J’irai pleurer et rire avec elle 

Elle pleure, elle rit, elle pleure, elle rit, et ça dure depuis que le soleil est à son zénith dans le parc. Des mômes lui ont lancé des cailloux, des vieilles ont marmonné, un type à souliers italiens l’a insultée. Malgré tout, malgré eux, elle pleure et elle rit encore. Elle a peut-être vingt-cinq ans, de longs cheveux en ondes douces, des vêtements simples, un jeans, un pull jaune, elle tient entre ses doigts une fleur, une campanule qu’elle a cueillie dans le sentier qui traverse le champ en friche.

Un jeune homme s’assied à deux mètres d’elle, comme elle, en tailleur. Il tient lui aussi une fleur, une marguerite, qu’il a cueillie le long du fossé qui mène au parc. Il a son âge, peut-être légèrement plus. Jeans et t-shirt, il ferme les yeux, se balance légèrement au rythme d’une musique douce, que lui seul entend.

Je me suis assis ici par habitude, j’y viens tous les jours, à des heures différentes. Ça dépend de mes cours, de mon boulot. Parfois je lis un livre. Souvent, devrais-je dire, je lis un livre. Aujourd’hui, je n’ai pas de livre. Je n’avais envie que de regarder les gens, j’adore les observer aller et venir, s’asseoir pour écouter de la musique, écrire des messages sur leurs téléphones. J’en vois peu avec des livres, alors quand ça arrive, forcément nous nous sourions. J’ai cette marguerite, que j’apporterai chez moi. Je m’endormirai en la regardant, et peut-être en rêverai-je. Cette fille qui a la larme à l’œil, mais qui sourit, qui rit même. Étrange. J’ai le sentiment de la connaître, de l’avoir toujours connue. Pourtant, non, je ne l’ai jamais vue, ni ici, ni à l’Université, ni ailleurs.

Elle se lève, mais avant de partir, elle pose sa campanule devant le jeune homme, et s’éloigne dans un des sentiers du parc.

Le jeune homme a ouvert les yeux, il prend délicatement la fleur, qu’il hume avant de se replonger dans ses pensées.

Du sentier principal surgit à bicyclette le gardien du parc, casquette sur la tête, sifflet au cou. Il freine bruyamment devant le jeune homme, se penche et harponne de ses longs doigts secs les deux fleurs, la marguerite, la campanule. Le jeune homme l’interroge du regard, le gardien lui explique qu’il est interdit de couper les fleurs dans le parc. Amende de cinq cents dollars, payable dans les trente jours sinon c’est la prison, un mois.

Cinq minutes plus tard, il n’y a plus personne. Plus de jeune homme, plus de gardien.

Je n’aurai pas l’œil sur ma marguerite lorsque je m’endormirai ce soir. Ni sur la campanule de cette fille. Si je la revois, j’irai pleurer et rire avec elle.

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Il n’y aura jamais rien 

Je me suis abandonné à cette main inconnue, puisque j’avais perdu tous mes tickets d’autobus, tous mes plans, tout mon temps, oh combien de temps. Rues froides, désertes, grises. Pourtant une chaleur montait, m’enserrait les jambes, tourbillonnait dans mon ventre. Je reconnaissais ces rues, je le crois, du moins elles ressemblaient à celles de jadis, à celles où il était encore permis de rêver. Mille visages, une foule, et une voix, une harpe quand je marchais sur la neige, sur la glace.

Cette main aurait pu m’entraîner jusqu’au fleuve, je l’aurais suivie partout, j’aurais monter derrière elle tous les escaliers, j’aurais visité toutes les maisons où sa fantaisie l’aurait portée. Aveugle. Sans mémoire, sans nouvelle mémoire, porté par une seule mémoire, une seule à jamais, au son de la harpe, d’un violoncelle maintenant et peut-être encore de la voix, si claire, si haute, si blonde.

Quel est ce lieu, j’ai perdu la main, elle m’a échappé dans la pénombre. Je me cogne à des meubles, des comptoirs, et malgré ce brutal abandon, toujours cette chaleur qui me tire des larmes. Cette voix.

Mes yeux apprivoisent la nuit, sautent comme des enfants fous, innocents malgré le froid que je sais là mais qui ne m’atteint pas. Une grande pièce, un espace où s’entassent des bandes magnétiques, des vinyls, des disques compacts. Un musée? Un musée déserté par ses fantômes car je suis bien seul, je le sais, je le sens. Barreaux aux fenêtres, chaînes aux portes, me voilà prisonnier, apaisé mais pris au piège.

