Mon étrange existence

J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence. 

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Intellection

INSPECTEUR: Marc-Allain, vous voulez bien recueillir les témoignages?

POLICIER: Oui monsieur… Pardon… madame… madame, vous avez vu ce qui s’est passé?

TÉMOIN 1: Bien sûr, j’étais aux premières loges, si on peut dire, juste ici, sur le trottoir. La voiture bleue a débouché du boulevard, là-bas, elle a foncé à toute vitesse dans la rue. J’ignore si le conducteur était ivre, vous devriez vérifier cela, mais la voiture zigzaguait de droite à gauche, elle a tamponné quelques voitures sans s’arrêter. Je me suis reculée le long de l’immeuble, j’avais peur. Je crois que cette dame, celle qui a été fauchée, n’a rien vu, elle lisait quelque chose sur son téléphone, ou peut-être même qu’elle tapait un message en traversant sur  le passage pour piétons, vous savez, les gens ne sont pas prudents, avec ces téléphones, de véritables petits ordinateurs, ils perdent le nord, c’est le cas de le dire, n’ont pas conscience du monde autour d’eux, pas conscience des dangers. La voiture l’a frappée de plein fouet, l’a projetée au moins cinq mètres dans les airs. La pauvre femme, elle n’a pas eu le temps de crier, pas un son, elle est retombée là-bas, près de ce camion. Elle ne bougeait plus. Elle est morte, n’est-ce pas? Pour ce qui est de la voiture, elle a poursuivi sa course pendant quelques dizaines de mètres avant d’emboutir cette berline, celle qui est toute défoncée, là-bas.

POLICIER: Merci, madame, merci… Vous, monsieur, oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 2: Moi? Oui. J’ai tout vu. Tout. Je roulais derrière la voiture noire. Je me suis garé juste là. Le coupé sport, vous le voyez? Pas mal, non? Bref, il roulait à une vitesse normale. C’est un homme ou une femme qui conduisait? Je le suivais d’assez loin, mais pas trop tout de même. Je cherchais une place pour ma voiture. J’avais l’impression qu’il cherchait aussi, puisqu’il freinait à tout bout de champ. Est-ce que ses freins fonctionnaient? Vous avez vérifié? Alors quand j’ai trouvé ma place, je me suis arrêté pour faire marche arrière. Il a continué. Sa voiture est trop longue, il n’aurait pas pu la garer. C’est là que j’ai entendu un cri. J’ai regardé. Une jeune fille a surgi dans la rue. Sans regarder. Elle s’est élancée entre deux voitures. Impossible de l’éviter. Elle a voulu se suicider, vous croyez? Le chauffeur a probablement eu la surprise de sa vie. Boum sur le capot, elle est retombée sur le pavé. Assommée. Ou morte. Est-elle morte? Sous le choc, le chauffeur a perdu le contrôle. Bang dans la BMW. Le vacarme que ç’a fait! Il s’est blessé?

POLICIER: Merci, monsieur, merci… Jeune homme, oui vous, venez par ici, voulez-vous?

TÉMOIN 3: C’est pour l’accident? J’ai pas vu grand-chose. Une p’tite vieille sortait de sa bagnole. Une Volvo qui a au moins dix ans. Clac! Instantané. Ramassée par la Chevrolet grise. La bonne femme sur le macadam. Du sang et tout. Sonnée. Probablement des côtes brisées. Elle râlait. Moi aussi j’aurais râlé. J’aurais gueulé, oui! Le con dans sa Chevrolet, il a perdu les pédales. C’est l’cas de le dire! Devait être saoul. Il a ralenti, il a regardé. Il l’a bien vue, étendue. La gaffe! Il les a vite retrouvés ses pédales. Mais trop con le type. S’est enfui, mais pas loin. A défoncé la Lexus. Belle bagnole. Dommage.

POLICIER: Merci, merci beaucoup… Madame? Descendez ici s’il vous plaît!

