Les rendez-vous du jeudi soir

Son visage dévoré de soleil se tendait en avant pour mieux participer à cette conversation, mais personne, vraiment, n’y prêtait attention. Tous n’en avaient que pour le voisin de la voisine de ma voisine, un chameau lilas, qui racontait ses péripéties en Patagonie et surtout, comment il était parvenu à s’extraire du halo flou où son papa l’avait emprisonné à la fin de son adolescence. Maintenant qu’il porte ce nouveau foulard bayadère, offert par la présidente, il extasie tous les personnages falots que nous assemblons ici, le jeudi soir, pour les empêcher de faire des bêtises sur la Place de la Victoire, où tous les voyous chantent et dansent et racontent des histoires insensées.

Le bal des gens bien

Ils sont tous entrés dans la salle de bal, le maire, le chef de police, ma voisine, les actionnaires de la rue du Rat D’Or, les rejetons de ma chienne, le chameau du village, le propriétaire du Bar des Copains, trois chimistes, un tueur à gages, bref, toute la pègre locale.

Sauf que les musiciens ne se sont pas présentés. Où sont-ils passés? Nul ne le sait. Leurs instruments sont pourtant là, prêts, patients. Mais pas de musiciens! Certains prétendent qu’ils ont tous trop bu la veille, qu’ils cuvent encore. D’autres qu’ils ont été assassinés par la pègre du village voisin. Moi, je crois qu’ils n’ont jamais existé.

Alors, la bande de joyeux fêtards s’est retrouvée dans l’obligation de danser sans musique, malgré le ridicule. Ils dansent. Ils dansent. Ils auraient très bien pu rentrer chacun chez soi, se retrouver au club de billard, descendre au lac et s’y noyer. Mais non. Ils voulaient d’un bal, et comme ils sont puissants, rien n’allait les arrêter.

Alors, mamie, je le leur accorde, ceux-là, rien ne les arrête. Voilà sans doute pourquoi je ne connaîtrai jamais le succès de ma voisine, et de ses compères.

L’ombre de son ombre et c’est tout

Avec sa tête de faucon gerfaut, son menton coulant, ses mains fripées et son bavardage navré, il éclabousse notre paisible ermitage. Pourtant, nous lui avons ouvert les portes, nous l’avons nourri, nous l’avons protégé. Quelle naïveté, nous avons cru qu’il nous voyait, quand il nous regardait dans les yeux, nous pensions qu’il percevait. Nous avons compris trop tard que nous avons les yeux étincelants, et qu’il lui servaient de miroirs.

Quand il nous a demandé d’acheter son livre, un gros manuel sur le fonctionnement des multiples composantes de son personnage, nous l’avons fait. Oui. Puis nous l’avons déchiqueté, page à page, presque mot à mot, méticuleusement, et nous en avons fait une soupe que nous lui avons servie.

Il en a fait une indigestion. Et pire. Patemment.

Le jour de ses funérailles, il y avait son ombre, et l’ombre de son ombre. Ceux qui, par hasard, ont vu passer le corbillard se sont enquis de l’identité du trépassé. Nul n’était en mesure de répondre.

La royauté et les moustiques

THÉO: Tous les gens, dans ce village, sont rois, reines, de pures merveilles intouchables.

GOO: Sauf nous.

THÉO: Évidemment.

GOO: Pourquoi.

THÉO: La loi de la gravité. Newton.

GOO: C’est mon voisin, Newton.

THÉO: Tu n’as plus d’autre voisin que moi.

GOO: Je sais. Je parle pour pousser le temps.

THÉO: Ils sont en haut, nous sommes en bas. Nord. Sud. Tu vois?

GOO: Ils sont ce qu’ils sont, et nous, nous savons, en ce qui nous concerne.

THÉO: C’est une question de publicité. Et la publicité, c’est cher. Ils se paient de la publicité pour mousser leur royauté. Tu as les moyens de te payer de la publicité?

GOO: Je possède exactement soixante-sept pour cent de la somme qui me permettra d’acheter un chou.

THÉO: J’achèterai un bol de riz. Nous préparerons un festin.

GOO: Les rois et les reines s’inviteront. Nous crèverons.

THÉO: Nous dresserons notre table dans les marécages. Ils détestent les moustiques.

Un destin parmi des milliards de destins

Ce n’est pas parce que je finirai en tamales que je parle espagnol. Non, madame la gérante. Votre amertume, redoutable, disent vos consœurs, m’incline à croire que ma glorieuse vigueur se métamorphosera en affliction. Alors, c’est ainsi que commence mon histoire? Je sortirai dans la rue, une fusillade éclatera, un ricochet m’étourdira, souffrances, flétrissures, et après des mois à l’hôpital, ou sur un lit de fortune dans une cave quelconque, je gravirai les échelons qui mènent jusqu’à votre supermarché, je renaîtrai, redoutable, responsable du rayon des plats surgelés, et une cliente, dont la dévotion s’illustre depuis des décennies, entonnera des chants amoureux, jusqu’à ce que ma patience se tarisse, que je l’épouse, pour ensuite unir la classe ouvrière et conquérir le pain, les œufs et la confiture pour le petit-déjeuner, et c’est alors seulement qu’on me réarrangera les molécules pour faire de moi un tamales, que le premier venu engloutira en pensant à la pluie, ou à la neige.

Des chants et des mots

La cantatrice s’enfuit par une porte dérobée. Elle veut faire la preuve que la fameuse missive masquait une menace du bellâtre à l’écriture fantasque.

