Heureusement qu’il y a des bicyclettes

Je me suis réveillé la tête dans de la crotte de poule, des plumes partout sur mes vêtements, les cheveux en bataille, mon amie m’a dit que j’avais l’air d’un artiste bohème, j’ai sauté sur une bicyclette munie d’un panier, j’ai filé au village acheter des cigarettes, en moins de deux j’étais de retour, nous nous sommes installés à ce guéridon à moitié pourri au fond du jardin, une des chaises n’avait que trois pattes, mais c’était bien quand même, nous avions du café dans nos tasses, de vieilles tasses ébréchées, et des cigarettes, quoique nous ne fumions pas, mais c’était vraiment ça, nous les avons allumées, elle m’a dit, “il m’a fallu tout ce temps”, j’ai regardé ma cigarette se consumer, j’en ai allumé une autre, et mon café qui refroidissait, peu importe j’aime bien le café froid, et une autre cigarette encore, je les allumais sans les fumer parce que ça me donne la nausée, et tout ce temps, les deux coudes sur la table, je fixais la fumée de ma cigarette, et quand l’une d’elles s’est éteinte j’ai répliqué, “le temps”, et nous sommes restés là toute la matinée à brûler des cigarettes, puis les autres se sont réveillés, et ils nous ont tout de suite demandé de faire la vaisselle, mais je préférais repartir à bicyclette.

Il y a quelques siècles

Si je reprends les choses depuis le début, j’ai demandé, madame, que comprenez vous du grand souffle de la vie, elle m’a répondu qu’elle aimait la musique, ça oui, je vois pourquoi, surtout qu’ici les gens dansent pas mal, j’ai même vu de drôles de têtes sous les lumières, et c’est ainsi qu’elle a accepté que je la reconduise, elle est descendue à deux pas de son immeuble, j’ignorais les nuances, maman m’a toujours répété que je n’étais pas un vampire, comment la croire, une mère ça ment pour le bien de sa progéniture, mais quand le jour s’est levé j’étais bien seul, je le suis resté pendant tout un siècle, et un peu plus, n’empêche,  j’y pense encore, communication inachevée, il ne faudrait pas que je verse des larmes pendant encore un siècle, pendant qu’elle sera moins que de la poussière, un souvenir déformé, heureusement qu’il y a des photographies, deux ou trois, je crois que je me suis inventé une sorte de noeud que je n’arriverai jamais à dénouer, que je ne souhaiterai jamais dénouer, et ce n’est pas parce que maman parle d’illusions que je changerai quoi que ce soit, et elle a peut-être raison, mais qu’est-ce que ça peut faire, il y a quelque chose de puissant, d’éclatant, d’étourdissant, mais où, ça je l’ignore, et bien sûr le temps passe, quoique je l’oublie par moments.

L’inconnue du bus

Ça fait vingt-trois ans que je prends ce bus, et ça, aujourd’hui! J’en suis encore bouleversé. Pourtant, tout s’annonçait comme une journée ordinaire, tranquille, une journée comme je les aime, sans histoire. Je suis monté dans le bus, je me suis assis, j’ai regardé défiler les immeubles par la fenêtre. Comme d’habitude.

Sauf que là!

Le bus s’est arrêté, soudainement. J’ai cru à un accident, peut-être avions-nous renversé un piéton, un cycliste, un chat. Eh bien non. Le chauffeur a appliqué les freins pour laisser monter une inconnue, une femme qui n’a jamais pris ce bus, à cette heure-là. Jamais, depuis vingt-trois ans.

À partir de là, ça a été la débandade. La révolution. L’inconnue m’a posé une question. Trop surpris, je n’ai rien compris, j’ai répondu n’importe quoi, l’heure et la date je crois. Elle a souri, m’a recommandé de ne pas être en retard le soir même, m’a glissé une carte, une adresse.

Comment ne pas m’y rendre! Il y avait là toute sa famille, un maire, un député, des gens sombres et d’autres gais. Ils nous ont mariés avant minuit, et cette nuit, je ne me suis pas endormi dans mon lit, pour la première fois. Je n’y comprends rien, et surtout, j’ignore comment reprendre ma vie d’hier.