TÉMOIN 4: Voilà, voilà, j’arrive. Je suis essoufflée. Oh c’est terrible cet accident. Il n’y a plus jamais d’accident dans notre rue. La dernière fois, c’était en 1987, vous vous rendez compte? J’étais pas mal plus jeune, ah ah ah. C’était la nuit, un face à face. Deux morts. Des jeunes qui avaient pris de la drogue, ils ont perdu le contrôle. Quelle histoire. Mais depuis, plus rien. Une rue tranquille. Oh parfois la nuit, des voitures déboulent à toute vitesse, mais ça, vous savez, les flics ils laissent faire… Oh… Pardon. Enfin, vous savez… Par contre aujourd’hui, je ne sais pas ce qui lui a pris, au chauffeur. Il arrivait de par là, oui oui, à droite, et d’un seul coup, il a freiné, il a fait un tête à queue, mais au lieu de s’arrêter, de reprendre ses sens, il a appuyé sur l’accélérateur. Je crois que l’homme avait une crise cardiaque, un évanouissement, quelque chose enfin, il n’était plus là, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne crois pas qu’il était saoul, ni rien du genre. Alors, après avoir accéléré, sa grosse voiture, j’ignore ce que c’est, mais il n’est pas pauvre, le monsieur, c’est une voiture de luxe, une belle voiture en tout cas. Après avoir accéléré, cette voiture, tout étincelante, blanche comme la neige, s’est retrouvée directement dans la trajectoire de ce postier qui traversait la rue. Le pauvre homme. Il est tombé, il ne s’est pas relevé. Les ambulanciers sont arrivés assez vite, heureusement, ils l’ont peut-être sauvé.

POLICIER: Merci madame… Et vous monsieur, vous avez vu?

TÉMOIN 5: Tout. Une voiture vert clair, ça se remarque! La dame était stationnée. La rue était déserte. Elle a manœuvré pour partir vers l’est. Le chien a traversé la rue, elle ne l’a pas vu. Écrasé, l’animal, et elle s’est retrouvée dans cette vieille Cadillac. C’est tout.

POLICIER: Merci, merci bien… Et toi, petite, tu veux me parler?

TÉMOIN 6: Oui monsieur le policier. Les gens dans la voiture, ils fumaient de la drogue. Ça sentait fort. Ils ont tué le chat de ma voisine. Romanou. Vous devriez les mettre en prison, monsieur le policier.

POLICIER: Merci mon enfant, va, ta mère t’appelle, je crois… Monsieur, arrêtez monsieur, je veux savoir ce que vous avez vu.

TÉMOIN 7: Le type, je le connais. Je l’ai vu à la télé. C’est un politicien. Un ministre ou quelque chose comme ça. Il va s’en sortir. Sont protégés ces types. Dans son pick-up de luxe, il lui a laissé aucune chance, à la pauvre jument. Mais qu’est-ce qu’un cheval faisait là, vous pouvez me dire?

POLICIER: Merci, c’est bon, vous pouvez y aller… Mademoiselle, vous… oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 8: Vous ne me croirez pas si je raconte, mais je vous raconte tout de même. Moi, monsieur l’agent, je n’adhère pas au complot du silence. J’ai pris des photos, je vous les remettrai si vous voulez. Bien entendu, j’en garderai une copie. Je les publierai sur mon blogue. Prenez-note du nom, si jamais ça vous intéressait, Les aliaplanétaires. C’est au sujet des entités qui vivent sur d’autres planètes. Ce ne sont pas des extra-terrestres. Vous savez, il faut cesser de les définir dans leur rapport avec nous, terriens. Ils sont autres, tout simplement. Eh bien oui, j’en viens au fait. Un vaisseau individuel aliaplanétaire est descendu au-dessus de la rue, comme ça leur arrive très rarement. Je n’entrerai pas dans les causes profondes, nous serions ici demain matin. Ce vaisseau a percuté le toit d’une voiture rouge. Vous verrez les marques. Aveuglé, le conducteur a fauché ce qui ressemble a un orang-outang. Vous le retrouverez. Comme il ne voyait plus rien, il a foncé dans une vieille voiture américaine. S’il vit toujours, espérons-le, le conducteur demeurera aveugle, à jamais. Vous le constaterez.

POLICIER: Merci, Mademoiselle, au revoir mademoiselle. Non, je ne suis pas libre ce soir, j’ai un rapport à rendre. J’en ai pour la nuit.

INSPECTEUR: Alors Marc-Alain, qu’est-ce que les gens racontent?

POLICIER: Que quelque chose a peut-être tué quelque chose dans un accident.

INSPECTEUR: Ah, merci. Ça m’éclaire. Bon travail, Marc-Alain, bon travail.

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La vie n’est pas si simple

ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!

SÉBASTIEN: Salut!

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Un secret, c’est un secret

Te voilà bien ligoté. Un petit bâillon pour que monsieur ne se mette pas à chanter ou à dévoiler d’autres secrets que je lui ai confiés. Traître.

Je suis une pro, pourrait-on dire. Je n’en suis pas fière, mais les nécessités de l’intimité nous imposent des tâches auxquelles même la plus saine morale ne peut nous soustraire.

