO: Oui.

BERTHE: Essayons.

Tout ce qui passe

Albert parle d’Alice pendant qu’il pense à Barbara et que l’image de Roland embrassant Léo-Sébastien lui traverse l’esprit et qu’il se demande ce qui se passe à ce moment même dans l’esprit d’Alice, de Barbara et de Roland.

Cela a duré une seconde.

C’est à en perdre le souffle.

Traitement en cours…
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