Vive le premier mai!

07:00

L’essentiel, pour croître, est de s’en tenir à une saine gestion. Bonjour, Clara, assurez-vous que le traiteur apporte le gâteau après dix-sept heures, nous ne voulons pas que les employés célèbrent avant la fin de leur journée de travail. Vous confirmerez aussi qu’ils ont bien réduit la quantité de sucre ainsi que l’épaisseur du glaçage et que cette économie se reflète sur le prix, qui doit absolument être dix pour cent inférieur à celui qu’il nous a facturé l’an dernier. Le premier mai, ça se fête, à bon marché.

08:00

Oui, Roland, vous pouvez embaucher ces trois travailleurs, si vous m’assurez avoir vérifié leurs antécédents. Nous ne voulons pas de perturbateur dans nos rangs, c’est mauvais pour ma pression, et ça provoque de l’érythème pubien. J’en ai perdu une maîtresse et trois amants, le mois dernier.

09:00

Embauchez, Roland, congédiez. C’est votre rôle dans cette compagnie. Lorsque je n’aurai plus confiance en vous, je vous remplacerai. D’ici là, ayez de l’initiative, fourrez votre nez partout, débusquez les trouble-fêtes, élaguez, purifiez.

10:00

Clara, où est le dossier des ventes du second trimestre?

11:00

Quoi! Le commis à l’enregistrement au département de l’expédition a réellement prononcé le mot syndicat! Moi qui croyais que tous nos employés étaient branchés, modernes et supercool. Que dites-vous, Roland, il a utilisé le mot dans la phrase “je ne voudrais pas être membre d’un syndicat”, et vous hésitez! Avez-vous oublié notre code? Il ne doit jamais être question de syndicat entre nos murs. Peu importe la phrase. Prononcer le mot, c’est suggérer l’idée, et suggérer l’idée, c’est déjà une action. Sus aux actions syndicales! Nous sommes avant-gardistes! Allez, relisez votre code, et congédiez.

12:00

Allo, Rita, on peut se voir à l’heure du lunch? Non, je n’ai plus d’érythème. Plus du tout, puisque je te le dis. Toi, tes seins n’ont pas ramolli? D’accord. Avec Adrien? Sa corne de bœuf m’amuse, pourquoi pas. Tu me prépares un sandwich, je le mangerai en même temps.

13:00

Bonjour Monsieur le Ministre, oui, les affaires vont comme elles vont. Un nouveau programme? Innovation? Bien entendu. Nous innovons chaque seconde. Oui oui. Très cher. Cinquante millions? Comment refuser! Création d’emplois? Autant que vous voudrez. Oui. À la chasse, samedi? D’accord. À mon pavillon, c’est ça. Embrassez Lara pour moi. Oui oui. À samedi.

14:00

Roland? C’est bien, vous êtes efficace. Je voulais vous prévenir. Oui. Une autre subvention. C’est ça, comme d’habitude. Vous les congédierez formellement dans six semaines, pour dix minutes. Puis vous les réembaucherez. Soixante. Ils exigent un minimum de cinquante emplois, mais nous leur en offrirons soixante! Ils adorent annoncer des créations d’emplois, c’est leur point faible. Oui, ça rapporte. Et Roland, vous en profiterez pour vous débarrasser du bois mort.

15:00

Bonjour ma petite chérie. C’était bien l’école? Oui, papa gère la compagnie. Oui, papa empile les profits. Oui papa aime beaucoup ses employés. Non, papa ne peut pas les payer plus, parce que papa ne pourra plus empiler les profits. Ton amie dit n’importe quoi. Non. Oui. Papa t’aime fort. Bisou.

16:00

Roland! Trouvez qui est le père d’Amanda Dubé, et congédiez-le. Un motif? Regardez dans votre guide du congédiement légal, loyal et banal. Sa fille l’a mouchardé. Il se plaint publiquement, s’estime sous-payé. Je sais, employé sans reproche. Ils cachent bien leur jeu. Une saine gestion exige parfois des sacrifices. Oui. Difficile.

17:00

Clara, je crois que j’ai trouvé comment rationaliser les dépenses en ressources humaines sans créer de mécontentement et de départ massif. Nous mettrons en place un programme de responsabilisation entrepreunariale qui favorisera la prise d’initiatives chez nos employés. Chaque fois qu’un employé sera congédié, ceux qui restent devront trouver des moyens pour accomplir ses tâches. Ceux qui nous offriront les meilleures idées recevront cinq pour cent d’augmentation. Cela stimulera l’émulation dans nos troupes, et chacun en ressortira gagnant.

18:00

Bonjour mes chers employés! Vous êtes notre ressource la plus précieuse! Pour vous marquer notre infinie reconnaissance, cette année encore nous vous offrons ce magnifique gâteau, en ce premier mai, fête internationale des travailleurs. Les tranches sont minces, mais la reconnaissance est large. Vive la fête internationale des travailleurs! Vive le premier mai! Solidarité!

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Le concert

Madame, voulez-vous chanter?

Chanter? Mais je ne sais pas chanter! Je fausse dès que j’ouvre la bouche. Je n’ai jamais su chanter, je n’ai jamais voulu chanter. Ça m’horripile, c’est une perte de temps et de mots, chanter c’est bon pour ceux qui ne pensent pas, pour les gens qui se pavanent, qui déploient leurs plumes sur la place publique, alors que moi, vous le savez pourtant, je préfère l’intimité de ma résidence, la quiétude de mon boudoir où je peux lire, dessiner, bricoler, penser, inventer. Mais chanter! Ça, non. Jamais! Plutôt mourir que chanter!

Merci madame! Merci! Votre entrain nous rassure. Vous commencerez ce soir, avec les musiciens de l’ensemble Soleil Soleil.

