Des fleurs insensées

Dans mon jardin il y a des fleurs de papier, il y a le père de ma patrie, il y a l’impatience des impolis et toutes les promesses profondément pétries par des penseurs manchots.

Subrepticement, c’est faux. Je n’ai pas de jardin, on le sait, ça se voit, je me suis égaré chez la voisine, j’ai cru pendant quelques années que j’étais chez moi, mais je m’amenuise.

C’est la vie, c’est la vie, mon ami, c’est la vie de ce siècle, nous la vivons comme des fleurs de papier.

Du fond de son jardin, je l’entends, l’entendez-vous, ma voisine crie que ça n’a pas de sens, pas plus de sens que les autres mots, pas de sens du tout, et même si elle vient tout juste de botter le derrière, elle m’invite à revenir boire chez elle, elle me demande de peindre son portrait, je ne pourrai pas, les pinceaux m’intimident, je préférerais m’allonger sur la terrasse.

Ma voisine a besoin de sucre, elle a besoin de café, j’irai faire ses courses, j’irai même si je ne vois pas pourquoi, je l’oublierai peut-être en chemin, je la laisserai à ses fleurs de papier, à ses histoires qui m’étourdissent, je ne lui écrirai pas, lui écrire, non, si je pars ce sera pour partir.

Félia

Elle le savait, oui, son chat Benne le lui avait dit, et Henri le bœuf, et Jacob la tortue, et Cathy la pie: son bipède erre dans la ville au gré des champs magnétiques, totalement dépourvu du moindre libre arbitre.

Surtout, ont insisté, répété, martelé, Benne et Henri et Jacob et Cathy, laisse-le, abandonne-le à son sort, ne virevolte-face pas, ne pivote point, sous aucun prétexte évite de te retourner! Son sillage est semé de la putréfaction pétrifiée de tous les reproducteurs. Une allée infernale.

Mais elle, oh elle, n’a pas écouté. N’a écouté que son élan exalté. Son regard, mais aussi son visage, et même tout son corps, s’est tourné vers l’exécrable bipède qui, on l’a deviné, avait disparu. Un trou, un vide, le néant, un grand néant aspirateur. Qui l’a absorbé, elle.

Ni le chat, ni le bœuf, ni la tortue ou la pie ne l’ont plus jamais revue. Elle n’avait que vingt-deux ans, mais avant de disparaître, on lui en aurait donné quatre-vingt-douze et demi. Rides molles, longs cheveux blancs, raides, quelques dents écartelées.

Laurent

J’aimerais vous résumer l’histoire de Laurent, mais c’est un peu compliqué. Il a coupé un sapin géant sur un terrain privé, sans penser aux conséquences, simplement pour plaire à cette fille qu’il ne connaissait que de vue, qui ne fréquentait pas son école, qui vivait dans un quartier où il n’avait pas accès. L’arbre est tombé, il y a eu pas mal de dommages, mais évidemment, il n’a pas réussi à convaincre Florence d’être son amoureuse. Non. Elle est partie, et il ne l’a revue qu’une décennie plus tard, dans un cours à l’université. Il ne l’a pas reconnue, mais il s’est abandonné à un coup de foudre, et c’est là que ça a déraillé. Il s’est mis à se bricoler des romans, oh mais de ces romans, vous ne pouvez vous imaginer! Il lui a touché la main, peut-être un baiser, mais c’est tout, elle s’est évaporée, et pour se consoler, il a imaginé qu’un autre étudiant, un étudiant en médecine, l’avait assassinée! Oh la la! Sauf qu’une autre décade plus tard, encore une autre, il l’a retrouvée dans cette ville américaine où il l’a convaincue de le suivre dans son enquête sur une série de meurtres. Cette fois, ils ont fini par faire des bébés, mais pourquoi cela aurait-il duré, il s’est détourné d’elle pour se lancer dans les bras d’une actrice. Il y a, comme ça, des histoires parfaitement absurdes.

Les aléas du tourisme

Notre hôtel surplombe l’océan. Vue imprenable sur l’immensité, les vagues qui se fracassent en bas de la falaise. Et le soir. Le soir! Il y a de ces couchers de soleil! De janvier à décembre, nous sommes complets. Nous étions.

