Un souvenir

MARIONNETTE: Où suis-je? Qu’est-ce qui m’arrive?

BALLON CREVÉ: On vient de te jeter dans le coffre des objets périmés. Bienvenue! Avec toi, le coffre est plein!

MARIONNETTE: Périmé! Moi? Je peux servir encore de longues années! J’ai toute ma tête, toute, et si mon habit est légèrement usé, oui, y a qu’à le remplacer.

BALLON CREVÉ: Ton habit est une loque. Mais la tête! Tous, autant que nous sommes, nous croyons l’avoir encore. Pure illusion, mon cher.

WALKMAN: Parle pour toi, Ballon Crevé. Ton essence s’est évaporée par ta fissure, qui s’élargit avec les années. Ton cuir rétrécit, s’effrite. Affreux.

BALLON CREVÉ: Oh toi, depuis combien de décennies as-tu cessé de chanter? T’es l’exemple type du signifiant sans signifié.

LIVRE DE CONTE: Moi j’ai toujours du contenu, contrairement à vous.

WALKMAN et BALLON CREVÉ: Oh toi!

WALKMAN: Il te manque une page sur deux, et celles qu’il te reste ont été rongées par un chien! Ton contenu, c’est du verbiage sans queue ni tête.

MARIONNETTE: Mais moi! Je peux encore jouer le prince charmant! Je peux encore interpréter des rôles de Molière! De Racine! De Ionesco!

LIVRE DE CONTE: Tu n’es pas chauve.

MARIONETTE: Tu n’as rien compris. Je suis complet. Entier. Vivant.

BALLON CREVÉ: Ta vie ne tient qu’à un fil. Maintenant que le coffre est plein, tu sais ce qui nous attend, tous?

WALKMAN: La Grande Transbahutation!

LIVRE DE CONTE: La Renaissance.

BALLON CREVÉ: Idiots! Ce qui nous attend, c’est le rebut! La chanson, je la connais. Au printemps, ils feront le grand ménage. Ils remarqueront ce coffre qu’ils n’ouvrent jamais, remplis de choses qu’ils n’utilisent jamais, et que penseront-ils?

MARIONNETTE: Qu’il est temps de nous utiliser!

BALLON CREVÉ: Ils penseront que nous gênons! Que nous occupons un espace qui ne nous appartient pas, qui pourrait servir à entreposer toutes ces choses qu’ils nous préfèrent.

WALKMAN: Ils pourraient nous vendre. Un divorce à l’amiable, une nouvelle vie pour nous!

BALLON CREVÉ: Tu t’es vu? Qui voudrait t’utiliser, aujourd’hui? T’es lourd, encombrant, limité, et franchement laid.

WALKMAN: Tu peux bien parler! T’es crevé!

BALLON CREVÉ: Crevé si tu veux, mais je n’ai pas perdu ma répartie!

LIVRE DE CONTE: Par contre, ton rebond, oui.

BALLON CREVÉ: Vous me crevez le coeur! Nous finirons tous au rebut, je vous le dis!

MARIONNETTE: Il doit bien y avoir une solution, un moyen de s’évader, de reprendre du service!

BALLON CREVÉ: Hélas.

WALKMAN: Moi, je suis optimiste. Nous nous en sortirons!

LIVRE DE CONTE: J’en doute. J’étais ici bien avant vous tous. Au mieux, nous pouvons espérer inspirer un brin de nostalgie, ce qui nous ouvrirait une nouvelle carrière.

MARIONNETTE: Quelle sorte de carrière?

LIVRE DE CONTE: Celle de souvenirs. Ça vit longtemps, des souvenirs. On les dorlote, on leur parle, on les expose avec fierté!

BALLON CREVÉ: Avec nos sales gueules, tu y crois vraiment? Sincèrement?

MARIONNETTE: Moi j’y crois. Je ferais un beau souvenir. On me ferait jouer à l’occasion, pour montrer que je me porte bien. Puis un jour, je deviendrais une antiquité. Ce qui est encore mieux. Je jouerais Néoptolème à merveille!

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Amoureux

ICALIA: Vous souvenez-vous quand vous étiez amoureux?

ROTRAN: Amoureux, moi? Vous rigolez!

ICALIA: Pourtant, on l’a dit. Il y a des témoignages, des photos, une vidéo, un webinaire, deux blogues, et je ne sais plus combien de tweets.

ROTRAN: Vraiment? Moi qui croyais, enfin, qui étais persuadé. Mémoire, oh mémoire, quand tu nous frappes la tête sur le dash.

ICALIA: Oh le dash! Oh le dash! N’empêche, vous voilà cerné, identifié. Recroquevillé.

ROTRAN: Vous avez des précisions, des informations? Peut-être pourriez-vous me fournir une énumération des objets de cet amour, avec quelques répercussions, car ça n’a certainement pas manqué. Je ne suis pas devin, mais on devine. Non?

ICALIA: L’énumération est courte: c’était Trabriotala. La seule et unique Trabiotala.

ROTRAN: Ce nom ne me revient pas. Cela a dû être fort bref, il y a fort longtemps.

ICALIA: Cela a duré entre deux et cinq ans, il y a de cela dix ans, neuf mois, trois jours. Vous avez effacé, rayé, vraiment c’est une réussite!

