Pas de café dans la nouvelle morale

OLEO: Si j’inventais une morale, ça t’irait?

POTO: Ben oui. Puisque nous n’en avons pas. Ça nous changerait.

OLEO: Alors, dressons une liste des interdictions. N’importe quoi. Que devrait-on interdire?

POTO: Les yeux! Interdisons les yeux.

OLEO: D’accord. Ce sera difficile, mais rendons immoraux les yeux dénudés. Fini les regards libres. Quoi d’autre? Devrions-nous interdire la poésie?

POTO: Bien sûr. Évidemment. La poésie est immorale. En prison, ceux qui poétisent! Et interdisons les vêtements rouges, la gomme à mâcher, les vélos à pneus surdimentionnés, les saucisses d’agneau, les danses en ligne, les babas au rhum.

OLEO: Et les vingt dollars.

POTO: Pourquoi?

OLEO: Comme ça.

POTO: Évidemment. Fallait y penser. Et le sens que nous donnerons à tout ça?

OLEO: Nous dirons que ça va de droite à gauche, en zigzaguant légèrement, et que si tout le monde se conforme à la morale, ils auront droit à une glace aux pépites de chocolat.

POTO: Et un café?

OLEO: Non. Une glace, ça suffit.

Le clown

Je n’ai jamais rêvé de boucherie. Quand j’étais petit, je me voyais clown dans un cirque. Bastonnades, pirouettes, par moi aurait fusé le rire, la joie. Parce que par chez nous, la vie n’est pas rose.

Je n’ai jamais vu de cirques qu’à la télé. Alors, par paresse et nécessité, j’ai marché dans les pas de mon père. Boucher. Ça fait maintenant trente-quatre ans, deux mois, une semaine. J’ai fini par m’y faire.

Je n’ai jamais pu faire rire qui que ce soit. Un boucher, ce n’est pas drôle. On ne badine pas avec la chair, la chair fraîche. C’est du sérieux. Alors ça finit par vous former un caractère. Un caractère que vous n’auriez pas soupçonné.

Je n’ai jamais connu l’amour. Chaque fois que je rencontrais une femme, à la seconde où je lui révélais que j’étais boucher, elle s’enfuyait. Parfois en hurlant, comme si j’allais la découper sur le champ.

Je n’ai jamais de compte à rendre à personne, lorsque je rentre chez moi. J’y suis seul depuis si longtemps, que j’en suis venu à m’accorder toutes les licences possibles. Par exemple, il m’arrive de chanter toute la nuit, vêtu d’un sombrero. Il m’arrive aussi de me peindre un grand sourire sur le visage, et de faire des cabrioles dans le salon.

Gare aux tricheurs

INCONNU: J’ai contribué, donc donnez-moi un ticket, laissez-moi entrer, dans un mois il sera trop tard.

GARDE: Vous pourriez aussi laisser votre part à la patrie. La patrie vous en sera reconnaissante.

INCONNU: Tout ce que je veux, c’est entrer, vivre un coup de foudre, boum, et repartir heureux. Qu’est-ce que la patrie ferait d’un coup de foudre, je vous le demande?

GARDE: Elle prendra la valeur du coup de foudre, pas le coup de foudre lui-même, elle s’en balance du coup de foudre, vous devriez vous en balancer du coup de foudre, ça pète et c’est fini, un nuage de poussière, une drôle d’odeur qui vous colle aux vêtements, ce que vous êtes bête!

INCONNU: C’est pourtant pas moi qui l’ai inventé, ce jeu! Laissez-moi entrer!

GARDE: Ça va. Rangez votre flingue. Entrez, puisque vous y tenez!

INCONNU: Maintenant que je l’ai sorti, pas question de le ranger. Puisqu’il le faut, je me battrai jusqu’à ce que je l’obtienne, mon coup de foudre. Il y en a d’autres comme vous, je le sens. Bande de tricheurs!

