La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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Intellection

INSPECTEUR: Marc-Allain, vous voulez bien recueillir les témoignages?

POLICIER: Oui monsieur… Pardon… madame… madame, vous avez vu ce qui s’est passé?

TÉMOIN 1: Bien sûr, j’étais aux premières loges, si on peut dire, juste ici, sur le trottoir. La voiture bleue a débouché du boulevard, là-bas, elle a foncé à toute vitesse dans la rue. J’ignore si le conducteur était ivre, vous devriez vérifier cela, mais la voiture zigzaguait de droite à gauche, elle a tamponné quelques voitures sans s’arrêter. Je me suis reculée le long de l’immeuble, j’avais peur. Je crois que cette dame, celle qui a été fauchée, n’a rien vu, elle lisait quelque chose sur son téléphone, ou peut-être même qu’elle tapait un message en traversant sur  le passage pour piétons, vous savez, les gens ne sont pas prudents, avec ces téléphones, de véritables petits ordinateurs, ils perdent le nord, c’est le cas de le dire, n’ont pas conscience du monde autour d’eux, pas conscience des dangers. La voiture l’a frappée de plein fouet, l’a projetée au moins cinq mètres dans les airs. La pauvre femme, elle n’a pas eu le temps de crier, pas un son, elle est retombée là-bas, près de ce camion. Elle ne bougeait plus. Elle est morte, n’est-ce pas? Pour ce qui est de la voiture, elle a poursuivi sa course pendant quelques dizaines de mètres avant d’emboutir cette berline, celle qui est toute défoncée, là-bas.

POLICIER: Merci, madame, merci… Vous, monsieur, oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 2: Moi? Oui. J’ai tout vu. Tout. Je roulais derrière la voiture noire. Je me suis garé juste là. Le coupé sport, vous le voyez? Pas mal, non? Bref, il roulait à une vitesse normale. C’est un homme ou une femme qui conduisait? Je le suivais d’assez loin, mais pas trop tout de même. Je cherchais une place pour ma voiture. J’avais l’impression qu’il cherchait aussi, puisqu’il freinait à tout bout de champ. Est-ce que ses freins fonctionnaient? Vous avez vérifié? Alors quand j’ai trouvé ma place, je me suis arrêté pour faire marche arrière. Il a continué. Sa voiture est trop longue, il n’aurait pas pu la garer. C’est là que j’ai entendu un cri. J’ai regardé. Une jeune fille a surgi dans la rue. Sans regarder. Elle s’est élancée entre deux voitures. Impossible de l’éviter. Elle a voulu se suicider, vous croyez? Le chauffeur a probablement eu la surprise de sa vie. Boum sur le capot, elle est retombée sur le pavé. Assommée. Ou morte. Est-elle morte? Sous le choc, le chauffeur a perdu le contrôle. Bang dans la BMW. Le vacarme que ç’a fait! Il s’est blessé?

POLICIER: Merci, monsieur, merci… Jeune homme, oui vous, venez par ici, voulez-vous?

TÉMOIN 3: C’est pour l’accident? J’ai pas vu grand-chose. Une p’tite vieille sortait de sa bagnole. Une Volvo qui a au moins dix ans. Clac! Instantané. Ramassée par la Chevrolet grise. La bonne femme sur le macadam. Du sang et tout. Sonnée. Probablement des côtes brisées. Elle râlait. Moi aussi j’aurais râlé. J’aurais gueulé, oui! Le con dans sa Chevrolet, il a perdu les pédales. C’est l’cas de le dire! Devait être saoul. Il a ralenti, il a regardé. Il l’a bien vue, étendue. La gaffe! Il les a vite retrouvés ses pédales. Mais trop con le type. S’est enfui, mais pas loin. A défoncé la Lexus. Belle bagnole. Dommage.

POLICIER: Merci, merci beaucoup… Madame? Descendez ici s’il vous plaît!

TÉMOIN 4: Voilà, voilà, j’arrive. Je suis essoufflée. Oh c’est terrible cet accident. Il n’y a plus jamais d’accident dans notre rue. La dernière fois, c’était en 1987, vous vous rendez compte? J’étais pas mal plus jeune, ah ah ah. C’était la nuit, un face à face. Deux morts. Des jeunes qui avaient pris de la drogue, ils ont perdu le contrôle. Quelle histoire. Mais depuis, plus rien. Une rue tranquille. Oh parfois la nuit, des voitures déboulent à toute vitesse, mais ça, vous savez, les flics ils laissent faire… Oh… Pardon. Enfin, vous savez… Par contre aujourd’hui, je ne sais pas ce qui lui a pris, au chauffeur. Il arrivait de par là, oui oui, à droite, et d’un seul coup, il a freiné, il a fait un tête à queue, mais au lieu de s’arrêter, de reprendre ses sens, il a appuyé sur l’accélérateur. Je crois que l’homme avait une crise cardiaque, un évanouissement, quelque chose enfin, il n’était plus là, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne crois pas qu’il était saoul, ni rien du genre. Alors, après avoir accéléré, sa grosse voiture, j’ignore ce que c’est, mais il n’est pas pauvre, le monsieur, c’est une voiture de luxe, une belle voiture en tout cas. Après avoir accéléré, cette voiture, tout étincelante, blanche comme la neige, s’est retrouvée directement dans la trajectoire de ce postier qui traversait la rue. Le pauvre homme. Il est tombé, il ne s’est pas relevé. Les ambulanciers sont arrivés assez vite, heureusement, ils l’ont peut-être sauvé.

POLICIER: Merci madame… Et vous monsieur, vous avez vu?

TÉMOIN 5: Tout. Une voiture vert clair, ça se remarque! La dame était stationnée. La rue était déserte. Elle a manœuvré pour partir vers l’est. Le chien a traversé la rue, elle ne l’a pas vu. Écrasé, l’animal, et elle s’est retrouvée dans cette vieille Cadillac. C’est tout.

POLICIER: Merci, merci bien… Et toi, petite, tu veux me parler?