ROTRAN: Un succès, semble-t-il. Vous êtes certaine? Oui? Moi qui me gausse depuis des années d’un passé irréprochable, d’une vie exemplaire, propre, claire, et je dirais, car on le dit, limpide. Mais on ne le dira plus. Devant la preuve, je devrai me courber. Avouer? Comment cela serait possible, sans le souvenir?

ICALIA: Du souvenir, je connais un marchand de la rue Desormeaux qui en vend. C’est cher, mais de qualité A-1.

ROTRAN: A-1? Impressionnant.

ICALIA: On y va? Je peux vous y accompagner.

ROTRAN: Non merci. Dorénavant, je ferai preuve d’humilité. Cela je le peux. Je jouerai le rôle à merveille. Mais ne me demandez pas d’en apprendre la genèse, la visqueuse, boueuse et fumeuse réalité.

ICALIA: Pourtant, Trabiotala, ça promet. Ça peut être une illumination.

ROTRAN: Je n’y pressens que soupirs, attentes, frustrations et renoncements. Ça m’anéantirait. Puis, je n’ai pas le temps d’oublier une deuxième fois. Je ne me souviendrai pas. Jamais.

ICALIA: Comme vous voulez. Après tout, comment savoir! La rumeur fait peut-être fausse route. Ça s’est vu.

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Bien suffisant

Le jour du dixième anniversaire de son mourômuniq, Lucille a enfermé son mari Julien dans un coffre de cèdre. Vert.

C’était devenu impossible pour Lucille d’avoir à la fois un mourômuniq et un homme dans sa vie. Un choix s’imposait. Brave Lucille, elle a choisi sans hésiter le mourômuniq.

Liberté.

Dorénavant, elle pouvait consacrer la quintessence de son amour, de ses heures, de ses soucis, à son mourômuniq. Sans filtre. Parce que Julien n’en finissait plus de soulever des doutes, de relever des contradictions, de réclamer. Julien faisait tache, il n’était plus invisible.

Avant d’agir, certes, Lucille s’est sondée. Elle n’est pas femme à révolutionner sa vie sur un coup de tête.

Il y avait bien sûr la possibilité, pratique, d’obtenir un divorce. Sauf que ça la priverait de la fortune de Julien, et les divorcés ne disparaissent jamais complètement. Ils traînent à jamais une rancune inquisitrice.

L’idée du veuvage lui est apparue, oh, mais très brièvement. La mise en œuvre ne la rebutait pas, malgré quelques hésitations sur les méthodes. Non. Lucille s’est simplement dit que peut-être, un jour, elle aurait à nouveau besoin de Julien, comme jadis. Et puisque trouver un nouveau Julien représenterait un défi dont la taille croissait avec les années, mieux valait conserver celui qu’elle avait sous la main.

D’où le coffre en cèdre.

Puis ce furent vingt ans de bonheur indicible. Inodore.

Un matin, ou était-ce un soir, le mourômuniq a disparu. Il n’était plus là. Ni dans la maison ni dans le jardin, nulle part.

Lucille a hurlé, jeûné, prié. Elle a lancé des recherches dans tout le comté, dans tout le pays, jusqu’en Patagonie. En vain.

Jamais elle ne retrouverait le mourômuniq, elle le savait, et peu à peu, l’acceptait. En pleurant.

Alors elle s’est souvenue de son coffre en cèdre. Et de Julien.

Elle avait besoin de Julien. Pour la consoler, pour lui tenir la main, pour ne pas laisser s’évaporer les quelques baisers qui lui restaient.

Mais Julien n’était plus tout à fait lui-même. On aura beau protester, vingt années dans un coffre en cèdre, ça laisse des traces.

Julien ne parvenait plus à se déplier. Paralysé dans une position foetale, ses membres atrophiés, il ne ressemblait plus à cet homme fier qu’il avait été.

Malgré tout, Lucille décida que ce nouveau Julien, c’était bien suffisant.

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Dodo mon petit choeur

GÉRALDINE: Mes amis, je l’avoue, je m’en vais prendre une douche.

SES AMIS (en choeur): Tu sais que nous t’aimons! Tu es excentrique, boulimique, cadavérique, mais nous t’a-do-rons! À dos rond.

AMI 1 (en solo): Nous l’arrondissons, le dos.

AMI 2 (en solo): Nous l’étirons, le do.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): Des dodos, des dodos, des dominos!

GÉRALDINE: Pourtant, il ne s’agit que d’une douche. Je me plaquerai en dessous, elle m’arrosera, je me laverai, et j’irai faire dodo. Sans faire le dos rond. Et je vous reverrai demain.

SES AMIS (en choeur): Et si le monde s’arrête? Et si la guerre nous arrête? Et si l’injustice nous crucifie?

GÉRALDINE: Je serai propre et reposée. Je me fermerai les yeux. Je serai heureuse, amoureuse, parcimonieuse.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): L’amour, la mort, la mourante. Laisse-la couler toute seule. Viens avec nous. Joins notre choeur! Ooooo. Aaaaa. Ooooo.

GÉRALDINE: Je n’ai pas de voix, et puis j’ignore où je vais. Avec vous, je perdrais mon sens. Complètement. Alors que je vous aime, juste là, assez loin, assez près.

