Rien de tel qu’une jolie promenade dans les bois 

Z: Comme aujourd’hui n’est que le lendemain d’hier nous irons tous en choeur nous recueillir dans les bois où dorment les ours du moins nous l’espérons car si nous tombons sur l’un deux je n’en parle qu’entre parenthèses entre les tiennes je devrais dire voilà c’est fait nous avons tout en main joueurs fébriles tout est possible la victoire le gros lot mais dès le matin commencent à s’enfiler à s’entrelacer ces millions de fils impossible de s’y retrouver comme je ris je me marre quand je les entends clamer qu’ils ont trouvé le sens et même plus ils disent un sens comme si mais passons ces égarements ces consolations la vie est belle courage courage tout vient à temps à qui sait attendre alors qu’il ne s’agit que d’ouvrir les yeux mais ça évidemment c’est dangereux potentiellement subversif qui sait ça pourrait détraquer la machine un automate qui fait un pas de côté ou pire qui se met à danser la polka sur la chaîne de montage ça serait beau mais ce matin il y a encore toutes les tornades qui s’emmêlent et qui entraînent radeaux et paquebots suffit de savoir naviguer peut-être pourrais-je prendre des cours dites vous connaissez une école vous avez un numéro merci merci je blaguais faut pas me prendre trop au sérieux parce qu’un sens je réussirai à en trouver un parmi les choses mortes.

A: Une promenade dans les bois! Youpi!

Z: N’oubliez pas vos gants, il fait froid.

A: Nous boirons du chocolat chaud en revenant.

Z: Près du feu.

A: Comme sur les cartes postales! Youpi!

Z: Youpi.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus

Rodolphe empile les jours les uns par-dessus les autres, comme des feuilles de papier. À la fin de l’année, il range sa pile de jours dans une boîte en bois bien solide, qu’il ferme à l’aide de clous en acier de deux pouces. Il accumule, comme ça, les jours, année après année, et son sous-sol en est rempli. Il sait qu’il dispose de tout l’espace nécessaire, à moins qu’il ne vive au-delà d’un siècle, et si c’était le cas, il n’hésiterait pas à entreposer ses boîtes dans la chambre d’amis.

La particularité de ces boîtes, c’est qu’elles sont étanches. L’humidité n’endommagera jamais son contenu, et s’il y avait une inondation, l’eau ne pénétrerait pas à l’intérieur. Rien ne peut entrer dans ces boîtes, rien ne peut en sortir. Une fois l’année terminée, Rodolphe repart à zéro.

Rodolphe est une ébauche, et dès qu’il commence à prendre forme, tout est à recommencer. Heureusement, une de ses cousines germaines, celle qui vit en bas de la côte là où la rue principale du village se transforme en chemin rocailleux qui se perd dans les terres, s’occupe de tout. Chaque année, le premier janvier, elle frappe à sa porte, se présente, lui explique qu’elle s’occupera de ses courses, de son ménage, de ses loisirs, de sa santé, jusqu’au 31 décembre. Chaque année, Rodolphe s’étonne, mais finit toujours par acquiescer, et ensuite, par s’habituer.

Quand Rodolphe marche dans le village, il passe inaperçu. Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Quand tout se réduit à un mal de dents comment souhaiter bon matin bonsoir ou autre chose

G : Il serait présomptueux de dire alors qu’une simple observation peut-être même une suggestion pourrait faire l’affaire si vraiment dans un cas comme celui-ci se termine une année qui donne envie de constituer un livre de gains et de pertes un résumé de vingt-quatre paires de ce qui est utilisé chaque année et toutes ces différentes années vécues dans la même année si on pouvait les additionner les vies d’ABC jusqu’à la fin de tous les alphabets qui se soucie du mouvement circulaire continu sans être répétition répétitive seulement nous conduit à l’illusion.

L : Parfois j’ai l’impression que tu parles à une ombre de toi-même et rarement à moi-même du moins pas à moi.