Ce sera mon jour de gloire, il y a si longtemps que j’en rêve, même dans mes cauchemars ce désir fait surface, il inonde chacune de mes pensées, il façonne mon émoi et me libère du poids des jours qui autrement m’écraserait, finirait par me tuer et ne laisser de moi qu’une horrible peau desséchée. Enfin! J’ai tant attendu, hier encore je croyais que ma patience était à bout, mais aujourd’hui, tout ce sombre passé disparaît, s’allège et voltige devant moi comme un éloge à mon courage. Mon aspiration a triomphé! Ma passion a vaincu! Qui sait si j’aurais tenu un mois de plus, même un jour de plus! Combien de vocations n’a-t-on pas vu imploser sous la puissance du temps!

Vous interpréterez les succès de l’heure, en français, en anglais et en samoan, et quelques-unes de vos compositions. Ce sera un concert dont on se souviendra.

Je veux bien chanter, oui ça me plaît, ça m’a toujours plu, mais sous la douche. Vous resterez de l’autre côté de la porte, vous n’exigerez tout de même pas de me voir nue, savonnée et coiffée d’un bonnet de plastique. Vous n’espérez pas que je vous fasse confiance, à vous ou à vos petits musiciens. Je verrouillerai la porte, ça me rassurera, au cas où la vue de moi vous émeuve, et vous serez tous bien silencieux, je ne vous entendrai pas, j’ignorerai que vous serez là. Ainsi, je chanterai mieux, avec un charme naturel, une joliesse presque naïve. 

Il y aura probablement un rappel. Il vous faudra prévoir deux ou trois morceaux supplémentaires. Pas plus de trois, même s’ils insistent.

Il n’est pas question que je me produise dans une salle avec des musiciens inconnus. Je choisirai mes musiciens. Et j’exige un stade! J’exige deux stades! Trois s’il le faut! Vous n’aurez qu’à les fusionner pour créer un sanctuaire digne de mon nom. Surtout, doublez le prix des billets. J’ignore à quel prix vous planifiez les vendre, mais à voir votre tête. Je sens tout de senti votre modestie. Je vous ordonne de doubler, et peut-être doublerons-nous encore demain. Ne vous inquiétez pas, ils paieront. Plus ils paieront, mieux ils seront disposés à m’encenser. J’arriverai avec une heure de retard, peut-être plus.

J’ai déjà des demandes pour d’autres concerts, mais nous en reparlerons plus tard. Vous ne pourrez pas chanter partout, sur toutes les scènes. Vous aurez à choisir.

On m’a toujours dit que j’avais la voix d’une truie tombée dans le fleuve, mais si vous y tenez, je ferai un effort pour vous, je le veux bien. Pour préserver ma réputation, car avec mon poste dans la bureaucratie, je suis tenue à un certain décorum, je porterai une perruque rose, beaucoup de fard, de grandes lunettes, des vêtements qui ne révéleront rien de mon corps, que vous ne voudriez pas voir de toute façon. S’il y a un public, et que ce public hue, vous me protégerez, vous vous assurerez de me replonger illico presto dans cet anonymat qui m’a si bien servi jusqu’ici.

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Un milliard de félicitations

Le maire en personne fait l’apologie du récipiendaire du Castor d’airain, un prix remis au capitaliste local qui a le mieux traité ses capitaux au cours de la dernière année. La salle est pleine, remplie de tout ce que la ville compte de possédants, exploitants, commerçants et trafiquants. Une atmosphère de fête règne, surtout que le traditionnel cadeau remis aux invités est passé de un million deux cent mille dollars l’an dernier, à un million cinq cent mille dollars cette année. C’est peu, mais fort apprécié.

Écoutons le maire, ému, s’adresser à ses ploutocrates joyeux.

MAIRE: Nous remettrons le prix, cette année, à un homme qui s’est distingué à tel point durant la dernière année qu’il est devenu un modèle de courage, de détermination et d’intelligence pour nous tous. Au moment où plusieurs croulaient sous l’immense poids d’une pandémie catastrophique, Marleau a su garder l’œil ouvert pour voir au-delà de la houle et même des vagues. Nous ne pouvons qu’admirer cet esprit visionnaire qui fait la fierté de notre ville, et qui devient un de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. En douze mois seulement, Marleau a su décupler la taille de son parc immobilier, ce qui le place maintenant en tête de tous les propriétaires d’immeubles à logements. Cette croissance remarquable lui a permis d’augmenter tous ses loyers de trois cents pour cent, et de mettre à la rue trois mille deux cent cinquante-sept familles. Oui, mes chers concitoyens, trois mille deux cent cinquante-sept! Il y a longtemps que nous n’avions connu d’expansion aussi titanesquement grande. Les succès de Marleau ne s’arrêtent pas là. Notre récipiendaire du Castor d’airain a racheté soixante pour cent des immeubles en ruine, à peine habités, qu’il a détruits pour construire de vastes stationnements, qui répondent à un véritable besoin. Ainsi, non seulement a-t-il débarrassé le centre-ville des gens qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent, mais surtout, il a modernisé des quartiers historiques qui commençaient à sentir le renfermé. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Marleau est aussi philanthrope. Pour rendre nos rues plus sereines, il a versé d’importantes sommes à la ville, déductible d’impôts, pour que des arbres soient plantés et que des espaces verts soient aménagés. Les citoyens y ont gagné, et lui-même a trouvé le moyen d’en retirer un petit profit. Grâce à Marleau, notre ville n’est plus ce qu’elle était, et l’espoir renaît. La prospérité attire les investissements étrangers, pousse les nouveaux sans-abri hors des limites municipales, et nous ouvre à tous, autant que nous sommes, un avenir des plus radieux. Sans plus tarder, Marleau, voici votre Castor d’airain. Un milliard de félicitations!

Tous se lèvent et applaudissent à tout rompre. Les plus émus essuient une larme, et toutes les mains se tendent vers Marleau et son Castor d’airain.

