La disparition

MISTER X: Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous marchions côte à côte, et soudain, comment cela est-il arrivé, nos mains se sont effleurées, et soudain, comment cela a-t-il bien pu se passer, nous nous tenions la main. C’était cela, main dans la main, sans la moindre pression, sans faiblesse, sans force, comme si une main prolongeait l’autre. Et nous avons marché, nous émergions, je ne sais d’où, une sorte de brouillard, et devant il n’y avait que cette étroite rue pavée. Tu tenais une bicyclette, à moins que ce ne soit moi. Nous ne parlions pas. Ton visage rond, tout m’étonnait en toi, et ce moment aussi, comme s’il sortait de nulle part. Cela a duré le temps de nous rendre compte que nous nous tenions la main, cela a duré, puis je me suis vu t’embrasser sur la joue, je me suis vu m’étonner. Ta main a quitté la mienne, les pavés ont fondu, la rue s’est effacée, nous étions ailleurs, j’étais terrifié. Pourtant. Il y avait cette tornade dans mes yeux, mais toi, en toi, sur toi rien ne bougeait, ton visage impassible, ton visage rond qui regardait, qui regardait quoi, qui avançait.

MADAM Z: C’était avant-hier.

MISTER X: Oui. Comme si c’était hier.

MADAM Z: Cette inconnue qui t’embrassait, qui dansait en t’embrassant confusément, mais je disparaissais.

MISTER X: Pourtant. Je ne m’en suis pas relevé. Atteint. Pourtant. J’aurais pu tout reprendre du début, ne crois-tu pas? Pourtant. Nous en sommes là, de beaux disparus, à recoller les fragments d’une berlue.

MADAM Z: Comme si c’était hier.

MISTER Z: Pourtant. Oui. Avant-hier. C’était avant-hier.

MADAM Z: Tu avais ce visage rond, ce si joli visage. Sans larmes, sans rires. Visage rond. Tu n’as plus de visage, tu n’as plus rien.

Le retard

Sam enfile son manteau, attrape sa valise, vérifie qu’il a ses clés, son portefeuille, son téléphone, pose la main sur la poignée de la porte, se tourne vivement vers Rad, qui le suivait de l’œil et des pieds.

SAM: Zut. Ma chère, je crois que je serai, compte tenu de l’heure, en retard pour ce rendez-vous que je ne pourrais, pour absolument aucune raison, manquer.

RAD: Dans ces circonstances, et compte tenu des retombées possibles, pour toi, évidemment, mais aussi, par ricochet, pour moi et les enfants, ainsi que pour les amis des enfants, indirectement, il te faut partir promptement afin, si malgré la densité de la circulation, les limites sévères sur la vitesse permise et les imprévus, il est encore possible d’y arriver.

SAM: Tu le penses?

RAD: Je le pense.

Sam pousse la porte, s’élance vers sa Fiat, tourne la clef, tourne encore la clef, tourne encore la clef, la Fiat finit par démarrer, il recule, bute sur une poubelle, marche avant, il cale, redémarre, fonce, brûle un feu rouge, klaxons, il lève un doigt, fonce à nouveau, chapeau des roues, cris, insultes, bouchons, grimpe sur le trottoir, percute un stand à journaux, percute un banc, percute un passant, une passante, un passant, bondit dans la rue, klaxons, fonce sous un semi, perd son toit, accélère, virage serré, une ruelle, file entre chats et rats, aboutit sur un boulevard, contresens, cent mètres, traverse un stationnement, grimpe sur la pelouse du parlement, dégringole l’escalier, freine devant une porte noire, se précipite, ouvre la porte.

SAM: Allo? Rad?

RAD: Allo? Alors?

SAM: Trop tard.

RAD: Faute de dinde, nous mangerons du poulet.

SAM: Aux ananas.

L’ombre

Une autre ville. Juste une autre ville. Il est cinq heures du matin, je dois partir. On m’attend dans la prochaine ville.

Si tu ne dors pas, pourrais-tu, s’il te plaît, me rappeler ton nom? Comment te sens-tu? Quel est le nom de cette ville? N’avais-tu pas un collier tressé? Un collier avec ce coquillage poli en pendentif? À moins que ce soit avant, je veux dire, dans la ville précédente.