SES AMIS (en choeur): Assez loin! Assez près! Loin-près, loin-près, loin-près. Personne! Nous sommes au-dessus, en dessous!

AMI 2 (en solo): Ou peut-être en dedans!

AMI 1 (en solo): Intrinsèque.

GÉRALDINE: N’exagérons pas. Si vous étiez moi, ça se saurait. Ça ne sonnerait pas creux, ça ne résonnerait pas.

SES AMIS (en choeur): Un édifice vient de s’écrouler!

AMI 1 (en solo): En bas dans la rue!

SES AMIS (en choeur): Boom boom, ka ra ta da boom, da boom, ta boom, ra boom, ka ka, ka ka boom!

AMI 2 (en solo): Poussière, tourbillons, raz-de-marée pour la mariée!

GÉRALDINE: Y a pas de mariée! Y a que de l’amour qui s’évapore. Je vais prendre ma douche, une longue douche, et ensuite, bonne nuit, mon petit choeur! Dodo mon petit choeur!

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Bonsoir tristesse

Studio de télévision B. deux cent quarante-neuf spectateurs. Lumières allumées sur la scène.

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

La foule applaudit. L’animateur, Jean-Rino Quoirez, entre en scène au pas de course, bras levé pour saluer la foule, sourire immense (si immense qu’on se demande comment il tient dans un visage si maigre), coiffure lustrée.

VOIX OFF: Mesdames, Messieurs, accueillez votre animateur préféré, Jean-Rino Quoirez! Avec lui la tristesse est toujours drôle!

QUOIREZ: Merci! Merci, merci tout le monde! Vous savez ce que j’ai appris aujourd’hui? Grâce à vous, cher public, chers téléspectateurs à la maison, l’émission Bonsoir Tristesse est numéro un au pays! Merci à vous! Merci!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Aujourd’hui, nous avons trois invités qui tenteront de se classifier pour concourir en quart de finale! Sans plus tarder, accueillons avec entrain notre première personne triste!

PANCARTE: RIEZ

Entre un quidam, survêtement de sport gris, chaussures usées, la quarantaine, mi-chauve.

QUOIREZ: Mon cher, quel est votre nom, d’où sortez-vous?

DUPRÉ: Marcel-Marc-Michel-Maurice Dupré. Je suis de la vallée de la Touelle.

QUOIREZ: La Touelle? Connaît pas! Ça ne doit pas être drôle, là-bas! Encore moins, j’imagine, si on y est né!

DUPRÉ: À qui le dites-vous!

QUOIREZ: Êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui.

QUOIREZ: Pardon? Je n’ai pas bien entendu. Vous, dans la salle, avez-vous entendu?

PANCARTE: NON

QUOIREZ: Vous voyez, personne n’a entendu! Alors, Michel-Marc-Machin, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: C’est Marcel-Marc-Michel…

QUOIREZ: Ça va, pas besoin de recommencer. Monsieur Dupré, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui!

QUOIREZ: Quoi?

DUPRÉ: OUI! OUI! OUI!

QUOIREZ: Voilà! Faut se faire entendre mon vieux! Maintenant, dites-nous, pourquoi êtes-vous triste?

PANCARTE: POURQUOI

DUPRE: Je suis orphelin, j’ai été élevé par les services sociaux parce que personne ne voulait de moi. On m’a battu, on m’a torturé. J’ai pris beaucoup de dope. Beaucoup. J’ai failli mourir. J’ai trouvé un boulot, j’ai remonté la pente, pendant dix ans j’ai amassé une petite fortune. J’ai rencontré une femme. Nous nous sommes fiancés. Le lendemain, elle a vidé mon compte et je ne l’ai jamais revue. C’était la semaine dernière. Je suis trop triste pour recommencer. Trop fatigué pour me jeter dans la Touelle. Je me vide à vue d’œil.

PUBLIC: Ohhhhh.

QUOIREZ: Merci Dupré! Le public a réagi! Notre tristomètre a enregistré les “oh” du public. Attention! Combien Dupré obtiendra-t-il? Voilà! Soixante-deux! Pas mal Dupré, pas mal!

PANCARTE: APPPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Merci, merci! Maintenant… Dupré, s’il vous plaît, poussez-vous, faites place à la prochaine concurrente. Accueillons avec entrain notre deuxième personne triste!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ma chère dame, quel est votre nom et d’où vous a-t-on sorti?

DUPAS: Mon nom, monsieur, c’est Marion Dupas. C’est ça mon nom. Dupas. Marion Dupas.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ça va Marion, nous avons compris! D’où peut-on sortir avec un nom pareil?

DUPAS: De Dupas. C’est le nom de mon village. Manon Dupas, rue Dupas à Dupas.

QUOIREZ: Où tout le monde marche du pas de l’oie!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Je parie que c’est ça, votre triste histoire, s’appeler Dupas, venir de la rue Dupas à Dupas. Démoralisant!

DUPAS: Non, monsieur.

QUOIREZ: Racontez, alors, nous sommes curieux. Et vous, cher public, êtes-vous curieux?

PANCARTE: OUI

QUOIREZ: Marion, partagez votre tristesse avec les millions de téléspectateurs de Bonsoir Tristesse!