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De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

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Je n’oublierai pas de tout oublier

Quatre personnes dans la salle d’attente d’un dentiste. Une mère avec son gamin qui piaille, un retraité qui sourit pour bien montrer qu’il a su garder intactes toutes ses dents, une femme d’une trentaine d’années qui lit. Une vieille chanson de Cabrel passe à la radio, sans toutefois parvenir à couvrir le bruit de la turbine du dentiste. Un homme d’au plus trente-cinq ans qui pousse la porte, cherche des yeux une place libre, en choisit une à deux chaises du retraité, de biais avec la lectrice.

Un père sort de la salle du dentiste avec sa fille qui se masse les joues. Elle tient à la main une sucette et des autocollants, essuie ses larmes. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle la mère et son gamin. Une lueur d’espoir luit dans ses yeux en apercevant les autocollants.

Le dernier arrivé dans la salle d’attente dévisage la femme qui n’a pas levé les yeux de son petit livre. Il blêmit.

CÉLIAN: Rosa? C’est bien toi, Rosa?

Le retraité aux dents sursaute. La lectrice lève des yeux qui papillonnent.

CÉLIAN: C’est moi, Célian!

ROSA: C’est à moi que vous parlez?

Le son de la voix de la femme donne des ailes à Célian, qui balaie d’un sourire toutes ses hésitations.

CÉLIAN: Tu ne me reconnais pas? Il y a dix ans et trois mois, nous voyagions ensemble, nous étions à Marseille!

ROSA: Vous faites erreur, monsieur, je n’ai jamais vu Marseille.

LE RETRAITÉ: Moi si. Ma tante vivait dans l’Unité d’habitation, boulevard Michelet.

CÉLIAN: Tu conduisais une petite Toyota rouge, l’été nous allions au chalet de tes parents, nous lisions des dizaines de livres à voix haute, nous avons vu je ne sais plus combien de concerts, tu avais un golden retriever.

ROSA: Monsieur, s’il vous plaît, calmez-vous. Laissez-moi lire.

CÉLIAN: Je te cherche depuis dix ans et trois mois! Au retour de Marseille, tu as disparu, je ne t’ai plus jamais revue. J’ai fini par croire que tu avais émigré. Où étais-tu? Même tes parents avaient déménagé sans laisser de trace. J’ai passé des semaines à surveiller leur maison, j’ai passé des étés à rôder autour de leur chalet. Nous avions prévu emménager ensemble dans ce bel appartement près du parc Laurier, nous avions déjà acheté du mobilier, des tapis et même des rideaux. Tu voulais attendre trois ou quatre ans avant d’avoir des enfants, nous prévoyions un voyage en Patagonie!

ROSA: Votre histoire est bien triste, monsieur. Je dois lui ressembler. J’en suis désolée.

LE RETRAITÉ: La Patagonie, je m’y suis déjà perdu. Longtemps.

CÉLIAN: Tu as une rose tatouée sous le sein droit. Tu as une tache de naissance à l’intérieur de la cuisse gauche.

ROSA: Monsieur! Je ne vous prouverai pas votre tort!

CÉLIAN: Je sais que tu m’as reconnu. Tu me reconnais!

ROSA: Vous m’effrayez. Cessez, je vous prie.

CÉLIAN: Tu te souviens de cette nuit où nous écoutions Mendelssohn? Nous avons tant rêvé, tant rit, tant pleuré! Tu m’as raconté ton enfance aride, quand tes parents vivaient encore à la campagne, dans ce village où tout a été rasé pour faire place à ce vaste champ d’éoliennes. Ton père toujours triste qui s’enfermait dans le grenier dès qu’il avait un moment libre pour y monter ses modèles réduits, ta mère qui répétait du matin au soir qu’elle t’adorait, sur le même ton qu’elle te demandait de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs. Ces parents dont tu n’as réussi à oublier la sécheresse qu’en te saoulant d’études, de musique, de poésie, jusqu’à trembler devant une réalité que tu ne reconnaissais plus. Et tous ces amours qui t’ont coulé entre les doigts sans laisser de trace. Tu n’as pas pu oublier cette nuit-là, qui nous a soudés à jamais. Pendant des jours ensuite, pendant des semaines nous voyagions dans ton enfance, dans mon enfance, nous tressions de nos destinées de formidables liens nous unissaient à en perdre l’équilibre. Rosa, jusqu’à  la dernière minute où je t’ai vue, jamais la moindre brouille n’est parvenue à se glisser entre nous, pas un nuage n’a jamais flotté au-dessus de nos têtes. Pourquoi partir? 

La mère et son gamin, qui tient sa sucette et ses autocollants, sortent du cabinet, traversent la salle d’attente et s’en vont. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

DENTISTE: Rosa? Bonjour Rosa, c’est à vous.

Rosa range son livre, et sans un regard pour Célian, se faufile dans le cabinet du dentiste.

LE RETRAITÉ: Ma sœur m’a offert une biographie de Mendelssohn, que j’ai perdue.

Agité, Célian se lève, marche de long en large dans la salle d’attente, l’œil rivé sur la porte du cabinet. Son cœur bat à un rythme étrange, ses yeux étincellent, ses mains battent une mesure que lui seul entend. La porte du cabinet s’ouvre. Célian se pétrifie. Le dentiste passe à nouveau sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle le retraité. Le regard de Célian s’affole.

CÉLIAN: Où est Rosa?

DENTISTE: Ne m’en parlez pas. Elle s’est enfuie par la fenêtre! J’ai voulu la retenir, mais elle a réussi à sauter sur le garage, puis sur le trottoir. Et je l’ai perdue de vue.

CÉLIAN: Non!

LE RETRAITÉ: Ma femme avait le vertige. Elle a pris la porte, et sa valise.

DENTISTE: Mon cher, vos dents sont miroitantes!

Célian se précipite vers la porte extérieure.

CÉLIAN: Je reviendrai!

LE RETRAITÉ: Où serez-vous dans dix ans?

LE DENTISTE: J’aurai pris ma retraite. Je n’oublierai pas de tout oublier.

