Des fleurs sous les pieds

Il semblerait que des fleurs lui poussent sous les pieds lorsqu’il dort, mais elles meurent dès qu’il se lève et marche. Cela n’a jamais été constaté de visu par les autorités compétentes, puisqu’il a toujours interdit l’accès à sa masure. C’est pourquoi les gens du chemin des Chênes noirs ont défoncé sa porte la nuit dernière. Il était trois heures deux minutes. Il dormait, évidemment, comme tout le monde dans un rayon de cent trois kilomètres. Les vandales, ils étaient trois, ont fait tellement de bruit en fracassant sa porte qu’il s’est levé, a saisi son fusil, a tiré. Il en a tué un, mais les deux autres étaient armés eux aussi, et ils l’ont descendu, tué, éliminé. Ce matin, sur la place du village, on ne sait que penser de tout cela. Certes, nous voulions tous savoir, confirmer cette folie. Des fleurs sous les pieds! Mais se réveiller avec ce carnage, et pas la moindre information, c’est vraiment dommage. Il ne nous restera plus qu’à spéculer, inventer, jusqu’à ce que cette histoire nous lasse. À moins que ça ne reste ancré dans nos esprits et ceux de nos enfants et ceux de leurs enfants et ceux de leurs enfants, qui croiront peut-être que c’était vrai. Car c’était peut-être vrai.

Le retard

Sam enfile son manteau, attrape sa valise, vérifie qu’il a ses clés, son portefeuille, son téléphone, pose la main sur la poignée de la porte, se tourne vivement vers Rad, qui le suivait de l’œil et des pieds.

SAM: Zut. Ma chère, je crois que je serai, compte tenu de l’heure, en retard pour ce rendez-vous que je ne pourrais, pour absolument aucune raison, manquer.

RAD: Dans ces circonstances, et compte tenu des retombées possibles, pour toi, évidemment, mais aussi, par ricochet, pour moi et les enfants, ainsi que pour les amis des enfants, indirectement, il te faut partir promptement afin, si malgré la densité de la circulation, les limites sévères sur la vitesse permise et les imprévus, il est encore possible d’y arriver.

SAM: Tu le penses?

RAD: Je le pense.

Sam pousse la porte, s’élance vers sa Fiat, tourne la clef, tourne encore la clef, tourne encore la clef, la Fiat finit par démarrer, il recule, bute sur une poubelle, marche avant, il cale, redémarre, fonce, brûle un feu rouge, klaxons, il lève un doigt, fonce à nouveau, chapeau des roues, cris, insultes, bouchons, grimpe sur le trottoir, percute un stand à journaux, percute un banc, percute un passant, une passante, un passant, bondit dans la rue, klaxons, fonce sous un semi, perd son toit, accélère, virage serré, une ruelle, file entre chats et rats, aboutit sur un boulevard, contresens, cent mètres, traverse un stationnement, grimpe sur la pelouse du parlement, dégringole l’escalier, freine devant une porte noire, se précipite, ouvre la porte.

SAM: Allo? Rad?

RAD: Allo? Alors?

SAM: Trop tard.

RAD: Faute de dinde, nous mangerons du poulet.

SAM: Aux ananas.

L’ombre

Une autre ville. Juste une autre ville. Il est cinq heures du matin, je dois partir. On m’attend dans la prochaine ville.

Si tu ne dors pas, pourrais-tu, s’il te plaît, me rappeler ton nom? Comment te sens-tu? Quel est le nom de cette ville? N’avais-tu pas un collier tressé? Un collier avec ce coquillage poli en pendentif? À moins que ce soit avant, je veux dire, dans la ville précédente.

Nous roulons à travers les marécages. Cette route, comment tient-elle? Je serais curieux de voir comment ils l’ont construite, les assises. Des alligators partout, même dans les fossés quand il y a un peu d’eau. Partout. Et maintenant cette gargote. Petit déjeuner, œufs

, pain grillé, nous sommes assis à l’extérieur sous une sorte de hutte, un rectangle, un comptoir en rectangle avec la cuisine, très élémentaire, au centre. Une bouteille de ketchup à tous les mètres. Ils en mangent tous. Abondamment.

