Courir

Alors c’est la course. Ce sera une promenade, ce sera long, et j’en crèverai.

Mais je dois y aller. Me donner l’impression de foncer, comme mon frère et ma sœur

, vers un objectif noble.

Évidemment, je tournerai en rond. Un circuit fermé, bête. Le trajet est une longue boucle.

Faut quand même en avoir du temps à perdre.

Quand on passe devant les maisons du dernier rang, il faut se pencher. Le bonhomme Thibault, il aime parfois tirer sur les coureurs. On n’a jamais pu le convaincre d’arrêter.

Comme j’ai légèrement mal au bas du dos, je crains ne pas pouvoir me pencher suffisamment pour être protégé par le muret. Je ferai une belle cible, comme à la foire.

À moins que le bonhomme Thibault ne s’endorme. Parce que cela arrive aussi. Quand il a trop bu.

Ah. Je verrai.

Si je gagnais cette course, faudrait recommencer. C’est fou.

Comment va ta mère?

ARTHUR: Mon colocataire ne paie plus le loyer, il n’en sent plus l’utilité. Il préfère me donner de petits coups de couteau dans le dos. Tous les soirs. Parfois le matin aussi.

HARVEY: Ça t’agace?

ARTHUR: Plutôt, oui. Je dois tout payer, ce qui m’appauvrit. Et je suis maintenant une passoire, ce qui m’affaiblit.

HARVEY: Tu as du café?

ARTHUR: Bien sûr. Tu le prends avec ou sans sucre?

HARVEY: Avec. Un demi, pas plus.

ARTHUR: Ce café est cher, mais il est bon.

HARVEY: Le meilleur.

ARTHUR: Un biscotti?

HARVEY: Aux amandes? Avec plaisir.

ARTHUR: Et ta mère?

Affreux, ce nez qui coule!

JEF: Chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Chaque minute, j’ai une goutte qui me tombe du nez. Sur la table.

JEF: Sur la table?

WAK: Une goutte de mucus.

JEF: La table est infectée!

WAK: Je n’y peux rien.

JEF: Mon système immunitaire est affaibli par ma récente sédentarisation. Tu y as pensé?

WAK: Ce n’est pas un robinet. Ça coule quand ça doit couler.

JEF: Mais sur la table!

WAK: Sur la table, sur le comptoir, sur le clavier, sur la corbeille de pain, sur la cuisinière électrique, sur ce qui se présente.

JEF: Les papiers mouchoirs, tu connais? Tu pourrais les utiliser, comme chacun le fait en pareille circonstance!

WAK: Conformiste!

JEF: Individualiste!

WAK: Plutôt que de condamner, tu devrais compatir.

JEF: Quand je mourrai, comment pourrai-je compatir?

WAK: Tu n’en crèveras pas.

JEF: Mon système immunitaire…

WAK: Je sais. En ce moment, tu vis. Alors, compatis!

JEF: Ce nez qui coule m’horrifie, me scandalise, me répugne. Je pars.

WAK: Sans cœur!

JEF: Adieu.

WAK: Tu me laisses dans un bien piteux état.

JEF: Tu es encore bien vigoureux.

WAK: Qu’est-ce que tu disais à propos des gens qui meurent de faim?
JEF: Je disais que chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Ah bon.

JEF: Oui. Mais ton nez, ton nez qui coule, c’est affreux!

L’appel du président

J’attends l’appel du président. Le président ne m’appelle jamais. Pourquoi m’appellerait-il? Là, c’est différent. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a assuré que le président m’appellerait. Cela fait quelques jours, alors je prends de grandes respirations, je patiente comme je peux. Il m’appellera. Il appellera et je lui dirai tout. Qu’il faut augmenter ma pension, réduire le prix de la bière, rendre le sud et les palmiers accessibles à tous. Il m’appellera, sinon. Sinon je dirai du mal de lui, je jetterai sa photo à la poubelle et je ne voterai pas pour lui aux prochaines élections.