Et je n’ai pas très bien saisi le prénom de l’inconnue. Faudra lui redemander au petit matin, et l’inscrire dans mon carnet, pour que je m’en souvienne. Quand je raconterai ça aux collègues, ils n’en croiront pas leurs oreilles!

L’aventure (fin?)

JAMES: Alors, l’aventure?

Tout a commencé lorsque j’ai sorti le chocolat. Il était à moitié fondu, une crème à laisser glisser sur le palais, à baigner d’une légère goutte de café, mais ça c’était sans compter la postière qui avait cette énorme boîte, non merci madame, je n’ai rien commandé, mais mon nom était inscrit, je n’ai pas eu le choix, c’était une espèce de machine à compter les pissenlits, je ne savais pas que ça existait, le saviez-vous, jamais entendu parler, compter les pissenlits, vraiment, qui veut compter les pissenlits, mais voilà, j’avais la machine, je me suis donc mis à les compter, les pissenlits, un, deux, trois, mille neuf cent quatre-vingt-trois, et ça y allait, on se prend au jeu, évidemment les voisins ont ri, tous les voisins sauf Martha, parce que Martha est curieuse, une femme à la fine pointe des technologies modernes, elle a vu du potentiel, cette machine, ça l’a épatée, elle m’a invité à compter ses  pissenlits, aussi, après avoir compté les miens, cinq mille quatre cent vingt-deux, nous voilà chez elle à compter les pissenlits, mais Roger ne l’a pas aimé, le comptage des pissenlits, Roger il a épousé Martha il y a cinq ans deux mois trois jours, il a souri, a pesté, s’est fâché, mais Martha a tenu bon, nous avons poursuivi notre besogne, si bien que Roger a fait sa valise, est parti avec l’argenterie et la voiture, Martha a haussé les épaules, et une fois le comptage terminé, six mille sept cent soixante-trois pissenlits, nous avons bu du champagne dans son jardin, et dans l’ivresse estivale nous voilà à faire nos valises, voyage à Paris, elle et moi, maritalement même si nous ne sommes que voisins, quelle spirale, j’ai voulu prendre du recul, évaluer notre situation, mais j’ai probablement trop reculé, je l’ai perdue de vue, je n’ai jamais atteint Paris, je me suis retrouvé en Patagonie, comment ai-je pu, elle m’a écrit un long courriel où elle me faisait la description d’un pont, et rien d’autre, description d’un pont de Paris, année, architecture, matériaux, usure, et quand j’ai répondu, mon courriel ne s’est pas rendu, elle avait déjà éliminé son compte, je ne l’ai pas revue, jamais cherchée, jamais retourné chez moi non plus, même quand on m’a chassé de la Patagonie, je me suis engagé dans la marine marchande, déterminé à m’arrêter au troisième port, c’est là que j’ai débarqué, prêt à mener ma vie là, Reykjavik, ce sera froid par moments mais je sens qu’un avenir brillant m’attend, un avenir digne de mes aspirations, le bonheur, la joie, l’élan vers la réalisation de soi, je pourrais en rajouter mais ça me lasse, car là je ments légèrement, je l’avoue, je ne sens rien du tout, ici ou ailleurs, je devrai apprendre une autre langue, m’habituer à de nouvelles moeurs, nouer de nouvelles relations, et tout ça me prendra tellement de temps et d’efforts que j’oublierai que mon aventure n’a pas encore commencée, à moins que si, quelle importance, est-ce que tourner en rond dans un vélodrome est une aventure, j’erre dans un labyrinthe géant, j’admire les images qui défilent, et pendant que je remplace les pentures rouillées de la porte par de toutes nouvelles, galvanisées, un postier s’avance dans l’allée, il tient un paquet, un trop gros paquet, je lui souris, je dis enfin, le voilà ce machin, cette chose que j’attendais, ce bidule, merci merci, et j’attends qu’il reparte pour découvrir ce qu’on m’a envoyé.