Est-ce que je lui ai demandé son nom?

Sur cette route, il n’y a pratiquement pas d’hôtels. Que de vieux motels défraîchis. Celui-là, par exemple, dont les portes ne ferment pas. Serrures éclatées, jamais remplacées. Dormir d’une oreille, pas rassuré. Et celui-là, du sang sur le mur de la salle de bain.

J’aurais au moins pu lui écrire un mot, laisser mon courriel. Portait-elle un chapeau de paille, ou était-ce la semaine dernière, cette étrange femme qui a passé toute la soirée sur une escarpolette rouillée?

Une autre ville. On me fait croire que je suis plus qu’une ombre. Pas convaincu. J’ai traversé des états bien réels, sur des routes achalandées, des ombres le font aussi. Sans laisser de trace. Je ne laisse de trace nulle part.

Le temps d’aimer

J’ai trouvé quelques os, un crâne. Je cherchais des bolets, j’avais un panier, une recette en tête. Alors ces os. Visiblement, à les considérer de près, ils me semblaient bien appartenir à cet énergumène qui jusqu’au mois dernier nous insultait sur la place publique. Il aura trépassé, passé tout droit et c’est ici qu’il aura crevé. À moins qu’on l’ait assassiné, mais qui, pourquoi, qui aurait pris la peine de lever la main sur ce sac puant, cette loque nauséeuse, en tout cas pas moi, je ne crois pas, pourquoi je l’aurais tué et surtout comment, moi si timide, sans muscle sans cervelle, comment j’aurais pu, je n’ai ni fusil ni arbalète, je n’ai que ce sabre, ce joli sabre que portait fier mon ancêtre sur cette peinture, un sabre qui a probablement transpercé tranché découpé, si j’avais brandi le sabre, si je le lui avais abattu dans le dos, si ce sabre l’avait décapité, on dira que c’est possible, que oui, c’est envisageable, sauf que personne, à part moi personne, si je ne leur montre pas ces os, ce crâne, comment aurais-je pu oublier si c’était moi, comment, et en trouverai-je d’autres, de ces crânes lavés et desséchés, de ces crânes qui ne seront bientôt plus rien, écrasés, pulvérisés, pendant que je chanterai, chanterai encore, et avec le temps il y aura mon crâne aussi, et dans cette forêt, dans cette forêt je m’y perdrai lorsque je serai mort, plus tard, oui, sans doute dans bien des années, car il y a ces agents qui m’arrachent mon panier, qui répandent mes bolets et mes crânes, quelle perte, je suis perdu, tout s’en va, j’aurais aimé lui dire à cette dame qui ne m’attend peut-être plus, lui dire qu’on m’a floué, que je n’avais pas le temps.

Une fin prévisible

Je me grattais le cuir chevelu, je me le grattais en t’attendant et je me suis ramassé avec toutes sortes de saletés sous les ongles. Comment est-ce possible? Tout ce qui suintait de cette tête! J’en ai fait des boulettes, de jolies boulettes que j’ai alignées sur l’appui de la fenêtre, au soleil. Au soleil. Il a chauffé le soleil, et les boulettes ont bougé, des pousses en sont sorties, des pousses qui ont poussé, des pousses comme des membres, et ça s’est mis à se déplacer, à ramper. Ramper et grandir. Grandir si vite, sauter sur le plancher, courir et grandir. Oh! Grandir! Courir et m’encercler, toutes m’encerclent, me triturent, me torturent. Elles m’étranglent. J’aurais dû sortir, plutôt que de me gratter, j’aurais dû partir à la campagne, à la mer, partir sur les routes rondes.

L’opulente sérénité

S’il fallait que tout le monde mange, nous ne mangerions plus. S’il fallait que tout le monde soit heureux, nous serions malheureux. S’il fallait. Mais chérie, monte le son, couvrons le vacarme avec ce jazz pétillant. Astucieux. Dansons, chérie.