DUPAS: Personne m’aime, monsieur. Chaque fois que je rencontre un homme ou une femme, j’ai beau tout leur donner, toujours, ils finissent tous par me laisser tomber au bout de deux semaines. Ou moins. Ils me disent que je suis ennuyante, jolie, mais pas intelligente, tendre, mais pas sexy. Je suis lasse, monsieur, désenchantée. Alors je bois du café, et je lis des biographies. J’essaie d’oublier mon existence, mais elle me revient toujours en plein visage, le soir, monsieur, avant de m’endormir. J’ai beau prendre des somnifères, beaucoup, ça n’y change rien. Il y a toujours quelques minutes flottantes où je me retrouve comme je suis, seule, absente de la vie, étrangère. Alors, la plupart du temps, je m’endors en pleurant. Au réveil, je me dis que je pourrais vivre seule, que je n’ai besoin de personne. Mais je me rends compte, monsieur, que je ne suis pas seulement seule. Si ce n’était que ça, ça irait encore. Non, monsieur, je suis une femme que personne ne reconnaît. Je suis invisible.

PUBLIC: Ohhhhhhhhhhh!

QUOIREZ: Oh, Marion! Je crois que votre tristesse est bien triste! Que dira notre tristomètre? Attention. Est-ce que Marion surpassera Dupré? Est-ce que l’invisibilité sera plus puissante que la vacuité? Voilà! Cent dix-huit! 

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Bravo Marion! Restez avec nous. Et vous, Dupré, rentrez donc chez vous. Allez caresser votre petite tristesse dans votre vallée! Accueillons maintenant notre dernière concurrente de la soirée!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Quelle émission riche en émotions! Ma chère, prenez place. Comment vous appelez-vous, de quel bled nous venez-vous?

LANCTÔT: Jana Lanctôt. Née à Shawinigan-Sud.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Shawini-quoi? Qu’est-ce c’est que ça?

PANCARTE: RIEZ

LANTÔT: Shawinigan-Sud. C’est pas drôle.

QUOIREZ: Mais si, mais si. Ma chère Jane, saurez-vous nous apporter plus de tristesse que cette fameuse Marion? J’en conviens, la pente sera dure à monter.

LANCTÔT: Moi c’est simple. Je suis triste parce que je suis moi.

QUOIREZ: Et c’est tout? Voyons, Jane, forcez-vous un peu. Détaillez! Détaillez! Qu’y a-t-il de si triste à être vous?

LANCTÔT: Je suis moche. Je suis têtue. Je n’aime pas danser. Je n’aime pas le cinéma. Je n’aime pas lire. Je n’aime pas la politique. Je n’aime pas mon boulot. Je n’aime pas ce que tout le monde aime. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne sais pas comment aimer quoi que ce soit. Je n’aime pas les gens raisonnables. Je n’aime pas les gens absurdes. Je n’aime pas les gens qui m’aiment. Je n’aime pas l’amour. Ma vie est d’un ennui mortel, et je me dis qu’il faudrait bien aimer quelque chose, mais quoi? Quoi! Je mourrai dans un brouillard.

PUBLIC: Oh!

QUOIREZ: Oh la la, Jane! Je la trouve pathétique votre tristesse, mais on dirait que notre public ne la trouve pas si triste que ça. Attendons que notre tristomètre nous donne le résultat. Attention. Cher public, chers téléspectateurs, regardons tous ensemble le tristomètre. Voilà! Douze. Une petite douzaine pour Jane!

PANCARTE: HUEZ

QUOIREZ: Pas besoin de vous éterniser, Jane, vous pouvez décamper, nous ne vous retenons pas. D’ailleurs, à entendre votre récit, nous sommes convaincus que nous n’aimez pas être ici, que vous ne nous aimez pas. Allez, houste!

PANCARTE: HOUSTE

QUOIREZ: Voilà, notre gagnante pour ce soir, mesdames, messieurs, Marion! La super-triste Marion!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Marion, nous vous reverrons dans six semaines, pour le début des quarts de finale. D’ici là, chers téléspectateurs, nous nous retrouverons la semaine prochaine pour une autre joute à Bonsoir Tristesse!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

VOIX OFF: C’était Jean-Rino Quoirez, votre animateur préféré!

L’animateur, sourire plus grand que lui, quitte la scène d’un pas joyeux, en agitant les deux bras. Les lumières s’éteignent sur la scène, et s’allument dans les gradins.

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Rien n’est trop

Au salon funéraire, le mort est installé sur une petite scène, en avant d’une salle où s’alignent quatre rangées de chaises. Les chaises du premier rang sont alignées au bas de la scène, face à la salle. La famille peut ainsi pleurer publiquement tout à son aise, et la parenté, les amis, défilent pour offrir leurs condoléances, et s’assurer que le cadavre a bien été rembourré. Car on veut savoir s’il faut faire confiance à cet embaumeur, plutôt qu’à l’autre, qui tient boutique juste en face. À Saint-Cecicela, c’est important. Fondamental. Chacun tient à être présentable sous sa forme cadavérique. Autrement, où irait le monde, je vous le demande (s.v.p., ne répondez pas, ce n’est pas permis).

JENNY: Alors, t’es satisfaite du cadavre paternel?

ISABELLE: Trop dodu.

JENNY: Ouais. Dodu. C’est le mot. Il était plutôt maigre, non?