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Plus personne ne pense à vous

Échange de courriels entre Trudon Trotignon et l’entreprise Connectous.

TROTIGNON: Bonjour, j’ai vu votre publicité en ligne. Ça me semble trop enchanteur pour être vrai. Qu’offrez-vous exactement?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous pouvons effacer la solitude de votre vie. Purement et majestueusement. Peut-être, comme des millions d’autres, souffrez-vous d’une profonde mélancolie parce que personne ne pense à vous, jamais. Êtes-vous de ceux dont personne ne parle, dont personne ne se soucie, de ceux tellement invisibles qu’ils ne peuvent pas même se gausser d’avoir un jour été abandonnés? Si vous êtes une de ces âmes à la veille d’être submergée dans le néant, nous pouvons vous sauver. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Je me suis inscrit à sept agences de rencontres, j’ai fréquenté toutes les activités pour célibataires du club social municipal, j’ai même suivi des cours de danse country! Imaginez! Moi, enseignant de sciences humaines!

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous correspondez excellemment au profil du client idéal. Rassurez-vous. Nous ne sommes ni une agence de rencontre ni un réseau de prostitution. Chez nous, tout est luxuriance calme et veloutée, comme l’est un doux instant dans une journée sèche et désertique. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Comment vaincre la solitude sans tête-à-tête ni coït?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Grâce à nous, une personne pensera à vous. Aussi souvent que vous le voulez. À bon prix.

TROTIGNON: Qui sont ces personnes? Comment les choisissez-vous? Comment puis-je les choisir? D’où sont-elles? Où vont-elles? Que font-elles?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Passionnantes questions, que les vôtres. Chez nous, le client est contremaître. Il décide de tout. Vous pouvez choisir une personne dans le pays de votre choix. Nous sommes internationaux. Vous pouvez opter pour une ingénieure en génie civil, ou un balayeur de rue, à votre guise. À bon prix.

TROTIGNON: En quoi consiste le service. Je ne saisis pas bien. La personne va m’appeler, c’est ça?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous appeler serait indigne de vous. Songez à tous ces gens qui vous parlent, dans une journée, dans une semaine. Aucun d’eux n’a rien de plus que des mots à vous offrir, des mots qui s’évaporent aussitôt parce qu’ils sont plus insubstantiels que les rêveries d’un rôdeur enivré. Cela, c’est du vent dans un grand trou noir. Non, ici, nous vous offrons le substratum de la vie affective. Ni plus ni moins. À bon prix.

TROTIGNON: Et ce substratum, il se présente comment?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous vous servirons l’impossible. Grâce à notre service sans interruption connue, une personne pensera à vous quand vous le souhaitez, aussi souvent que vous le souhaitez. Avouez que cela est prodigieux! À bon prix.

TROTIGNON: Une personne que je ne connais pas, qui ne me parlera pas, pensera à moi? Comment savoir si elle le fera vraiment? Vous pourriez me dire, voilà, à quatorze heures, une personne à San Diego a pensé à vous. Comment en être certain?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Notre service est inspecté hebdomadairement par l’Agence de contrôle des sociétés d’aide aux délaissés. Qualité garantie. À l’heure déterminée par vous, notre centrale de répartition communiquera avec la personne en question, pour lui rappeler de penser à vous. Elle s’exécutera alors, elle pensera à vous, exclusivement. À bon prix.

TROTIGNON: Alléchant. Vous m’avez convaincu. Combien de personnes peuvent penser à nous? À quelle fréquence?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Tout cela dépend uniquement et astucieusement de vous. Il peut y avoir autant de personnes que vous le voulez, à la fréquence que vous choisirez. N’est-ce pas là un service transcendant? À bon prix.

TROTIGNON: Vous m’impressionnez. Je me sens déjà moins seul, cérébralement. Quels sont vos tarifs?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Les tarifs varient en fonction de la fréquence. Le prix d’une séance de pensée est inversement proportionnel à la fréquence. Plus la fréquence est grande, plus le prix est bas. Ainsi, une fréquence de une pensée par mois vous coûtera cinquante dollars par pensée. Mais une fréquence d’une pensée par semaine ne vous coûtera que quarante dollars. Et ainsi de suite. À bon prix.

TROTIGNON: J’aimerais beaucoup plus qu’une pensée par semaine. Cela me semble nettement insuffisant, et franchement déprimant. À ce rythme, je craindrais de sombrer.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Quelques clients optent pour une séance par jour. À cette fréquence, chaque pensée ne vous coûte plus que trente dollars. Et c’est tout un service. À bon prix.

TROTIGNON: J’en veux plus.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Plus d’une séance par jour? Qu’envisagez-vous exactement? Nous n’avons pas établi de limite. À bon prix.

TROTIGNON: Je voudrais une pensée par heure. Je voudrais que dix personnes pensent à moi chaque heure du jour et de la nuit. Deux personnes par continent. Dix langues différentes. Combien ça fait?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Cela ne vous reviendra qu’à dix dollars la pensée. Quel rabais. Époustouflant. Dix pensées chaque heure du jour coûteront donc cent dollars l’heure, deux mille quatre cents dollars la journée, cent soixante-huit mille dollars la semaine, et seulement cinq cent quatre mille dollars le mois. Vous réglerez comment? À bon prix.

TROTIGNON: Je vous réglerai deux mois, par e-transfert. Normalement, je devrais mourir dans un peu plus d’un mois. Si jamais je survivais au-delà des deux mois payés d’avance, ce qui étonnerait mes médecins, je vous ferais un second transfert. Mais vraisemblablement, ce ne sera pas le cas. Savoir qu’autant de gens pensent à moi continuellement égaiera mes dernières semaines.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous avons reçu votre paiement. Félicitations. Dans quarante-sept minutes, dix personnes parlant dix langues différentes vivant sur cinq continents penseront à vous. À bon prix. 