Passe le salami, passe le sel, le sel rose, le sel de mer, le sel de ta mère.

S’il fallait que tout le monde parle, nous ne nous entendrions plus. Avec tout ce que nous avons à dire. Nous. Tout ce qu’il y a. Profond, spirituel. Vrai.

Lis-moi ce poème, mélancolie. Nous avons le temps chérie, le temps de goûter de ce mal, ce joli petit mal, ce mal de vivre. Goûtons cette douleur lyrique.

S’il fallait que tout le monde nous écoute, nous ne vivrions plus.

Le repas de fête

Il y avait foule, foule pour fêter le centième anniversaire du gros collectionneur de papillons. Hervé. Il pue Hervé, mais on l’aime quand même. Combien sont-ils à la porte à attendre? Ils vont bientôt se traîner jusqu’à la table, jusqu’à ce repas de fête. Bienvenue vous toutes! Bienvenue vous tous! Toutes tous. Bien, vous voilà arrivés. Entrez donc!

Yann, bonjour. Yann de la rue des Lilas. Avance, mais avance donc jusqu’à cette chaise. Il y a du poulet rôti pour toi, une salade de choux, pas de dessert.

Emma, bonjour. Emma de la rue du Granit. Avance, approche ma chère, voici ta chaise. Il y a de la salade de choux pour toi, et c’est bien assez.

Léa, salut Léa. Léa de la rue des Rosiers. Par ici Léa, voici ta place. Poulet, salade, dessert, et vin, et café. Bon appétit.

Jacob, de la rue des Sables, dépêche, toi c’est ici. Rien pour toi, par contre tu peux observer, être là. C’est déjà ça.

Romy, la grande Romy de la rue de la Verdière. Par là. Tu auras du chou, du bon chou à volonté. Et du café.

Nathan, sombre Nathan de la rue des Tulipes, bien heureux de t’accueillir. L’apéro, les hors d’œuvres, le rôti, le poulet, la salade de choux, le champagne, le Bordeaux, le café, il y a plus si tu veux.

Thomas, petit Thomas, prend cette chaise près de la porte. Tu ne verras rien, mais tu entendras.

Et voilà! Cette belle fête! Toutes tous toutes tous. En profiteront, en jouiront, en rapporteront des souvenirs immémorables. Car cent ans, ça se fête.

Joyeux anniversaire Hervé!

Le bonheur d’Arthur

Arthur a tout fait. Tout. En vain. Pauvre Arthur.

Il chantait un peu. Il s’est mis en tête de chanter beaucoup, de monter sur tous les chapiteaux. Dans l’audience, silence. Donc.

Il collectionnait un peu. Il s’est mis en tête de collectionner beaucoup, beaucoup de sous. Mais la bourse s’est déchirée, et ça s’est mis à rouler jusqu’au fond du ruisseau, jusqu’à la rivière qui a tout emporté. Alors.

Il aimait un peu. Il s’est mis en tête d’aimer la marquise de la Ferme-Neuve. Mais la marquise était une statue d’argile qui a fini par se dissoudre. Conséquemment.

Il souffrait un peu. Il s’est mis en tête de souffrir beaucoup, et il s’est trouvé quelques douleurs, puis elles se sont précipitées, à son invitation elles l’ont envahi. Maintenant.

Arthur est heureux. Quand on l’oublie, il brandit un bel ulcère multicolore, une hernie vermeille, des os entortillés, et tant d’autres, oh, tant d’autres.

Arthur, il l’est enfin, heureux. Les larmes coulent, les bras se tendent. Arthur est heureux.

Festivités municipales

Nous avons placé un sac de toile au milieu de la place, avant le lever du jour. Nous avons laissé entendre, sur les réseaux sociaux, qu’il y avait une fortune dans ce sac. Nous n’en avons pas précisé la nature. Ce pourrait être de l’or, des billets de banque, ou tout autre objet, chose ou idée possédant une valeur. Là-dessus, nous avons été plus que vagues.

