Débris

Quand j’ai reçu ce coup de fil, j’ai eu peur, j’ai paniqué.

C’est qu’il en a fallu des années pour que le calme revienne dans cette maison. Au début, ce sont les murs qui remuaient. Toutes les nuits, les murs se déplaçaient et ça faisait tout un boucan, impossible de dormir. Mon fils se réveillait en pleurs, mon chien aboyait de minuit à quatre heures. Je ne compte plus les nuits où les voisins ont appelé les flics. J’avais beau leur expliquer, à propos des murs, mais ils ne m’écoutaient pas. Je n’ai pas trop insisté, je voyais bien qu’ils finiraient par m’enfermer. Car j’étais la seule témoin du phénomène, et chaque fois que j’ai voulu filmer la chose, évidemment ça s’arrêtait.

Quand les murs ont cessé de valser, je me suis dit que ça y était, que notre vie ressemblerait à une vie. Mais ça n’a pas duré. Ça ne dure jamais, avez-vous remarqué? Après les murs, ce sont les planchers qui se sont mis de la partie. Ça se passait encore la nuit, mais pas toutes les nuits, heureusement. La première fois, j’ai entendu des bruits de succion un peu partout dans la maison, comme si une bête énorme nous déglutissait. Je me suis levée en vitesse pour m’assurer que mon fils était en sécurité, mais je n’ai pas même eu le temps de me rendre à la porte de ma chambre. Le plancher m’a absorbée, d’un coup. Le parquet, les planches, les poutres en dessous, tout s’était transformé en une sorte de matière gélatineuse. Ça ne se voyait pas à l’œil nu, mais dès que vous y posiez le pied, vous étiez absorbée. Combien de nuits me suis-je retrouvée ainsi au sous-sol! Impossible de remonter avant le petit matin, à cause de cette foutue gelée. Alors je me réfugiais dans la salle de jeux, qui donne directement sous la chambre de mon fils, et je surveillais son sommeil d’en bas. Si jamais il s’était levé, si le plancher l’avait absorbé, j’aurais été là pour l’attraper. Heureusement, contrairement aux murs, les écarts des planchers ne l’incommodaient pas. Il dormait comme un petit prince.

Après les murs et les planchers, il y a eu les meubles parlant, les plafonds ouvrants, le toit soufflant. Là, je vous entends d’ici me demander, pourquoi ne pas avoir déménagé? J’ai déménagé. J’ai déménagé dès l’époque des murs valsant, mais ça n’a rien changé. Les nouveaux murs valsaient aussi. J’ai déménagé durant l’époque des planchers gélatineux. Les nouveaux planchers m’absorbaient tout autant. Vous voyez, j’ai fini par comprendre que ces phénomènes, c’est mon être, quelque chose d’incompréhensible en moi, qui les provoquais.

Toutes ces années! C’était à n’y rien comprendre, et j’en serais devenu complètement dingue s’il n’y avait pas eu mon fils.

Un jour, sans raison, tout s’est arrêté. Les nuits ont recommencé à s’écouler tout doucement, comme lorsque j’étais jeune. Oh, comme j’ai dormi alors! J’avais des années de sommeil à reprendre, tant de fatigue à chasser de mon corps meurtri.

Aujourd’hui, mon fils est heureux, il entrera à l’Université en septembre. J’ai rencontré Lukilou, lui et moi c’est le grand amour. Il vit maintenant avec nous, dans cette maison, petite, mais coquette, près de la rivière.

Un jour donc, au milieu de ce petit bonheur, le téléphone sonne, je réponds, une voix inconnue qui m’assure m’avoir connue il y a trente ans, à l’époque où je vivais rue Laurier. Il y a trente ans! À l’époque, je n’avais pas de sol sous les pieds, j’avais des dizaines d’amis, je souhaitais que ma vie, jamais, ne commence vraiment. Trente ans. Pauvre type. Si tous les gens de ce temps-là m’appelaient, on n’en finirait plus!

Lukilou m’a serré dans ses bras, il le fait comme personne. Il m’a suggéré de rassembler tous les débris, les murs, les planchers, les meubles, les plafonds, le toit, et d’écrire cette vie. Juste pour lui. Même mon fils a trouvé que c’était une excellente idée. Alors, je crois bien, oui, que je le ferai.