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Votre compte est en souffrance. Il y a toujours dix personnes parlant dix langues vivant sur cinq continents qui pensent à vous chaque heure. Prière de verser cinq cent quatre mille dollars sur réception de ce message. À bon prix.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous devons interrompre votre service. Plus personne ne pense à vous. À moins que vous ne régliez vos arriérés. À bon prix.

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Comme toutes les petites vieilles

À deux heures trente-trois du matin, un lointain tintement réveille madame Loriot. Rêvait-elle? Est-ce que le bruit provient d’en bas, dans la maison? Madame Loriot s’assied sur le bord du lit, tend le cou, l’oreille et le nez. Un second tintement se fait entendre, mais plus faible, comme étouffé par un coussin ou un vêtement épais.

Madame Loriot soupire. Veuve, septuagénaire seule, elle a été la cible de cinq cambriolages depuis trois ans. Chaque fois, elle est parvenue à se débarrasser des intrus bien avant l’arrivée des policiers. Madame Loriot ne craint pas les voleurs. Vive, elle a la souplesse athlétique d’une gymnaste et la force d’une boxeuse. Elle manie les armes à feu avec une aisance et un sang-froid qui en font une redoutable cible pour des voleurs. Deux des fripons ont été neutralisés d’une simple savate à la tempe. Ils n’ont pas même eu le temps d’avoir peur, encore moins celui de faire ouf. Les trois autres, elle les a mis hors d’état de voler en les gratifiant d’une balle à l’oreille pour l’un, au fémur pour l’autre, à la main droite pour le dernier.

À la voir trottiner toute seule au marché, on prendrait madame Loriot pour une dame timide, faible et craintive. Une parfaite victime. Quand même étonnant qu’après cinq cambriolages manqués, le mot ne se soit pas passé au sein de la communauté des brigands. Malgré ses exploits, on ne lui accorde toujours pas la réputation qui lui sied. À croire qu’on refuse de s’imaginer madame Loriot autrement que comme une vieille vulnérable.

Elle se lève donc, retire un Colt Python de sous le lit, sort de sa chambre à pas de louve, avance sans faire craquer les planches, qu’elle connaît toutes par leurs prénoms, se dirige aux nombreux sons produits par le cambrioleur, respiration haletante, frottement des pieds sur les carreaux, grincement des portes des placards. Madame Loriot tend l’oreille, tout en descendant une à une les marches qui la rapprochent de l’imprudent. Au grincement particulier de la porte du placard dissimulé derrière la salle de lavage, elle sait que l’inconnu a atteint son objectif, le coffre-fort qui contient tous les bijoux de famille, de son arrière-grand-mère à elle-même. Une belle petite fortune.

Madame Loriot sourit. Elle s’imagine l’enivrement du voleur, qui tient entre ses mains l’objet de ses rêves. Peut-être, malgré la tension du moment, ne peut-il pas empêcher son imagination de lui peindre bagnoles et voyages, luxure et griserie.

Madame Loriot observe une légère pause. Elle le laisse s’envoler vers ses chimères les plus folles. Il pourra au moins rapporter cela avec lui, cet instant de grâce, qu’elle lui ravira bientôt.

Le brigand ploie sous le poids du coffre-fort. Le bruit de ses pas est plus net, plus précis, fatal. Madame Loriot l’attend dans l’encoignure d’une porte devant laquelle il devra passer. Le voilà. Il peine, mais on pourrait deviner le sourire béat qui rayonne dans l’obscurité. Lorsqu’il atteint sa hauteur, madame Loriot lui décoche une formidable savate, précise, puissante. Mais le cambrioleur l’évite de justesse en plaçant le coffre-fort devant lui. Madame Loriot aura un bleu sur le talon, assurément. Se voyant surpris, l’hurluberlu, cagoulé, s’élance vers la sortie, déterminé à réussir son exaction. Mais cela est sans compter sur la réputation qu’on devrait donner à madame Loriot. Doucement, elle pointe son Colt, appuie sur la gâchette, atteint l’individu au cou. Il s’écroule, pris de convulsions.

Madame Loriot appelle les services d’urgence, résume la situation. Elle apporte des compresses, allume, se penche sur le malfrat. Elle veut lui retirer sa cagoule, mais comme le sang coule à flots de la blessure au cou, elle y renonce et applique les compresses.

MADAME LORIOT: Ce n’est pas bien de voler les dames seules. Vous voilà bien mal en point.

Le cambrioleur articule quelques mots, mais si faibles que madame Loriot, à l’ouïe pourtant bien fine, doit s’approcher.

CAMBRIOLEUR: Depuis quand as-tu un révolver?

C’est une femme. Madame Loriot ne peut retenir un mouvement de recul. Elle croit la reconnaître.

MADAME LORIOT: Delphie?

DELPHIE: Oui, c’est bien moi. Idiote, tu m’as sérieusement endommagée.

MADAME LORIOT: Voilà une bien drôle de visite, ma fille, après une absence de dix-sept ans, trois mois et quatre jours. La dernière fois, tu t’en souviens, tu étais partie avec l’argenterie.

DELPHIE: Tu ne pourrais pas être une petite vieille comme toutes les petites vieilles! Merde!

Les ambulanciers ont emmené Delphie. Il est loin d’être certain qu’elle s’en sortira. Si elle y parvient, elle devra répondre, non seulement à des accusations d’entrée par effraction et de vol, mais aussi d’une foule d’autres crimes, assaut, fraude, recel.

Au moment d’écrire ces lignes, la mère et la fille ne s’étaient pas revues. Madame Loriot continue de vaquer à ses petites affaires, tranquille, sans faire de vagues. On ne lui accorde toujours pas la réputation qu’elle mérite. 

Traitement en cours…
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L’heure du lunch

Dans une salle aux murs gris, réglementaires, trois courts personnages vêtus du même gris réglementaire, celui qui correspond à la couleur habituelle de leurs peaux. Les gestionnaires. Du matin au soir, ils n’ont qu’une seule tâche, écouter les candidats aux différents postes qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas dans l’entreprise.