J’attends l’appel du président. Cela fait quelques mois, quelques années. Je patiente, mais je doute. Est-ce que le secrétaire m’avait bien confirmé qu’il m’appellerait? Ai-je bien parlé au secrétaire? Peut-être ai-je laissé le mauvais numéro, ou il aura mal noté? Je devrais rappeler le secrétaire, pour vérifier, pour lui rappeler que le président doit m’appeler.

Comme il est maintenant question d’expirer, j’ai légué à ma fille cette chance inouïe, celle de recevoir un appel du président. Elle m’a tapoté la main, comme on le fait à un mourant, et j’ai bien vu son sourire lorsqu’elle s’est tournée vers son épouse. Elle n’attendra pas cet appel du président, je le sens. Quand il appellera, il n’y aura personne pour répondre. C’est quand même triste, quand on y pense, non?

Avoir de l’imagination

JOSH: Si je te donnais cinq millions de dollars en billets de banque?

JACK: Je dirais merci.

JOSH: Si tu avais le choix entre brûler ton voisin et brûler ces cinq millions de dollars?

JACK: Mon voisin est un salaud, et je suis pauvre.

JOSH: Alors, au bûcher le voisin?

JACK: Je n’ai pas les cinq millions, alors soyons généreux. Sauvons le voisin.

JOSH: Je te les donne! Imagine que je te les donne!

JACK: Impossible. Tu es plus pauvre que moi. Regarde tes fringues. Des lambeaux. Et ta peau grise. Tu as vu ta peau grise?

JOSH: Tu n’as aucune imagination.

JACK: Si si. J’en ai beaucoup. Je m’imagine comme le plus généreux des hommes, prêt à sauver un ennemi de la race humaine, un calomniateur, un dénonciateur, un agresseur. Un rat.

JOSH: Pourtant! Pourtant! Pour deux dollars, tu étais prêt à écraser le crâne de ce tartempion. Tu sais, celui qui vend des cigarettes sous le pont.

JACK: Il le méritait.

JOSH: Tu vois!

JACK: Je vois que j’ai beaucoup d’imagination.

Histoire à revenir

Ce que j’aime dans les histoires, c’est qu’elles racontent une histoire. Les histoires à faire frémir, les histoires à faire rire, les histoires à faire écrire, les histoires à faire rougir. Alors j’ai décidé d’écrire une histoire à faire revenir.

Voici: il était une fois lui. Il disposait de soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes. Qu’allait-il en faire? Oh! Oh! Oh! Mais rien du tout. Il a sauté dans son wagon, pareil à tous les wagons, et le voilà qui file à toute allure. Où va-t-il? Eh bien, nulle part. Il aura provoqué un léger mouvement, des brindilles de bruit, pendant soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes.

Depuis le début, il partait comme on part quand on part pour de bon. Alors j’ai tenté de l’arrêter, je l’ai fusillé, il n’est pas mort, il s’est relevé en constatant la fragilité de la vie. Il s’est soigné, répétant que dorénavant ceci, dorénavant cela. Puis, une fois guéri, il a couru, couru très vite, pour sauter à nouveau dans son petit wagon. Bye bye! Le voilà parti, bien parti cette fois.

Je déteste les piqûres de pucerons

J’adore insulter les gens. Sauf que la plupart du temps, rien ne les insulte. Stoïques. Ils entendent les insultes, mais ne les écoutent pas. Ne réagissent pas. J’adore insulter les gens, mais seulement quand ça les fâche. Sinon, à quoi bon. Par exemple, j’aime bien les comparer à des vaches, des porcs, des chiens, des poules, des rats, des mouches, des pucerons, des virus. Mais ça ne les irrite pas. Au contraire. La plupart du temps, ils aiment ça. Parce qu’ils aiment les virus, les pucerons, les mouches, les rats, les poules, les chiens, les porcs, les vaches. C’est la vie! Qu’ils disent. La vie! Miaou, miaou, wouf, wouf, coin coin, bizz, bizz. Bang! Crevez, sales bêtes. Il n’y a plus rien. Les bêtes, ça finit toujours par crever, avec ou sans aide. Ça crève. Après, les cadavres servent à nourrir une foule d’autres bêtes. Et quand les cadavres sont complètement bouffés, digérés, qu’ils sont nets et luisant d’un grand vide gris, il n’y a alors plus rien de rien. Je me demande si les pucerons s’inventent des contes pour accepter dignement leur destin. Écrasement par un pouce. Je ne crois pas. Faut être passablement dérangé pour s’inventer de ces lubies. Dérangé, oui. Je suis comme les pucerons, et j’adore piquer les gens. Sauf que la plupart du temps, ça ne les trouble pas. Ils se disent qu’ils foncent tout droit vers un monde sans piqûres de pucerons. Moi, pour de vrai, je déteste les piqûres de pucerons. Ça me démange.