ISABELLE: Sec. Cassant. Un échalas squelettique. Je ne le reconnais pas. Tant mieux, je ne pourrais pas supporter.

JENNY: Pourquoi l’avoir gonflé à ce point?

ISABELLE: Ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour se moquer.

JENNY: Pourtant, elle ne l’aimait pas, pas vrai?

ISABELLE: Elle a tellement menti, et puis elle aime le spectacle. Elle serait prête à pleurer n’importe qui, pour jouer son numéro.

JENNY: Elle a bien raison.

ISABELLE: C’est hypocrite.

JENNY: Tu es sévère. Mets-toi à sa place. Elle a un cadavre sous la main, pourquoi ne pas en profiter!

ISABELLE: Pour elle, c’est une blague, tout ça!

JENNY: Pour tout le monde. Personne ne l’aimait, ton paternel.

ISABELLE: Jouons nous aussi!

JENNY: À quoi penses-tu?

ISABELLE: Tu sais cette chorégraphe néo-zélandaise?

JENNY: Mary Jane O’Reilly?

ISABELLE: Nous pourrions leur faire Horses. J’ai un soutif et des culottes noires.

JENNY: Marine.

ISABELLE: Marine?

JENNY: Mes soutifs et culottes. Ce ne sera pas… trop?

ISABELLE: Rien n’est trop. Jamais.

Les deux femmes se déshabillent devant la salle recueillie, pas trop loin de la mère qui pleure, sans larmes. Elles entreprennent la chorégraphie, qui mime les mouvements de chevaux. Sans un mot, sans musique. Après un léger murmure, presque rien, chacun poursuit son activité de deuil. La mère, d’abord outrée qu’on tente de la déloger dans son premier rôle, est vite rassurée par l’apparente absence de réaction des spectateurs. Les mouchoirs continuent d’éponger des yeux secs, pendant que bon nombre d’yeux ne perdent pas un mouvement des membres gracieux des demoiselles. À la fin de leur numéro, Isabelle et Jenny s’inclinent, se rhabillent, et reprennent leurs positions respectives dans la mise en scène originale. Sur la scène, le cadavre n’a pas bronché. Rassurée, la mère trouve suffisamment d’inspiration pour faire couler de véritables larmes. La foule s’incline, dans un mouvement empreint d’une belle émotion.

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Œil-de-bœuf

Leana pensait qu’elle connaissait ça, le bonheur. Elle l’observe depuis des années, et elle n’en revient pas de voir tous les visages qu’il porte.

Il y a d’abord, bien évidemment, sa sœur Marina et ses douze enfants, fière d’avoir rempli son rôle de mère. Fière, oui. C’est ça le bonheur, assure-t-elle.

Il y a aussi Marceline, son amie d’enfance, qui cultive des citrouilles géantes en Alaska. Un rêve de toujours. C’est ça le bonheur, témoigne-t-elle.

Il y a encore Rosanne, sa copine d’Université, cadre supérieure à la Compagnie des Plastiques Jaunes, à qui elle consacre l’essentiel de sa vie. Ça c’est le bonheur, tonne-t-elle.

Mais Leana? Pauvre Leana, jamais elle n’a pu leur parler de son bonheur. Elle ne l’a jamais trouvé.

C’est pourquoi Leana a accepté de payer vingt-sept mille dollars pour s’inscrire à une formation d’une année en ligne. Tremplin vers le Paradis. Norée Dorée, l’initiatrice de cette formation, est maintenant millionnaire, et heureuse. Elle assure qu’elle saura conduire ses élèves jusqu’au bonheur, étape par étape, marche par marche. 

Leana ignore si dans un an, elle aussi saura ce que c’est que le bonheur. Mais son espoir est grand, et ses efforts considérables. Norée lui a donné plusieurs exercices à faire. Par exemple, elle doit répéter dix fois cette phrase, à cinq reprises, chaque jour: le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Dix fois par jour, à une fréquence régulière, fixée par une alarme sur le téléphone. Où qu’elle se trouve, Leana répète donc. Et se sent vaguement ridicule.

Mais Norée l’a dit: on se moquera de vous! Sauf qu’à force de répéter, votre cervelle enregistrera le message, et vous finirez par voir le bonheur qui dort en vous. Ensuite, assure Norée, il ne s’agira que de le nourrir pour lui donner la force de sortir et de s’épanouir. Un an, vingt-sept mille dollars.

Pas cher, pour acheter le bonheur.

Les clients le répètent. 

Pas cher, l’argent le mieux investi. 

Certains, comme Leana, ont emprunté. Pas grave. 

C’est du BONHEUR qu’on parle ici.

N’empêche.

Parfois Leana sent le frisson du changement dans ses organes. Il lui arrive, quand elle répète le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur, surtout si elle parvient à se concentrer sur ce qu’elle dit, eh bien oui, elle entrevoit des lueurs. Imprécises, mais lueurs tout de même.

Mais ça ne dure pas. Après dix minutes, quinze tout au plus, ça s’estompe, et la lueur s’éteint. L’ennui revient, elle se demande si elle n’a pas fait une folie.

Sauf qu’elle continue. Norée l’a avertie: c’est long. Le rappel sonne sur son téléphone, et elle recommence ses incantations.

