Les aléas du tourisme

Notre hôtel surplombe l’océan. Vue imprenable sur l’immensité, les vagues qui se fracassent en bas de la falaise. Et le soir. Le soir! Il y a de ces couchers de soleil! De janvier à décembre, nous sommes complets. Nous étions.

Depuis l’été dernier, les clients ont commencé à se plaindre, mais nous avons fait la sourde oreille. Erreur. Ça s’est répandu dans les médias sociaux, une traînée d’insultes, de récriminations, de revendications. Alors, la clientèle s’est effarouchée.

En août, il n’y avait personne, à part un couple d’octogénaires, qui séjourne tous les étés ici depuis soixante ans. C’est la catastrophe!

Ce que les protestataires nous reprochent? La clôture que nous avons fait installer au sommet de la falaise. Pas très haute, en bois, peinte en blanc. Très jolie. Mais ils n’aiment pas. Disent qu’ils se sentent emprisonnés, alors qu’ils viennent ici pour respirer la grande liberté! Nous avons eu beau expliquer que c’était une question de sécurité, en vain. Ça n’a qu’envenimé le débat. On nous a traités de paternalistes, de maternalistes, et même de communistes.

Alors. Alors nous avons pris des mesures. Le 29 août, nous avons fait retirer la clôture. Et nous l’avons annoncé dans les médias sociaux. Eurêka, en septembre, nous avons affiché complet à 85%, et en octobre, tout est réservé.

Le seul problème, en septembre, nous avons perdu une trentaine de clients, qui se sont tués en tombant du haut de la falaise.

L’inconnue du bus

Ça fait vingt-trois ans que je prends ce bus, et ça, aujourd’hui! J’en suis encore bouleversé. Pourtant, tout s’annonçait comme une journée ordinaire, tranquille, une journée comme je les aime, sans histoire. Je suis monté dans le bus, je me suis assis, j’ai regardé défiler les immeubles par la fenêtre. Comme d’habitude.

Sauf que là!

Le bus s’est arrêté, soudainement. J’ai cru à un accident, peut-être avions-nous renversé un piéton, un cycliste, un chat. Eh bien non. Le chauffeur a appliqué les freins pour laisser monter une inconnue, une femme qui n’a jamais pris ce bus, à cette heure-là. Jamais, depuis vingt-trois ans.

À partir de là, ça a été la débandade. La révolution. L’inconnue m’a posé une question. Trop surpris, je n’ai rien compris, j’ai répondu n’importe quoi, l’heure et la date je crois. Elle a souri, m’a recommandé de ne pas être en retard le soir même, m’a glissé une carte, une adresse.

Comment ne pas m’y rendre! Il y avait là toute sa famille, un maire, un député, des gens sombres et d’autres gais. Ils nous ont mariés avant minuit, et cette nuit, je ne me suis pas endormi dans mon lit, pour la première fois. Je n’y comprends rien, et surtout, j’ignore comment reprendre ma vie d’hier.

Et je n’ai pas très bien saisi le prénom de l’inconnue. Faudra lui redemander au petit matin, et l’inscrire dans mon carnet, pour que je m’en souvienne. Quand je raconterai ça aux collègues, ils n’en croiront pas leurs oreilles!

Souvenir tendre de ma voisine

Marc salue Mathieu qui embrasse Nathalie qui vend son scooter à Carole qui épouse Rosalie qui embauche Jean-Sébastien qui bavarde avec Paolo qui fuit Juan qui caresse Livia qui oublie Esteban qui appelle Zabèle qui s’attendrit devant Lucas qui résout les problèmes d’Abdi qui écrit à Jaap qui dépouille Sergueï qui ploie devant Sina qui écorche les oreilles d’Akinobu qui subjugue Tao qui étreint Eun Jung qui transige avec Donald qui rejette Stina qui tâte la main de Meike qui palpite devant Kyano qui rabâche à Gabrielle ce que Ronan carillonnait avec Patxi quand Marcel mentait à Kwanita à propos de Papina quand Zaltana valsait avec ma voisine.

Les règles sont les règles, absolument

JACK: Merci beaucoup de me recevoir si rapidement, j’ai attendu moins de vingt minutes dans la salle d’attente. La dernière fois, c’était il y a cinq ans, j’avais attendu toute la journée, et jusque tard dans la nuit.

HECTOR: Oh, Monsieur, depuis, nous avons grandement amélioré nos services. Grandement. Superbement. Financièrement. Vos papiers, s’il vous plaît?

JACK: Voilà. Tout y est. La photo, le formulaire rempli, le certificat de naissance.

HECTOR: Je vois. Ce formulaire. Nom, adresse, c’est bon. Citoyenneté. D’accord. C’est bien signé. Je crois, Monsieur, que votre formulaire est bien rempli. Exactement.

JACK: Merci, je vous remercie! Vous êtes vraiment efficace. Donc j’aurai mon passeport dans trois semaines, c’est bien cela?

HECTOR: Votre photographie respecte les dimensions appropriées. Vous ne souriez pas. Excellent.

JACK: Vous l’enverrez par la poste, ou dois-je venir le chercher?

HECTOR: Votre certificat de naissance. Il y a un problème. Incontestablement.

JACK: Un problème? Mais il est conforme, officiel, évidemment!

HECTOR: La patte manque.

JACK: La patte? Expliquez-moi, plus clairement.

HECTOR: La patte du K, dans votre prénom. Constatez par vous-même. Votre K n’a pas de patte.

JACK: Mon cas?

HECTOR: Un K sans patte, c’est presque un Y. Votre nom n’est pas Jacy, donc ce certificat est invalide.