Quand il faut tout recommencer

Il faut rentrer la bête dans le garage. Vous avez exagéré. Tout le quartier est en émoi. Ils viendront avec des fusils, ils viendront avec des bâtons, ils nous assiégeront.

LUC: Et tout sera à recommencer.

Nouveaux vents, nouvelle langue, nouveaux voisins. Et dans cinquante ans, dans cent ans, vous exagérerez à nouveau.

LUC: Et tout sera à recommencer.

Par bonheur (celui-là, le bonheur, quel drôle de type), ça n’a aucun sens.

Traitement en cours…
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Quand il ne reste plus que le squelette, c’est qu’il est temps de rentrer

Ce soir, j’ai pris mon vélo, j’ai pédalé pendant deux heures, pour me rendre compte que vingt personnes, dont j’ignorais tout jusque là, pédalaient derrière moi.

J’ai bien voulu leur parler, établir une communication, créer des liens. Mais un nuage de moustiques s’est abattu sur moi.

J’ai souri bêtement, en battant l’air de mes longs bras. Du regard, je les suppliais de ne pas partir.

Finalement, j’ignore ce qu’ils ont fait, s’ils m’ont observé jusqu’à la fin, ou s’ils ont poursuivi leur chemin.

Les moustiques ont si bien fait, qu’au bout de douze minutes trente-deux secondes, il ne restait plus rien de mon corps.

Pardon, oui. Il restait le squelette. C’est vrai.

Traitement en cours…
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Suffit de maintenir la cadence

WASTA: La joie avec l’industrie du livre, c’est l’industrie.

YOUSTO: Il y a des livres que j’aime. La collection Le Petit Philosophe, et le Guide de l’automobile.

WASTA: Et la littérature? L’industrie de la littérature?

YOUSTO: Oui, bien sûr, je te l’ai dit, le Guide de l’automobile. 2022.

WASTA: Comme tu veux. Mais le roman? L’industrie du roman?

YOUSTO: Celle-là, elle en consomme des arbres! Tu as déjà vu ça? Non? Mon vieux, faudra que je t’y emmène. C’est de l’autre côté de la ville, dans le parc industriel. C’est épatant. Ils empilent des troncs de sapin dans une grande cour, et avec une régularité irréprochable, les troncs entrent dans l’usine sur un long convoyeur. Tu devrais entendre les bruits à l’intérieur! L’été, quand les fenêtres sont ouvertes, on entend tout. Ça cogne, ça chauffe, ça cogne, ça creuse, ça cogne, ça colle. Et ça jure. Beaucoup. À l’autre bout de l’usine, chaque jour, ils sortent cent palettes remplies de livres. Vingt-cinq palettes de livres bleus, vingt-cinq autres de livres blancs, vingt-cinq de livres jaunes, et encore vingt-cinq de livres jaunes.

WASTA: Faudra que tu m’y emmènes, et plus tôt que tard. Moi, l’industrie du livre, ça me passionne.

YOUSTO: Ils embauchent, si ça t’intéresse. Emplois syndiqués, oui, monsieur, avec de ces conditions de travail! Vacances, jours de maladie, et une semaine lorsque tu te maries.

WASTA: Tu crois que j’ai une chance?

YOUSTO: Ben oui, comme n’importe qui. Opérateur de convoyeur, responsable des machines à papier, aides en tous genres, écrivains, dactylos, imprimeurs, emballeurs. Si tu sais maintenir la cadence, tu n’auras pas de problème. T’es pas plus fou qu’un autre, je ne vois pas pourquoi ils ne t’embaucheraient pas.