Lorsqu’elle répète sa phrase en public, les gens se retournent, la dévisagent, haussent les épaules comme si elle était une demeurée. Et les enfants rient. À la longue, ça lasse. Leona répétait de moins en moins fort, plus soucieuse des regards que de son œil-de-boeuf intérieur.

Alors il a fallu prendre des mesures.

Leona sort de la ville le plus souvent qu’elle peut, et le plus longtemps possible. Elle marche le long des champs, traverse rapidement les villages, longe la forêt qui s’étend sur des kilomètres au nord.

Elle peut hurler ses incantations, si cela lui chante. À l’ombre des vieux arbres, dans le bourdonnement des moustiques et le chant des oiseaux, elle répète, elle répète, le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Quand enfin elle se tait, vidée, doutant d’avoir vu quoi que ce soit, elle croit entendre, dans la forêt, l’écho de rires qui se moquent d’elles. Mais ce n’est peut-être que le souffle de la brise dans les feuilles lourdes.

Il n’y a pas lieu de se décourager. Elle a payé son Tremplin vers le Paradis, elle finira par y arriver. Et quand l’année s’achèvera, elle pourra dire, elle aussi, c’est ça le bonheur!

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Besoin de distractions

Je lisais, et je n’aimais pas ce que je lisais. J’écrivais, et je n’aimais pas ce que j’écrivais. Alors je suis sorti pour acheter du café, rien que cela, du café, chez Java Java qui le torréfie sur place, qui le moud sur place. Le meilleur café en ville, meilleur que celui qu’ils vendent chez les Italiens de la rue des Souvenirs. J’entre donc chez Java Java, clochette sur la porte, je choisis mon café, mais quand je me présente au comptoir, le vieux Marcel me fait une grimace et disparaît dans l’arrière-boutique. J’attends, cinq minutes, dix minutes, vingt minutes. J’ai tout mon temps, malgré mon impatience. Après tout, rien de bon à lire, rien de bon à écrire. Tout de même. Je me décide, je passe à mon tour dans l’arrière-boutique, je m’avance dans une semi-obscurité. Nulle trace de Marcel, je n’entends rien, je ne vois rien. On m’assomme. Bang. Je me réveille dans un parc que je connais bien, et tout de suite, au bout d’un sentier, je reconnais une femme avec qui j’ai passé deux mille huit cent soixante-huit jours et deux mille huit cent une nuits. Je découchais souvent, et elle aussi, un peu. Elle m’a vu, ça m’embête. Elle traîne quoi, derrière? Des mômes. Des mômes! Combien? Deux, trois, et celui-là, c’est à elle aussi? Oui. Et celle-là, et ceux-là? Oui. Famille nombreuse. Bonjour toi toi, comme tu as changé, oh moi pas tant pas tant, je cherchais du café et toi quoi, toi quoi, du soleil, du soleil, allez va, vas-y. Elle tient à me présenter les mômes, par ordre décroissant d’abord, puis par ordre croissant, et enfin, pêle-mêle. Elle me les présenterait encore si je ne m’étais sauvé. Me voilà m’escampant, et la poudre que je soulève me voile, il y a probablement longtemps que je ne l’ai connue, comment est-ce possible d’en faire autant, on dirait qu’elle n’a pas fini, jusqu’où ça la mènera. À force d’en soulever, j’avale et je respire plus de poudre de gravillons, de sable, que je ne devrais. Je tousse, je crache, je me sens mal. Un banc. Je m’assure qu’elle ne m’a pas suivi, comment ferait-elle avec sa petite foule de mômes, on dirait que je l’ai semée. Je me tâte les poches. Ceux qui m’ont assommé transporté m’ont aussi fait les poches. Plus de portefeuille, plus de téléphone, plus de clefs. Chez moi c’est trop loin, je suis fatigué, j’ai une bosse sur le coco. Ils cambriolent sans doute mon appartement en douce, je possède si peu. À quoi bon y retourner, il n’y aura plus rien. Je m’allonge, reprendre des forces est impératif. Réveil dans une cellule. Les cons, m’ont pris pour un vagabond. Vos papiers! Évidemment, ne me croient pas, ne me croiront pas, mon histoire de café, de famille nombreuse, ils s’en moquent, de la pure invention m’informent-ils. À quoi bon protester, pas moi qui vais s’accrocher au petit ennui qu’est ma vie, laissons l’aventure me distraire.

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Faut pas y penser

J’ai assisté à une conversation des plus étranges, entre deux personnes qui visiblement ne se connaissaient pas. Je m’empresse de vous rapporter leurs propos qui, je l’avoue, m’ont d’abord amusé, puis inquiété.

Une salle des pas perdus. Un homme assis face à une femme. À quelques sièges d’eux, il y a moi. Autour, d’autres voyageurs attendent, des gens vont et viennent.

HOMME: Je déteste ces chaussures, il faudra que j’en trouve d’autres, plus jeunes.

J’ai levé les yeux vers l’homme, la femme a levé les yeux vers l’homme. Je me suis dit qu’il parlait seul.

HOMME: Ce repas au resto de la gare. Une erreur. Trop de champignons. J’ai le ventre qui bourdonne. Envie de péter, mais ça va sentir, ça va s’entendre. Aller péter aux toilettes? Attendons un peu que ça vaille la peine. Pour un bon gros pet. Boom!