JACK: Mais c’est mon certificat! L’encre de la patte du K aura pâli, mais le premier venu verrait bien que c’est bien de moi dont il s’agit, Jack!

HECTOR: Le premier venu, peut-être. Moi, je suis vigilant.

JACK: Vous rigolez. Dites que vous plaisantez!

HECTOR: Sans patte, pas de passeport. Tout cela se tient, Monsieur.

JACK: Ça ne marche pas du tout! Vous savez le temps qu’il me faudra pour obtenir un nouveau certificat? Tout reprendre les démarches pour le passeport ensuite, refaire une photo, car elle sera périmée, n’est-ce pas?

HECTOR: Oui.

JACK: Je dois me rendre en Patagonie dans un mois! Dans un mois! J’ai besoin de ce passeport. Ne pourriez-vous pas juger la chose, logiquement?

HECTOR: C’est tout jugé.

JACK: Absurdement, oui.

HECTOR: Monsieur, d’autres attendent. Reprenez ces papiers. Au revoir.

JACK: Pour une patte de K!

Quand la fesse est douloureuse

J’ai mal à la fesse.

EUX: On s’en balance.

Mais vraiment mal.

EUX: …

Je ne pourrai pas y être, demain, pas de réunion, donc pas de député, donc pas de contrat, donc avenir hypothéqué, donc fournisseurs ébranlés, donc village en crise.

EUX: Viens qu’on te la frotte.

Quoi donc? Ah! Oui. Désolé. Une pensée de Rose m’a traversé l’esprit. Rose dans sa robe lilas. Et son frère qui. Lui, je ne l’inviterai pas. Mon téléphone! Il faut que je le change. J’ai brisé l’écran, il est désuet, de toute façon. Ma fesse! Tante Aline veut absolument que je passe. Tante Aline vit à un kilomètre à peine de chez Rose. Je pourrais. J’ai faim. Oh ma fesse!

Nous avions peur, nous avions tous peur

Je cherchais un mot. C’est précisément à ce moment qu’elle est entrée, la peur.

Je me suis sauvé, nous nous sommes tous sauvés, nous avons couru, une bande d’écervelés.

Quand la peur vous prend!

Il y en avait encore, et plusieurs, qui ne savaient rien, qui nous regardaient, hébétés.

On ne court pas à l’infini.

Ils sont tombés les uns après les autres, épuisés. J’ai couru encore, nous n’étions plus qu’une poignée.

J’ai fini par tomber à mon tour.

Un passant, probablement un étranger, un extraterrestre, m’a demandé ce qui nous effrayait. Ébahi, je n’ai pas pu lui répondre. Ce qui nous effrayait!

Imaginez! Il m’a posé cette question!

Traitement en cours…
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S’il fallait s’arrêter aux risques!

PAT: Il n’y avait aucun risque. Malgré la foudre, et plus tard, la tornade, il n’y avait aucun risque. Nous étions toutefois décoiffés. À notre retour au village, il n’y avait plus personne. Il n’y avait plus de village.

KIN: C’était un mensonge. Il y a cinquante mètres de ma porte au square. Je risque tout, à tous coups. Il y a douze ans, j’y ai rencontré celle que j’ai épousée. C’est là qu’elle a rencontré celui avec qui elle est partie il y a un an et demi.

GOV: Il y a toujours un risque. À tout.

Traitement en cours…
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Jan découvre le monde et ne s’en remet pas

GOU: Jan a enterré son meilleur ami, et depuis, il en veut au ciel, parce que ce jour-là, il faisait beau, les oiseaux chantaient, tout resplendissait. Il aurait aimé un ciel d’orage, des tourbillons de vent comme dans les films. Au moins, une petite pluie. Les éléments n’en avaient rien à cirer de la mise au trou du quidam. Mais cela, il ne l’a jamais pardonné. Alors, depuis ce triste jour, il refuse de sortir de chez lui lorsqu’il fait beau, et court sur la tombe de son ami chaque fois que l’orage gronde à l’horizon.

TOL: C’est vrai que se faire enterrer quand le soleil brille, c’est insultant.

FOB: Quand les autos roulent encore.

BAW: Quand les usines tournent.

NUG: Quand les étudiants étudient.

POK: Quand les joueurs jouent.

SUZ: Quand les danseurs dansent.

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Marcher encore une autre année

Il y a tant de jours.

V: Tu as inventé un monde différent chaque jour, depuis une semaine, un mois, un an. Un an déjà?

C: Un an. Ça m’a coûté quelques cheveux.

V: Je n’en ai plus. Est-ce que tu t’y retrouves? Je pourrais peut-être t’aider.

C: Pourquoi pas. Apporte ta boussole, tes cartes, tes bottes de randonnée, et partons! Partons enfin!

V: Voilà, voilà. Par ici! Par là!

C: Nous sommes bien seuls. Tu es certain que nous avons pris le bon chemin? La nuit va bientôt tomber.

V: La nuit est tombée depuis longtemps, mon ami. Tu n’avais pas remarqué? Sérieusement?

C: Où ai-je la tête!

V: Éloignons-nous. Éloignons-nous encore un peu. Nous n’avons pas besoin de repasser sur nos pas, sur leurs pas. Avançons, je t’assure, tu finiras par t’y retrouver.

C: Est-ce que je parlerai encore au vent?

V: Tant que tu peux parler! De quoi se plaint-on!

C: Nous sommes perdus. Totalement égarés. Dormons un peu, retrouvons nos forces, et demain matin, tu me raconteras une histoire. Où j’inventerai à nouveau, et nous marcherons une autre année.

Traitement en cours…
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