G : Je n’ai jamais compris la politesse de la politique des voeux et comment les choisir et quand et si je veux ce que tu ne veux pas te souhaiter si ça me rebute inutile de te dire qu’il pleut tu dois regarder la dynamique implacable amusant de ce côté car de ce côté pas de panne d’essence pas de panne jamais c’est pas merveilleux ils répètent mais non en réalité non c’est pas ça quand c’est simplement mais on aime un peu compliquer les choses et draper le tout de couleurs artificielles.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Bonne lecture mais pas aujourd’hui 

CARL: Aujourd’hui, je n’ai ni le temps de lire, ni celui de dire, pas même celui d’écrire. À moins que je sois seul.

CARL: Suis-je seul?

CARL: Apparemment, oui.

CARL: Ainsi est-il, prends en bien note et veille à ne rien oublier. Tu pourras t’ennuyer un peu, te laisser aller à observer les derniers geais bleus et les jolies dames qui soufflent des nuages de buée que le froid polaire pétrifie aussitôt en petites boules de glace.

CARL: C’est dangereux.

CARL: Oui, elles assomment des enfants avec ces boules, toutes mignonnes soient-elles. Et des inconnus, comme toi. Gare à toi.

CARL: Je les observerai derrière une vitre, un verre épais, blindé, qui me protégera encore pour des années. À moins qu’un jour le gel ne le fasse éclater, mais cela ne s’est jamais vu.

CARL: Il y a tant de choses qui ne s’étaient jamais vues.

CARL: Demain, oui demain, je lirai le récit d’un funambule.

CARL: On dit que c’est un best-seller.

CARL: Un quoi?

CARL: Quelque chose à lire, qui doit être lu. Alors demain, je te souhaiterai bonne lecture.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un témoin surélevé que l’incertitude tenaille 

ALDO: J’étais monté dans un chêne blanc j’étais peut-être à vingt mètres du sol c’est là que ça m’a pris les palpitations la sueur et tout j’ignorais que j’avais le vertige si impétueux j’ai donc fermé les yeux pas question de monter plus haut ni de descendre ni de regarder autour un seul objectif retrouver mon sang-froid maîtriser cette phobie me raisonner je sais ça prend des années pour mais là je ne disposais pas d’années de quelques minutes quelques heures tout au plus au pire les pompiers viendraient me sauf que j’aurais l’air de quoi et l’air dans certaines circonstances ça compte d’autant plus qu’il y aurait témoins et parmi eux peut-être Adélanida que je ce n’est pas que je veuille lui cacher quelque chose une faiblesse plutôt l’exposition d’une faiblesse le spectacle car qui voudrait mais heureusement ça ne s’est pas produit après deux heures quarante minutes j’ai retrouvé le sol non sans m’être arrêté avoir fermé les yeux mille fois avoir respiré vous savez ces trucs qu’ils donnent quand il ne nous reste que ça et une fois au sol enfin libre je me croyais débarrassé de toute contrainte grand sourire et tout peut-être ai-je même chantonné mais ça c’était avant d’apprendre de brutalement me retrouver la cible de menaces d’une poursuite le chat et la souris j’étais la souris on m’avait vu là-haut moi qui ne voyait rien dans un des appartements on assassinait une vieille dame un type bien mis un professionnel persuadé que j’avais assisté au crime que je le reconnaîtrais j’ai bien tenté de lui expliquer palpitations vertige impossible mais comment le convaincre mieux valait prendre mes jambes à mon cou ce qui n’a pas tardé il avait eu le temps de me voler mon portefeuille il me retrouvera mon nom mon adresse où aller si je le dénonce on ne me croira pas mon histoire ne tient pas debout je ne pourrai pas le décrire deux ou trois mots sur ses vêtements mais pas beaucoup plus encore une fois la peur une autre peur et surtout pas envie de vraiment me le mettre à dos s’il voit que les flics ne lui tombent pas dessus s’il n’entend pas les sirènes peut-être comprendra-t-il que je ne l’ai pas mouchardé il me laissera peut-être qu’il ne me tuera pas?

PIETRO: C’est difficile à dire.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un séminaire dans un cadre enchanteur 

Nous attendions tous ce discours avec impatience, plusieurs d’entre nous avaient parcouru des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour y assister. Un cadre enchanteur, comme disent les commentateurs: lac calme dans une région si éloignée qu’on n’y retrouve que deux ou trois chalets, rien de plus. Autour, la montagne, la forêt, une petite cascade qui descend en plein milieu du terrain, que nous traversons grâce à un de ces petits ponts de pierres et de bois en arche.