Là, vraiment, la femme et moi nous le dévisageons, interloqués. Qu’a-t-il à partager ses problèmes de digestion? Le plus curieux, ses lèvres ne remuent pas. Ventriloque? Il a souri à la femme.

HOMME: Est-ce qu’elle m’a regardé? Elle m’a souri? Non, pas du tout. Pourquoi me dévisage-t-elle avec cet air pas commode? Pour qui se prend-elle?

Il se redresse sur son siège, mal à l’aise.

HOMME: Bonjour madame, est-ce que je peux vous aider?

FEMME: Allez aux toilettes si ça vous chante, mais épargnez-nous les détails de vos flatulences.

HOMME: Comment… Je n’ai… Pardon? Comment a-t-elle deviné que j’avais envie de péter? Ça se voit tant que ça sur mon visage? Pourtant, je me tiens correctement. Elle a de jolies lèvres. Si au moins elle souriait. 

FEMME: C’est une habitude, chez vous, de dire à haute voix tout ce qui vous passe par la tête?

Ce n’est pas tout à fait ce qui lui arrive, me suis-je dit. Il ne parle pas. Ses lèvres ne remuent pas. Pourtant, nous entendons sa voix. Étonnant. Il ne s’en rend pas compte, visiblement.

HOMME: Qu’est-ce qu’elle raconte? Elle disjoncte, la blondinette. Si elle savait tout ce qui me passe pas la tête! Je ne suis pas certain de bien saisir, madame. “Je puis affirmer que ses filles ne liront jamais de romans.” Pourquoi penser à ce roman. Cette femme en face de moi. Si j’étais nu, est-ce qu’elle m’aimerait? Michel Auvray. J’ai longtemps cru que c’était un homme, pourtant il suffisait de chercher. Laure Rounot. N’a jamais écrit sous son véritable nom. Cette blonde, si elle était née en homme?

FEMME: Vous ne vous rendez pas compte?

HOMME: L’ignorer. Consulter mes courriels. Pas de nouveaux courriels. Garder les yeux sur ce téléphone. Pratique ces bidules quand on ne sait plus où poser les yeux. Blondinette. J’aimerais qu’elle me suive jusqu’à la maison de campagne. Non. Pas si loin. Plus tard. Oui, plus tard. Je lirais à vois haute ces romans que tout le monde a oubliés. Je lui demanderais si elle connaît les Diables bleus. Je peux parfois l’être. Diable. Diablotin. Je lui pincerais les fesses. Je vous pincerais les fesses et les tétons. Nous ferions l’amour. Peut-être. Peut-être pas. Si au moins elle souriait, je pourrais avoir une idée. Voilà qu’en bas ça réagit. Ridicule. Ne pas s’exhiber ainsi. Ici. Rappeler Carmen. J’aurais dû l’appeler avant de partir? Je devrais noter ces choses-là. Hâte de lire son roman. Un roman? Ce n’est pas ce qu’elle a dit. Qu’est-ce qu’elle a dit? Littérature. Un livre. Une femme brillante. Impression d’une clarté. Grande clarté. Beaucoup plus brillante que moi. Je ne l’avouerai pas. Jamais. Payer les arriérés d’impôt. Trop cher. Toujours payer. Investir?

FEMME: Vous au moins, vous ne cachez pas votre jeu!

HOMME: Pardon?

FEMME: Cessez de penser. Tout ce qui vous passe par la tête, je l’entends. Nous l’entendons. Monsieur, à côté, il entend aussi. Je crois même qu’il note tout.

HOMME: Mes pensées? Comment est-ce possible? Elle est folle, ou c’est moi qui perds la tête. À moins que ce ne soit sa façon de me draguer. Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus. 

FEMME: “Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus”, et juste avant, vous vous demandiez si j’étais folle, ou si vous perdiez la tête. Allez, osez penser un peu plus!

HOMME: C’est effrayant. C’est une démone! 

FEMME: Non. Je ne suis pas une démone. Vous savez que c’est amusant de regarder les gens penser! Je me demande si vous êtes un homme marié.

HOMME: Marié? Ça va pas la tête! Suffit de le demander. Même si je ne vous connais pas, ça ne me gêne pas de vous répondre. Voilà: je ne suis pas marié.

FEMME: Peut-être a-t-il déjà tué quelqu’un.

HOMME: Elle est rigolote, celle-là. Moi, tuer quelqu’un! Il me faudrait peut-être un peu plus de courage. Ou autre chose. Plus de folie. Je suis un tueur en série, et je frappe tous les soirs de pleine lune. Elle va finir par alerter la sécurité, plaisanterie de mauvais goût. Au moins, elle m’a l’air plus intelligente qu’au premier coup d’œil. Trop intelligente pour moi? Toujours ce complexe. Complexé. On ne dirait pas. Je sais que ça ne se voit pas.

FEMME: Si, tout de même un peu. Ça se voit un peu. Quel est votre numéro de carte bancaire?

HOMME: Une arnaqueuse! Voilà ce qu’elle est. Mon numéro. Ne pas penser à mon numéro. 5570, non… non…, 4466, 8890. Je pense plutôt, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, 9988, 9877, non, c’est ridicule. Je ne le connais pas par cœur.

La femme pianote sur son téléphone.