Nous roulons à travers les marécages. Cette route, comment tient-elle? Je serais curieux de voir comment ils l’ont construite, les assises. Des alligators partout, même dans les fossés quand il y a un peu d’eau. Partout. Et maintenant cette gargote. Petit déjeuner, œufs

, pain grillé, nous sommes assis à l’extérieur sous une sorte de hutte, un rectangle, un comptoir en rectangle avec la cuisine, très élémentaire, au centre. Une bouteille de ketchup à tous les mètres. Ils en mangent tous. Abondamment.

Est-ce que je lui ai demandé son nom?

Sur cette route, il n’y a pratiquement pas d’hôtels. Que de vieux motels défraîchis. Celui-là, par exemple, dont les portes ne ferment pas. Serrures éclatées, jamais remplacées. Dormir d’une oreille, pas rassuré. Et celui-là, du sang sur le mur de la salle de bain.

J’aurais au moins pu lui écrire un mot, laisser mon courriel. Portait-elle un chapeau de paille, ou était-ce la semaine dernière, cette étrange femme qui a passé toute la soirée sur une escarpolette rouillée?

Une autre ville. On me fait croire que je suis plus qu’une ombre. Pas convaincu. J’ai traversé des états bien réels, sur des routes achalandées, des ombres le font aussi. Sans laisser de trace. Je ne laisse de trace nulle part.

Rataille

C’est le mouvement qui m’a réveillé. Je bougeais, je me déplaçais, j’avançais. Je me croyais encore dans mon lit, je me croyais encore endormi, rêvant, délirant. Oh! J’ai ouvert un œil. D’abord un seul, et je n’ai vu qu’une vague de petites fourrures mouvantes, une vague infinie. A bien fallu ouvrir le deuxième œil, a bien fallu étendre la main droite, étendre la main gauche.

Des rats.

J’étais couché sur une mer de rats courants, filant sur ce grand boulevard où il n’y avait plus un piéton, plus une voiture. Rien que ce flot ininterrompu de rats, et moi là-dessus, fuyant avec eux.

-Saperlipopette!

Un juron bien inutile. Les rats n’ont pas bronché, pas ralenti, pas relevé la tête. Ils ne l’ont pas relevée même quand j’ai tenté de me redresser, de les écarter.

Ils sont trop nombreux pour que je puisse poser le pied sur le pavé, pour que je me libère de ce mouvement halluciné. Alors je me laisse surfer sur ces fourrures marrons, noires, grises, oui grises, surtout grises ces fourrures infernales.

Quand nous avons quitté la ville, j’ai cru que ça y était, qu’ils se disperseraient dans la campagne, dans les champs de maïs. Sales bêtes! Vont-elles finir par s’essouffler? Voici la nuit qui descend, et mon convoi qui ne ralentit pas!

Après deux jours, j’ai compris que ça ne se terminerait pas bien. Pour moi, je veux dire. Peut-être pour les rats aussi. À quoi bon lutter? Je suis seul, seul humain, je veux dire. Depuis le début, je n’ai vu personne. Pourquoi? Pourquoi personne d’autre ne flotte sur cette marée?

En plus d’avancer vers je ne sais quoi, j’ai l’impression de m’élever. Comment est-ce possible? Des rats, ça ne vole pas! Pourtant, je le vois bien, même si je suis couché, je flotte à la hauteur des toits des maisons!

Les rats! Tous les rats du monde! Ils se serrent les uns contre les autres, les uns par-dessus les autres. C’est cela! Les uns par-dessus les autres! Horreur! Je suis ballotté sur des mètres et des mètres de rats! Je vois à l’horizon, à tous les horizons, et partout ce ne sont que des hordes de rats.

Je m’élève, je touche le ciel, je m’élève à une vitesse folle! J’ai peur, mais là, vraiment, je suis affolé!

Mal à respirer. Gelé. Mes tempes vont éclater.

Toujours plus de rats.

Ceux qui courent au sommet, sur le dos de tous les autres, ceux qui s’agitent à ma hauteur commencent à crever. Ils tombent et ceux d’en dessous les dévorent. Et je me sens défaillir.

