Le bal des gens bien

Ils sont tous entrés dans la salle de bal, le maire, le chef de police, ma voisine, les actionnaires de la rue du Rat D’Or, les rejetons de ma chienne, le chameau du village, le propriétaire du Bar des Copains, trois chimistes, un tueur à gages, bref, toute la pègre locale.

Sauf que les musiciens ne se sont pas présentés. Où sont-ils passés? Nul ne le sait. Leurs instruments sont pourtant là, prêts, patients. Mais pas de musiciens! Certains prétendent qu’ils ont tous trop bu la veille, qu’ils cuvent encore. D’autres qu’ils ont été assassinés par la pègre du village voisin. Moi, je crois qu’ils n’ont jamais existé.

Alors, la bande de joyeux fêtards s’est retrouvée dans l’obligation de danser sans musique, malgré le ridicule. Ils dansent. Ils dansent. Ils auraient très bien pu rentrer chacun chez soi, se retrouver au club de billard, descendre au lac et s’y noyer. Mais non. Ils voulaient d’un bal, et comme ils sont puissants, rien n’allait les arrêter.

Alors, mamie, je le leur accorde, ceux-là, rien ne les arrête. Voilà sans doute pourquoi je ne connaîtrai jamais le succès de ma voisine, et de ses compères.

L’ombre de son ombre et c’est tout

Avec sa tête de faucon gerfaut, son menton coulant, ses mains fripées et son bavardage navré, il éclabousse notre paisible ermitage. Pourtant, nous lui avons ouvert les portes, nous l’avons nourri, nous l’avons protégé. Quelle naïveté, nous avons cru qu’il nous voyait, quand il nous regardait dans les yeux, nous pensions qu’il percevait. Nous avons compris trop tard que nous avons les yeux étincelants, et qu’il lui servaient de miroirs.

Quand il nous a demandé d’acheter son livre, un gros manuel sur le fonctionnement des multiples composantes de son personnage, nous l’avons fait. Oui. Puis nous l’avons déchiqueté, page à page, presque mot à mot, méticuleusement, et nous en avons fait une soupe que nous lui avons servie.

Il en a fait une indigestion. Et pire. Patemment.

Le jour de ses funérailles, il y avait son ombre, et l’ombre de son ombre. Ceux qui, par hasard, ont vu passer le corbillard se sont enquis de l’identité du trépassé. Nul n’était en mesure de répondre.

Pitance de misère

Il me contraignait à happer des mouches du matin au soir, avec la langue. Alors, protestation, rébellion.

J’ai perdu mon emploi. Happeur de mouches, c’est une spécialité. Rare. Débouchés limités.

Alors.

J’écris des nouvelles pour ma sœur qui bricole des abeilles en chocolat. Elle refuse de m’en donner, parce que.

Tout le monde le sait, moi y compris. Évidemment. Écrire des nouvelles, ça n’a pas le prestige du happage de mouches. Donc.

Pitance de misère. D’où le titre, probablement.

La royauté et les moustiques

THÉO: Tous les gens, dans ce village, sont rois, reines, de pures merveilles intouchables.

GOO: Sauf nous.

THÉO: Évidemment.

GOO: Pourquoi.

THÉO: La loi de la gravité. Newton.

GOO: C’est mon voisin, Newton.

THÉO: Tu n’as plus d’autre voisin que moi.

GOO: Je sais. Je parle pour pousser le temps.

THÉO: Ils sont en haut, nous sommes en bas. Nord. Sud. Tu vois?

GOO: Ils sont ce qu’ils sont, et nous, nous savons, en ce qui nous concerne.

THÉO: C’est une question de publicité. Et la publicité, c’est cher. Ils se paient de la publicité pour mousser leur royauté. Tu as les moyens de te payer de la publicité?

GOO: Je possède exactement soixante-sept pour cent de la somme qui me permettra d’acheter un chou.

THÉO: J’achèterai un bol de riz. Nous préparerons un festin.

GOO: Les rois et les reines s’inviteront. Nous crèverons.

THÉO: Nous dresserons notre table dans les marécages. Ils détestent les moustiques.

Recettes et bicyclette

HO: J’ai écrit un livre de recettes. J’en ai vendu cent.

JU: Personne ne l’a lu. Pas même ceux qui l’ont acheté. Tu as perdu ton temps. Tes recettes, il n’y a pas d’ail dedans, et nous, nous adorons l’ail.

HO: Tu n’y comprendras jamais rien. Mon livre, c’est la clef pour vivre irréversiblement.

JU: Il ne nous sortira pas d’ici, ton livre de recettes. Voilà vingt-trois ans que nous cherchons l’issue, et où en sommes-nous? Dans un corridor absolument identique à tous les autres corridors.

HO: Tes bicyclettes volantes nous ont-elles libérés?