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Ferraille 

J’avais laissé ce petit bout de papier dans ma voiture, dans la boîte à gants, avec son nom, son numéro. Je l’avais oublié, pendant des années je n’y ai plus pensé. Comme un malaise, c’est revenu, délicatement d’abord, puis avec de plus en plus d’insistance, jusqu’à la douleur. Trente ans déjà, trente ans, deux mois, trois jours. Je l’ai laissée descendre sur Laurier, croyant filer jusque dans mon lit, paix et insouciance.

La douleur. Je l’ai endurée, j’ai cru l’apprivoiser, je l’ai écrasée. Ce n’est pas la faiblesse, non, je suis plus fort que je ne l’ai jamais été. Mais cette douleur me torturait toutes les nuits. Durant la journée, ça allait, ça va. Un homme ne peut vivre sans ses nuits, et j’avais tellement à vivre encore.

Il m’en a fallu du temps avant de trouver cet endroit, ce marchand de ferraille. Des hectares de vieilles bagnoles, des milliers de tonnes de rouille, de souvenirs et de cauchemars. Et des rats, qui y ont trouvé refuge, des ratons, des serpents, on dit qu’il y a même des ours, parfois, et des coyotes. Ma voiture est là, c’est indiqué dans le registre. Le type à qui je l’ai vendue l’a défoncée dans un accident, c’est ce que j’ai découvert, et c’est ici que la bagnole a abouti.

Le registre est bien tenu, il le faut, quand quelqu’un cherche une pièce, une aile pas trop rouillée, un pare brise, un pare choc. Je l’ai retrouvée après m’être perdu dans les allées, parce que le type ne voulait pas m’aider, même si je lui ai versé cent dollars juste pour avoir le droit de marcher ici. Et j’ai signé une décharge au cas où je me blesserais. Ça m’a fait sourire.

Quelles étaient les chances que le bout de papier y soit encore? Elles n’étaient pas nulles, elles ne sont jamais nulles. Ce que je me disais, pour éviter de regarder ma folie dans les yeux, pour m’éviter.

Ma voiture. Je l’aurais crue plus rouillée, après tant d’années. Tout le devant défoncé, les portières manquantes, les sièges enlevés, au moins elle aura servi à d’autres. Dans la boîte à gant, de vieux papiers mouchoirs, une brosse à dent, une vieille bouteille d’Aspirines. Mon papier? Où est-il? Merde! Je vide tout le contenu, j’inspecte avec la lampe de mon téléphone. La boîte à gants est vide. Merde! Je refuse de repartir, de renouer avec cette douleur jusqu’à la fin. J’arrache le couvercle de la boîte à gants, je l’emporte, j’en ferai un talisman, avoir quelque chose où reposer mon âme.

Me voilà qui rebrousse chemin, penaud parmi toute cette ferraille, plus ferraille que ces bagnoles, l’esprit vide, honteux, mon couvercle de boîte à gant à la main. Soudain, dans un rayon de soleil, j’aperçois du coin de l’oeil un petit rectangle jaune collé à l’intérieur du couvercle. Je tremble, étourdi. C’est bien le papier avec son nom, son numéro. Un souffle de frayeur. Lancer ce couvercle le plus loin possible parmi ces voitures mortes, impression de violer un trésor sacré, sentiment de me damner.

Je ne pense plus. Je lis. C’est bien ça. Comment ai-je pu oublier un nom semblable! Perrine! Perrine Lafayette! Et son numéro! Depuis le temps, elle a dû changer dix fois de numéro, elle n’a probablement plus de ligne fixe, comment la retrouver. Je signale, aucun service à ce numéro. Recherche dans le bottin en ligne. Lafayette, Perrine. Une seule! Une seule dans tout le pays.

Devrais-je appeler? Ne devrais-je pas plutôt lui écrire, auparavant? Peut-être repérer où elle vit, voir si je la reconnais. Trente ans! Je ne me possède plus. J’appelle, j’appelle et je sue.

PERRINE: Allo?

C’est elle! Je n’ai entendu sa voix que ce soir-là, mais je la reconnaîtrais partout, au milieu du tumulte.