Ça s’achève.

Ils me dévoreront.

Quand je sortirai de ce cumulus, je ne respirerai plus. Tant pis. Je n’ai jamais traversé un nuage. M’en remplir les poumons. Aspirer.

Une cigarette

Sur un chemin jonché de feuilles mortes, dans l’odeur de terre humide, dans le brouillard d’un matin d’octobre.

JOSAN: Je te donne tout ça, tout, pour toi tout ça!

YANA: Je n’en veux pas! Va-t’en! Disparais! Meurs si tu le peux!

JOSAN: Je te donne la joie des chevaux quand le printemps revient, le rire des vieux qui ne craignent pas la mort, le rire des enfants qui ne connaissent pas la vie, les fruits qui poussent chez moi, les fruits que je volerai, le ciel sans nuage sur la mer tranquille, des montagnes de mots qui s’entrelacent, des lits qui s’envolent, le parfum qui enivre et transporte dans les Caraïbes, des marées de joies et des tempêtes de poésie, des loups qui libèrent des douleurs, une éternité de couleurs qui caressent ces rues, de doux voiles pendus aux étoiles, mes mains remplies d’ombres que je lance dans le feu du soleil.

YANA: Va-t’en!

JOSAN: Tu veux que je chante? Qu’ai-je d’autre?

YANA: Chante si ça te plaît. Mes chiens te chasseront, leur férocité aura raison de toi!

JOSAN: Tu veux une cigarette?

YANA: Je ne fume pas. Je ne fume pas, mais je veux bien.

Sur un chemin jonché de feuilles mortes, dans l’odeur de la terre humide, dans le brouillard d’un matin d’octobre, ils fumaient en parlant des jours, jours anciens, à venir, jours grands, longs, pluvieux ou pas, jours ordinaires. Ils parlaient.

Le temps d’aimer

J’ai trouvé quelques os, un crâne. Je cherchais des bolets, j’avais un panier, une recette en tête. Alors ces os. Visiblement, à les considérer de près, ils me semblaient bien appartenir à cet énergumène qui jusqu’au mois dernier nous insultait sur la place publique. Il aura trépassé, passé tout droit et c’est ici qu’il aura crevé. À moins qu’on l’ait assassiné, mais qui, pourquoi, qui aurait pris la peine de lever la main sur ce sac puant, cette loque nauséeuse, en tout cas pas moi, je ne crois pas, pourquoi je l’aurais tué et surtout comment, moi si timide, sans muscle sans cervelle, comment j’aurais pu, je n’ai ni fusil ni arbalète, je n’ai que ce sabre, ce joli sabre que portait fier mon ancêtre sur cette peinture, un sabre qui a probablement transpercé tranché découpé, si j’avais brandi le sabre, si je le lui avais abattu dans le dos, si ce sabre l’avait décapité, on dira que c’est possible, que oui, c’est envisageable, sauf que personne, à part moi personne, si je ne leur montre pas ces os, ce crâne, comment aurais-je pu oublier si c’était moi, comment, et en trouverai-je d’autres, de ces crânes lavés et desséchés, de ces crânes qui ne seront bientôt plus rien, écrasés, pulvérisés, pendant que je chanterai, chanterai encore, et avec le temps il y aura mon crâne aussi, et dans cette forêt, dans cette forêt je m’y perdrai lorsque je serai mort, plus tard, oui, sans doute dans bien des années, car il y a ces agents qui m’arrachent mon panier, qui répandent mes bolets et mes crânes, quelle perte, je suis perdu, tout s’en va, j’aurais aimé lui dire à cette dame qui ne m’attend peut-être plus, lui dire qu’on m’a floué, que je n’avais pas le temps.

À mourir de rire

Tu pleures quelques fois comme pleurent les anges. Mais tu ne te plains jamais, tu ris quand passent les enfants, tu danses toute la nuit, et tu berces nos rêves, même ceux qui s’écroulent, ceux qui brûlent et que la tempête balaie.

Quand tu te perds, il n’y a plus personne, et dans ces rues longues et humides, je marche en vain, j’erre, mais c’est foutu, c’est la nuit, c’est la nuit pour de bon.