Nous prenions place, pour certains sur des chaises de jardin, mais pour la plupart, dont j’étais, directement sur l’herbe, avec ou sans couverture. Il s’est incliné, pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, en homme de peu de temps. Transformation, détermination, il nous a annoncé que la plupart d’entre nous ne réussiraient pas à cause d’un défaut de constance, mais que nous ne le savions pas encore, il se proposait de nous détailler sa méthode, il répondrait aux questions à la fin, mais déjà à ce point je comptais une bonne dizaine de piqûres de moustiques. Se concentrer, simplement écouter, devenait ardu à cause des moustiques, petites bestioles qui prolifèrent dans les secteurs humides, qui peuvent vous tomber dessus en bataillons toujours renouvelés, jamais vaincus. Vous avez beau les écraser à tour de bras, utiliser des lampes pour les griller, rien n’y fait, la population des moustiques n’est pas en péril. Un ancien groupe rock américain avait écrit une chanson sur les moustiques, je me suis toujours demandé pourquoi, surtout que la mélodie était d’une naïveté navrante, bonne à égayer une classe de maternelle. Étonnant d’autant plus qu’auparavant, avant la mort de leur parolier chanteur poète autoproclamé, leurs chansons étaient tout sauf légères. Mais ça a plu, assez pour être traduit en français et obtenir, peut-être davantage que dans la langue d’origine, un grand succès. Sauf que chanson ou pas, j’en connais plusieurs qui ne vivraient pas à la campagne, encore moins en forêt, à cause des moustiques, chassés, tenus au loin par ces petites bêtes fragiles, si faciles à écraser, plus que ces autres bêtes, ours, loups, lynx, pumas, orignaux et autres mammifères.

À la fin du discours, mes chevilles étaient enflées, et le cou, et les bras, même le cuir chevelu. Je me suis levé avant que ne soient posées les premières questions. Tant pis, j’achèterai son livre, ce sera bien, et bien mieux, de lire à l’abri.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les enfants qui leur brillent aux doigts 

JACK: Ils portent leurs enfants en sautoir ou sertis dans leurs chevalières leurs broches, ils les promènent partout, parfois ils varient, les couchent sur les chatons de bagues qui leur couvrent tous les doigts, ce qui est rare vu l’inconfort et l’ostentation, car s’ils raffolent offrir leurs précieux rejetons aux yeux des gens qui comptent, ils s’efforcent, pour ménager les susceptibilités ne pas éloigner les admirateurs, d’adopter une approche discrète qui les amène souvent non pas à cacher ou dissimuler, mais voiler légèrement, partiellement, ce qui ne manque jamais d’attiser la curiosité et les questions, et alors, avec parcimonie d’abord, puis, comme si cela leur coûtait, comme s’ils concédaient quelque chose du bout des lèvres, avec des descriptions effleurées qui, si la curiosité persiste, deviennent détaillées, mais toujours avec une fierté contenue, sans effusion, jusqu’au jour où il devient plus difficile de porter ces bijoux, soit qu’ils se ternissent ou se perdent, tombés un jour ou une nuit sans qu’on s’en rende compte, roulés sous un lit peut-être, ou dans la rue, perdus pour de bon et après des années, beaucoup d’années, il ne reste plus aux doigts qu’une ou deux bagues, mais l’éclat d’antan n’est jamais revenu, malgré les soins l’entretien confié à des experts, si bien que de nouveaux parents plaignent ces anciens que l’indigence semble avoir condamnés à ne plus briller au sein de leur petite société.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