De la littérature au jardinage

JODA: Aujourd’hui, nous allons jouer à la littérature.

ZENTO: Front penché, café fumant, cigarette.

JODA: Cigarette? Non. Ça ne se fait plus. Balade en vélo, pour se mettre en train, ou jogging, encore mieux.

ZENTO: Commençons par inventer un sens à la vie. Un beau sens, profond, quelque chose qui rassemblera. Qui permettra de vendre. Un sens comme, l’homme est sur terre pour comprendre pourquoi l’homme est sur terre.

JODA: Et la femme?

ZENTO: Idem. Il nous faut un sens pur. Intellectuel. Surtout, il nous faudra utiliser des mots qui accrochent. Quintessence. Dialectique. Espace. Temps.

JODA: Et restreindre. On ne parle plus de tout le monde, ça n’intéresse personne. On parle de soi. Que de soi en soi. C’est suffisant.

ZENTO: Oui! Parler de soi, c’est parler du monde autour de soi. Donc de toi. Et de toi, et de toi aussi.

JODA: Exactement!

ZENTO: En soi, ça se tient.

JODA: Quand on n’y regarde pas de trop près.

ZENTO: Pas de danger. Temps de lecture rapide.

JODA: Donc, soi.

ZENTO: C’est-à-dire moi.

JODA: Moi.

ZENTO: Voilà, c’est suffisant, non?

JODA: Génial! C’est brutalement génial!
ZENTO: Moi. J’adore, c’est court, direct, et ça dit tout.

JODA: Tout.

ZENTO: Sauf que ça ne remplit pas un livre. Les gens aiment les livres. Ils aiment tourner les pages.

JODA: Il n’y a qu’à répéter. Moi moi moi moi. Ou varier. Moi c’est moua qui est moé qui est moi qui pense à moi qui écrit sur moi qui vit en moi. Ça va plaire.

ZENTO: Un succès.

JODA: J’adore faire de la littérature avec toi.

ZENTO: Moi aussi, mais je préfère faire l’amour avec toi.

JODA: Je préfère jardiner avec toi.

La grande découverte du sens

JÉRÔME: À dix-sept ans, je me suis inscrit à l’Institut culinaire, j’en suis sorti à vingt-et-un ans avec mention honorifique, embauché le lendemain par le plus grand hôtel de la ville, où j’ai rencontré Marcia, que j’ai épousée quatre ans plus tard, la même année où nous avons acheté une maison, et deux mois plus tard, j’ai décidé de ne plus travailler, pour me concentrer sur l’observation des alligators, ce qui m’a bien entendu forcé à déménager dans le sud-est des États-Unis, où je suis devenu moine mécanicien, et depuis, je vends des voitures sur la Côte d’Azur avec Rodrigue, qui préfère qu’on l’appelle Joe, je n’ai jamais compris pourquoi, mais il est vrai que je n’ai jamais demandé, il lit des livres de Zola du matin au soir et toujours les mêmes, qu’est-ce que ça peut me faire, j’ai dix dollars, tu viens, on va boire un coup!