L’ému

YASH: Alors, évidemment les mauvaises langues répandent une salive sombre, toxique.

NORTÉE: Évidemment. Il faut bien.

YASH: Pourtant, de l’émotion, il y en a. Tout partout. Tellement partout, tellement tellement. Mais jamais suffisamment. Pas assez partout, je veux dire. Partout, mais pas partout partout. Donc, on veut étendre ça partout, même en dehors du partout habituel.

NORTÉE: Je vois. Il faut bien. Quand on aime.

YASH: Je l’ai vue, mon cœur a fait! Et ma rate! Elle avait. J’ai voulu. Pas dormi. Trouble, trouble, trouble. Joie. Malheur. Tristesse. Pourquoi la fin? Et la mort maintenant!

NORTÉE: Évidemment. Très émouvant. Merci.

La grange et l’étable

JOE: J’aimerais doubler la misère de ma grange pour que les crieurs du village cessent les sacrifices d’avoine et ploient sous le patrimoine gelé.

ARTHUR: Ouais. J’y pensais aussi.

JOE: Pas possible.

ARTHUR: Si tu y as pensé, un autre aussi y a pensé. L’autre, c’est moi.

JOE: Toi, tu ne penses pas.

ARTHUR: J’y avais aussi pensé.

JOE: Tu mens.

ARTHUR: Le patrimoine gelé, c’est aussi dans l’étable?

Les aléas du tourisme

Notre hôtel surplombe l’océan. Vue imprenable sur l’immensité, les vagues qui se fracassent en bas de la falaise. Et le soir. Le soir! Il y a de ces couchers de soleil! De janvier à décembre, nous sommes complets. Nous étions.

Depuis l’été dernier, les clients ont commencé à se plaindre, mais nous avons fait la sourde oreille. Erreur. Ça s’est répandu dans les médias sociaux, une traînée d’insultes, de récriminations, de revendications. Alors, la clientèle s’est effarouchée.

En août, il n’y avait personne, à part un couple d’octogénaires, qui séjourne tous les étés ici depuis soixante ans. C’est la catastrophe!

Ce que les protestataires nous reprochent? La clôture que nous avons fait installer au sommet de la falaise. Pas très haute, en bois, peinte en blanc. Très jolie. Mais ils n’aiment pas. Disent qu’ils se sentent emprisonnés, alors qu’ils viennent ici pour respirer la grande liberté! Nous avons eu beau expliquer que c’était une question de sécurité, en vain. Ça n’a qu’envenimé le débat. On nous a traités de paternalistes, de maternalistes, et même de communistes.

Alors. Alors nous avons pris des mesures. Le 29 août, nous avons fait retirer la clôture. Et nous l’avons annoncé dans les médias sociaux. Eurêka, en septembre, nous avons affiché complet à 85%, et en octobre, tout est réservé.

Le seul problème, en septembre, nous avons perdu une trentaine de clients, qui se sont tués en tombant du haut de la falaise.

Courir

Alors c’est la course. Ce sera une promenade, ce sera long, et j’en crèverai.

Mais je dois y aller. Me donner l’impression de foncer, comme mon frère et ma sœur

, vers un objectif noble.

Évidemment, je tournerai en rond. Un circuit fermé, bête. Le trajet est une longue boucle.

Faut quand même en avoir du temps à perdre.

Quand on passe devant les maisons du dernier rang, il faut se pencher. Le bonhomme Thibault, il aime parfois tirer sur les coureurs. On n’a jamais pu le convaincre d’arrêter.

Comme j’ai légèrement mal au bas du dos, je crains ne pas pouvoir me pencher suffisamment pour être protégé par le muret. Je ferai une belle cible, comme à la foire.

À moins que le bonhomme Thibault ne s’endorme. Parce que cela arrive aussi. Quand il a trop bu.

Ah. Je verrai.