MOI: Bonjour Perrine. C’est moi, je veux dire, il y a longtemps que je ne t’ai pas appelée, en fait jamais, jamais je ne t’ai appelée, pourtant pendant toutes ces années j’ai voulu, cette douleur, ton souvenir, j’ai tout fait, si tu savais, tu es là, bien là, vivante, j’ai retrouvé ton nom dans la boîte à gants, c’est moi, je t’avais reconduite jusque chez toi, tu te souviens, tu vivais rue Laurier, tu voulais que je te rappelle, tu m’avais laissé ton numéro, voilà, trente ans, plus de trente ans, je te rappelle, c’est idiot je sais, peut-être extravagant, je voudrais, enfin, je ne sais pas trop, Perrine?

Un silence, un silence qui s’étire. Va-t-elle raccrocher?

PERRINE: Je me souviens de la rue Laurier, je ne me souviens pas de vous. Monsieur, pataugez dans votre conte si ça vous chante, mais n’embêtez pas les gens. Ne rappelez pas.

Elle raccroche. Évidemment. Qu’est-ce que j’espérais? Et maintenant, est-ce que je retrouverai celle que j’ai reconduite, rue Laurier? Est-ce que je ne viens pas, à l’instant, de la tuer? Est-ce que je m’en assècherai? Est-ce que j’en mourrai?

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Il n’y aura jamais rien 

Je me suis abandonné à cette main inconnue, puisque j’avais perdu tous mes tickets d’autobus, tous mes plans, tout mon temps, oh combien de temps. Rues froides, désertes, grises. Pourtant une chaleur montait, m’enserrait les jambes, tourbillonnait dans mon ventre. Je reconnaissais ces rues, je le crois, du moins elles ressemblaient à celles de jadis, à celles où il était encore permis de rêver. Mille visages, une foule, et une voix, une harpe quand je marchais sur la neige, sur la glace.

Cette main aurait pu m’entraîner jusqu’au fleuve, je l’aurais suivie partout, j’aurais monter derrière elle tous les escaliers, j’aurais visité toutes les maisons où sa fantaisie l’aurait portée. Aveugle. Sans mémoire, sans nouvelle mémoire, porté par une seule mémoire, une seule à jamais, au son de la harpe, d’un violoncelle maintenant et peut-être encore de la voix, si claire, si haute, si blonde.

Quel est ce lieu, j’ai perdu la main, elle m’a échappé dans la pénombre. Je me cogne à des meubles, des comptoirs, et malgré ce brutal abandon, toujours cette chaleur qui me tire des larmes. Cette voix.

Mes yeux apprivoisent la nuit, sautent comme des enfants fous, innocents malgré le froid que je sais là mais qui ne m’atteint pas. Une grande pièce, un espace où s’entassent des bandes magnétiques, des vinyls, des disques compacts. Un musée? Un musée déserté par ses fantômes car je suis bien seul, je le sais, je le sens. Barreaux aux fenêtres, chaînes aux portes, me voilà prisonnier, apaisé mais pris au piège.

Au mur une peinture, je crois reconnaître la femme, impression d’avoir déjà vu l’homme, et derrière, sont-ce des enfants, ou peut-être seulement leurs ombres mêlées à d’autres qui ressemblent à des animaux, chiens, chats, un cheval peut-être. Quelle est cette curieuse scène? Si je pouvais l’éclairer, je m’assiérais pour l’étudier, l’ausculter jusqu’à  en connaître chaque coup de pinceau. Dans cette pénombre, que puis-je espérer? Si je pouvais éclairer, mais je ne cherche pas l’interrupteur, je ne cherche pas de chandelles.

Entre les barreaux je vois tomber la neige, comme je la voyais tomber autrefois, ces soirs sans vent où les lourds flocons dansaient au-dessus des têtes qui croyaient bêtement à l’éternité. Mon corps finira peut-être par geler, malgré l’étrange chaleur qui ne me quitte pas, qui ne me quittera jamais.

On finira bien par me trouver, par me libérer. Il y a toujours un gardien dans ce type d’immeuble, il y en aura un dans cette phonothèque abandonnée. Quelqu’un viendra peut-être écouter les voix qui dorment dans ces milliers d’enregistrements, et j’aurai enfin découvert une âme à qui raconter mon aventure. Je sais que la main ne reviendra pas, je le sais, et si elle revenait ce serait pour m’égarer.