TÉMOIN 6: Oui monsieur le policier. Les gens dans la voiture, ils fumaient de la drogue. Ça sentait fort. Ils ont tué le chat de ma voisine. Romanou. Vous devriez les mettre en prison, monsieur le policier.

POLICIER: Merci mon enfant, va, ta mère t’appelle, je crois… Monsieur, arrêtez monsieur, je veux savoir ce que vous avez vu.

TÉMOIN 7: Le type, je le connais. Je l’ai vu à la télé. C’est un politicien. Un ministre ou quelque chose comme ça. Il va s’en sortir. Sont protégés ces types. Dans son pick-up de luxe, il lui a laissé aucune chance, à la pauvre jument. Mais qu’est-ce qu’un cheval faisait là, vous pouvez me dire?

POLICIER: Merci, c’est bon, vous pouvez y aller… Mademoiselle, vous… oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 8: Vous ne me croirez pas si je raconte, mais je vous raconte tout de même. Moi, monsieur l’agent, je n’adhère pas au complot du silence. J’ai pris des photos, je vous les remettrai si vous voulez. Bien entendu, j’en garderai une copie. Je les publierai sur mon blogue. Prenez-note du nom, si jamais ça vous intéressait, Les aliaplanétaires. C’est au sujet des entités qui vivent sur d’autres planètes. Ce ne sont pas des extra-terrestres. Vous savez, il faut cesser de les définir dans leur rapport avec nous, terriens. Ils sont autres, tout simplement. Eh bien oui, j’en viens au fait. Un vaisseau individuel aliaplanétaire est descendu au-dessus de la rue, comme ça leur arrive très rarement. Je n’entrerai pas dans les causes profondes, nous serions ici demain matin. Ce vaisseau a percuté le toit d’une voiture rouge. Vous verrez les marques. Aveuglé, le conducteur a fauché ce qui ressemble a un orang-outang. Vous le retrouverez. Comme il ne voyait plus rien, il a foncé dans une vieille voiture américaine. S’il vit toujours, espérons-le, le conducteur demeurera aveugle, à jamais. Vous le constaterez.

POLICIER: Merci, Mademoiselle, au revoir mademoiselle. Non, je ne suis pas libre ce soir, j’ai un rapport à rendre. J’en ai pour la nuit.

INSPECTEUR: Alors Marc-Alain, qu’est-ce que les gens racontent?

POLICIER: Que quelque chose a peut-être tué quelque chose dans un accident.

INSPECTEUR: Ah, merci. Ça m’éclaire. Bon travail, Marc-Alain, bon travail.

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Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

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Un père et un grain de sable rose

Place du village, une jeune femme, un trentenaire, une bicyclette rouge.

ROSANNE: J’ai besoin de cette bicyclette pour rendre visite à mon père. Il vit dans une résidence pour personnes en voie d’être âgées.

TRENTENAIRE: Je peux vous la vendre. Pédales incluses.

ROSANNE: Je n’ai pas un sou. Il me la faut.

TRENTENAIRE: D’où sortez-vous? Je ne vous ai jamais vue ici.

ROSANNE: Justement. Je dois voir mon père pour lui demander. Donnez-la-moi.

TRENTENAIRE: Je l’ai achetée, cette bicyclette. Deux cents dollars. Donnez-moi trois cents dollars, elle est à vous.

ROSANNE: Vous déraisonnez. Je ferais mieux de vous la voler, pour de partir tout de suite. Sinon, je serai en retard.

TRENTENAIRE: Vaut mieux être en retard que ne pas être. J’ai un marché à vous proposer, tout à votre avantage.

ROSANNE: Je n’ai rien à marchander. Vous le voyez, je n’ai ni sac ni portefeuille. Poches vides, pas de bijoux. La misère.

TRENTENAIRE: Vous avez un corps. À première vue, tous les membres y sont. Jolis et ronds. Jolis et longs. Je vous échange une roue contre une heure avec ce corps.

ROSANNE: J’ai besoin de la bicyclette au complet, pas d’une roue! Allez, poussez-vous, je vous la vole.

TRENTENAIRE: Pas de bousculade. Vous aurez une roue aujourd’hui, l’autre roue demain, puis le cadre, les dérailleurs, les freins, la selle, les pédales. Dans une semaine, vous pourrez partir. Qu’est-ce qu’une semaine de retard? Si vous vivez cent ans, ce ne sera encore que deux dix millième de votre vie. Presque rien.

ROSANNE: Si je vous étrangle, l’humanité n’aura perdu qu’un dix milliardième des siens, moins que rien.

TRENTENAIRE: Vous me faites mal. Je… ne… 

Une longue route à la campagne, une femme qui file sur une bicyclette rouge, les grilles d’un domaine isolé, un gardien.

GARDIEN: Éloignez-vous de ces grilles. Propriété privée. Lisez: l’entrée vous en est interdite, proscrite, illicite.

ROSANNE: Je viens voir mon père. J’arrive de loin, conduisez-moi à lui.

GARDIEN: Vous avez bien du mérite, mais vous n’êtes pas inscrite. Et votre père vous déshérite.

ROSANNE: Q’importe. Laissez-moi lui parler.

GARDIEN: Ma patience s’effrite, vous serez éconduite si vous ne prenez pas la fuite.

ROSANNE: J’ai tout de même le droit de voir mon procréateur!

GARDIEN: Il a quitté le gîte, ce n’est pas un mythe. Il souffrait d’une pancréatite, et d’une phlébite.

ROSANNE: Il est à l’hôpital? C’est loin? Dites-moi au moins dans quelle direction c’est!

GARDIEN: Pour partir à sa poursuite, filez vite, comme un météorite, vous le retrouverez chez les Moscovites.

ROSANNE: Gros parasite! Allez bouffer des marguerites!

Une route de campagne qui se transforme en plaine enneigée, une femme à bicyclette puis à pied, un bordel, une tenancière, trois voitures.

TENANCIÈRE: Halte-là! Vous n’avez ni la mine ni le portefeuille de la clientèle. À moins que vous ne soyez une future enchaînée, mais habituellement on nous les apporte empaquetées.

ROSANNE: Je gèle et je cherche l’hôpital, je cherche mon père.