La première fois, il s’était réveillé, avait réussi à défaire ses liens, s’était mis à me supplier. J’en avais les larmes aux yeux, car je suis sensible, et j’ai dû le frapper avec une casserole en fonte. À plusieurs reprises. Du sang partout, des meubles cassés, la pagaille quoi! J’ai retrouvé des bouts de cervelle séchée cinq semaines plus tard. Imagine. Sous la cuisinière électrique.

Cette fois-là, me débarrasser de lui sans laisser de trace m’a pris trois jours. C’est que j’ai eu à m’acheter un break Volvo pour le transporter. Je n’avais qu’une Mini Austin, et lui roulait à bicyclette. Un écolo. Il y a eu toutes sortes de petits ennuis. Je me suis échinée à le transporter, même si je suis plutôt athlétique, aussi forte que bien des hommes. Un type mort, ça fait tout pour vous compliquer la besogne, ça se raidit, ça s’alourdit, ça pourrit.

Je me suis retrouvée, au volant de ma Volvo, comme une belle idiote. Je roulais sans vraiment savoir où aller. Pas question, tout de même, de partir en road trip avec un cadavre dans la voiture. Plus je cherchais une solution, moins j’en trouvais, et plus je roulais. À trois cents kilomètres de chez moi, je me suis dit, ça suffit. Je me suis engagée dans le premier chemin forestier qui s’est présenté, j’ai coupé le moteur, j’ai pensé. Que faire de mon macchabée?

J’ai fini par m’endormir. Il était tard, j’avais beaucoup sué, roulé, cogité. Je me suis réveillée au lever du soleil. J’ai vu, plus loin sur le chemin, plusieurs carcasses de voitures rouillées, défoncées, le long d’un étang où l’eau ressemblait à de la mélasse. J’ai avancé jusqu’à la hauteur d’une des voitures, j’ai réussi à installer le corps dans le coffre, et j’ai poussé la voiture dans l’étang, avec ma Volvo. Dans un borborygme dégoûtant, l’étang a avalé la carcasse et son passager.

J’avais appris ma leçon. Bien avant d’avoir rencontré le suivant, je me suis acheté un chalet sur un lac bien profond, aux rives si abruptes qu’il n’y avait pas plus de trois ou quatre autres chalets. J’ai acheté un bateau, que j’ai appris à manoeuvrer. Pour transporter la prochaine dépouille, je me suis servie d’un diable, ces petits chariots verticaux à deux roues qu’utilisent les déménageurs.

Depuis, chaque fois, c’est un jeu d’enfant. Songez-y, je n’ai plus besoin d’assassiner mon conjoint! Je le ligote, j’ai appris comment, je l’attache bien solidement à un diable, toujours un nouveau, je le transbahute jusque sur le bateau, et dans la partie profonde du lac, loin des chalets, je le balance par-dessus bord. À n’en pas douter, il meurt. Le lac le tue. Pas de sang sur la moquette, pas de cervelle sous les meubles, rien. Moi qui ne supporte pas, je suis un peu maniaque, le désordre et la saleté dans une maison, me voilà satisfaite du résultat.

Te voici donc, mon quatrième. Ne fais pas ces yeux-là, tu es responsable de ton sort. Je t’ai aimée, pas vrai? Sept ans! Surtout, je t’ai confié tous mes petits secrets. Enfin, presque tous. Pour que ces secrets le demeurent, il faut bien que je te tue. Tu parles trop, vraiment beaucoup trop. Tu fais l’intéressant, tu racontes ceci, tu racontes cela, et tu t’oublies, et un petit bout de secret franchit tes lèvres, puis un autre, et ça intéresse, et avec le temps, comme les autres, tu deviens autre, une menace. Pour mes secrets.

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Vive le premier mai!

07:00

L’essentiel, pour croître, est de s’en tenir à une saine gestion. Bonjour, Clara, assurez-vous que le traiteur apporte le gâteau après dix-sept heures, nous ne voulons pas que les employés célèbrent avant la fin de leur journée de travail. Vous confirmerez aussi qu’ils ont bien réduit la quantité de sucre ainsi que l’épaisseur du glaçage et que cette économie se reflète sur le prix, qui doit absolument être dix pour cent inférieur à celui qu’il nous a facturé l’an dernier. Le premier mai, ça se fête, à bon marché.

08:00

Oui, Roland, vous pouvez embaucher ces trois travailleurs, si vous m’assurez avoir vérifié leurs antécédents. Nous ne voulons pas de perturbateur dans nos rangs, c’est mauvais pour ma pression, et ça provoque de l’érythème pubien. J’en ai perdu une maîtresse et trois amants, le mois dernier.