Si on me savait ici, quel scandale! Il en faut peu, parfois. Remuer toute cette poussière sur les disques, sur les pochettes des vinyls, sur les comptoirs où dorment des empreintes qu’ont oubliées depuis longtemps celles qui les y ont laissées, ceux qui les y ont laissées. 

Je crois avoir vu les personnages de la peinture bouger. La femme s’est penchée vers moi, et le mur a tremblé. L’homme a voulu la retenir, mais elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée au sol, à quelques pas. J’ai à peine eu le temps de tendre le bras, de toucher sa jambe de mes doigts bleus, que tout s’est assombri, et mon corps paralysé s’est mis à aspirer toute la poussière du temple.

Mais il n’y a pas rien. Il n’y aura jamais rien. Jamais, même si je m’en approche.

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Histoire de moure

Aujourd’hui, nous faisons exception à la règle. Nous avons une nouvelle très sérieuse à rapporter. C’est un devoir, une question d’éthique et d’intérêt. Qu’à cela ne tienne, nous reviendrons à nos histoires débiles dès demain. Promis.

Alors donc. Ainsi. Voilà, voilà. Je vous narrerai cette histoire de cet écrivain condamné à la pendaison par les gros orteils. Si vous voulez mon avis, c’est barbare.

Transportons-nous au tribunal, il y a à peine une heure. Le juge a devant lui tous les livres de l’écrivain. Il ne les a pas lus, il l’avoue, mais on les lui a résumés, et surtout, on en a extrait les passages compromettants. Le juge a aussi rassemblé, imprimé, relié, une jurisprudence aussi épaisse que la pile de livres, c’est tout dire.

JUGE: Si je résume, Monsieur B., vous êtes accusé d’une centaine d’homicides involontaires. Vous n’avez pas chômé. J’en ai vu des quidams comme vous, mais aucun ne vous arrive à la cheville. Que dis-je, aucun ne vous arrive au gros orteil.

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, Monsieur le Juge, innocent! Je vais mon chemin paisiblement, chichement, presque érémitiquement. Demandez à ma logeuse, à ma blanchisseuse, à ma pourvoyeuse!

JUGE: Vous ne vous rendez pas compte, de toute évidence. Un repentir sincère aurait allégé votre peine, oh de si peu, mais au point où vous en êtes, ce n’est pas négligeable.

ÉCRIVAIN: Tout ce que je fais, du matin au soir, Monsieur le Juge, c’est écrire des livres. Rien d’autre. À peine le temps de me laver, comme vous pouvez l’humer.

JUGE: Misérable! C’est bien là le problème! Ce que vous écrivez intoxique vos concitoyens! En une seule année, vos livres ont tué davantage que mes amis de la mafia!

ÉCRIVAIN: C’est insensé, Monsieur le Juge. Je suis pacifique, légèrement engourdi, et on me dit spongieux, parfois tendre et flasque. Je n’ai rien d’un massacreur, d’un égorgeur ou d’un tueur, Monsieur le Juge!

JUGE: Savez-vous combien, Monsieur B., combien de pauvres gens se sont tués parce que vous les avez poussés au désespoir? Vous!

ÉCRIVAIN: Je n’ai poussé personne, au désespoir ou ailleurs! Je ne fais qu’écrire des livres, de beaux livres, avec de belles histoires qui se terminent toujours bien. Toujours, Monsieur le Juge.

JUGE: Ne plaidez pas l’inconscience. Un écrivain, ça sait.

ÉCRIVAIN: Mais, Monsieur le Juge, j’ignore de plus en plus de jour en jour. Je doute, je me méprends, je ris.

JUGE: Tous ces gens qui se sont mis à chercher cette chose dont vous parlez tout le temps, cette chose… Attendez que je retrouve mes notes… Cette chose… Voyons… J’ai bien trop de notes, votre cas est si épais, si lourd! Voyons, c’est peut-être ici… Non. Mais qu’est-ce que c’est que cette chose… Je…

ÉCRIVAIN: Tous mes livres sont des romans d’amour, Monsieur le Juge. De simples romans d’amour.

JUGE: C’est ça! Cette chose, c’est la moure!

ÉCRIVAIN: L’amour?

