Comment va ta mère?

ARTHUR: Mon colocataire ne paie plus le loyer, il n’en sent plus l’utilité. Il préfère me donner de petits coups de couteau dans le dos. Tous les soirs. Parfois le matin aussi.

HARVEY: Ça t’agace?

ARTHUR: Plutôt, oui. Je dois tout payer, ce qui m’appauvrit. Et je suis maintenant une passoire, ce qui m’affaiblit.

HARVEY: Tu as du café?

ARTHUR: Bien sûr. Tu le prends avec ou sans sucre?

HARVEY: Avec. Un demi, pas plus.

ARTHUR: Ce café est cher, mais il est bon.

HARVEY: Le meilleur.

ARTHUR: Un biscotti?

HARVEY: Aux amandes? Avec plaisir.

ARTHUR: Et ta mère?

Affreux, ce nez qui coule!

JEF: Chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Chaque minute, j’ai une goutte qui me tombe du nez. Sur la table.

JEF: Sur la table?

WAK: Une goutte de mucus.

JEF: La table est infectée!

WAK: Je n’y peux rien.

JEF: Mon système immunitaire est affaibli par ma récente sédentarisation. Tu y as pensé?

WAK: Ce n’est pas un robinet. Ça coule quand ça doit couler.

JEF: Mais sur la table!

WAK: Sur la table, sur le comptoir, sur le clavier, sur la corbeille de pain, sur la cuisinière électrique, sur ce qui se présente.

JEF: Les papiers mouchoirs, tu connais? Tu pourrais les utiliser, comme chacun le fait en pareille circonstance!

WAK: Conformiste!

JEF: Individualiste!

WAK: Plutôt que de condamner, tu devrais compatir.

JEF: Quand je mourrai, comment pourrai-je compatir?

WAK: Tu n’en crèveras pas.

JEF: Mon système immunitaire…

WAK: Je sais. En ce moment, tu vis. Alors, compatis!

JEF: Ce nez qui coule m’horrifie, me scandalise, me répugne. Je pars.

WAK: Sans cœur!

JEF: Adieu.

WAK: Tu me laisses dans un bien piteux état.

JEF: Tu es encore bien vigoureux.

WAK: Qu’est-ce que tu disais à propos des gens qui meurent de faim?
JEF: Je disais que chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Ah bon.

JEF: Oui. Mais ton nez, ton nez qui coule, c’est affreux!

L’appel du président

J’attends l’appel du président. Le président ne m’appelle jamais. Pourquoi m’appellerait-il? Là, c’est différent. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a assuré que le président m’appellerait. Cela fait quelques jours, alors je prends de grandes respirations, je patiente comme je peux. Il m’appellera. Il appellera et je lui dirai tout. Qu’il faut augmenter ma pension, réduire le prix de la bière, rendre le sud et les palmiers accessibles à tous. Il m’appellera, sinon. Sinon je dirai du mal de lui, je jetterai sa photo à la poubelle et je ne voterai pas pour lui aux prochaines élections.

J’attends l’appel du président. Cela fait quelques mois, quelques années. Je patiente, mais je doute. Est-ce que le secrétaire m’avait bien confirmé qu’il m’appellerait? Ai-je bien parlé au secrétaire? Peut-être ai-je laissé le mauvais numéro, ou il aura mal noté? Je devrais rappeler le secrétaire, pour vérifier, pour lui rappeler que le président doit m’appeler.

Comme il est maintenant question d’expirer, j’ai légué à ma fille cette chance inouïe, celle de recevoir un appel du président. Elle m’a tapoté la main, comme on le fait à un mourant, et j’ai bien vu son sourire lorsqu’elle s’est tournée vers son épouse. Elle n’attendra pas cet appel du président, je le sens. Quand il appellera, il n’y aura personne pour répondre. C’est quand même triste, quand on y pense, non?

Histoire à revenir

Ce que j’aime dans les histoires, c’est qu’elles racontent une histoire. Les histoires à faire frémir, les histoires à faire rire, les histoires à faire écrire, les histoires à faire rougir. Alors j’ai décidé d’écrire une histoire à faire revenir.

Voici: il était une fois lui. Il disposait de soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes. Qu’allait-il en faire? Oh! Oh! Oh! Mais rien du tout. Il a sauté dans son wagon, pareil à tous les wagons, et le voilà qui file à toute allure. Où va-t-il? Eh bien, nulle part. Il aura provoqué un léger mouvement, des brindilles de bruit, pendant soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes.

Depuis le début, il partait comme on part quand on part pour de bon. Alors j’ai tenté de l’arrêter, je l’ai fusillé, il n’est pas mort, il s’est relevé en constatant la fragilité de la vie. Il s’est soigné, répétant que dorénavant ceci, dorénavant cela. Puis, une fois guéri, il a couru, couru très vite, pour sauter à nouveau dans son petit wagon. Bye bye! Le voilà parti, bien parti cette fois.

Les souris

Avant d’ouvrir la porte, j’entendais un bruit continu, comme un grincement persistant qui semblait emplir tout l’espace à l’intérieur de la maison. Effrayant. Est-ce que l’air était rempli d’un gaz prêt à tout faire sauter? Était-ce une sorte de blob? Film d’horreur, vision d’enfer, inquiétude bourgeoise, j’ai failli faire dans mon pantalon, failli faire demi-tour et courir passer la nuit chez ma voisine.