Au mur une peinture, je crois reconnaître la femme, impression d’avoir déjà vu l’homme, et derrière, sont-ce des enfants, ou peut-être seulement leurs ombres mêlées à d’autres qui ressemblent à des animaux, chiens, chats, un cheval peut-être. Quelle est cette curieuse scène? Si je pouvais l’éclairer, je m’assiérais pour l’étudier, l’ausculter jusqu’à  en connaître chaque coup de pinceau. Dans cette pénombre, que puis-je espérer? Si je pouvais éclairer, mais je ne cherche pas l’interrupteur, je ne cherche pas de chandelles.

Entre les barreaux je vois tomber la neige, comme je la voyais tomber autrefois, ces soirs sans vent où les lourds flocons dansaient au-dessus des têtes qui croyaient bêtement à l’éternité. Mon corps finira peut-être par geler, malgré l’étrange chaleur qui ne me quitte pas, qui ne me quittera jamais.

On finira bien par me trouver, par me libérer. Il y a toujours un gardien dans ce type d’immeuble, il y en aura un dans cette phonothèque abandonnée. Quelqu’un viendra peut-être écouter les voix qui dorment dans ces milliers d’enregistrements, et j’aurai enfin découvert une âme à qui raconter mon aventure. Je sais que la main ne reviendra pas, je le sais, et si elle revenait ce serait pour m’égarer.

Si on me savait ici, quel scandale! Il en faut peu, parfois. Remuer toute cette poussière sur les disques, sur les pochettes des vinyls, sur les comptoirs où dorment des empreintes qu’ont oubliées depuis longtemps celles qui les y ont laissées, ceux qui les y ont laissées. 

Je crois avoir vu les personnages de la peinture bouger. La femme s’est penchée vers moi, et le mur a tremblé. L’homme a voulu la retenir, mais elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée au sol, à quelques pas. J’ai à peine eu le temps de tendre le bras, de toucher sa jambe de mes doigts bleus, que tout s’est assombri, et mon corps paralysé s’est mis à aspirer toute la poussière du temple.

Mais il n’y a pas rien. Il n’y aura jamais rien. Jamais, même si je m’en approche.

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Mâcher de la boue 

Nous sommes six, placés en cercle, à genoux, et nous mâchons de la boue. Derrière chacun sont plantés sur de hauts pieux des sabots de chevaux, desquels coulent continuellement de grosses gouttes d’eau. Ils nous ont lié les poignets, dans le dos, et interdit de nous lever, de changer de position. Nous croyons qu’ils ont des armes, mais nous ne les avons pas vues. Eux-mêmes, nous ne les avons pas vus.

Moi qui croyais que je me rendais à une partouze. J’avais autre chose de prévu, une sortie à vélo avec les copains, mais je me suis laissé convaincre par mon patron. Je n’ai jamais participé à une partouze, sans doute parce que je n’en ai jamais eu l’occasion. Y participer avec mon patron ne me disait rien qui vaille, mais j’ai besoin de cet emploi, pour encore au moins deux ans. J’ai failli refusé, je m’imaginais lundi matin au bureau, le voir parmi les autres après l’avoir vu là-bas. Il est là, maintenant, à mes côtés. Lui aussi mâche de la boue.

J’avais pourtant reçu un carton d’invitation ordinaire, comme on en reçoit souvent. Un vernissage, un de plus. Je ne connais pas l’artiste, mais on indiquait que Judith T. y serait, alors ça m’a décidé. J’avoue que ce matin, j’ai laissé le carton sur le coin de mon bureau, sans vraiment le lire. Une invitation pour le soir même, ça n’est pas sérieux. Combien de soirs, dans une année, où je n’ai rien? Cinq, six peut-être? Mais avant d’éteindre et de rentrer, son nom a attiré mon œil. Judith T.. J’ai dit merde, et j’ai appelé Charles pour lui annoncé que je ne l’accompagnerais pas à la première du film de Leo C., qui promet. C’est ce qu’ils disent. Comment ai-je pu aboutir ici, la bouche pleine de boue. C’est affreux. Que me veulent-ils?

Jusqu’à la dernière minute j’ai cru à une plaisanterie. Après tout, cette femme que je ne connais pas m’a dit que ce serait une fête surprise en l’honneur de Shayne F., et comme nous avons étudié ensemble, j’avais envie de le revoir. J’ai même apporté un cadeau, un masque du Costa Rica. Toute cette boue, quand je l’ai sentie, j’ai éclaté de rire. J’adore les plaisanteries bien salées. Je n’ai pas bronché au moment où ils m’ont attaché les poignets. Certes, c’était plus fort que ce à quoi on peut s’attendre, d’habitude. Mais bon, je me suis dit. Je ne le connais pas tellement, je veux dire, pas intimement, ce Shayne. J’ai même cru découvrir qu’il m’avait en grande estime, qu’il avait parlé de moi à ceux qui organisaient la surprise, qu’à la fin, nous nous lierions davantage. Mais quand on m’a forcé à me fourrer toute cette boue dans la bouche, j’ai compris qu’il n’y aurait pas de rigolade, qu’il n’y aurait pas d’amis, que j’étais pris au piège.