JUGE: Exactement! La moure. Les gens lisent vos livres, ils les dévorent, et les voilà qui se lancent à la recherche de la moure. Mais cette moure, où est-elle? Ça, vous vous êtes bien gardé de l’indiquer, pas vrai? Alors, après avoir cherché la moure pendant des mois, des années, certains s’épuisent, s’assèchent et désespèrent. Ils en finissent avec leur vie, leurs si belles vies! 

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, tellement, complètement, absolument innocent.

JUGE: Coupable! Vous serez pendu par les gros orteils jusqu’à ce que mort s’en suive. Croyez-moi, ce sera long. Les charlatans de votre espèce mériteraient le bûcher, mais l’odeur de la bidoche brûlée incommode nos concitoyens. Vous avez déjà fait suffisamment de dégâts avec votre moure sans faire tousser les bonnes gens en flambant! Affaire close. Au suivant.

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Photographier des manchots en Antarctique

Une centaine d’habitants de Louviers-sur-Clavy se terrent dans l’écurie de Monsieur Valcoux, cachés derrière les bottes de foin, pressés dans les stalles sans chevaux, roulés en boule sous le tracteur. Dehors, sur le grand chemin, avancent les troupes de mercenaires de Paulin-sur-Clavy, déterminés à soumettre tous les Lovériens, pour leur prendre leurs bicyclettes. Comme les mercenaires traînent la patte, à cause de leurs canons trop lourds, beaucoup de temps passe, et les Lovériens s’impatientent en silence. Soudain, une lumière émerge d’entre les bottes de foin. Terreur! On retient son souffle, on tend l’oreille, on jette un coup d’œil à travers les planches pour s’assurer que les mercenaires n’ont rien vu. Valcoux, fort agile malgré ses quarante ans, rampe jusqu’à la lueur. Il chuchote, inquiet.

VALCOUX: Qu’est-ce que c’est? Éteignez, bon sang, éteignez-moi cette lumière.

VOIX 1: Ça ne sera pas long. Je dois publier un message sur Facebook. Je le fais tous les jours à cette heure-ci.

VALCOUX: On va nous repérer. Éteignez!

VOIX: Oui oui. Tout à l’heure. J’ai bien le droit de publier! Foutez-moi la paix, que je me concentre!

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

Mais aussitôt, le son d’une clochette résonne à l’autre bout de l’écurie, dans la troisième stalle, celle où sont entreposés les seaux, les balais et les fourches. Quelqu’un vient de recevoir un message, ou une photo, ou un émoticône. Valcoux, irrité, rampe à toute vitesse vers le bruit.

VALCOUX: Éteignez ça! Tout le monde doit éteindre son téléphone, vous le savez bien!

Dehors, un des mercenaires a tourné la tête vers l’écurie, a ralenti. Mais son sergent, maussade, lui sert une solide claque derrière la tête. Et la longue ligne des mercenaires poursuit sa route.

VOIX 2: J’ai bien le droit de recevoir! Foutez-moi la paix, que je regarde de quoi il s’agit.

Sur son écran apparaît une question, Quel est votre application préférée?, à laquelle Voix 2 s’empresse de répondre. Aussitôt, la clochette résonne à plusieurs reprises, ding ding ding ding ding, on commente sa réponse, on engage un débat, et finalement on s’entend pour dire que l’application qui sert à changer la couleur des cheveux sur les photographies est la meilleure.

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

VOIX 2: Bande de peureux! Ils sont sourds!