09:00

Embauchez, Roland, congédiez. C’est votre rôle dans cette compagnie. Lorsque je n’aurai plus confiance en vous, je vous remplacerai. D’ici là, ayez de l’initiative, fourrez votre nez partout, débusquez les trouble-fêtes, élaguez, purifiez.

10:00

Clara, où est le dossier des ventes du second trimestre?

11:00

Quoi! Le commis à l’enregistrement au département de l’expédition a réellement prononcé le mot syndicat! Moi qui croyais que tous nos employés étaient branchés, modernes et supercool. Que dites-vous, Roland, il a utilisé le mot dans la phrase “je ne voudrais pas être membre d’un syndicat”, et vous hésitez! Avez-vous oublié notre code? Il ne doit jamais être question de syndicat entre nos murs. Peu importe la phrase. Prononcer le mot, c’est suggérer l’idée, et suggérer l’idée, c’est déjà une action. Sus aux actions syndicales! Nous sommes avant-gardistes! Allez, relisez votre code, et congédiez.

12:00

Allo, Rita, on peut se voir à l’heure du lunch? Non, je n’ai plus d’érythème. Plus du tout, puisque je te le dis. Toi, tes seins n’ont pas ramolli? D’accord. Avec Adrien? Sa corne de bœuf m’amuse, pourquoi pas. Tu me prépares un sandwich, je le mangerai en même temps.

13:00

Bonjour Monsieur le Ministre, oui, les affaires vont comme elles vont. Un nouveau programme? Innovation? Bien entendu. Nous innovons chaque seconde. Oui oui. Très cher. Cinquante millions? Comment refuser! Création d’emplois? Autant que vous voudrez. Oui. À la chasse, samedi? D’accord. À mon pavillon, c’est ça. Embrassez Lara pour moi. Oui oui. À samedi.

14:00

Roland? C’est bien, vous êtes efficace. Je voulais vous prévenir. Oui. Une autre subvention. C’est ça, comme d’habitude. Vous les congédierez formellement dans six semaines, pour dix minutes. Puis vous les réembaucherez. Soixante. Ils exigent un minimum de cinquante emplois, mais nous leur en offrirons soixante! Ils adorent annoncer des créations d’emplois, c’est leur point faible. Oui, ça rapporte. Et Roland, vous en profiterez pour vous débarrasser du bois mort.

15:00

Bonjour ma petite chérie. C’était bien l’école? Oui, papa gère la compagnie. Oui, papa empile les profits. Oui papa aime beaucoup ses employés. Non, papa ne peut pas les payer plus, parce que papa ne pourra plus empiler les profits. Ton amie dit n’importe quoi. Non. Oui. Papa t’aime fort. Bisou.

16:00

Roland! Trouvez qui est le père d’Amanda Dubé, et congédiez-le. Un motif? Regardez dans votre guide du congédiement légal, loyal et banal. Sa fille l’a mouchardé. Il se plaint publiquement, s’estime sous-payé. Je sais, employé sans reproche. Ils cachent bien leur jeu. Une saine gestion exige parfois des sacrifices. Oui. Difficile.

17:00

Clara, je crois que j’ai trouvé comment rationaliser les dépenses en ressources humaines sans créer de mécontentement et de départ massif. Nous mettrons en place un programme de responsabilisation entrepreunariale qui favorisera la prise d’initiatives chez nos employés. Chaque fois qu’un employé sera congédié, ceux qui restent devront trouver des moyens pour accomplir ses tâches. Ceux qui nous offriront les meilleures idées recevront cinq pour cent d’augmentation. Cela stimulera l’émulation dans nos troupes, et chacun en ressortira gagnant.

18:00

Bonjour mes chers employés! Vous êtes notre ressource la plus précieuse! Pour vous marquer notre infinie reconnaissance, cette année encore nous vous offrons ce magnifique gâteau, en ce premier mai, fête internationale des travailleurs. Les tranches sont minces, mais la reconnaissance est large. Vive la fête internationale des travailleurs! Vive le premier mai! Solidarité!

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Le matelas de la gare

LE CHEF DE GARE: Encore aujourd’hui, les poids légers ont brisé deux carreaux aux fenêtres du haut. Je ne reproche rien à la Compagnie, mais je me demande si les récents changements ne finiront pas par entraîner des pertes supérieures aux gains. Car il faut l’avouer, ces carreaux sont d’un modèle ancien, les changer coûte cher.