L’homme déboussolé parce que sa chatte parle

JASPER:  La parole tue, les choses ont commencé à se dégrader quand ma chatte s’est mise à parler, une tornade, une avalanche, tout s’est écroulé pièce par pièce jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien comme si je subissais impuissant une attaque de l’aviation ennemie et plus qu’une attaque un ballet de bombardements nuit et jour pendant plus d’une semaine j’ai bien tenté de l’égorger la chatte mais on m’en a empêché il n’y avait qu’à subir qu’à écouter tu comprends je la croyais muette comme les chattes de mon enfance mais de nos jours elles bref grosse erreur cette chatte je lui racontais tu sais je m’en servais comme d’un disque externe pour y stocker le trop-plein pour me libérer l’esprit ce qui me permettait de conserver cette vaporeuse légèreté et la joie on néglige souvent la joie mais pas moi alors je déversais tout sur elle je lui prêtais une discrétion que rien ne me comment ai-je pu comment peut-on toi-même ne t’interroges-tu pas parce qu’une chatte oui une chatte vraiment ça se tait ça miaule ça ronronne ça feule à l’occasion mais le reste du temps ça se tait tandis qu’elle qui aurait cru elle a commencé un soir sur les toits ça s’est poursuivi dans le salon la cuisine jusque dans la chambre à coucher tout y est passé les vérités les mensonges les petits jeux les déguisements maintenant ils savent tous que je n’aime pas vraiment le bleu que j’ai choisi cette couleur pour régler la question parce qu’il faut aimer une couleur et tout le reste ça s’est répandu ma pusillanimité ma juvénilité ma partialité ma cruauté mon infidélité ma pauvreté ma mortalité ma radioactivité mon obésité tout a déboulé c’en était une calamité une nullité une sévérité si bien que Joline m’a quitté dilapidé catapulté puis tous les autres Claire Pierre Mortimer Silvère à ce point il ne reste que toi tu es là malgré ma chatte c’est à ne rien y comprendre je n’y comprends rien c’est pourquoi j’aimerais savoir ça me rassurerait ou distrairait ou amuserait oui savoir ce que tu en penses tu es là on voit tes oreilles bien ouvertes enfin rien ne les obstrue donc tu écoutes ou à tout le moins tu entends mais dis-moi tu ne dis rien?

JEAN-MARC: Non.

JASPER: Brillant. À demain.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

On ne contrôle jamais rien alors vaut mieux observer l’histoire d’un œil vert 

Martha, qui porte surtout un autre prénom, m’a déséquilibré, si bien que j’ai failli écouter des films au lieu d’en faire avec Rosita, qui elle aussi porte autre chose, sans compter sa bravoure parfois crispée face à l’avenir, le nôtre, le leur, duquel le mien avec Magee fait partie, malgré son absence qui se prolonge et qui pourrait se prolonger encore longtemps et peut-être indéfiniment même si tous prononcent librement son prénom comme s’il leur appartenait même à Michèle, ne m’a jamais adressé la parole pour autre chose qu’une requête, livre, musique, escrime, quitte à passer sous silence la contribution de Judith, celle-là se plaint de son surpoids ça la maintient dans une position de retrait où les plus néfastes des issues sont à craindre, surtout quand Véronique exige des réponses rapides à des questions qui n’ont pas encore été posées avant de disparaître à jamais pour faire place à une inconnue insolente, elle a ouvert toutes grandes les portes de l’étable où attendait Colleen, cavalière contrainte d’abandonner sa jument à Didie, petite Didie n’a jamais accepté les alliances du royaume de ses aïeuls, ce qui a mené tout droit à la catastrophe, à la guerre, et de génération en génération.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Quand l’amour pétrifie le mouvement historique et menace de le pulvériser pour des siècles 

C’était une révolution, une comme on en voit si peu de nos jours. Tout était là. Un mélange grouillant d’histoire et d’inéluctables, un enchaînement de quotidiens comprimés en un tourbillon, et des femmes et des hommes pour surfer là-dessus. Suffisait qu’elle monte au podium, qu’elle livre son discours, les mots, l’émotion, la raison, pour que ça mène quelque part.

Sauf que le matin même, elle a réalisé que l’abandon par son grand amour, quarante jours plus tôt, la tarabiscotait sérieusement. Dangereusement.

Elle ne s’est pas levée, nous a envoyé valsé, et dans ces conditions, comment la traîner jusqu’au micro?

Alors, il fut décidé de tout remettre à plus tard. Plusieurs d’entre nous ne verront jamais ce jour, hélas.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.