Tu pleures quelques fois, même si la mort vient et revient. Tu pleures et parfois je t’entraîne, je t’emmène là-haut, tête face au vent, à nous perdre le regard au-delà des vagues.

Tu dors et il n’y a plus rien, plus rien à pleurer, et à nouveau nous descendons sur la place pour rire, pour nous moquer encore, oh scandale sur ces vieux visages secs, nous buvons, nous dansons.

Tu pleures quelques fois, même s’il n’y a rien, rien de rien, et dans tes larmes toujours, il y a toujours ce ricanement qui fait frémir les marionnettes, qui ne tiennent plus qu’à un fil.

Une fin prévisible

Je me grattais le cuir chevelu, je me le grattais en t’attendant et je me suis ramassé avec toutes sortes de saletés sous les ongles. Comment est-ce possible? Tout ce qui suintait de cette tête! J’en ai fait des boulettes, de jolies boulettes que j’ai alignées sur l’appui de la fenêtre, au soleil. Au soleil. Il a chauffé le soleil, et les boulettes ont bougé, des pousses en sont sorties, des pousses qui ont poussé, des pousses comme des membres, et ça s’est mis à se déplacer, à ramper. Ramper et grandir. Grandir si vite, sauter sur le plancher, courir et grandir. Oh! Grandir! Courir et m’encercler, toutes m’encerclent, me triturent, me torturent. Elles m’étranglent. J’aurais dû sortir, plutôt que de me gratter, j’aurais dû partir à la campagne, à la mer, partir sur les routes rondes.

L’opulente sérénité

S’il fallait que tout le monde mange, nous ne mangerions plus. S’il fallait que tout le monde soit heureux, nous serions malheureux. S’il fallait. Mais chérie, monte le son, couvrons le vacarme avec ce jazz pétillant. Astucieux. Dansons, chérie.

Passe le salami, passe le sel, le sel rose, le sel de mer, le sel de ta mère.

S’il fallait que tout le monde parle, nous ne nous entendrions plus. Avec tout ce que nous avons à dire. Nous. Tout ce qu’il y a. Profond, spirituel. Vrai.

Lis-moi ce poème, mélancolie. Nous avons le temps chérie, le temps de goûter de ce mal, ce joli petit mal, ce mal de vivre. Goûtons cette douleur lyrique.

S’il fallait que tout le monde nous écoute, nous ne vivrions plus.

Le repas de fête

Il y avait foule, foule pour fêter le centième anniversaire du gros collectionneur de papillons. Hervé. Il pue Hervé, mais on l’aime quand même. Combien sont-ils à la porte à attendre? Ils vont bientôt se traîner jusqu’à la table, jusqu’à ce repas de fête. Bienvenue vous toutes! Bienvenue vous tous! Toutes tous. Bien, vous voilà arrivés. Entrez donc!

Yann, bonjour. Yann de la rue des Lilas. Avance, mais avance donc jusqu’à cette chaise. Il y a du poulet rôti pour toi, une salade de choux, pas de dessert.

Emma, bonjour. Emma de la rue du Granit. Avance, approche ma chère, voici ta chaise. Il y a de la salade de choux pour toi, et c’est bien assez.

Léa, salut Léa. Léa de la rue des Rosiers. Par ici Léa, voici ta place. Poulet, salade, dessert, et vin, et café. Bon appétit.

Jacob, de la rue des Sables, dépêche, toi c’est ici. Rien pour toi, par contre tu peux observer, être là. C’est déjà ça.

Romy, la grande Romy de la rue de la Verdière. Par là. Tu auras du chou, du bon chou à volonté. Et du café.

Nathan, sombre Nathan de la rue des Tulipes, bien heureux de t’accueillir. L’apéro, les hors d’œuvres, le rôti, le poulet, la salade de choux, le champagne, le Bordeaux, le café, il y a plus si tu veux.

Thomas, petit Thomas, prend cette chaise près de la porte. Tu ne verras rien, mais tu entendras.

Et voilà! Cette belle fête! Toutes tous toutes tous. En profiteront, en jouiront, en rapporteront des souvenirs immémorables. Car cent ans, ça se fête.

Joyeux anniversaire Hervé!