Des cloches grises, remplies de certitudes, leur pendent sous les yeux. À leur vue, la majorité des candidats tourne des talons, s’en va vendre des chaussures dans la première boutique qui se présente. Pour la moitié moins de salaire.

Entre Guibert. Le géant Guibert, qui fait au moins trois fois la taille des gestionnaires. Ou la taille des trois l’un par-dessus l’autre. Guibert porte des couleurs. Chaussures jaunes, pantalon vert pomme, chemise rose, sourire rouge, yeux bleus cheveux roux.

Guibert vient pour le poste de Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux.

Pour regarder Guibert dans les yeux, les trois gestionnaires auraient à rejeter inconfortablement leur tête en arrière et à lever les yeux au ciel. Mais comme ils ne regardent jamais personne dans les yeux, ils s’en tirent avec un simple inconfort provoqué, semble-t-il, par la chamarrure surgie devant eux.

Les trois gestionnaires, qu’on a réformés renommés rebootés, se présentent ainsi, sans sexe et sans sueur, G12, G21, G03. On ne les distingue les uns des autres qu’à la date de péremption, qui varie selon l’âge, la consistance osseuse et la longueur de l’intestin grêle.

La table forme un V. Guibert prend place à la pointe du V, tandis que les gestionnaires sont côte à côte sur la barre horizontale, face à lui. Après quelques salutations et bafouillages de Guibert qui finit par comprendre qu’il doit se taire, l’entretien d’embauche peut commencer.

G03 lit les noms, numéros d’identification intermodale, nationale, internationale, question de s’assurer d’avoir affaire au bon candidat. Sur leurs écrans tactiles apparaissent les mêmes données, et on peut constater que plusieurs cases du questionnaire ont déjà été cochées. Vu de l’extérieur, on présume que Guibert a peu de chance d’être embauché. Évidemment, il l’ignore. Aussi, il sourit, même si on ne le lui rend pas.

G21: Que connaissez-vous de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: Euh. Rien. J’avoue, rien de rien. Pourtant j’ai cherché, mais je n’ai rien trouvé.

G12: Mise en situation. Un chat tue un rat. Comment réagissez-vous?

GUIBERT: Ça je sais! Je rédige un rapport de vingt-trois pages que j’envoie par courriel et papyrus aux chefs de la Division de la coordination des concordances convenantes.

G21: Que connaissez-vous de la Division de la coordination des concordances convenantes?

GUIBERT: Rien.

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûté jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Dois-je inclure les scénarios de films?

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûtés jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Vingt-six mille neuf cent vingt-trois.

G21: Que connaissez-vous de Duras?

GUIBERT: L’homme assis dans le couloir.

G12: Mise en situation. Vous recevez un héritage. Le donnerez-vous à la Compagnie?

GUIBERT: Tout?

G21: Que connaissez-vous de vos héritages à venir?

GUIBERT: Mes parents sont bien vivants, peut-être une vieille tante, mais j’ignore si elle pensera à moi.

G03: Pourquoi la Compagnie doit-elle se méfier de vous?

GUIBERT: Y a pas de raison! Je suis un travailleur honnête.

G03: Vous a-t-on déjà traité de con?

GUIBERT: Monsieur!

G03: De demeuré?

GUIBERT: Moi?

G03: D’excentrique?

GUIBERT: Non!

G12: Mise en situation. On réduit votre salaire de moitié, on élimine vos congés, on double votre charge de travail. Formez-vous un syndicat?

GUIBERT: Vous ne feriez pas ça!

G21: Que connaissez-vous de la charge de travail d’un Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: J’avoue, rien.

Les trois gestionnaires cochent les cases, même celles correspondant aux questions qu’ils n’ont pas encore posées. Ils accélèrent le rythme jusqu’à atteindre une vitesse folle. Ces gestionnaires doivent être réglementairement sustentés, et comme l’heure du lunch sonnera dans deux minutes trente secondes, ils expédient le boulot.

Ils se lèvent de concert, quittent le V et la salle, disparaissent sans un au revoir à Guibert, qui sort en serrant les poings. Il ignore qu’une faim des plus ennuyeuses jointe à un respect strict des horaires vient de lui valoir un poste au sein de la Compagnie.

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De l’utilité des tabourets pliants

Je me rends à la Place du 29 février pour le spectacle de Canard Bouffon. Dans mon petit sac à dos, j’ai un sandwich, une pomme, une bouteille d’eau et un livre de Drieu de La Rochelle, pour passer le temps pendant que j’attendrai. Car pour avoir une bonne place, faut se pointer de bonne heure. Au moins quatre heures d’avance. Pas de problème. J’ai accroché sur mon sac un tabouret pliant, très compact. C’est simplement une toile tendue entre deux minces armatures d’alu, qui ne fait pas plus de trente centimètres de large par quarante de haut. Ceux, la plupart, qui n’ont pas de tabouret, s’assoient le cul par terre, et salopent leurs fonds de culotte. Pas propre.

Canard Bouffon est en forme aujourd’hui. Plus virulent que jamais. Nous rions en chœur, surtout dans ce numéro où il apparaît coincé dans une chemise tellement brunâtre qu’on la dirait maculée de bouse. Il ridiculise les pauvres, surtout les chômeurs, des sortes de lézards sournois qui ont convaincu le nouveau maire de puiser dans les fonds publics pour leur payer des friandises. Sachant que ce n’est pas bon pour les dents. Canard Bouffon est inimitable. Il pète au visage des porteurs de droits, de tous les droits inimaginables, droit de lire la tête en bas, droit de conduire à reculons, droit de danser au Conseil de ville, droit de promener sa quintessence sur la place publique, et j’en passe!

Nous avons beaucoup applaudi, beaucoup crié, beaucoup demandé de bis. Évidemment, dans l’ambiance électrique, nous sautions sur place. J’avais replié mon tabouret, rangé mon livre, bu mon eau, mangé mon sandwich.