L’INGÉNIEUR: Je trouverai une solution. J’ignore laquelle, mais gardons confiance.

LE CHEF DE GARE: Pourrait-on dégonfler légèrement les matelas? Les gens rebondiraient moins lorsqu’ils sautent du train.

L’INGÉNIEUR: Méfions-nous des solutions simples. Je n’accepte que celles qui demandent réflexion, de nombreux calculs, quelques pages de constatations, annotations, explications.

LE CHEF DE GARE: Dégonfler ne vous empêcherait pas de constater, annoter, expliquer. À moins que je ne me trompe.

L’INGÉNIEUR: Dégonfler pourrait tuer les passagers de cent kilos et plus. Imaginez. Le train ralentit à son arrivée en gare, ils se précipitent sur le matelas d’accueil, mais à cause de leur poids, ils s’enfoncent dans le matelas et frappent le sol. Fatal. Et plus cher que des carreaux éclatés.

LE CHEF DE GARE: Sans compter le nettoyage.

L’INGÉNIEUR: Tout paraît élémentaire dans l’industrie ferroviaire, mais rien ne l’est. Il nous faut calculer la vitesse du train à son arrivée en gare, qui peut varier selon des variables hors de notre contrôle, comme le vent, la pression atmosphérique, l’habileté du conducteur et autre aléa. Car une vitesse légèrement au-dessus de la norme augmentera la force de l’impact des corps sur les matelas. Cela nous contraint à doter ces matelas d’une capacité d’absorption supérieure aux évaluations théoriques.

LE CHEF DE GARE: Mais alors, si on ne peut pas dégonfler, que reste-t-il?

L’INGÉNIEUR: L’idéal serait que les voyageurs soient classés dans les wagons en fonction de leur poids. Poids paille, poids mouche, poids plume, poids moyens, poids lourd, poids super lourd. À l’atterrissage, sur le quai de la gare, les matelas seraient gonflés en conséquence. Ainsi, plus personne ne rebondirait dans les carreaux, nous n’aurions plus à monter l’échelle pour descendre les voyageurs qui ont rebondi sur le toît. Sauf que les voyageurs voyagent pêle-mêle. La maman poids lourd refusera de laisser voyager dans un autre wagon son enfant poids paille. Idem pour toutes les autres combinaisons.

LE CHEF DE GARE: Ça se complique. Vous m’embrouillez.

L’INGÉNIEUR: D’où la nécessité de moi. L’ingénieur.

LE CHEF DE GARE: Pourquoi ne pas revenir aux bonnes vieilles méthodes? Le train pourrait s’arrêter en gare, comme autrefois, laisser les gens descendre les uns derrière les autres. Sans rebondissements.

L’INGÉNIEUR: Vous avez idée de ce que ça coûterait à la Compagnie? Si au lieu de ralentir, chaque train s’arrêtait dans chaque gare, nous augmenterions de vingt pour cent la durée des voyages, ce qui nous rendrait moins compétitifs sur le marché du transport national, sans compter une hausse de la consommation de carburant, un nombre d’heures de travail accru pour tout le personnel à bord, et je ne vous mentionne pas l’usure plus rapide du matériel, freins, roues, rails, moteurs, tout.

LE CHEF DE GARE: Je vois. Les matelas sont là pour de bon. L’idéal serait qu’ils soient dotés de cellules réceptives qui adapteraient le degré d’absorption au poids du client. Faudrait inventer ça.

L’INGÉNIEUR: Cela viendra. Mais nous n’en sommes pas là. Nous devons adapter la technologie actuelle aux besoins du jour. J’ignore comment.

LE CHEF DE GARE: Si nous installions des filets pour retenir ceux qui rebondissent? Ils retomberaient sur le matelas, et après avoir rebondi deux ou trois fois, ils iraient vaquer à leurs affaires.

L’INGÉNIEUR: C’est là une des idées que j’aurai peut-être. Après quelques jours d’évaluations, comparaisons, vérifications.

LE CHEF DE GARE: Le train arrive. Vous pourrez constater par vous-même. Voyez, il ralentit. Nous attendons dix-neuf voyageurs, dont deux poids mouche et un poids plume.

L’INGÉNIEUR: Le saut des voyageurs se déroule plutôt bien.

LE CHEF DE GARE: Ils ont l’habitude. Mais voyez, ces trois légers! Regardez comme ils s’envolent!

L’INGÉNIEUR: Deux autres carreaux à remplacer, et celui-là, sur le toit, il ne semble pas malheureux.

LE CHEF DE GARE: Il rebondit là chaque semaine, sauf quand sa valise est bien lourde.