Mais sur la route, la troupe s’est arrêtée net. Les mercenaires tournent leurs yeux lourds vers l’étable, certains avec un visible ennui devant l’effort qu’on exigera d’eux sous peu. Le commandant dépêche un éclaireur, question de savoir si une attaque est de mise. Pendant ce temps, la clochette résonne encore plusieurs fois, et le débat sur les applications reprend de plus belle. Celle qui change la couleur des cheveux sur les photos vient de perdre la cote, et le débat est grand ouvert. Voix 2 y participe avec entrain, et ça sonne et ça sonne. L’éclaireur entend tout, mais ne voit qu’une faible lueur lorsqu’il colle son œil à une fente entre les planches de l’étable. De retour près de son commandant, il rapporte ce qu’il a vu, une lueur, mais à part ça, personne, non, il n’a vu personne, pas de mouvement. Une lueur qui luit par elle-même. Perplexe, le commandant ordonne à un fantassin de tirer quatre coups de feu dans l’étable, question de provoquer un brouhaha, si jamais des Lovériens s’y cachaient. Le fantassin tire, deux cris s’élèvent de la grange. Aussitôt, la troupe entoure le bâtiment, et ordonne aux occupants d’en sortir. Tous, sauf deux Lovériens devenus cadavres depuis peu, se précipitent à l’extérieur, mains levées, soumis. Dans le brouhaha provoqué par cette cuisante défaite, Voix 2 a perdu son téléphone, qui résonne toujours dans la stalle aux seaux, tandis que Voix 1 a eu le temps de cacher le sien dans une poche intérieure de sa veste. Le commandant donne ses ordres, et les mercenaires rassemblent un nombre impressionnant de bicyclettes, que les villageois avaient caché sous le foin.

Louviers-sur-Clavy et Paulin-sur-Clavy ont fini par signer le Traité de Broussailles, parce qu’il y en a encore beaucoup entre les deux villages, qui cède toutes les bicyclettes de Louviers-sur-Clavy à Paulin-sur-Clavy. Les Lovériens vont maintenant à pied, pendant que les Paulinois pédalent. À cause de leur irresponsabilité lors des événements, qui a coûté la vie à deux Lovériens, le Tribunal de Louviers-sur-Clavy a condamné Voix 1 et Voix 2 à la perpète sur une île que possède le village au large de l’Antarctique. Ils ont pu conserver leurs téléphones, mais comme la connexion est inexistante, leur utilité en est réduite. Ils pourront toujours prendre les manchots Adélie en photo, des photos sur lesquelles il leur sera possible d’ajouter des chevelures de toutes les couleurs.

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Chocolatine

CLAUDINE: Ton chien, Jasmine, est mieux nourri que mon fils.

JASMINE: Dans ce cas, change la diète de ton fils, Claudine. Sert-lui autre chose, révolutionne son menu. De la protéine! De la vitamine! De la cocaïne!

CARMITA: C’est plutôt la famine.

MARGOT: Claudine, c’est parce que tu es ma copine que je me permets. Mais plutôt que de continuer ta routine, achète toi des magazines, change ta cuisine, je suis certaine que tu lui trouveras une nouvelle doctrine.

CLAUDINE: Là n’est pas le problème, Margot. Tu roules en limousine, je lèche les vitrines. Je voudrais bien que tout ça cesse, que ça se termine.

JASMINE: La vie le veut ainsi. Tu travailles à l’usine, je domine. Maintenant, libre à chacune de nourrir son chien comme elle l’entend, ou son fils, avec de la poutine, ou des sardines. Et ne me rabat pas les oreilles avec cette Micheline, ce Raspoutine ou ce Lénine! Nous sommes des copines, je te donne tous ces conseils, pour que tu chemines.

CARMITA: J’ai parfois l’impression que tu me piétines. Ce n’est pas une douleur anodine.

JASMINE: Tu te ratatines, ma toute jolie. Tu incrimines et tu fulmines, tu veux une praline?

CLAUDINE: Je veux bien, mais ce qui me chagrine, c’est que tu t’obstine à me faire courber l’échine.

JASMINE: Petite coquine, va, va nourrir ton fils comme mon chien, et restons sibyllines. Mais qu’as-tu? Qu’est-ce que tu rumines?

CLAUDINE: C’est décidé, je me mutine!

JASMINE: Encore? Décidément, cette manie s’enracine.

CLAUDINE: La faim nous enquiquine. Mon fils s’amenuise, c’est la débine.

JASMINE: Voilà toutes tes amies qui s’agglutinent, et moi qui lambine! Je te laisse à ta nouvelle cuisine, et surtout, ma très chère copine, ne l’oublie jamais, il faut que tu chemines.

CLAUDINE: Tu me vois, tu le constates, je décline. J’ai besoin de dopamine, d’endorphine, de chocolatine.

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La guerre

Le général Piouster s’inquiète. Les troupes du village ennemi avancent sur Danroche-sur-Lévy, l’odeur de la défaite empeste les rues et la campagne autour.