Depuis l’été dernier, les clients ont commencé à se plaindre, mais nous avons fait la sourde oreille. Erreur. Ça s’est répandu dans les médias sociaux, une traînée d’insultes, de récriminations, de revendications. Alors, la clientèle s’est effarouchée.

En août, il n’y avait personne, à part un couple d’octogénaires, qui séjourne tous les étés ici depuis soixante ans. C’est la catastrophe!

Ce que les protestataires nous reprochent? La clôture que nous avons fait installer au sommet de la falaise. Pas très haute, en bois, peinte en blanc. Très jolie. Mais ils n’aiment pas. Disent qu’ils se sentent emprisonnés, alors qu’ils viennent ici pour respirer la grande liberté! Nous avons eu beau expliquer que c’était une question de sécurité, en vain. Ça n’a qu’envenimé le débat. On nous a traités de paternalistes, de maternalistes, et même de communistes.

Alors. Alors nous avons pris des mesures. Le 29 août, nous avons fait retirer la clôture. Et nous l’avons annoncé dans les médias sociaux. Eurêka, en septembre, nous avons affiché complet à 85%, et en octobre, tout est réservé.

Le seul problème, en septembre, nous avons perdu une trentaine de clients, qui se sont tués en tombant du haut de la falaise.

L’inconnue du bus

Ça fait vingt-trois ans que je prends ce bus, et ça, aujourd’hui! J’en suis encore bouleversé. Pourtant, tout s’annonçait comme une journée ordinaire, tranquille, une journée comme je les aime, sans histoire. Je suis monté dans le bus, je me suis assis, j’ai regardé défiler les immeubles par la fenêtre. Comme d’habitude.

Sauf que là!

Le bus s’est arrêté, soudainement. J’ai cru à un accident, peut-être avions-nous renversé un piéton, un cycliste, un chat. Eh bien non. Le chauffeur a appliqué les freins pour laisser monter une inconnue, une femme qui n’a jamais pris ce bus, à cette heure-là. Jamais, depuis vingt-trois ans.

À partir de là, ça a été la débandade. La révolution. L’inconnue m’a posé une question. Trop surpris, je n’ai rien compris, j’ai répondu n’importe quoi, l’heure et la date je crois. Elle a souri, m’a recommandé de ne pas être en retard le soir même, m’a glissé une carte, une adresse.

Comment ne pas m’y rendre! Il y avait là toute sa famille, un maire, un député, des gens sombres et d’autres gais. Ils nous ont mariés avant minuit, et cette nuit, je ne me suis pas endormi dans mon lit, pour la première fois. Je n’y comprends rien, et surtout, j’ignore comment reprendre ma vie d’hier.

Et je n’ai pas très bien saisi le prénom de l’inconnue. Faudra lui redemander au petit matin, et l’inscrire dans mon carnet, pour que je m’en souvienne. Quand je raconterai ça aux collègues, ils n’en croiront pas leurs oreilles!

Souvenir tendre de ma voisine

Marc salue Mathieu qui embrasse Nathalie qui vend son scooter à Carole qui épouse Rosalie qui embauche Jean-Sébastien qui bavarde avec Paolo qui fuit Juan qui caresse Livia qui oublie Esteban qui appelle Zabèle qui s’attendrit devant Lucas qui résout les problèmes d’Abdi qui écrit à Jaap qui dépouille Sergueï qui ploie devant Sina qui écorche les oreilles d’Akinobu qui subjugue Tao qui étreint Eun Jung qui transige avec Donald qui rejette Stina qui tâte la main de Meike qui palpite devant Kyano qui rabâche à Gabrielle ce que Ronan carillonnait avec Patxi quand Marcel mentait à Kwanita à propos de Papina quand Zaltana valsait avec ma voisine.

Les règles sont les règles, absolument

JACK: Merci beaucoup de me recevoir si rapidement, j’ai attendu moins de vingt minutes dans la salle d’attente. La dernière fois, c’était il y a cinq ans, j’avais attendu toute la journée, et jusque tard dans la nuit.