C’est alors que Canard Bouffon nous incite à rendre visite au nouveau maire, pour lui répéter quelques-unes de ses blagues. Ça, c’est du nouveau. Habituellement, à la fin du spectacle, chacun rentre chez soi. Avoir su, j’aurais apporté plus d’eau, et un deuxième sandwich.

Nous étions des centaines, mais le maire refuse de nous recevoir. Même, il nous ferme cavalièrement la porte au nez. Pourtant, l’Hôtel de Ville, c’est un peu l’hôtel de la peuplade, c’est pas un bordel. Celui-là, à ce que clament mes confrères spectateurs ainsi que ma consoeur spectatrice, il y en avait une, se prend pour un prolétaire embourgeoisé. Moi je répète avec eux, parce que ça fait du bien, je sens que je rayonne notoirement. La foule saute et je saute, la foule brait et je brais, la foule pousse et je pousse.

Finalement, elle cède. La porte. Quelle joyeuse pagaille! À nous l’hôtel de la peuplade! Je pénètre à l’intérieur avec mes confrères et ma consoeur, j’ignore où je vais, je fourre mon nez partout, par curiosité. Au second étage, la garde citadine, dans son uniforme typique, lilas avec des pompons fuchsias, nous attend, baïonnette en avant. J’ignore pourquoi, leur simple vue irrite mes confrères des premiers rangs. Aussitôt, un souffle colérique s’insinue jusqu’aux derniers d’entre nous, et sans crier gare, nous balançons les gardes par la fenêtre.

Dans la mêlée, quelques confrères confondent gardes et admirateurs de Canard Bouffon, et je me retrouve, malgré moi et quelques objurgations, défenestré à mon tour. Convenablement, en bas le tas de corps commence à prendre de l’importance, assez pour amortir ma chute. À part un doigt foulé, je m’en sors plutôt bien.

Le retour à l’air frais m’attiédit. Je m’écarte légèrement, de façon à ne pas recevoir un garde sur la tête. Je déplie mon tabouret, je m’assieds, et je profite du spectacle. 

Ça se conclut à la brunante. Il était temps. Je commençais à avoir faim.

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L’acacia

Un couple de retraités dans une voiture coréenne récente. Scintillante. Il est au volant, endormi, de la salive lui coule gracieusement des lèvres. Elle se réveille, lui allonge un coup de poing dans les côtes. Il sursaute, saisit le volant, déboussolé. Autour d’eux, c’est une nuit étoilée. En haut, sur les deux côtés, en bas.

ABELINE: Gervais! Cornichon! Tu t’es encore endormi au volant! Un jour, tu vas nous tuer!

GERVAIS: Où sommes-nous?

Gervais a beau tenir le volant de ses deux mains, il ignore s’il doit tourner à droite ou à gauche. Il ne voit pas la route, il ne voit rien qui ressemble à la route où ils roulaient le long de la rivière. Là où il y a tant de jolies villas.

GERVAIS: Je suis perdu. Le GPS déconne.

ABELINE: Tu devrais t’arrêter. Je vais appeler ma soeur.

GERVAIS: Les freins ne répondent pas. Abeline, pince-moi.

ABELINE: Fais pas le cornichon. Nous ne sommes pas morts. Si nous étions au paradis, je serais assise à côté de Johnny Hallyday. Tiens, c’est curieux. Je n’ai pas de connexion. Dans quel trou tu nous a encore conduits!

GERVAIS: À première vue, on dirait que nous sommes dans l’espace intergalactique.

ABELINE: Cornichon!

GERVAIS: Baisse ta glace, regarde en bas. Tu trouves ça normal qu’il y ait des étoiles sous la voiture?

ABELINE: Intergalactique? Et on rentre comment nous?

GERVAIS: Nous trouverons bien. Nous avons tout notre temps, nous sommes à la retraite, et la retraite, c’est fait pour découvrir. Découvrons.

ABELINE: Je veux bien, mais la Terre, tu sais où elle est toi?

GERVAIS: Suffit de faire demi-tour. Mais comment… Laisse-moi y penser.

ABELINE: Intergalactique! Je n’aurais jamais deviné que cette voiture nous emmènerait si loin.

GERVAIS: Sont forts les Coréens.

ABELINE: Tu as le manuel du propriétaire? Il y a sûrement des instructions sur les capacités astronomiques de la voiture.

GERVAIS: Il est à la maison. Ça prenait trop de place dans le coffre à gants.

ABELINE: Cornichon. Je parie que tu ne l’as pas lu.

GERVAIS: Si, je l’ai lu. Mais j’ai dû sauter le paragraphe sur les voyages intergalactiques.

ABELINE: Gervais! C’est quoi ça là-bas?

GERVAIS: Un Ford F-150 2018 ou 2019, je ne suis pas certain. Attendons qu’il se rapproche, je te dirai.

ABELINE: Qu’est-ce qu’un pick-up fait ici, dans ce secteur intergalactique!

GERVAIS: Ils ont sans doute les mêmes options que notre voiture.

ABELINE: Il va nous rentrer dedans ou il va s’arrêter? Bouseux! Regarde où tu vas!

GERVAIS: Il ralentit. Il va pouvoir nous renseigner.

ABELINE: Tu lui as vu la tête? Pas normal le type!

GERVAIS: 2019. Le pick-up c’est… 

ABELINE: Un Martien!

GERVAIS: Impossible. T’as vu Mars quelque part? Si on voyait Mars, on pourrait se repérer, avoir une idée de la direction à prendre.

ABELINE: Un monstre!

GERVAIS: C’est vrai qu’avec ces cinq globes plantés là où on retrouve habituellement un cou, ça lui donne un aspect extravagant. Mais faut pas juger les gens sur leur apparence, Abeline. S’il conduit un Ford, c’est peut-être un ancien Terrien, un mutant. On sera fixé, le voilà à notre hauteur.