TENANCIÈRE: Il n’avait plus suffisamment de maladies pour rester à l’hôpital, il n’avait plus suffisamment d’argent pour rester ici. Je crois qu’il erre avec les loups. Vous feriez bien d’entrer, ma petite, vous avez besoin d’un lit chaud, d’une soupe chaude, d’un homme chaud.

ROSANNE: Où est la ville? Mon père a dû partir vers la ville.

TENANCIÈRE: Vous crèverez, par ces froids, tandis qu’ici, vous m’enrichirez, et vous vivrez quelques semaines de plus.

ROSANNE: Femme cruelle! Donnez-moi les clefs d’une de ces voitures!

TENANCIÈRE: Ça suffit, petite salope! Entre ici, et que ça saute!

ROSANNE: Je n’ai pas le temps. Je suis désolée d’avoir à vous égorger, mais j’ai déjà trop discuté. Pendant ce temps, le temps passe.

Une voiture, Rosanne file vers la ville, et plus spécifiquement, vers la mairie.

MAIRE: Bonjour ma chère, vous m’apportez du vin?

ROSANNE: Pas de chance, je cherche mon père.

MAIRE: Démarche administrative, quête sans objet, achetez votre carte du parti, votez pour ma réélection.

ROSANNE: Vous avez vu mon père?

MAIRE: Vous avez une photo? Est-il membre? Partisan de l’opposition peut-être?

ROSANNE: Je n’ai pas de photo, mais vous ne le connaissez pas?

MAIRE: Décrivez-le-moi. Car tout le monde est un peu le père de tout le monde. Même moi.

ROSANNE: Je ne peux pas le décrire, je ne l’ai jamais vu.

MAIRE: Tant mieux. Satisfaites-vous du premier venu. Ou cherchez autre chose.

ROSANNE: Après tous ces efforts, que pourrais-je chercher d’autre? Un père, ça se cherche bien. Quand ça se trouve, évidemment.

MAIRE: Ça ne se trouve pas toujours, heureusement. Car on ne sait jamais quoi en faire. Cherchez une mère, une soeur, un oncle, une cousine, une tante, un frère, des enfants, des petits-enfants, vous avez le choix!

ROSANNE: Un chien, un chat.

MAIRE: Un moloch hérissé, un poisson-chauve-souris.

ROSANNE: Une rose, une tulipe.

MAIRE: Une scutellaire à casque, un rafflesia keithii.

ROSANNE: Une opale, une émeraude.

MAIRE: Une chalcopyrite, un jaspe kambaba.

ROSANNE: Un grain de sable noir.

MAIRE: Un grain de sable rose.

ROSANNE: Je vais me reposer un peu, je déciderai demain matin.

MAIRE: Bonne nuit. Mais n’oubliez pas de voter pour moi.

Une voiture dans le stationnement d’une galerie marchande, une femme qui dort sur la banquette arrière, des ombres qui dansent au loin.

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J’en étais amoureux, moi

Une journée fraîche de septembre à Trouville. Oliver tient deux livres de la collection La Pléiade dans chaque main. Les œuvres complètes de Marguerite Duras. Il a pris soin d’envelopper les livres dans un sac plastique transparent, pour que le sable de la côte Normande ne les abîme pas.

Oliver a quitté son trou d’Orléans, Michigan, deux jours plus tôt. Pour se payer le voyage, il a vendu son vieux pick-up Ford et loué sa maison à un cousin.

La plage est déserte, à part une vieille dame qui marche lentement, et un trentenaire qui prend des photos. Oliver quitte la plage, gravit un escalier. Malgré une affiche qui indique Résidence privée – Passage interdit, Oliver se glisse entre les panneaux entrouverts du portail, court jusqu’à la porte principale, qu’il tente d’ouvrir. Verrouillé. Il frappe, mais personne ne vient répondre. Pourtant, il y a des gens, le stationnement est rempli de jolies petites voitures de toutes les couleurs. Oliver court d’une porte à l’autre, frappe même aux volets à sa hauteur. Évidemment, personne ne répond.

Mais Oliver est déterminé. Il n’a pas fait sept mille kilomètres pour se heurter au silence. Les Roches noires. Il tourne autour de l’édifice, frappe à chaque porte, à chaque fenêtre. Soudain, une main lui saisit le poignet, le contraint à se retourner. Le gardien.

L’homme est costaud, solide. Il n’entend pas à rire. Il traîne Oliver jusque dans la rue, passe ses bras de chaque côté d’un lampadaire et le menotte dans cette position. Oliver, qui tient toujours ses précieux livres, proteste, mais le gardien ne veut rien entendre.

GARDIEN: Il y a eu effraction. J’appelle les gendarmes.

OLIVER: Je ne suis pas un voleur, pas du tout.

Au son de la voix d’Oliver, le gardien baisse son téléphone, dévisage son prisonnier.

GARDIEN: Vous n’êtes pas d’ici. Vous êtes anglais?

OLIVER: Non, Américain. Je suis d’Orléans, Michigan.

GARDIEN: Orléans? En Amérique?

OLIVER: Je vous en prie, détachez-moi. Vous voyez ces livres, un voleur ne se baladerait pas avec quatre livres.

GARDIEN: Vous savez donc lire. Vous avez bien lu, Passage interdit. C’est clair.

OLIVER: J’avoue, mais c’est peu quand toute ma vie est en jeu!

GARDIEN: Votre vie?

OLIVER: Enfin, c’est de mon salut qu’il est question. Je vous en prie, enlevez-moi ces menottes, elles sont inconfortables.

GARDIEN: Pas encore. J’appellerai peut-être les gendarmes, tout à l’heure.

OLIVER: Vous pourriez transmettre un message à une de vos résidentes, de ma part? J’ai n’ai fait tout ce voyage que pour ça.

GARDIEN: Nous n’offrons pas ce service, monsieur l’Américain. Utilisez la poste, comme tout le monde.

OLIVER: Je dois la voir! Vous voyez ces livres? Elle les signera, elle m’écrira quelques mots, je le sais, je le sens.