L’INGÉNIEUR: Je note tout.

LE CHEF DE GARE: Aller. Je vous laisse évaluer, comparer, vérifier.

L’INGÉNIEUR: Un filet avec un immense logo de la Compagnie, ce serait accueillant, non?

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Le concert

Madame, voulez-vous chanter?

Chanter? Mais je ne sais pas chanter! Je fausse dès que j’ouvre la bouche. Je n’ai jamais su chanter, je n’ai jamais voulu chanter. Ça m’horripile, c’est une perte de temps et de mots, chanter c’est bon pour ceux qui ne pensent pas, pour les gens qui se pavanent, qui déploient leurs plumes sur la place publique, alors que moi, vous le savez pourtant, je préfère l’intimité de ma résidence, la quiétude de mon boudoir où je peux lire, dessiner, bricoler, penser, inventer. Mais chanter! Ça, non. Jamais! Plutôt mourir que chanter!

Merci madame! Merci! Votre entrain nous rassure. Vous commencerez ce soir, avec les musiciens de l’ensemble Soleil Soleil.

Ce sera mon jour de gloire, il y a si longtemps que j’en rêve, même dans mes cauchemars ce désir fait surface, il inonde chacune de mes pensées, il façonne mon émoi et me libère du poids des jours qui autrement m’écraserait, finirait par me tuer et ne laisser de moi qu’une horrible peau desséchée. Enfin! J’ai tant attendu, hier encore je croyais que ma patience était à bout, mais aujourd’hui, tout ce sombre passé disparaît, s’allège et voltige devant moi comme un éloge à mon courage. Mon aspiration a triomphé! Ma passion a vaincu! Qui sait si j’aurais tenu un mois de plus, même un jour de plus! Combien de vocations n’a-t-on pas vu imploser sous la puissance du temps!

Vous interpréterez les succès de l’heure, en français, en anglais et en samoan, et quelques-unes de vos compositions. Ce sera un concert dont on se souviendra.

Je veux bien chanter, oui ça me plaît, ça m’a toujours plu, mais sous la douche. Vous resterez de l’autre côté de la porte, vous n’exigerez tout de même pas de me voir nue, savonnée et coiffée d’un bonnet de plastique. Vous n’espérez pas que je vous fasse confiance, à vous ou à vos petits musiciens. Je verrouillerai la porte, ça me rassurera, au cas où la vue de moi vous émeuve, et vous serez tous bien silencieux, je ne vous entendrai pas, j’ignorerai que vous serez là. Ainsi, je chanterai mieux, avec un charme naturel, une joliesse presque naïve. 

Il y aura probablement un rappel. Il vous faudra prévoir deux ou trois morceaux supplémentaires. Pas plus de trois, même s’ils insistent.

Il n’est pas question que je me produise dans une salle avec des musiciens inconnus. Je choisirai mes musiciens. Et j’exige un stade! J’exige deux stades! Trois s’il le faut! Vous n’aurez qu’à les fusionner pour créer un sanctuaire digne de mon nom. Surtout, doublez le prix des billets. J’ignore à quel prix vous planifiez les vendre, mais à voir votre tête. Je sens tout de senti votre modestie. Je vous ordonne de doubler, et peut-être doublerons-nous encore demain. Ne vous inquiétez pas, ils paieront. Plus ils paieront, mieux ils seront disposés à m’encenser. J’arriverai avec une heure de retard, peut-être plus.

J’ai déjà des demandes pour d’autres concerts, mais nous en reparlerons plus tard. Vous ne pourrez pas chanter partout, sur toutes les scènes. Vous aurez à choisir.

On m’a toujours dit que j’avais la voix d’une truie tombée dans le fleuve, mais si vous y tenez, je ferai un effort pour vous, je le veux bien. Pour préserver ma réputation, car avec mon poste dans la bureaucratie, je suis tenue à un certain décorum, je porterai une perruque rose, beaucoup de fard, de grandes lunettes, des vêtements qui ne révéleront rien de mon corps, que vous ne voudriez pas voir de toute façon. S’il y a un public, et que ce public hue, vous me protégerez, vous vous assurerez de me replonger illico presto dans cet anonymat qui m’a si bien servi jusqu’ici.

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Un cadeau rabat-joie

Tiens, on sonne à la porte.