ABELINE: Ne lui dis pas de connerie. J’ai peur.

GERVAIS: Bonjour monsieur, madame, euh, enfin… vous, vous tous. Nous roulions sur la route des Acacias, où il n’y a jamais eu d’acacias, je crois, quand je me suis endormi, oui, je tombai, pouf, endormi, je m’en excuse tout de suite, l’âge, la fatigue, toujours étant, nous roulâmes, bref, nous voilà perdus, et comme nous ne connaissons pas trop les environs, très joli, faudrait pas penser, oui, même s’il manque un peu de verdure et tout, mais perdus, alors regagner la route des Acacias, ou n’importe quelle route, n’importe où, la Terre quoi, oh peut-être pas la Patagonie, je n’aurai pas assez d’essence pour rentrer.

H3/XA&!: uuuuuuuUuuUuuuuuUUUUUUUUUuuuuuu

GERVAIS: U?

H3/XA&!: uuUUuU

GERVAIS: Moi, Gervais. Moi, perdu, uu. Toi, uUu?

H3/XA&! saisit un appareil oblong sur le siège passager, le place au-dessus de ses têtes où il se maintient en apesanteur. Soudain, tout H3/XA&! devient rose, et l’éclat irradie l’espace autour des deux véhicules.

H3/XA&!: Voilà. Mon traducteur. Il m’aide à communiquer avec les illettrés.

ABELINE: Monsieur! Madame! Vous! Nous ne sommes pas illettrées, enfin, Gervais un peu, mais moi! J’ai trois cent dix-sept livres des Éditions Harlequin, et j’en ai lu deux cent quatre-vingt-dix-sept! Oui monsieur! Oui madame! Oui vous!

GERVAIS: Ça n’a pas d’importance, Abeline. Notre ami n’a pas voulu t’insulter. N’est-ce pas? Nous sommes perdus, comme je le précédemment disais, et nous humblement implorerions vos grâces pour nous vaillamment remettre en chemin terrestre.

H3/XA&!: Vous voulez retourner sur Terre?

GERVAIS: Voilà. Disons-le tout court, c’est ce que nous désirons.

H3/XA&!: Vous n’avez pas de pick-up? Nous ne prenons que les pick-up. Votre bagnole, elle ne me plaît pas. Je ne peux rien pour vous.

GERVAIS: Qu’à cela ne tienne, sitôt de retour à la maison, je cours chez le concessionnaire, j’achète un pick-up, et je vous l’expédie. Marché?

ABELINE: Gervais! Nous n’avons pas les moyens! Si nous vivons encore vingt ans, nous aurons besoin de cet argent!

GERVAIS: Tu veux finir ici, intergalactiquement perdus? Qu’allons-nous manger? Qu’allons-nous boire? C’est un pick-up ou la vie. Nous en sommes là, Abeline. Ne pleure pas, Abeline. Je vendrai ma collection de boutons anciens.

H3/XA&!: Dans ces conditions fort hypothétiques, ce sera deux pick-up. À prendre ou à laisser.

GERVAIS: Je vendrai ma collection de lunettes.

ABELINE: Au moins, ça débarrassera la pièce du devant, où je pourrai installer un boudoir. J’en rêve depuis si longtemps!

GERVAIS: D’accord. Deux pick-up. Une couleur en particulier, où ça ne vous importe pas?

H3/XA&!: Un rouge et un noir. Avec des marchepieds chromés, une caisse de huit pieds, un 6.4 litres, Limited, bien entendu.

GERVAIS: Bien entendu. Je note tout. Je n’y connais rien, mais je sens que ma collection de jetons de casinos va y passer, et peut-être même ma collection de sous-vêtements de la Renaissance.

ABELINE: Tant mieux. Je pourrai installer une bibliothèque dans le boudoir.

H3/XA&!: Je vous inviterais bien à la maison pour prendre un verre, mais vos corps prédécomposés ne supporteront pas le voyage. C’est vraiment très loin. Approchez-vous. Vous aussi madame. Voilà.

GERVAIS: Qu’avez-vous fait? C’est quoi cette lueur rose sur ma peau?

H3/XA&!: Notre entente. Vous achetez les deux pick-up, vous les apportez exactement là où je vous déposerai, route des Acacias, et ces lueurs roses disparaîtront.

GERVAIS: D’accord.

ABELINE: Que se passera-t-il si nous ne vous fournissons pas les pick-up?

H3/XA&!: Vous serez réexpédiés ici. Instantanément. Éternellement. Enfin, jusqu’à ce que vos corps cessent de se décomposer.

ABELINE: Oh!

GERVAIS: Nous sommes prêts, allons-y!

H3/XA&!: Vous y êtes déjà.

Gervais se réveille, tapote les joues d’Abeline, endormie. De la salive lui coule gracieusement des lèvres.

GERVAIS: Abeline! Nous sommes de retour!

ABELINE: Où suis-je?

GERVAIS: Route des Acacias. Nous étions dans l’espace intergalactique. Vite, achetons ces deux pick-up, et profitons de la vie!

ABELINE: Intergalactique? Ça va, Gervais? Cornichon!

GERVAIS: Tu as oublié, déjà?

ABELINE: Dans mon rêve, il y avait un monstre.

GERVAIS: Ces marques roses sur nos bras, elles nous projetteront dans l’espace intergalactique!

ABELINE: Tu entends ces cris. Qu’est-ce que c’est?

GERVAIS: Des gens, en bas. Regarde.

ABELINE: En bas?

GERVAIS: Le con! Il nous a fait atterrir dans un arbre.

ABELINE: Un acacia.

GERVAIS: Comment peut-il y avoir un acacia dans ce pays! Jamais entendu parler d’acacias par ici. Route des Acacias, je veux bien, mais de véritables acacias? Ça, pour une chose invraisemblable! Je n’y crois pas!

Traitement en cours…
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