PIOUSTER: Comment, mais comment est-ce possible! Tout ça, Monsieur le Maire, à cause de votre radinerie! Combien de fois l’avons-nous répété! Il fallait investir dans nos services secrets, plutôt que d’offrir d’obscènes pensions à nos espions! Nous voilà dans de beaux draps!

SECRÉTAIRE: Qui ne le resteront pas longtemps.

MAIRE: Nous avions de bons renseignements, Général. Nous savions tout ce qui se tramait dans leur village, nous avions dressé une fiche d’information sur chacun des citoyens qui y vivaient. Comment deviner qu’ils nourrissaient des forces supplémentaires sur une base dissimulée dans la région la plus sauvage de la vallée?

PIOUSTER: Les espions, Monsieur le Maire, servent à ça, savoir ce que nous ne devrions pas savoir. Pas à nous raconter ce que tout le monde sait.

MAIRE: Si nous capitulons, ils ne nous épargneront pas. Ni vous. Ni moi.

SECRÉTAIRE: Et moi?

MAIRE: Pas question d’abdiquer. Nous ne nous rendrons jamais.

PIOUSTER: On m’avise à l’instant que les troupes ennemies sont en vue. Elles avancent à une vitesse folle.

SECRÉTAIRE: Pour ma part, si vous n’avez plus besoin de moi, je…

MAIRE: Taisez-vous. Ce n’est pas le moment. Écrivez. Notre descendance aura besoin de nos décisions héroïques. Général, à quelle vitesse avancent-ils? De combien de temps disposons-nous?

PIOUSTER: Ils avancent à cinq kilomètres à l’heure!

MAIRE: Mais c’est impossible! Techniquement, physiquement, gérontologiquement, impossible!

PIOUSTER: Ils disposent d’une technologie dont nos troupes ne peuvent pas bénéficier. Parce que vous avez réduit les budgets, Monsieur le Maire. Nous sommes cruellement désavantagés.

MAIRE: Quelle technologie? Tout le monde veut toujours de la technologie! 

PIOUSTER: Des marchettes électriques, Monsieur le Maire. Ils en ont tous. On me dit que les soldats des bataillons qui se cachaient dans la vallée peuvent pousser ces machines à des vitesses encore plus élevées!

SECRÉTAIRE: La vitesse tue.

MAIRE: Appelez-en au courage de nos troupes!

PIOUSTER: Nos troupes, elles piétinent, Monsieur le Maire. Nos soldats s’effondrent, et tous ne se relèvent pas, et ceux qui y parviennent y mettent un temps fou. Leurs soldats des bataillons secrets ont la jeunesse pour eux!

MAIRE: La jeunesse? Quel âge ont-ils?

PIOUSTER: À première vue, on m’indique qu’ils auraient entre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-cinq ans.

MAIRE: Impossible!

SECRÉTAIRE: J’aimerais bien les voir!

PIOUSTER: Nous avons mis nos plus jeunes au premier rang, mais l’espoir s’amenuise à chacun des pas de l’ennemi.

MAIRE: Quel âge ont nos plus jeunes? Quel est leur degré de mobilité?

PIOUSTER:  De quatre-vingt quinze à quatre-vingt-dix-sept ans. Notre bataillon d’élite. Aucun d’eux ne peut rivaliser avec les soldats armés de marchettes électriques. Certains ont bien essayé, Monsieur le Maire, mais avec d’horribles résultats.

MAIRE: N’y a-t-il donc plus personne dans le village qui puisse marcher sous notre drapeau?

PIOUSTER: Depuis l’établissement de la conscription, seuls les moribonds sont exclus du service militaire.

MAIRE: C’est donc la fin? La fin des fins, qui s’approche?

PIOUSTER: Par votre faute, cela ne fait plus aucun doute.

SECRÉTAIRE: Ça va chauffer.

MAIRE: C’est inéluctable?

PIOUSTER: Affirmatif.

MAIRE: Aidez-moi, soutenez-moi, voulez-vous? Je veux me tenir debout quand notre heure arrivera. Écrivez-le, s’il vous plaît. Le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi.

PIOUSTER: Vous voulez vraiment vous lever? Ils n’investiront pas la ville avant une bonne dizaine de minutes, ils ne prendront pas la mairie avant une quinzaine de minutes. Vous tiendrez si longtemps, debout?