Pourtant, je n’attends personne aujourd’hui. Je n’attends jamais personne. Sans doute un étourdi qui s’est trompé d’adresse. Ou des enfants qui jouent un tour. Oui, c’est ça. Comme je le faisais quand j’avais leur âge. Nous sonnions aux portes et nous nous sauvions en courant. Plus tard, nous laissions une crotte de chien sur le palier, et plus tard encore, un rat mort, un chat mort, et même une tête de bœuf que nous avions réussi à dérober à l’abattoir.

Tiens, on sonne à nouveau.

Pourtant, personne ne connaît mon adresse. Du temps où j’avais encore des amoureuses, j’habitais de l’autre côté de la ville. Même chose pour les amis, et ceux que je vois encore, je les fréquente au club, au café ou chez eux. Mais jamais ici. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni sœur, que je sache, quoique mon père avant de mourir tenait des propos ambigus à ce sujet.

Tiens, on frappe à la porte.

Celui-là insiste. Beaucoup. Qui pourrait insister pour me voir, et pourquoi? Un inconnu qui s’est perdu dans le quartier et qui a choisi ma porte au hasard? Une voisine improbable qui s’est mis en tête de renouer avec les traditions anciennes et qui vient m’emprunter du sucre, du lait, du sel, du poivre, des œufs, une pomme, des cerises congelées, de l’eau minérale. Ou du kombucha? Sauf que je n’en ai plus. Pas la peine d’ouvrir pour la décevoir. D’autres portes pareilles à la mienne lui présentent leurs sonnettes. Qu’elle pousse son exploration de ce côté. Je retourne à mon livre. Même si je n’ai pas de livre. Mais si j’en avais un, j’y retournerais.

Tiens, on cogne sur le chambranle de la porte.

À n’en pas douter, c’est bien moi qu’on veut approcher. Si c’était un colporteur, il aurait lu depuis longtemps l’affichette pourtant claire, pas de colporteur. Sans exception. Vendeurs d’encyclopédies, de dieux, d’huiles quintessentielles, vous n’êtes pas les bienvenus. Et si c’était les sapeurs pompiers? Peut-être y a-t-il le feu dans l’immeuble, et je risque l’asphyxie, la rôtisserie, l’euthanasie. Sauf qu’ils s’identifieraient et tout serait clair, pas de tergiversation, de doute, d’anxiété ou d’espérance. Même chose si c’était la police, les services sociaux, les services médicaux, les agents de la faune. Ou le premier ministre.

Tiens, on reste silencieux de l’autre côté de la porte.

Si c’était quelqu’un que je connais, qui par je ne sais quel miracle aurait découvert mon adresse, il m’aurait appelé, hey, Léon! c’est moi. Cet abandon hâtif me rassure. On ne tenait pas absolument à ce que j’ouvre et à ce que des mots improvisés et peut-être risqués s’échangent et s’entrechoquent sur un seuil vierge. J’ai perdu l’habitude de parler et l’exercice, surtout avec un inconnu, aurait été laborieux. Harassant. Je peux maintenant aspirer de longues bouffées d’air, expirer longuement jusqu’à ce soir si je le désire. Je peux rester ici, debout à dix pas de la porte, à ne rien faire, à tenter d’oublier cet épisode troublant dans cette journée autrement semblable aux autres, vide, limpide et sèche.

Tiens, je n’y parviens pas.

Cet inconnu à la porte m’obsède, et malgré son absence, me titille l’esprit comme un diablotin tenace, impossible à écraser du talon. Maintenant qu’il est parti, je peux bien me permettre un bref coup d’œil dans le corridor, sans conséquence. Voilà, il me suffit d’ouvrir la porte, doucement pour ne pas attirer l’attention et me retrouver nez à nez avec tout le voisinage, toute la ville, avec ce pays qui s’en va à vau-l’eau. Je déverrouille, je pousse le loquet, je tire sur la poignée.

Tiens, un paquet.

Une énorme boîte en fait. Je dirais un bon mètre cube. Un mot greffé sur le dessus, joyeux anniversaire Léon! Vœu anonyme. C’est mon anniversaire? Quel âge pourrais-je donc avoir? Comment ne pas y avoir pensé? J’aurais pu descendre au café, payer une tournée aux copains, me saouler, pour une fois. Ou marcher le long du canal. Ou chasser les pigeons sur la place. Ou me réfugier au cinéma. Je dois transporter la boîte à l’intérieur. Quel ennui si elle attire l’attention et qu’un public se forme, veuille en connaître le contenu, m’exhorte à l’ouvrir devant tous, spectacle grotesque et franchement humiliant. Car je n’ai rien à partager. Surtout pas l’étonnement, voire la stupéfaction qui ne manquerait pas de se lire sur mon visage. Mais c’est lourd, très lourd. Je n’ai ni la force de soulever la boîte. Mais si je m’arc-boute ainsi, voilà, ça va. Ça bouge. Centimètre par centimètre, je la déplace, je lui fais franchir le seuil. Mais je me promets de tout balancer par la fenêtre à la première occasion. De nuit. Car je n’ai besoin de rien. Rien de rien. Voilà, vite, refermer la porte, verrouiller, respirer. Un petit couteau, comme ceci, je fends le ruban adhésif, je relève les deux panneaux de carton.