Dès leur réveil, les citadins se sont précipités. Antoine a saisi le sac, mais au moment où il allait l’ouvrir, Gaston, Rosaline, Hervey, Jack, Louise-Anne, Marcel, Sébastien, Jean-Sébastien et Mathilde se sont précipités sur lui, l’ont terrassé. S’en est suivi une mêlée, coups, cheveux tirés, cous tordus, membres fracturés. Jean-Sébastien est parvenu à s’enfuir avec le sac, mais contrairement à Antoine, il n’a pas pris le temps d’ouvrir le sac. Sage décision, qui lui a permis de conserver le sac en sa possession pour seize secondes. C’est déjà quatorze de plus qu’Antoine.

Parce que John et Liam ont surgi, l’un de la droite, l’autre de derrière, chacun avec un joli couteau, une dague pour Liam, un Ka-bar pour John, menaçants, insistants. John a piqué Jean-Sébastien au bras, Liam a touché la rate, John a attrapé le sac et a bondi loin de Liam, mais c’est à ce moment, le soleil clignait de l’œil au-dessus des immeubles à l’est de la place, que la foule s’est repliée vers lui.

Vite encerclé par des centaines de gueules avides, John s’est soudain senti démuni, malgré son Ka-bar. C’est alors qu’est parti le coup de feu, une balle directement dans l’œil gauche, et John a à peine eu le temps de jeter un coup d’œil à son agresseur. À peine, puisqu’il est tombé raide mort, le sac à la main.

Des dizaines de bras se sont précipités, les mains ont saisi le sac, l’ont déchiré, réduit en pièces, pendant que le tireur, désespéré de voir le butin pour lequel il avait si bien visé s’enfuir, a perdu toute retenue et s’est mis à tirer sur tous ceux qui se coltaillaient au-dessus du sac.

Ce fut un carnage, selon les mots du maire et de ma sœur.

Nous n’avons pas pu identifier le tireur, ce qui est dommage pour l’exactitude de la relation que nous faisons de ces événements. Toutefois, comme certains de nous l’avaient prévu, le véritable trésor que contenait le sac leur a échappé, à tous. Ce trésor était inscrit sur la toile, à l’intérieur du sac. C’était la combinaison du coffre-fort que nous avons installé, le matin même, dans le hall de la salle des fêtes. Nous avions déposé deux millions de dollars dans ce coffre, par principe. En réalité, nous savions que personne ne viendrait jamais le retirer. Maintenant que le sac est détruit, déchiré, que des lambeaux arrachés ont été brûlés, il est certain que ces deux millions pourront sagement retourner dans nos coffres.

Jusqu’à l’an prochain.

Du café refroidi

J’avais écrit un livre, ça ne racontait rien, mais pour soutenir les mots, par commodité, j’avais quand même mis une histoire. Une histoire d’un jeune homme qui risque sa vie pour sauver une famille menacée par de dangereux criminels, et qui, à la fin, tombe amoureux de la fille de la famille, mais le père et le frère s’unissent pour le torturer. Ils lui enlèvent d’abord les yeux, puis les doigts, et enfin, les cheveux. Fou de douleur, douleur du cœur, le jeune homme fonce droit devant lui, trébuche sur une pierre, mais oh, triste hasard, c’est une falaise, et il se fracasse le crâne sur les rochers. Terrible fin, surtout qu’on ne retrouve jamais le corps.

Alors je suis là, à boire mon café, solitairement, et cette dame qui s’approche, m’avoue avoir beaucoup aimé le livre, avoir beaucoup pleuré, et autres banalités. Je lui ai fait remarquer que mon café refroidissait, mais la voilà qui se met à pleurer. J’imagine qu’elle voulait me prouver qu’elle possédait de bonnes capacités lacrymales.

Je lui ai dit, madame, tout ça, c’est faux, j’ai inventé, le type, il ne meurt pas, au contraire, il part vivre à Londres où il cambriole des banques et vit très heureux, richement. Et il mange beaucoup de fish & chips.