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Rien de tel qu’une jolie promenade dans les bois 

Z: Comme aujourd’hui n’est que le lendemain d’hier nous irons tous en choeur nous recueillir dans les bois où dorment les ours du moins nous l’espérons car si nous tombons sur l’un deux je n’en parle qu’entre parenthèses entre les tiennes je devrais dire voilà c’est fait nous avons tout en main joueurs fébriles tout est possible la victoire le gros lot mais dès le matin commencent à s’enfiler à s’entrelacer ces millions de fils impossible de s’y retrouver comme je ris je me marre quand je les entends clamer qu’ils ont trouvé le sens et même plus ils disent un sens comme si mais passons ces égarements ces consolations la vie est belle courage courage tout vient à temps à qui sait attendre alors qu’il ne s’agit que d’ouvrir les yeux mais ça évidemment c’est dangereux potentiellement subversif qui sait ça pourrait détraquer la machine un automate qui fait un pas de côté ou pire qui se met à danser la polka sur la chaîne de montage ça serait beau mais ce matin il y a encore toutes les tornades qui s’emmêlent et qui entraînent radeaux et paquebots suffit de savoir naviguer peut-être pourrais-je prendre des cours dites vous connaissez une école vous avez un numéro merci merci je blaguais faut pas me prendre trop au sérieux parce qu’un sens je réussirai à en trouver un parmi les choses mortes.

A: Une promenade dans les bois! Youpi!

Z: N’oubliez pas vos gants, il fait froid.

A: Nous boirons du chocolat chaud en revenant.

Z: Près du feu.

A: Comme sur les cartes postales! Youpi!

Z: Youpi.

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Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus

Rodolphe empile les jours les uns par-dessus les autres, comme des feuilles de papier. À la fin de l’année, il range sa pile de jours dans une boîte en bois bien solide, qu’il ferme à l’aide de clous en acier de deux pouces. Il accumule, comme ça, les jours, année après année, et son sous-sol en est rempli. Il sait qu’il dispose de tout l’espace nécessaire, à moins qu’il ne vive au-delà d’un siècle, et si c’était le cas, il n’hésiterait pas à entreposer ses boîtes dans la chambre d’amis.

La particularité de ces boîtes, c’est qu’elles sont étanches. L’humidité n’endommagera jamais son contenu, et s’il y avait une inondation, l’eau ne pénétrerait pas à l’intérieur. Rien ne peut entrer dans ces boîtes, rien ne peut en sortir. Une fois l’année terminée, Rodolphe repart à zéro.

Rodolphe est une ébauche, et dès qu’il commence à prendre forme, tout est à recommencer. Heureusement, une de ses cousines germaines, celle qui vit en bas de la côte là où la rue principale du village se transforme en chemin rocailleux qui se perd dans les terres, s’occupe de tout. Chaque année, le premier janvier, elle frappe à sa porte, se présente, lui explique qu’elle s’occupera de ses courses, de son ménage, de ses loisirs, de sa santé, jusqu’au 31 décembre. Chaque année, Rodolphe s’étonne, mais finit toujours par acquiescer, et ensuite, par s’habituer.

Quand Rodolphe marche dans le village, il passe inaperçu. Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus.

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Quand tout se réduit à un mal de dents comment souhaiter bon matin bonsoir ou autre chose

G : Il serait présomptueux de dire alors qu’une simple observation peut-être même une suggestion pourrait faire l’affaire si vraiment dans un cas comme celui-ci se termine une année qui donne envie de constituer un livre de gains et de pertes un résumé de vingt-quatre paires de ce qui est utilisé chaque année et toutes ces différentes années vécues dans la même année si on pouvait les additionner les vies d’ABC jusqu’à la fin de tous les alphabets qui se soucie du mouvement circulaire continu sans être répétition répétitive seulement nous conduit à l’illusion.

L : Parfois j’ai l’impression que tu parles à une ombre de toi-même et rarement à moi-même du moins pas à moi.

G : Je n’ai jamais compris la politesse de la politique des voeux et comment les choisir et quand et si je veux ce que tu ne veux pas te souhaiter si ça me rebute inutile de te dire qu’il pleut tu dois regarder la dynamique implacable amusant de ce côté car de ce côté pas de panne d’essence pas de panne jamais c’est pas merveilleux ils répètent mais non en réalité non c’est pas ça quand c’est simplement mais on aime un peu compliquer les choses et draper le tout de couleurs artificielles.

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