Tiens, un cadavre.

À en juger par son allure décatie, c’est un septuagénaire. C’était. Des touffes de cheveux jaunâtres, un corps plutôt maigre, rien de particulier. Nu. Près du cadavre, des piles AAA dans leur emballage. Intact. Les piles peuvent toujours servir, mais le cadavre? Qu’en faire? Pense-t-on que je vais lui fourrer les piles dans le derrière pour tenter de le faire fonctionner? Faut que je me débarrasse de ce cadeau rabat-joie. Le balancer par la fenêtre cette nuit? Mieux vaut pas. On pourrait m’accuser de ceci, et même de cela. Le repousser dans le corridor? Il s’incrustera, et sa lente pourriture m’accusera de tous les torts. Appeler la police? Ils ne croiront pas la vérité qui ne tient pas debout. Je n’aurai pas la patience de m’en débarrasser pièce par pièce ni celle d’attendre la fin du processus de désintégration. Je pourrais acheter un fauteuil roulant, l’y installer, tout habillé, et le sortir comme s’il s’agissait de mon grand-père en visite. Et l’abandonner dans un terrain vague, puis déménager pour qu’on ne célèbre plus mon anniversaire.

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Un milliard de félicitations

Le maire en personne fait l’apologie du récipiendaire du Castor d’airain, un prix remis au capitaliste local qui a le mieux traité ses capitaux au cours de la dernière année. La salle est pleine, remplie de tout ce que la ville compte de possédants, exploitants, commerçants et trafiquants. Une atmosphère de fête règne, surtout que le traditionnel cadeau remis aux invités est passé de un million deux cent mille dollars l’an dernier, à un million cinq cent mille dollars cette année. C’est peu, mais fort apprécié.

Écoutons le maire, ému, s’adresser à ses ploutocrates joyeux.

MAIRE: Nous remettrons le prix, cette année, à un homme qui s’est distingué à tel point durant la dernière année qu’il est devenu un modèle de courage, de détermination et d’intelligence pour nous tous. Au moment où plusieurs croulaient sous l’immense poids d’une pandémie catastrophique, Marleau a su garder l’œil ouvert pour voir au-delà de la houle et même des vagues. Nous ne pouvons qu’admirer cet esprit visionnaire qui fait la fierté de notre ville, et qui devient un de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. En douze mois seulement, Marleau a su décupler la taille de son parc immobilier, ce qui le place maintenant en tête de tous les propriétaires d’immeubles à logements. Cette croissance remarquable lui a permis d’augmenter tous ses loyers de trois cents pour cent, et de mettre à la rue trois mille deux cent cinquante-sept familles. Oui, mes chers concitoyens, trois mille deux cent cinquante-sept! Il y a longtemps que nous n’avions connu d’expansion aussi titanesquement grande. Les succès de Marleau ne s’arrêtent pas là. Notre récipiendaire du Castor d’airain a racheté soixante pour cent des immeubles en ruine, à peine habités, qu’il a détruits pour construire de vastes stationnements, qui répondent à un véritable besoin. Ainsi, non seulement a-t-il débarrassé le centre-ville des gens qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent, mais surtout, il a modernisé des quartiers historiques qui commençaient à sentir le renfermé. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Marleau est aussi philanthrope. Pour rendre nos rues plus sereines, il a versé d’importantes sommes à la ville, déductible d’impôts, pour que des arbres soient plantés et que des espaces verts soient aménagés. Les citoyens y ont gagné, et lui-même a trouvé le moyen d’en retirer un petit profit. Grâce à Marleau, notre ville n’est plus ce qu’elle était, et l’espoir renaît. La prospérité attire les investissements étrangers, pousse les nouveaux sans-abri hors des limites municipales, et nous ouvre à tous, autant que nous sommes, un avenir des plus radieux. Sans plus tarder, Marleau, voici votre Castor d’airain. Un milliard de félicitations!

Tous se lèvent et applaudissent à tout rompre. Les plus émus essuient une larme, et toutes les mains se tendent vers Marleau et son Castor d’airain.

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Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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