GARDIEN: Elle a écrit tout ça? Vous devez faire erreur, mon cher, il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit autant. Sans violer la confidentialité de nos résidents, je puis vous assurer qu’aucun n’est écrivain.

OLIVER: Mais elle, si! Vous n’avez jamais lu ces livres, vous qui vivez dans leur berceau!

GARDIEN: Vous ne seriez pas une sorte d’exalté, monsieur? Partir de si loin pour si peu.

OLIVER: Délivrez-moi de ces menottes, je ne me sauverai pas.

GARDIEN: Je m’en garderai bien. À vrai dire, vous m’inquiétez. Qui est cet écrivain que vous tenez à rencontrer?

OLIVER: Vous la connaissez! Si moi, dans ma petite bourgade de trois mille âmes je la connais, vous qui vivez à ses côtés ne pouvez que la connaître!

GARDIEN: Quel est son nom? Allez-vous le dire, à la fin?

OLIVER: Évidemment, comme vous l’avez deviné malgré votre déni, il s’agit de Marguerite Duras.

GARDIEN: C’est une blague? Je crois que je vais les appeler, les gendarmes!

OLIVER: Vous la connaissez, non? Je sais que vous ne pouvez rien dire sur vos résidents, confidentialité, mais cette résidente, c’est autre chose.

GARDIEN: Elle est morte en 1996. S’il est une chose que tout le monde sait, c’est bien ça!

OLIVER: Morte? Impossible! J’accepte que vous conserviez le secret sur l’identité de vos résidents, mais ne mentez pas!

GARDIEN: Regardez, je fais la recherche sur internet. Marguerite Duras. Voilà. 1914-1996. Constatez par vous-même. Morte depuis longtemps. Bien avant que je ne commence ici.

OLIVER: Morte? Pourtant… Pourtant, j’en étais amoureux moi!

GARDIEN: Amoureux! Elle aurait cent sept ans, mon pauvre, cent sept ans!

OLIVER: Cent sept ans? Mais en quelle année sommes-nous? J’ai l’impression que ma vie a sauté du train, il y a de cela bien longtemps. Cent sept ans… Je serais moi-même beaucoup trop vieux. Je serais disparu depuis longtemps.

Le gardien tourne le dos à Oliver, appelle la gendarmerie, signale un homme qui semble souffrir de graves problèmes de santé mentale. Derrière lui, au moment où il raccroche, un bruit métallique. Il jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Oliver a disparu. Les menottes gisent par terre, fermées. La rue est déserte, nulle part où Oliver aurait pu s’enfuir. 

GARDIEN: Qu’est-ce que c’est que cette magie?

Le gardien remarque deux sacs de plastique, qui ont glissé sous une voiture garée. Il se penche, ouvre les sacs. Les quatre tomes des œuvres complètes de Marguerite Duras.

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Ça me repose de la vie

La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.

Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.

Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.

Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.

Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.

Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.

Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.

Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.

Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.

Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.

Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.

L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.

Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.

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Plus personne ne pense à vous

Échange de courriels entre Trudon Trotignon et l’entreprise Connectous.

TROTIGNON: Bonjour, j’ai vu votre publicité en ligne. Ça me semble trop enchanteur pour être vrai. Qu’offrez-vous exactement?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous pouvons effacer la solitude de votre vie. Purement et majestueusement. Peut-être, comme des millions d’autres, souffrez-vous d’une profonde mélancolie parce que personne ne pense à vous, jamais. Êtes-vous de ceux dont personne ne parle, dont personne ne se soucie, de ceux tellement invisibles qu’ils ne peuvent pas même se gausser d’avoir un jour été abandonnés? Si vous êtes une de ces âmes à la veille d’être submergée dans le néant, nous pouvons vous sauver. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Je me suis inscrit à sept agences de rencontres, j’ai fréquenté toutes les activités pour célibataires du club social municipal, j’ai même suivi des cours de danse country! Imaginez! Moi, enseignant de sciences humaines!

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous correspondez excellemment au profil du client idéal. Rassurez-vous. Nous ne sommes ni une agence de rencontre ni un réseau de prostitution. Chez nous, tout est luxuriance calme et veloutée, comme l’est un doux instant dans une journée sèche et désertique. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Comment vaincre la solitude sans tête-à-tête ni coït?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Grâce à nous, une personne pensera à vous. Aussi souvent que vous le voulez. À bon prix.

TROTIGNON: Qui sont ces personnes? Comment les choisissez-vous? Comment puis-je les choisir? D’où sont-elles? Où vont-elles? Que font-elles?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Passionnantes questions, que les vôtres. Chez nous, le client est contremaître. Il décide de tout. Vous pouvez choisir une personne dans le pays de votre choix. Nous sommes internationaux. Vous pouvez opter pour une ingénieure en génie civil, ou un balayeur de rue, à votre guise. À bon prix.

TROTIGNON: En quoi consiste le service. Je ne saisis pas bien. La personne va m’appeler, c’est ça?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous appeler serait indigne de vous. Songez à tous ces gens qui vous parlent, dans une journée, dans une semaine. Aucun d’eux n’a rien de plus que des mots à vous offrir, des mots qui s’évaporent aussitôt parce qu’ils sont plus insubstantiels que les rêveries d’un rôdeur enivré. Cela, c’est du vent dans un grand trou noir. Non, ici, nous vous offrons le substratum de la vie affective. Ni plus ni moins. À bon prix.

TROTIGNON: Et ce substratum, il se présente comment?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous vous servirons l’impossible. Grâce à notre service sans interruption connue, une personne pensera à vous quand vous le souhaitez, aussi souvent que vous le souhaitez. Avouez que cela est prodigieux! À bon prix.

TROTIGNON: Une personne que je ne connais pas, qui ne me parlera pas, pensera à moi? Comment savoir si elle le fera vraiment? Vous pourriez me dire, voilà, à quatorze heures, une personne à San Diego a pensé à vous. Comment en être certain?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Notre service est inspecté hebdomadairement par l’Agence de contrôle des sociétés d’aide aux délaissés. Qualité garantie. À l’heure déterminée par vous, notre centrale de répartition communiquera avec la personne en question, pour lui rappeler de penser à vous. Elle s’exécutera alors, elle pensera à vous, exclusivement. À bon prix.