HECTOR: Oh, Monsieur, depuis, nous avons grandement amélioré nos services. Grandement. Superbement. Financièrement. Vos papiers, s’il vous plaît?

JACK: Voilà. Tout y est. La photo, le formulaire rempli, le certificat de naissance.

HECTOR: Je vois. Ce formulaire. Nom, adresse, c’est bon. Citoyenneté. D’accord. C’est bien signé. Je crois, Monsieur, que votre formulaire est bien rempli. Exactement.

JACK: Merci, je vous remercie! Vous êtes vraiment efficace. Donc j’aurai mon passeport dans trois semaines, c’est bien cela?

HECTOR: Votre photographie respecte les dimensions appropriées. Vous ne souriez pas. Excellent.

JACK: Vous l’enverrez par la poste, ou dois-je venir le chercher?

HECTOR: Votre certificat de naissance. Il y a un problème. Incontestablement.

JACK: Un problème? Mais il est conforme, officiel, évidemment!

HECTOR: La patte manque.

JACK: La patte? Expliquez-moi, plus clairement.

HECTOR: La patte du K, dans votre prénom. Constatez par vous-même. Votre K n’a pas de patte.

JACK: Mon cas?

HECTOR: Un K sans patte, c’est presque un Y. Votre nom n’est pas Jacy, donc ce certificat est invalide.

JACK: Mais c’est mon certificat! L’encre de la patte du K aura pâli, mais le premier venu verrait bien que c’est bien de moi dont il s’agit, Jack!

HECTOR: Le premier venu, peut-être. Moi, je suis vigilant.

JACK: Vous rigolez. Dites que vous plaisantez!

HECTOR: Sans patte, pas de passeport. Tout cela se tient, Monsieur.

JACK: Ça ne marche pas du tout! Vous savez le temps qu’il me faudra pour obtenir un nouveau certificat? Tout reprendre les démarches pour le passeport ensuite, refaire une photo, car elle sera périmée, n’est-ce pas?

HECTOR: Oui.

JACK: Je dois me rendre en Patagonie dans un mois! Dans un mois! J’ai besoin de ce passeport. Ne pourriez-vous pas juger la chose, logiquement?

HECTOR: C’est tout jugé.

JACK: Absurdement, oui.

HECTOR: Monsieur, d’autres attendent. Reprenez ces papiers. Au revoir.

JACK: Pour une patte de K!

Quand la fesse est douloureuse

J’ai mal à la fesse.

EUX: On s’en balance.

Mais vraiment mal.

EUX: …

Je ne pourrai pas y être, demain, pas de réunion, donc pas de député, donc pas de contrat, donc avenir hypothéqué, donc fournisseurs ébranlés, donc village en crise.

EUX: Viens qu’on te la frotte.

Quoi donc? Ah! Oui. Désolé. Une pensée de Rose m’a traversé l’esprit. Rose dans sa robe lilas. Et son frère qui. Lui, je ne l’inviterai pas. Mon téléphone! Il faut que je le change. J’ai brisé l’écran, il est désuet, de toute façon. Ma fesse! Tante Aline veut absolument que je passe. Tante Aline vit à un kilomètre à peine de chez Rose. Je pourrais. J’ai faim. Oh ma fesse!

Nous avions peur, nous avions tous peur

Je cherchais un mot. C’est précisément à ce moment qu’elle est entrée, la peur.

Je me suis sauvé, nous nous sommes tous sauvés, nous avons couru, une bande d’écervelés.

Quand la peur vous prend!

Il y en avait encore, et plusieurs, qui ne savaient rien, qui nous regardaient, hébétés.

On ne court pas à l’infini.

Ils sont tombés les uns après les autres, épuisés. J’ai couru encore, nous n’étions plus qu’une poignée.

J’ai fini par tomber à mon tour.

Un passant, probablement un étranger, un extraterrestre, m’a demandé ce qui nous effrayait. Ébahi, je n’ai pas pu lui répondre. Ce qui nous effrayait!

Imaginez! Il m’a posé cette question!

Traitement en cours…
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