JU: Pas encore, mais nous ont offert une perspective nouvelle sur notre situation. Je n’ai pas perdu espoir, elles nous sauveront.

HO: Un livre, c’est mieux. Ça donne la marche à suivre, ça indique le chemin, ça affranchit.

JU: Peut-être. Mais pas un livre de recettes. Tant qu’à écrire fantasmagoriquement, pourquoi ne pas avoir écrit un manuel d’évasion de labyrinthe? Un livre de recettes, si nous l’avions entre les mains, qu’est-ce que ça nous donnerait?

HO: La liberté du créateur, tu connais? Je n’ai de comptes à rendre qu’à mon imagination!

JU: Et nous parlerons de ton livre de recettes pendant cinq ans, sept ans, dix ans!

HO: Nous avons parlé de ta bicyclette pendant douze ans!

JU: Oh, et puis merde! Marchons, ça nous dégourdira les jambes. Ça nous mènera bien quelque part.

Un destin parmi des milliards de destins

Ce n’est pas parce que je finirai en tamales que je parle espagnol. Non, madame la gérante. Votre amertume, redoutable, disent vos consœurs, m’incline à croire que ma glorieuse vigueur se métamorphosera en affliction. Alors, c’est ainsi que commence mon histoire? Je sortirai dans la rue, une fusillade éclatera, un ricochet m’étourdira, souffrances, flétrissures, et après des mois à l’hôpital, ou sur un lit de fortune dans une cave quelconque, je gravirai les échelons qui mènent jusqu’à votre supermarché, je renaîtrai, redoutable, responsable du rayon des plats surgelés, et une cliente, dont la dévotion s’illustre depuis des décennies, entonnera des chants amoureux, jusqu’à ce que ma patience se tarisse, que je l’épouse, pour ensuite unir la classe ouvrière et conquérir le pain, les œufs et la confiture pour le petit-déjeuner, et c’est alors seulement qu’on me réarrangera les molécules pour faire de moi un tamales, que le premier venu engloutira en pensant à la pluie, ou à la neige.

La mairie

Monsieur l’agent, ce n’est pas moi, c’est lui. Il a poussé les paroissiens dans la grange, leur a bourré la gueule d’avoine, et les y a abandonnés pour l’hiver. Misère de neige, et le gel, s’ils ont perdu leur humble patrimoine, c’est lui, le maître, qui en est responsable. 

Il croyait, ce psychopathe, recevoir une médaille, une abondance de majesté, et la mairie.

Le phénomène

Une fortune banale lui a permis de se débarrasser de son lugubre uniforme. Il était clown. Il est maintenant un être de la boue, aux membranes plissées.

Il vivra cent ans.

Au fronton du pied de son lit, ils ont inscrit tous ses rêves, et ils se réalisent les uns après les autres.

Malgré la poudrerie, on vient de toutes les régions du pays pour assister à ses reptations quotidiennes.

Malheureusement, cette histoire ne se termine pas. Du moins, pas aujourd’hui.

Des chants et des mots

La cantatrice s’enfuit par une porte dérobée. Elle veut faire la preuve que la fameuse missive masquait une menace du bellâtre à l’écriture fantasque.

Dans la salle, c’est la consternation. L’impresario, famélique, lance à l’audience ses habituelles formules banales. Mais évidemment, les visages effondrés s’étiolent, se fendillent, et certains fondent dans de lancinantes souffrances.

C’est alors que ma voisine intervient. Elle balaie les phrases démodées, grimpe sur la scène, et de sa voix granuleuse, chante les incartades virginales d’une nuée d’insectes.

Le plafond s’écaille, les paupières se fripent, et commence une longue suite de catastrophes qui, à ce jour, se poursuit.

Histoire effrayante que je lis en tremblant donc que je ne lis pas trop souvent

Viens, ma grosse, viens siffler dans le vent. Ta solitude tonnera en transes horribles, et la dégradation de tes crimes conduira au meurtre. Lugubre! Fenêtres casées, portes enfoncées dans la terre, sentiers tortueux, sourd murmure. C’est sordide, vous nous couronnez d’un rêve effrayant avec une douceur angélique, au cœur d’une forêt enchantée où, pourtant, boivent des bêtes féroces dont les hurlements séduisent les femmes ivrognes. Lumière blafarde. Nous arrivons. Nous démêlons de ce cauchemar des lèvres douces, des lèvres d’une candeur furieuse. Vous n’êtes plus un rebut de la société, un vin falsifié, une dégradation diabolique.

Viens, gibier de potence. Viens avec moi, et croyons-nous hardis et majestueux, croyons à la majesté de nos ancêtres et toutes ces ruines de vices grossiers.

Viens, avec tes hardes, et labourons les grands boulevards. Bon ordre. Économie. Temps immémorial et abondance.

Viens, ma grosse, viens dans l’étable, et faisons goûter aux paroissiens le froment de misère.