TROTIGNON: Alléchant. Vous m’avez convaincu. Combien de personnes peuvent penser à nous? À quelle fréquence?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Tout cela dépend uniquement et astucieusement de vous. Il peut y avoir autant de personnes que vous le voulez, à la fréquence que vous choisirez. N’est-ce pas là un service transcendant? À bon prix.

TROTIGNON: Vous m’impressionnez. Je me sens déjà moins seul, cérébralement. Quels sont vos tarifs?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Les tarifs varient en fonction de la fréquence. Le prix d’une séance de pensée est inversement proportionnel à la fréquence. Plus la fréquence est grande, plus le prix est bas. Ainsi, une fréquence de une pensée par mois vous coûtera cinquante dollars par pensée. Mais une fréquence d’une pensée par semaine ne vous coûtera que quarante dollars. Et ainsi de suite. À bon prix.

TROTIGNON: J’aimerais beaucoup plus qu’une pensée par semaine. Cela me semble nettement insuffisant, et franchement déprimant. À ce rythme, je craindrais de sombrer.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Quelques clients optent pour une séance par jour. À cette fréquence, chaque pensée ne vous coûte plus que trente dollars. Et c’est tout un service. À bon prix.

TROTIGNON: J’en veux plus.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Plus d’une séance par jour? Qu’envisagez-vous exactement? Nous n’avons pas établi de limite. À bon prix.

TROTIGNON: Je voudrais une pensée par heure. Je voudrais que dix personnes pensent à moi chaque heure du jour et de la nuit. Deux personnes par continent. Dix langues différentes. Combien ça fait?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Cela ne vous reviendra qu’à dix dollars la pensée. Quel rabais. Époustouflant. Dix pensées chaque heure du jour coûteront donc cent dollars l’heure, deux mille quatre cents dollars la journée, cent soixante-huit mille dollars la semaine, et seulement cinq cent quatre mille dollars le mois. Vous réglerez comment? À bon prix.

TROTIGNON: Je vous réglerai deux mois, par e-transfert. Normalement, je devrais mourir dans un peu plus d’un mois. Si jamais je survivais au-delà des deux mois payés d’avance, ce qui étonnerait mes médecins, je vous ferais un second transfert. Mais vraisemblablement, ce ne sera pas le cas. Savoir qu’autant de gens pensent à moi continuellement égaiera mes dernières semaines.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous avons reçu votre paiement. Félicitations. Dans quarante-sept minutes, dix personnes parlant dix langues différentes vivant sur cinq continents penseront à vous. À bon prix. 

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Votre compte est en souffrance. Il y a toujours dix personnes parlant dix langues vivant sur cinq continents qui pensent à vous chaque heure. Prière de verser cinq cent quatre mille dollars sur réception de ce message. À bon prix.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous devons interrompre votre service. Plus personne ne pense à vous. À moins que vous ne régliez vos arriérés. À bon prix.

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La fragilité de tout

Les Balaud n’ont pas d’enfants parce qu’ils casseraient tout dans l’appartement. Ils ont été témoins de la destruction par les nièces et neveux, résultat de leurs jeux et disputes. Ça leur a coupé toute envie de procréer. Ils l’ont échappé belle.

Quand les Balaud ont ramené une commode achetée en rabais dans une grande surface, ils ont réalisé, après avoir gravi onze des quatre-vingt-quatre marches, que le Balaud n’aurait pas la force de continuer jusqu’à l’appartement. Pas question de redescendre, il n’en pouvait plus, s’était peut-être blessé le dos, peut-être tordu une épaule, peut-être déchiré un ligament du poignet, peut-être fait un tour de rein.

La Balaud a donc soutenu le Balaud jusqu’à l’appartement, où elle l’a confortablement installé dans un épais fauteuil inclinable. Puis ils ont réfléchi. Comment monter la commode sans avoir à payer des déménageurs? Il fallait agir vite, surtout que dans la cage d’escalier commençaient à monter les plaintes des voisins incapables de descendre ou de monter. La survie de la commode était menacée.

Les Balaud ont convenu de faire appel au voisin Cabaud, fort gaillard qu’ils avaient trimballé son bazar avec une méticulosité encourageante. Tout de suite, Cabaud accepte, étonné, mais heureux que les Balaud s’adressent à lui après douze ans de bon voisinage.

Le Cabaud aurait pu, et préféré, monter la commode tout seul, mais la Balaud tenait à participer à l’effort pour y ajouter un extra d’attention. Une commode est si vite égratignée de nos jours! Encombré par la Balaud, le Cabaud parvient à gravir sans incident toutes les marches, jusqu’à l’appartement. Il pose doucement son fardeau dans la première pièce, sous l’insistance des Balaud, qui ne veulent surtout pas qu’il s’aventure trop avant dans leur domaine.

Ce n’est pas dans les habitudes des Balaud d’inviter à boire un coup. Ils ne l’invitent donc pas. Ils le remercient à profusion, espérant que cette manifestation de reconnaissance sera suffisante pour rétablir une distance agréable entre voisins. En se retournant pour sortir, Cabaud ne voit pas le tout petit pot de fleurs qui trône sur une console. La manche de sa chemise accroche les fleurs, et le pot bascule, éclate sur le parquet. Fracas et petite flaque d’eau. Le petit pot de verre, deux dollars quatre-vingt-dix-neuf chez Wallmart, étend ses mille miettes aux pieds de la Balaud, qui hurle.

Malgré ses douleurs, le Balaud s’approche pour prendre la mesure du drame. Il hurle à son tour. Devant un Cabaud confondu, les Balaud se jettent dans les bras l’un de l’autre, fondent en sanglots. Pantois, Cabaud bat en retraite, s’éclipse pendant que les larmes aveuglent ses voisins.

Pétris de douleurs, les Balaud s’enferment chez eux pour souffrir ensemble. Espérant que la nuit calme leurs tourments, ils se couchent, mais dorment d’un sommeil agité, partageant les mêmes cauchemars. Au petit matin, l’affliction a cru à tel point qu’elle les terrasse dès qu’ils tentent de se lever. Perte d’appétit, dégoût de soi, de la vie, pendant trois jours ils ne se lavent plus, ne mangent plus, boivent à peine quelques gouttes d’eau.