Si je gagnais cette course, faudrait recommencer. C’est fou.

Comment va ta mère?

ARTHUR: Mon colocataire ne paie plus le loyer, il n’en sent plus l’utilité. Il préfère me donner de petits coups de couteau dans le dos. Tous les soirs. Parfois le matin aussi.

HARVEY: Ça t’agace?

ARTHUR: Plutôt, oui. Je dois tout payer, ce qui m’appauvrit. Et je suis maintenant une passoire, ce qui m’affaiblit.

HARVEY: Tu as du café?

ARTHUR: Bien sûr. Tu le prends avec ou sans sucre?

HARVEY: Avec. Un demi, pas plus.

ARTHUR: Ce café est cher, mais il est bon.

HARVEY: Le meilleur.

ARTHUR: Un biscotti?

HARVEY: Aux amandes? Avec plaisir.

ARTHUR: Et ta mère?

Affreux, ce nez qui coule!

JEF: Chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Chaque minute, j’ai une goutte qui me tombe du nez. Sur la table.

JEF: Sur la table?

WAK: Une goutte de mucus.

JEF: La table est infectée!

WAK: Je n’y peux rien.

JEF: Mon système immunitaire est affaibli par ma récente sédentarisation. Tu y as pensé?

WAK: Ce n’est pas un robinet. Ça coule quand ça doit couler.

JEF: Mais sur la table!

WAK: Sur la table, sur le comptoir, sur le clavier, sur la corbeille de pain, sur la cuisinière électrique, sur ce qui se présente.

JEF: Les papiers mouchoirs, tu connais? Tu pourrais les utiliser, comme chacun le fait en pareille circonstance!

WAK: Conformiste!

JEF: Individualiste!

WAK: Plutôt que de condamner, tu devrais compatir.

JEF: Quand je mourrai, comment pourrai-je compatir?

WAK: Tu n’en crèveras pas.

JEF: Mon système immunitaire…

WAK: Je sais. En ce moment, tu vis. Alors, compatis!

JEF: Ce nez qui coule m’horrifie, me scandalise, me répugne. Je pars.

WAK: Sans cœur!

JEF: Adieu.

WAK: Tu me laisses dans un bien piteux état.

JEF: Tu es encore bien vigoureux.

WAK: Qu’est-ce que tu disais à propos des gens qui meurent de faim?
JEF: Je disais que chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Ah bon.

JEF: Oui. Mais ton nez, ton nez qui coule, c’est affreux!

L’appel du président

J’attends l’appel du président. Le président ne m’appelle jamais. Pourquoi m’appellerait-il? Là, c’est différent. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a assuré que le président m’appellerait. Cela fait quelques jours, alors je prends de grandes respirations, je patiente comme je peux. Il m’appellera. Il appellera et je lui dirai tout. Qu’il faut augmenter ma pension, réduire le prix de la bière, rendre le sud et les palmiers accessibles à tous. Il m’appellera, sinon. Sinon je dirai du mal de lui, je jetterai sa photo à la poubelle et je ne voterai pas pour lui aux prochaines élections.

J’attends l’appel du président. Cela fait quelques mois, quelques années. Je patiente, mais je doute. Est-ce que le secrétaire m’avait bien confirmé qu’il m’appellerait? Ai-je bien parlé au secrétaire? Peut-être ai-je laissé le mauvais numéro, ou il aura mal noté? Je devrais rappeler le secrétaire, pour vérifier, pour lui rappeler que le président doit m’appeler.

Comme il est maintenant question d’expirer, j’ai légué à ma fille cette chance inouïe, celle de recevoir un appel du président. Elle m’a tapoté la main, comme on le fait à un mourant, et j’ai bien vu son sourire lorsqu’elle s’est tournée vers son épouse. Elle n’attendra pas cet appel du président, je le sens. Quand il appellera, il n’y aura personne pour répondre. C’est quand même triste, quand on y pense, non?