Recettes et bicyclette

HO: J’ai écrit un livre de recettes. J’en ai vendu cent.

JU: Personne ne l’a lu. Pas même ceux qui l’ont acheté. Tu as perdu ton temps. Tes recettes, il n’y a pas d’ail dedans, et nous, nous adorons l’ail.

HO: Tu n’y comprendras jamais rien. Mon livre, c’est la clef pour vivre irréversiblement.

JU: Il ne nous sortira pas d’ici, ton livre de recettes. Voilà vingt-trois ans que nous cherchons l’issue, et où en sommes-nous? Dans un corridor absolument identique à tous les autres corridors.

HO: Tes bicyclettes volantes nous ont-elles libérés?

JU: Pas encore, mais nous ont offert une perspective nouvelle sur notre situation. Je n’ai pas perdu espoir, elles nous sauveront.

HO: Un livre, c’est mieux. Ça donne la marche à suivre, ça indique le chemin, ça affranchit.

JU: Peut-être. Mais pas un livre de recettes. Tant qu’à écrire fantasmagoriquement, pourquoi ne pas avoir écrit un manuel d’évasion de labyrinthe? Un livre de recettes, si nous l’avions entre les mains, qu’est-ce que ça nous donnerait?

HO: La liberté du créateur, tu connais? Je n’ai de comptes à rendre qu’à mon imagination!

JU: Et nous parlerons de ton livre de recettes pendant cinq ans, sept ans, dix ans!

HO: Nous avons parlé de ta bicyclette pendant douze ans!

JU: Oh, et puis merde! Marchons, ça nous dégourdira les jambes. Ça nous mènera bien quelque part.

Un destin parmi des milliards de destins

Ce n’est pas parce que je finirai en tamales que je parle espagnol. Non, madame la gérante. Votre amertume, redoutable, disent vos consœurs, m’incline à croire que ma glorieuse vigueur se métamorphosera en affliction. Alors, c’est ainsi que commence mon histoire? Je sortirai dans la rue, une fusillade éclatera, un ricochet m’étourdira, souffrances, flétrissures, et après des mois à l’hôpital, ou sur un lit de fortune dans une cave quelconque, je gravirai les échelons qui mènent jusqu’à votre supermarché, je renaîtrai, redoutable, responsable du rayon des plats surgelés, et une cliente, dont la dévotion s’illustre depuis des décennies, entonnera des chants amoureux, jusqu’à ce que ma patience se tarisse, que je l’épouse, pour ensuite unir la classe ouvrière et conquérir le pain, les œufs et la confiture pour le petit-déjeuner, et c’est alors seulement qu’on me réarrangera les molécules pour faire de moi un tamales, que le premier venu engloutira en pensant à la pluie, ou à la neige.

La mairie

Monsieur l’agent, ce n’est pas moi, c’est lui. Il a poussé les paroissiens dans la grange, leur a bourré la gueule d’avoine, et les y a abandonnés pour l’hiver. Misère de neige, et le gel, s’ils ont perdu leur humble patrimoine, c’est lui, le maître, qui en est responsable. 

Il croyait, ce psychopathe, recevoir une médaille, une abondance de majesté, et la mairie.

Le phénomène

Une fortune banale lui a permis de se débarrasser de son lugubre uniforme. Il était clown. Il est maintenant un être de la boue, aux membranes plissées.

Il vivra cent ans.

Au fronton du pied de son lit, ils ont inscrit tous ses rêves, et ils se réalisent les uns après les autres.

Malgré la poudrerie, on vient de toutes les régions du pays pour assister à ses reptations quotidiennes.

Malheureusement, cette histoire ne se termine pas. Du moins, pas aujourd’hui.

Des chants et des mots

La cantatrice s’enfuit par une porte dérobée. Elle veut faire la preuve que la fameuse missive masquait une menace du bellâtre à l’écriture fantasque.

Dans la salle, c’est la consternation. L’impresario, famélique, lance à l’audience ses habituelles formules banales. Mais évidemment, les visages effondrés s’étiolent, se fendillent, et certains fondent dans de lancinantes souffrances.

C’est alors que ma voisine intervient. Elle balaie les phrases démodées, grimpe sur la scène, et de sa voix granuleuse, chante les incartades virginales d’une nuée d’insectes.

Le plafond s’écaille, les paupières se fripent, et commence une longue suite de catastrophes qui, à ce jour, se poursuit.

Histoire effrayante que je lis en tremblant donc que je ne lis pas trop souvent

Viens, ma grosse, viens siffler dans le vent. Ta solitude tonnera en transes horribles, et la dégradation de tes crimes conduira au meurtre. Lugubre! Fenêtres casées, portes enfoncées dans la terre, sentiers tortueux, sourd murmure. C’est sordide, vous nous couronnez d’un rêve effrayant avec une douceur angélique, au cœur d’une forêt enchantée où, pourtant, boivent des bêtes féroces dont les hurlements séduisent les femmes ivrognes. Lumière blafarde. Nous arrivons. Nous démêlons de ce cauchemar des lèvres douces, des lèvres d’une candeur furieuse. Vous n’êtes plus un rebut de la société, un vin falsifié, une dégradation diabolique.