Puis du fond de leur affaissement, une lueur. Les jours joyeux ne reviendront pas tant qu’une vengeance appropriée n’aura nourri leurs âmes éperdues. Le voisin doit payer.

Dès qu’il sort sur le palier, ils épient Cabaud à travers le judas optique, puis par la fenêtre, lorsqu’il marche jusqu’à sa voiture. Ils glanent sur internet et sur les médias sociaux tout ce qu’ils peuvent sur son compte. Jusqu’à ce qu’à la révélation. Cabaud est lié au monde interlope, trafique assurément de la drogue, à preuve ce jeune homme complètement défoncé qu’il a traîné jusque chez lui à plus d’une reprise, probablement pour lui injecter de nouvelles doses.

Fiers, les Balaud déballent leur histoire à la police, qui rapplique chez Cabaud. Ils saisissent un bon sac de cocaïne dans un sac de plastique caché dans le réservoir des toilettes. Pas original. Éberlué, Cabaud explique que ce sac appartient sans doute aux relations douteuses de son jeune frère, ce frère toxicomane qu’il héberge fréquemment, qu’il aide comme il peut, qu’il soutient dans ses tentatives de désintoxication. Le frère en question est arrêté lui aussi, assure que Cabaud n’était pas au courant pour le sac de cocaïne, mais rien n’y fait, tolérance zéro, les deux frères écopent de dix ans fermes.

Pendant que les Balaud retrouvent goût à la vie, sans toutefois parvenir à se défaire d’une profonde blessure, les Cabaud subissent la vie carcérale. Le jeune frère, chétif et désemparé, est terrassé par un virus qui l’emporte au bout d’une semaine. Triste à en mourir, Cabaud jure d’étrangler les Balaud de ses mains nues. Il parvient à s’évader, toute la ville est en émoi, et plus particulièrement les Balaud. Dans son aveuglement, Cabaud ne réfléchit pas, fonce chez ses ennemis où un bataillon de policiers armés et peureux lui tire dessus. Soixante-douze balles lui traversent différents membres, dont la tête et le torse. Les autorités font incinérer Cabaud, comme son frère l’a été, et ses cendres sont jetées aux ordures.

Les Balaud retrouvent la quiétude, et la larme qui leur monte parfois à l’œil leur rappelle la fragilité de tout.

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Le délire de la destinée

Heureusement que j’ai emmagasiné suffisamment de conserves, de vin et d’eau, parce qu’avec cette inondation, je ne suis pas près de faire les courses. À la télé, le journaliste a dit que la rivière reviendrait dans son lit avant la fin de la semaine, dans trois jours, mais je ne le crois pas. Il raconte n’importe quoi, soir après soir. C’est lui qui avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’inondation cette année. 

Il y a un mètre soixante-dix d’eau dans le sous-sol. J’ai remonté mes réserves, que j’ai entassées dans le salon. C’est le bazar, mais avec toute cette eau, je ne suis pas à la veille de recevoir mes amis ou ma famille. Ils n’ont pas de bateau, et d’ailleurs ce n’est pas recommandé de se risquer sur la rivière. La puissance du courant charrie toutes sortes de débris, des arbres déracinés, des balcons arrachés, des quais et j’ai même vu passer un cabanon monté sur une plate-forme de contreplaqué.

Quand tout sera terminé, je nettoierai la maison, le terrain, la rive, j’en ferai un petit paradis. Et je vendrai. Il se trouvera bien un étranger qui voudra s’installer dans la région, qui tombera amoureux de la propriété, qui m’en débarrassera, merci, adieu. J’irai vivre sur la montagne, là-haut près du lac.

Un bruit sourd sous la fenêtre de la salle de bain. Sans doute un autre arbre. Il y en a qui me réveillent la nuit, et chaque fois, j’ai l’impression qu’ils fendent le mur. Jusqu’ici, ça tient bon. Des cris?

Je me précipite dans la salle de bain, je remonte la fenêtre à guillotine. Une femme sur un radeau! Juste là, sous ma fenêtre. Aidez-moi. Elle est toute trempée, elle grelotte. Je reviens! Je cours au salon, je trouve une corde dans mon fatras, je me précipite à la fenêtre, je lui lance la corde, qu’elle attache sous ses aisselles. Je tire pour la monter jusqu’à l’ouverture de la fenêtre. À peine un mètre et demi. Elle n’est pas lourde, elle est même étonnamment légère. Je la soulève sans peine. Il était temps, puisque son radeau commence à pivoter sur lui-même et à s’éloigner lentement de la maison, vers les courants plus rapides.

Elle atterrit dans la baignoire. Je la soutiens pour qu’elle ne se fracasse pas le crâne. À son teint livide, je devine qu’elle est épuisée, assoiffée, affamée. Je lui apporte des vêtements secs, les miens, mais les moins grands, les moins moches, je lui prépare une salade de lentilles avec légumes et jambon en conserve.

Elle mange, boit, s’endort. Dans la chambre d’amis que j’ai débarrassée en catastrophe. Comme il n’y a pas d’électricité, je passe la soirée à lire, à jouer un peu de guitare, à écrire des lettres à mes amis, que je leur posterai, pour rire, une fois que tout sera terminé.

Elle ne se réveille que le lendemain matin, à dix heures vingt. De fort bonne humeur, gaie même. Me remercie pour tout, se trouve fringante dans mes vêtements, insiste pour préparer le repas, accepte du vin, entreprend de ranger ce qui peut l’être. Elle s’appelle Aïcha.

Son radeau, maintenant disparu en aval, était en fait le toit de sa maison. Elle s’y est réfugiée quand l’eau a envahi le rez-de-chaussée. Y a passé deux jours, avec ce qui lui restait de vivres, à attendre des secours qui ne sont jamais venus. La pression de l’eau a fini par avoir raison de la structure, qui s’est écroulée. Le toit s’est détaché, il dérivait depuis une dizaine d’heures lorsqu’il a percuté ma maison.  