Dans la salle, c’est la consternation. L’impresario, famélique, lance à l’audience ses habituelles formules banales. Mais évidemment, les visages effondrés s’étiolent, se fendillent, et certains fondent dans de lancinantes souffrances.

C’est alors que ma voisine intervient. Elle balaie les phrases démodées, grimpe sur la scène, et de sa voix granuleuse, chante les incartades virginales d’une nuée d’insectes.

Le plafond s’écaille, les paupières se fripent, et commence une longue suite de catastrophes qui, à ce jour, se poursuit.

Sans bon sens ils avançaient devant le groupe de chèvres sur un chemin parsemé d’embuches

Ça suffit, dit-elle. Il faut juste appliquer les freins. Prendre plus de temps. Immobilisme. Reculer, si c’est encore possible. Consulter, pour passer le temps. Couler dans le béton, jusqu’en décembre, ce qui est maintenant présenté comme une simple proposition. Espérons, disent-ils, que le train abolira le programme d’immersion dans le gouvernement des lacs, car si on laisse les gens s’exprimer, si la volonté des conscients enseigne à la parenté maudite une sorte d’exposition publique, nous roulerons sur l’or. À nu!

Boire adéquatement

JACK: Le tiers des copains refuse d’aller boire au Pub des Trois Étoiles. Ils préfèrent le Bar des Alouettes.

KARL: Oh! Ce serait affreux de diviser ainsi notre bande de copains. Affreux!

JACK: Horrible! Que faire?

KARL: Nous avions pourtant décidé, nous les leaders, de boire au Pub des Trois Étoiles! Pourquoi cette rébellion?

JACK: Mutinerie. Il faut mater les insurgés.

KARL: Non. Méthode douce, mon cher, méthode insidieuse.

JACK: Organiser un référendum?

KARL: Mais auparavant, rassemblons les copains dans un groupe focus, où ils pourront s’exprimer librement. Ensuite, nous leur demanderons de remplir un formulaire, avec questions finement orientées. Nous pouvons aussi, au besoin, prévoir des consultations individuelles.

JACK: Toi tu sais diriger! J’imagine que tu sauras bâtir un bel argument sur notre base solide, sur notre incontournable conclusion.

KARL: Nous saurons, dans tous les cas, produire un rapport, plusieurs pages, une quantité impressionnante de mots, qui s’assoiront sur la conclusion que nous avons.

JACK: Nous les convaincrons. Vaincrons. Rondement.

KARK: Nous boirons au Pub des Trois Étoiles!

Tourlou mes amis

Je ne vous raconterai pas ce qui m’est arrivé demain, vous croiriez que je verse dans la science-fiction, moi qui abhorre le genre, malgré ce qu’en disait John Davison Rockefeller.

Donc, demain, je n’ai pas fait dérailler un train avec ma bicyclette, et cela ne m’a pas projeté sur un gigantesque matelas utilisé par les cascadeurs, qu’on avait oublié dans le champ au pied de la colline, si bien que, vu la puissance du jet de ma personne, je me suis retrouvé en orbite, entre deux satellites ennemis, dont les oreilles ont écorché les miennes. Donc. Parlez, parlez encore, parlez toujours, je n’entendrai rien.

Cependant, le repas est prêt ce soir, et puisque j’ai encore mes oreilles, j’écouterai le chant de mes enfants. Je veillerai près du feu avec Ursule, je lui fournirai mon adresse interstellaire, je lui promettrai cartes postales et cailloux.

Après-demain, je reviendrai, mais sous une autre forme, que vous ne reconnaîtrez pas, qui vous effraiera peut-être (mais qu’est-ce qui ne vous effraie pas?).

Tourlou, je ne vous dirai rien.

Tricot et trottinette

Rouler en Jaguar? C’est ce que souhaite grand-maman. Comme je n’ai pas le sou, je dois brigander, cambrioler, extorquer, frauder. Cela prend un temps fou, et parfois, je l’avoue humblement, ça me chagrine. Peu de temps pour ce que j’aime, le tricot et la trottinette.

Maintenant qu’elle a sa Jaguar, grand-maman exige une villa sur la côte ouest, et une villa sur la côte est. Pour y arriver, je dois vendre des barils de poudre, des tonnes de barils de poudre. Je ne tricote plus qu’une heure par mois, et ma trottinette rouille dans le sous-sol.

Grand-maman se fait vieille, elle mourra bientôt. Espérons. Mais elle veut et elle veut et elle veut. Elle veut que mon oncle Hector soit maire. Alors je m’épuise pour elle, et la vie n’est plus ce qu’elle était. Surtout que je dois œuvrer à l’insu de mon oncle Hector, parce qu’un futur maire ne doit pas officiellement savoir d’où provient la fortune de grand-maman qui lui permettra de se faire élire.

Grand-maman est morte ce matin, et mon oncle Hector m’a chuchoté à l’oreille qu’il visait la présidence. Il s’attend à ce que je remplisse ses nouveaux coffres de nouveaux dollars que je récolterai grâce à de nouvelles combines. Sauf que j’en ai marre.

J’ai décidé que dorénavant, je tricoterai de neuf heures à midi, je roulerai avec ma trottinette de quatorze heures à dix-sept heures, et le reste du temps, j’écouterai des séries à la télé. C’est décidé, c’est ce que je fais, n’en déplaise à Hector, Hector qui n’est pas grand-maman.

Il est une heure du matin, le fils d’Hector vient de me réveiller en brisant les verrous de ma maison. Il a un gros fusil, j’imagine que ce n’est pas pour m’inviter à la chasse.