FEMME: Vous ne parvenez pas à mentir, en pensée. Trop drôle. Irez-vous jusqu’à me confier votre mot de passe?

HOMME: Se fermer. Chanter. La la la, la la, la la la. Quelles paroles? Trouver les paroles. Carmen, ton livre. Impôt. Vieux livres. 87325. Merde. Penser autrement. 342131545532. Oui, mon numéro, je m’en souviens, 77423. Que cherchez-vous?

FEMME: Je vous plais?

HOMME: Oh. Jolie bouche, yeux étincelants, traits doux, légèrement galbés. Trop? Non, pas vraiment. J’aimerais la voir debout. Je n’aime pas les ventres. Malgré le mien. Vous êtes charmante, madame, mais pour me plaire, faudrait en savoir davantage sur vous. J’en ai marre de la tutoyer. Viens ici ma belle, viens ici que je te… Oups… Penser à mon doigt. Me tordre le doigt. Aye!

FEMME: Quatre cent cinquante mille sur votre compte. Ça va. Je vous en laisserai un peu. Disons, pour votre taxi lorsque vous arriverez chez vous.

HOMME: Non! Non! Pas mon argent! Vous êtes bien drôle, madame.

La femme se lève, fait quelques pas et disparaît, happée par la foule. L’homme, interloqué, fixe le siège vide devant lui.

HOMME: M’a-t-elle vraiment dévalisé? A-t-elle vraiment vidé mon compte? Comment est-ce possible? Vite, vite, vérifier. Quelle merde si c’est vrai! La salope! La salope! C’est une blague, c’est une blague, c’est une blague.

Nerveux, il tape les chiffres sur son téléphone, accède à son compte.

HOMME: Ouf. Elle blaguait. Quelle charmante femme tout de même! J’aurais dû la retenir, l’inviter à prendre un verre. Pourquoi accéder à mon compte et ne rien prendre? Quelle chance ratée, encore une fois. Mais que le temps passe. Vite, je dois partir, je dois…

Il part en courant, son ticket à la main, répandant ses pensées dans son sillage. Pendant ce temps, tranquillement, j’accède à son compte, et je m’enrichis de quatre cent cinquante mille dollars. Mais franchement, avons-le, tout cela est fort inquiétant. Si ça devait m’arriver, je ne survivrais pas dix minutes!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les chemises propres

Lani, femme de ménage chez l’industriel Grivin, n’a jamais lu le Livret des chasses du Roi de 1829. Ni vous.

Tous les jours, elle se balade avec un aspirateur, un plumeau, une brosse. Et en fin de journée, elle plie les vêtements qu’elle a lavés, ceux de Monsieur, de Madame, des enfants. Elle sort par la porte de derrière, et parfois le jardinier la salue, mais pas toujours. Maintenant qu’il s’est habitué à elle, le chien Prince n’aboie plus lorsqu’elle passe, à peine s’il lève des yeux désinvoltes.

Depuis des semaines, Lani lave et presse chaque jour dix chemises de Monsieur. Il en salit deux ou trois, qui lui arrivent en tas, chiffonnées, maculées de taches de vin, de nourriture, de rouge à lèvres aux coloris diversifiés, de sperme. Les sept ou huit autres chemises, elles lui arrivent sur leurs cintres, sans un pli, immaculées. De toute évidence, Monsieur ne les a pas portées.

Sans poser de question, Lani lave et presse toutes les chemises, les sales comme les propres. Sauf que cela lui demande un temps fou, ce qui la contraint à quitter son travail une heure plus tard chaque soir. C’est encore pire les jours où Monsieur lui fait acheminer quinze, vingt et même trente chemises impeccables.

Aujourd’hui, Lani a rendez-vous chez le dentiste avec son plus jeune, qui souffre terriblement depuis deux jours. Pour être à l’heure, elle devra quitter son travail à l’heure prévue, ce qu’elle n’a fait qu’une ou deux fois jusqu’ici.

Puisque les chemises impeccables le sont tout autant avant comme après un nouveau lavage, un nouveau pressage, Lani met de côté dix-sept chemises qui n’ont visiblement pas besoin de ses soins. Le temps de laver ce doit l’être, de presser, la voilà libre dix minutes avant la fin de sa journée de travail. Hourra, se murmure-t-elle, son plus jeune pourra être soigné.

Au moment où elle rangeait les trois chemises lavées et pressées, avec les dix-sept autres, voilà que survient Madame, qui s’étonne de voir Lani ne pas travailler au-delà de la journée de travail qu’elle avait imposée lors de l’embauche. Madame s’étonne, Lani sourit, assure que tout le récurage, époussetage, lavage, est fait. Madame inspecte les chemises, relève un nez qu’elle a mignon, demande à Lani si elle les a toutes lavées et pressées, même celles qui n’avaient pas été portées. Lani, qui ne peut mentir, ne ment pas. Madame la congédie sur-le-champ, ne lui verse que la moitié de ce qu’elle lui doit, sous prétexte que le travail n’a pas été fait.

Pendant que le dentiste fait vibrer sa turbine et que son fils pleure, Lani multiplie les appels pour se trouver un nouveau poste. Elle n’aura pas les moyens de régler la facture du dentiste, mais on verra, on trouvera bien.

Traitement en cours…
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