Nous vivons ensemble depuis quatre jours. Elle a complètement redécoré la chambre d’amis. Malgré l’eau dans le sous-sol, elle a trouvé des pots de peinture, repeint le haut des murs et le plafond bleu ciel, et les murs jades. Elle a viré les vieilles affiches, les bibelots, tous les meubles qu’elle a empilés dans le salon, avec le reste de mon bric-à-brac. Je tenais tout cela du propriétaire précédent, mort dans un accident de voiture. Jamais pris le temps de m’en débarrasser, mais le raz-de-marée Aïcha me plaît, je me promets de tout barder dès que l’eau me permettra de quitter la maison. Ou je brûlerai tout.

Dans sa chambre, il n’y a plus que le matelas, posé à même le sol. Aïcha range dans le placard les quelques vêtements qu’elle a choisis parmi les miens. J’aimerais bien transformer ma chambre de la même façon, mais je devrai attendre. Il n’y a plus de place dans le salon pour y empiler mon barda.

Cinquième jour de notre cohabitation. Le niveau de l’eau reste imperturbable. Je me demande s’il y a des poissons dans le sous-sol. Probablement. Entrés par les fenêtres que l’eau a défoncées. J’imagine des truites batifoler entre mes étagères remplies de souvenirs, d’outils et de décorations de Noël. S’il y avait un énorme esturgeon? Des anguilles? J’espère qu’ils déguerpiront tous lorsque la rivière se retirera. Sinon tout ça va crever et ça puera pour des semaines.

Nous préparons la plupart des repas ensemble. Nous ne parlons que du présent. Je ne sais rien de sa vie, elle ne sait rien de la mienne. Nous jouons au ping-pong dans la salle à manger, nous pédalons sur le vélo stationnaire, à tour de rôle, nous levons des poids. Le soir, souvent, nous lisons les bandes dessinées, ou nous jouons de la guitare. De plus en plus.

Au neuvième jour de notre vie commune, nous avons décidé de repeindre la salle à manger aux couleurs de Provence. Il n’y a pas assez de peinture, mais ça donne déjà une bonne idée de ce que ça sera.

Aïcha compose des chansons à la guitare. Depuis son arrivée ici, elle en a cinq ou six que j’aime beaucoup. Des chansons sur l’inondation, sur la fin du monde, sur la solitude, sur l’avenir. Toutes joyeuses, très joyeuses et parfois même, drôles.

Dix-septième jour. Les vivres vont nous manquer, si ça se poursuit encore longtemps. J’ai fabriqué des hameçons, je pêche par la fenêtre de la salle de bain. Jusqu’ici, rien n’a mordu.

Nous passons parfois des heures assis par terre côte à côte, à ne rien faire, à ne rien dire, juste à respirer. J’ai l’impression que j’entends son cœur battre, puis je ne l’entends plus, il se confond au mien. Je le lui ai dit. Elle m’a avoué entendre la même chose.

La maison a bougé ce matin. À force de baigner dans l’eau, les madriers sont probablement en train de pourrir, de se transformer en éponges.

Vingt et unième jour. Nous balançons à la flotte tout ce qui encombre le salon. Tout. Place nette. Nous nous couchons sur le dos au milieu de la pièce vide, nous imaginons ce que nous pourrions en faire. C’est merveilleux. J’ai hâte que l’eau se retire. Je ne sais plus si j’irai vivre sur la montagne.

J’ai attrapé une truite. Dans le sous-sol. Nous l’avons fait cuire sur le BBQ.

La nuit. Un claquement sec, puissant, retentit des entrailles de la maison. Nous nous levons, mais dans cette nuit sans lune, nous ne distinguons rien. Un mouvement. La maison se tord, des madriers éclatent, s’arrachent des fondations. Nous sommes sereins. Aïcha chante ses chansons, je l’accompagne en frappant sur un pot de peinture vide. C’est le vingt-cinquième jour. La maison s’éloigne de ses fondations, ballotte doucement sur l’eau. 

Cela a pris presque toute la journée, mais nous atteignons le centre de la rivière, où le courant est vraiment très rapide.

Nous frappons un écueil, qui crée une énorme brèche dans le salon. L’eau s’infiltre immédiatement à l’intérieur, et la maison se cabre, et se retrouve à la diagonale. J’ai failli glisser et disparaître par le salon ouvert, mais Aïcha m’a retenu par un pied. Dans peu de temps l’eau aura envahi tout le salon, la salle à manger et la cuisine. Nous transférons ce qui reste de provisions dans la chambre d’Aïcha, où nous nous réfugions. Comme cette pièce est située à l’extrême opposé du salon, nous occupons là la position la plus élevée.

Nous passons la nuit assis dans l’angle du mur et du plancher, à quarante-cinq degrés. Il nous est presque impossible d’atteindre la porte pour sortir de la pièce.

Vers trois heures trente du matin, un vacarme assourdissant. La rivière a sectionné la moitié de la maison. Le salon, la salle à manger et la cuisine viennent de disparaître dans les flots. Ce vide fait basculer le toit, qui après une trentaine de minutes de grincements, s’effondre dans la rivière. Nous l’apercevons par la fenêtre qui tourbillonne, qui s’éloigne et disparaît.

En cette vingt-septième nuit ensemble, nous descendons la rivière à la belle étoile. La perte du toit a redressé le plancher, et nous pouvons marcher, et même passer de ma chambre à celle d’Aïcha.

Pour nous protéger de la pluie, si elle venait à briser le ciel bleu, nous fabriquons un toit de fortune avec des sacs de couchage et des sacs poubelle.

Nous ne mangeons presque plus. Quelques cuillères de lentilles le matin, quelques cuillères le soir. À la vitesse où nous filons, nous finirons bien par arriver quelque part.

Aïcha chante. Je répète en chœur, en admirant le paysage par la fenêtre de la chambre.

Dans un coude de la rivière, nous apercevons un bouquet d’énormes frênes. Nous nous dirigeons droit dessus. Je me rapproche d’Aïcha, nous nous serrons l’un contre l’autre. Nous attendons le choc.