ADRIEN: Évidemment, dans ma situation, je ne suis pas en mesure de refuser un coup, pas que je n’aie pas les moyens de m’en payer un moi-même, c’est juste que ça me lasse de payer, je préfère laisser les autres le faire, payer les coups, payer mes fringues, payer mon logement, j’oublie ma fortune, intacte dans la Banque de Patagonie, bien à l’abri de mes doigts crochus, je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays même si maman y a rencontré son amant, elle m’en avait rapporté un caillou, allez deviner pourquoi, peut-être souhaitait-elle que je me mette à collectionner les cailloux, cailloux internationaux, c’est sans doute un truc maternel, moi quand j’ai vu ça, je me suis tiré au Québec, j’ai pêché le maquereau et j’ai failli me noyer, l’eau est glaciale par là, ça m’a donné l’idée d’ouvrir un petit commerce, vente de limonades aux noms imprononçables, arbodurantraxicone, tropprikoniran, et plein d’autres, que j’inventais, ça n’a pas marché, les gens croyaient que je voulais les empoisonner, alors j’ai fait du stop pendant quelques jours, sans regarder les panneaux, et j’ai abouti sur la côte du Pacifique, où j’ai sauté dans le premier cargo, destination Afrique du Sud, mais je n’y suis pas resté longtemps grâce à l’amour d’une femme qui m’a payé un billet d’avion pour l’Italie, et de là, j’ai emprunté une bicyclette, et j’ai pédalé, oh que j’ai pédalé, et me voilà!

JÉRÔME: J’ai toujours voulu donner un sens à ma vie. Toi, je dois dire, tu m’y aides vraiment. Absolument.

ADRIEN: J’allais déclamer la même conclusion, avec emphase et reconnaissance.

JÉRÔME: Buvons.

ADRIEN: Buvons.

Le jeu

À la fin, vous disparaissez, il n’y a plus rien, pas un souffle, pas un souvenir, rien que du vent là où vous vous tenez maintenant. Voulez-vous jouer? Oui? Vous voyez ce sac? Il contient, disons, une fortune. Tout est permis. Vous pouvez assommer vos adversaires, les écraser, les apprivoiser, les embraser, à votre guise. Un! Deux! Trois! Go! C’est parti. Eh! Toi le grand échalas, pourquoi tu ne pars pas? Tu n’as pas entendu le coup du départ? Fais à ta tête. Oh! Déjà tout ce sang? C’était à prévoir. Toujours la même chose. Pendant que vous vous essoufflez, aidez-moi, voulez-vous? Trouvons un nom pour ce jeu. Comment l’appellerons-nous? Ne me regardez pas ainsi, oui bien sûr vous avez le droit d’assommer! De trucider? Bien entendu! Tout pour le sac. J’admire votre engagement. Mais pendant que vous vous trompez les uns les autres avec des sornettes, ma foi certaines sont admirables d’imagination, n’oubliez pas ma petite requête. Un nom pour le jeu! Non, ça ne vous permettra pas d’obtenir le sac. C’est gratuit. Mais puisque vous jouez avec tant d’ardeur, n’aimeriez-vous pas trouver un nom à tout ça? Ça ne vous fait ni chaud ni froid? Dommage. Je crois qu’au fond de vous, une petite voix vous implore de trouver un nom pour le jeu. Un nom, un joli nom, un nom qui vous permettra de comprendre tout ça. Vous ne voulez pas comprendre? Tiens, c’est étonnant. Parce que vous disparaîtrez, peu importe l’issue du jeu? Je suis certain que pendant que vous n’êtes pas encore disparus, vous avez besoin, l’humain a besoin, c’est en chacun de vous, de savoir, de le connaître ce nom. Bande d’ingrats. Moi, je les aime les noms. J’en cherche un depuis longtemps, mais c’est toujours la même chose. Bien sûr, moi aussi. Je disparaîtrai comme vous tous. Mais tout ce sang! Vous n’y allez pas de main morte. Le sac est tout rouge, il est totalement méconnaissable. Non, je ne suis pas l’organisateur! Vous vous méprenez, je joue, comme vous tous. Voyez, je le tiens, le sac! Aye! C’était vraiment nécessaire de me couper le bras? Vilain! Vous n’auriez pas une suggestion pour un nom, un nom pour ce jeu? Comment ça s’appelle, ce jeu? Si vous me tranchez le cou, ça sera terminé pour moi. Je ne serai plus là pour constater que c’est bien fini. Comment s’appelle ce jeu? Je ne.