MAIRE: Je croyais la chose imminente. Vous avez raison, ne précipitons rien. Vous, cher secrétaire, allez à cette fenêtre, et avisez-moi dès qu’ils approchent. Mais écrivez déjà que le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi. On ne sait jamais.

SECRÉTAIRE: Je veux bien. Mais ma vue étant ce qu’elle est, je ne les verrai qu’au moment où ils atteindront la mairie.

MAIRE: J’aurai bien le temps de me lever. Si vous m’aidez.

PIOUSTER: Soyons courageux. Je suis prêt à leur offrir une résistance à tout casser!

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Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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Le gala 

Pour le gala d’Yvan le Grand, il y aura un concert ce soir. Trompettes et guitares fuzzées, il y aura deux batteries et trois chanteurs, un piano. Les Berry viendront très tôt, tous les quatre en silence. Pour les rires et les éclats, il y aura bien sûr la troupe des Picards. Tous les garçons, même les plus petits, toutes les filles, celle qui chante, celle qui s’égosille, celle qui balbutie. Même la vieille viendra faire son tour ce soir. Elle apportera son philtre, ce sera burlesque, nous danserons. Comme Yvan le Grand connaît tout le monde, de la ville jusqu’à la forêt, ce sera la foule. Les acrobates se pointeront plus tard. Ils grimperont dans les rideaux, s’accrocheront aux commodes, se balanceront aux lustres. Ils finiront derrière le bar où ils boiront les pieds au ciel. Les étudiantes taperont du pied, les étudiants frapperont des mains, il y aura du rythme et des couleurs joyeuses. Ce sera la fête, ce sera la joie, et un à un défileront les solitaires. D’abord le physicien bûcheron, puis le millionnaire timide, l’institutrice anglaise, le cascadeur attique, la tricoteuse flave. N’oublions pas ce couple rare, l’ours Marcel et Roger le loup. Pour le souvenir, pour les jours suivants, un poète borgne photographiera. Nous aurons un album, nous aurons mille albums, la fête des fêtes. Et l’an prochain, pour le gala d’Yvan le Grand, nous recommencerons.

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Tout de mon héros 

C’est un héros, oui c’est un héros, il l’est pour moi, il l’est pour des millions, et même s’il est mort depuis longtemps, il l’est encore pour moi, il l’est encore pour des millions. Vendez-moi ce stylo avec lequel il a écrit à sa maman, vendez-le-moi mille, deux mille, dix mille dollars, faites vite avant que d’autres l’achètent, d’autres plus riches, d’autres plus désespérés. Je veux cette mèche de cheveux, je la veux, même si je sais qu’il y en a des centaines semblables de par le monde, même si son coiffeur s’est enrichi, je la veux, j’ai ce qu’il faut pour payer, je paierai bien, bien mieux que ces sombres amateurs. Ce papier qu’il a déchiré, il est pour moi, gardez-le moi, vous obtiendrez de moi plus que vous n’avez jamais obtenu pour un bout de papier déchiré, parce que je sens que je dois lui ouvrir la main, ma vie veut l’absorber, il n’est pas encore à moi, mais nous sommes liés, une relation que rien ne pourrait détruire, respectons le destin, cédez-le-moi! Il m’en faut plus! Beaucoup plus! Trouvez-moi autre chose, n’importe quoi! Trouvez! Cherchez! Fouillez! Auscultez! Il m’en faut plus! C’est un besoin, une nécessité, une abstractivité tant que vous voulez! Dénichez, découvrez, exhumez-moi tout, des rognures d’ongles, un pneu de sa seconde bicyclette, un débris de verre, une capsule de bouteille de bière, un liège d’un de ses Bordeaux, un poil de son chat, une brosse à dents écrasée, un pansement, un pépin de pomme, une punaise qu’il avait plantée au-dessus de sa table de travail, une branchette qu’il a cassée lors d’une promenade, une chaussette, la porte de son frigo, le moteur de son frigo, le tiroir à légumes de son frigo, une empreinte même partielle, une peinture qu’il a admiré, un fragment d’un trottoir où il a marché, un paysage qu’il a contemplé, l’océan où il a plongé. Tout, je vous dis, je veux tout! Et même un peu plus. S’il vous plaît.

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