C’est sans doute assourdissant, mais j’ai l’impression de ne rien entendre. La secousse nous fait tourner rapidement, à nous en étourdir, mais nous ne sombrons pas.

Le calme revient. J’ouvre enfin la porte. Ma chambre a disparu.

Épuisés, assoiffés, nous nous étendons côte à côte, nous écoutons battre nos cœurs. Ils battent encore. Nous vivons.

Combien de temps avons-nous dormi? La chambre tangue régulièrement, mais nous ne filons plus à toute allure. Nous nous précipitons à la fenêtre. Tout autour, que de l’eau, à perte de vue. En sortant la tête à l’extérieur, j’aperçois une longue bande de terre, à l’horizon. Nous avons quitté la rivière, et nous voguons sur l’océan. Autour flottent quelques débris de maisons, quelques arbres, mais si peu. Tout se disperse, nous avançons vers l’infini. Nous n’atteindrons aucune ville, et à moins de croiser un paquebot, il n’y a plus que nous deux.

Nous dormons de plus en plus, côte à côte, immobiles. Je ne compte plus les jours depuis longtemps.

La pluie nous réveille. Il fait nuit. Le vent a emporté nos sacs. Nous sommes trempés, l’eau nous monte aux chevilles.

Au petit matin, un bon mètre d’eau a inondé la chambre.

Le soleil. Le plus loin que notre regarde porte, il n’y a que de l’océan, de l’océan qui à l’horizon embrasse le ciel.

Sous le poids de l’eau, la chambre s’enfonce, silencieusement. Nous chantons ensemble, jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. La chambre disparaît sous la surface paisible, presque sans remous.

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Vider des canettes

Scène champêtre. Au loin, des champs de houblon à perte de vue. Au deuxième plan, un amoncellement multicolore de cannettes de bière pleines derrière une estrade jonchée de cannettes de bière vides. Au premier plan, deux jeunes femmes, absolument seules, debout sur une place où règne un désordre de chaises renversées, de papiers, de restes de hamburger, de hot-dogs, de quiche aux asperges avec fromage bleu et poivrons rouges bio, de vêtements, et bien entendu, de cannettes de bière vides. Car, comme chacun sait, les organisateurs du Festival de la Canette de Bière de Dampaul ont lancé en grand le spectacle d’avant-avant-première, hier soir.

LUCE: Le président du festival, monsieur Trotin, m’a remis cette lettre. Il a essayé de me faire un bisou. Je me suis sauvée avec la lettre.

RUTH: Une lettre d’amour? Oh l’immoral!

LUCE: Une lettre officielle. Avec le sceau du festival et tout, et la signature de Trotin, et celle de tous les membres du conseil d’administration, du comité de détermination et du comité de candidature.

RUTH: Du sérieux. Un emploi? Un approvisionnement gratuit de canettes?

LUCE: Ce serait pas mal, mais non. Ils m’ont élue Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Je n’ai jamais assisté à un festival de ma vie!

RUTH: Sainte Jeanne-Françoise de Chantal! Moi non plus. Je sais que toutes les filles de tous les villages de la vallée veulent être Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Même si elles n’y vont jamais, puisqu’il est réservé à ces messieurs.

LUCE: Je sais. Je n’ai jamais posé ma candidature, je ne me voyais pas l’heureuse élue d’un festival de bière ni de n’importe quel festival de n’importe quelle boisson, légume ou animal! Quelle tenue porter? Dois-je faire le voyage jusqu’à la ville?

RUTH: Pas du tout! Je t’aiderai. J’ai tout ce qu’il te faut. Tu seras mémorable, incomparable, impénétrable!

LUCE: Oh Ruth, tu es ma meilleure amie! Merci! Merci! Merci!

Le lendemain, il y a toujours en arrière-plan les champs de houblon, un amoncellement multicolore de canettes au deuxième plan, mais au premier plan, les chaises sont bien alignées devant l’estrade. Peu à peu les hommes prennent place, vidant gaiement canette après canette, dans un concert de doux jurons, de charmantes répliques, de profondes invectives.

Sur l’estrade, monsieur Trotin s’empare du micro, et annonce l’arrivée de Luce, la Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Luce s’avance, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’assurance. Elle est méconnaissable sous son trench-coat gris, son haut-de-forme légèrement élimé que Ruth a dégoté dans le grenier de sa grand-mère, avec ses longues chaussettes de laine tricotées, plantées dans des bottillons de randonnée. Son sourire, plus vaste que les champs de houblon, ne semble pas charmer l’auditoire, qui s’est tue, qui a cessé de vider les canettes, qui ne jure plus. Dès que Luce s’empare du micro pour s’adresser à la foule, le vacarme éclate, on exige qu’elle retire son magnifique trench-coat et surtout qu’elle se taise. Au premier rang, son amie Ruth l’encourage, l’invite à les vaporiser de sa poésie, ce que Luce s’empresse de faire. Devant le parterre médusé, elle ouvre tout grand son trench-coat, et chacun peut constater qu’elle ne porte rien dessous, mais rien de rien, pas même un corps. Soudain, de ce néant insoupçonné, jaillit une vapeur pourpre, qui s’épaissit à mesure qu’elle s’envole au-dessus de Luce et de l’estrade, et quand elle atteint la cime des arbres, la vapeur forme des lettres qui rapidement forment des mots qui rapidement forment des vers qui tournoient au-dessus des têtes enivrées. Là-haut, libérés du souffle chaud de Luce, les lettres pourpres se pétrifient, et comme des volées de cailloux, les vers s’abattent sur la foule de mâles ahuris. À la fin du poème, pendant que monsieur Trotin s’enfuit à toutes jambes, Ruth grimpe sur l’estrade et étreint son amie Luce, qui a retrouvé, sans que la foule décimée, saignante et beuglante ne s’en aperçoive, son corps prépoétique. La reine et son amie s’en vont, bras dessus, bras dessous, serpentant entre les lettres, les mots, les vers et les cadavres, s’ouvrir chacune une canette sous une tonnelle à l’écart, là où l’on peut respirer les exhalaisons apaisantes de la terre et du jeune houblon.

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