Quand j’ai ouvert la porte, je les ai vues, des milliers, des millions, tout l’espace rempli par des tonnes de souris, empilées, vivantes, du plancher au plafond, grouillantes, grignotantes, agitées, affolées. Ça m’a scié. Bouche bée. Trop saisi pour fuir, trop peureux pour avancer.

Une fois la porte ouverte, la masse des souris s’est mise à se désintégrer, pour couler à toute vitesse entre mes jambes dans la rue et se perdre dans la nuit et plus loin, aux limites du parc qui donne sur une forêt de plusieurs kilomètres carrés. Elles étaient des millions, que faisaient-elles là, comment sont-elles entrées, et pourquoi fuir? Les voyant, je me suis vu mort, effacé de la vie en quelques secondes par ces milliers de minuscules dents puissantes. Mais chacune, à part soi, a eu peur, une peur bleue, de moi. Et a fui.

Il y avait beaucoup de petites crottes dans la maison, ce n’était pas vraiment propre, et comme j’étais fatigué, j’ai tout de même décidé d’aller coucher chez ma voisine.

La vie, quelle affaire

VON JON: Chaque fois qu’il est question de la vie, les gens s’énervent, tremblent de tous leurs membres, se redressent, et n’écoutent plus, n’y parviennent plus parce que ça monte de leurs entrailles ce vacarme, oh, un vacarme pas joli, une cacophonie effrayante qu’ils ne parviennent pas à apprivoiser.

LE CHAT: Je ne sais que miauler. Feuler. Ronronner.

VON JON: C’est déjà pas mal. Pas mal mieux que le voisin de ma voisine, celui qui vit sur la rue d’à côté, vous savez, là où il y a un vieux chêne dont ils ont coupé deux branches le mois dernier.

LE CHAT: Ceci ou cela.

VON JON: C’est la vie. Il y a des mots comme ça, ils font mouche à tous coups.

Une main contre soi

Tout a changé lorsque ma main droite s’est mise à me gifler à tout propos. Un mot familier, une gifle. Un juron, dix gifles. Ma vie est devenue impossible.

Je ne parle plus depuis des semaines. J’écris quelques petites nouvelles débiles, chaque matin avant de me brosser les dents. Pour l’instant, pas de gifle pour les mots écrits. Ouf. Sauf que je prends de grands risques. Mon mutisme paraîtra bientôt suspect, et l’attention se portera, comment en serait-il autrement, sur l’écriture. Alors j’écoperai.

Car si ça lisait ce que j’écris, cette satanée main me giflerait à m’en faire crever. M’étranglerait peut-être.

Piqûres de guêpes et médias sociaux

Je me suis fait piquer par cinq guêpes cet après-midi à Trois-Rivières, à cause des médias sociaux.

Pas possible!

Si. Tu vois, plus personne ne marche sur le sentier où le drame a frappé.

Alors?

Les gens ne s’y promènent plus, parce que la personne qui les entretenait, eh bien, elle ne les entretient plus.

Elle est morte?

Non pas. Cette personne, c’est un homme. Il ne marche plus depuis qu’il s’est brisé les jambes.

Dans le sentier?

Pas du tout. Il s’est brisé les jambes parce qu’il a tenté de sauter du toit de sa maison.

Mais pourquoi?

Ah ça! Complètement ridicule. Il avait vu une courte vidéo sur TikTok, un type qui sautait du toit d’un immeuble. J’ai vu la vidéo, le type, c’est un athlète, souple, puissant, il saute, mais il amortit le choc en roulant.

Pourquoi publier une vidéo comme ça?

Pour la popularité que ça apporte et qui, parfois, finit par rapporter.

Comment ça peut rapporter?

Les commandites. Quand des centaines de milliers de personnes aiment tes vidéos, tu deviens une passerelle vers la clientèle.

Donc les médias sociaux…

Tu vois? Les médias sociaux, ça entraîne des piqûres de guêpes. À tous coups.

Si je ne revenais pas

Demain, je pars pour Londres. Je t’écrirai, je ne t’oublierai pas.

Si j’en trouve, oui, je t’en enverrai par la poste. Des papillons.

Et des cigales. Des cafards.

Ont-ils des cafards à Londres?

Si jamais je ne parvenais pas à revenir de Londres, tu raconteras à Charlène que je suis retourné en Patagonie. Ou en Océanie. Ou tu inventeras comme il te plaira.

Et si je reviens, eh bien, je serai de retour.

L’esprit d’un aigle

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je m’envolerais jusqu’à Paris

Si j’avais une trottinette avec des roues, je filerais jusqu’à Québec

Si j’avais dix dollars, j’achèterais des fleurs

Mais je ne suis que.

Je suis.

Ça, je ne le sais pas. Il y a quelques éternités, je me suis perdu de vue. Où ça commence, moi?

J’ai le pressentiment d’être une chouette. Ou un abat-jour.

Ma voisine a écrit un livre là-dessus. C’est ennuyant, elle invente page après page, elle délire, et j’ai beau plier les feuilles en quatre, je n’y trouve aucun sens. Pourtant, elle m’assure qu’elle raconte mon histoire. Comment pourrait-elle savoir? Hein?

Si j’avais l’esprit d’un aigle, je ne serais pas un abat-jour.