Viens, gibier de potence. Viens avec moi, et croyons-nous hardis et majestueux, croyons à la majesté de nos ancêtres et toutes ces ruines de vices grossiers.

Viens, avec tes hardes, et labourons les grands boulevards. Bon ordre. Économie. Temps immémorial et abondance.

Viens, ma grosse, viens dans l’étable, et faisons goûter aux paroissiens le froment de misère.

Sans bon sens ils avançaient devant le groupe de chèvres sur un chemin parsemé d’embuches

Ça suffit, dit-elle. Il faut juste appliquer les freins. Prendre plus de temps. Immobilisme. Reculer, si c’est encore possible. Consulter, pour passer le temps. Couler dans le béton, jusqu’en décembre, ce qui est maintenant présenté comme une simple proposition. Espérons, disent-ils, que le train abolira le programme d’immersion dans le gouvernement des lacs, car si on laisse les gens s’exprimer, si la volonté des conscients enseigne à la parenté maudite une sorte d’exposition publique, nous roulerons sur l’or. À nu!

L’hypocrisie du maire

Vos voix dolentes ballottent dans mes souvenirs, et vos idées flasques viennent me frapper les tempes marbrées de veines. Votre despotisme, cher maire de mon cher village, engloutit tous les espoirs de mes voisins, les noient dans vos tonnelles festonnées, on se demande pourquoi, et malgré vos airs innocents, votre roide majesté, les galons dorés aux rideaux, il est évident que vos lèvres bleuâtres ne mentent pas.

Quand je darde mon stylet, sentez-vous palpiter ma haine? Ne la superposez pas avec ces oripeaux desquels vous aimez nous couvrir. Vous brillez, mais votre teint mat, je le vois. Vous êtes démasqué, voilà tout.

Boire adéquatement

JACK: Le tiers des copains refuse d’aller boire au Pub des Trois Étoiles. Ils préfèrent le Bar des Alouettes.

KARL: Oh! Ce serait affreux de diviser ainsi notre bande de copains. Affreux!

JACK: Horrible! Que faire?

KARL: Nous avions pourtant décidé, nous les leaders, de boire au Pub des Trois Étoiles! Pourquoi cette rébellion?

JACK: Mutinerie. Il faut mater les insurgés.

KARL: Non. Méthode douce, mon cher, méthode insidieuse.

JACK: Organiser un référendum?

KARL: Mais auparavant, rassemblons les copains dans un groupe focus, où ils pourront s’exprimer librement. Ensuite, nous leur demanderons de remplir un formulaire, avec questions finement orientées. Nous pouvons aussi, au besoin, prévoir des consultations individuelles.

JACK: Toi tu sais diriger! J’imagine que tu sauras bâtir un bel argument sur notre base solide, sur notre incontournable conclusion.

KARL: Nous saurons, dans tous les cas, produire un rapport, plusieurs pages, une quantité impressionnante de mots, qui s’assoiront sur la conclusion que nous avons.

JACK: Nous les convaincrons. Vaincrons. Rondement.

KARK: Nous boirons au Pub des Trois Étoiles!

Le livre et la famille

N1: La sœur du frère de ma sœur me suggère de bricoler un livre. Me voilà entortillé.

N2: Tout ce qu’il te faudrait! Mon pauvre.

N3: Du papier, une presse, de l’encre, de la colle, de la corde, du carton, de la toile.

N2: Tout ce qu’il te faudrait savoir! Je te plains.

N1: Je pourrais faire une collecte familiale, ça me permettrait de rassembler les matériaux.

N2: Tout ce qu’une famille peut t’apporter! Mon pauvre.

N3: Une sœur, un frère, une sœur, et quoi d’autre. Ça me semble redondant.

N2: Tout ce que la consanguinité construit! Je te plains.

N1: Chez nous, c’est simple. Alexandre a quitté Joline qui s’est mise avec Juan qui a quitté Rose qui s’est mise avec Zachary qui a quitté Allison. Alors nous, les enfants!

N2: Tout ce que tu endures! Mon pauvre.

N3: Tu devrais écouter la fille de Zacharie et d’Allison.

N2: Tout le papier qu’elle entrepose dans son grenier. Je te plains.

N1: Du papier bulle. Peut-on bricoler un livre avec du papier bulle?

N2: Tout ce qu’on fait crever dans une vie. Mon pauvre.

N3: Peu importe le papier, ce qui compte, c’est l’encre et la corde. Rassemble la parentèle, et tout le monde à la tâche!

N2: Tout ce que ça te coûtera! Je te plains.

N1: Au moins, j’aurai un livre. Je pourrai l’ajouter à ma collection de bibelots.