Lorsqu’il m’a avoué qu’il pensait à moi tous les jours, je l’ai écouté en silence. Je n’osais pas tout détruire à ce moment-là, si rapidement. Non, il ne flotte jamais dans mes rêves, je l’oublie dès que je ne le vois plus. Je n’ai pas osé, par lâcheté, parce que je lui en voulais de se croire permis de me balancer ce fardeau sur les reins, parce qu’un doute m’a piqué le cœur. Parfois, oui parfois il y a des lumières qui nous échappent, malgré la puissance de leur éclat. Et si moi aussi? Après tout, jusqu’ici je ne pouvais pas me vanter d’avoir eu du flair. Tous des salauds. Alors, j’ai accepté son invitation. Cinéma, restaurant, banal. Pourquoi pas. Il y en a si peu, dans ma vie, du banal. Ça me ferait peut-être du bien? À quel moment ai-je été détournée? Comment ai-je pu manquer ce rendez-vous pour me retrouver ici? Est-il dans le coup? Était-ce un piège? Faudrait qu’il me déteste avec une passion barbare pour me faire subir cette torture! Toute cette boue! J’en mourrai avant la fin de la nuit!

J’allais chercher des médicaments pour mon fils. Ça ne pouvait pas attendre, un terrible mal d’oreilles qui lui tirait des larmes, lui qui pleure si rarement. Je roulais, c’était déjà la nuit, il n’y avait presque pas de trafic. Au feu rouge, juste avant la pharmacie, une camionnette s’est arrêtée à ma hauteur. Que s’est-il passé? La camionnette s’est arrêtée. Qui conduisait? Je n’ai jamais vu le feu vert, je n’ai plus rien vu. Ils m’ont enlevé? Mais comment? Toute cette boue qui m’étouffe. Est-ce que ma femme s’inquiète? Ont-ils lancé des recherches? Ont-ils retrouvé ma voiture? Je ne savais pas que j’avais des ennemis. Des ennemis?

J’ai honte. J’ai été d’une naïveté déconcertante, moi qui n’accorde jamais ma confiance à la légère. Mais cette femme, dans ce réseau de rencontres en ligne, je la connais, croyais la connaître, depuis cinq ans! Cinq ans! Je lui ai proposé je ne sais plus combien de fois de la rencontrer, discrètement. Depuis le début, elle répétait qu’elle ne cherchait que des aventures. Bien sûr, bien entendu. Moi aussi. J’ai femme, enfants, maison, chalet, condo. Bien sûr, bien entendu. Mais elle annulait toujours, et quelquefois, j’annulais aussi. Là, d’un seul coup, elle était libre, j’étais libre, mais elle voulait plus, elle voulait une orgie! Une orgie! Il y aurait trois de ses amies, peut-être quatre. Elle insistait pour que mon responsable des ventes y participe. Comment le connaît-elle? Je n’ai rien soupçonné, je me suis dit que tout ce temps, elle savait exactement qui j’étais, malgré mon pseudonyme, malgré ma photo qui date, tout ce temps elle m’avait sans doute épié, avait vu cet employé. Bel homme, certes, mais ça m’a piqué, un brin de jalousie, oui oui. Je n’ai rien dit. Alors avec cet employé, pour ne pas rougir j’ai fait vite, nous ne sommes pas du tout intime, à la première occasion, sans réfléchir je le lui ai suggéré, j’ai bien vu que ça l’agaçait, j’ai failli lui dire de tout oublier, de m’excuser, que c’était une blague. Mais j’ai insisté, il a compris qu’il n’avait pas le choix, et à la fin, je crois que ça a fini par l’exciter. Il doit m’en vouloir. Mâcher de la boue! Belle orgie! Croit-il que je l’ai entraîné ici à dessein? Mâcher de la boue. Pendant combien de temps en mâcherons nous?

Nous n’avons pas le droit de parler, de communiquer entre nous, de nous plaindre. Nous respectons les consignes, à la lettre, parce que nous sommes convaincus qu’ainsi nous nous en sortirons. Nous en sommes convaincus, sans raison. Eux, ils restent silencieux, absents, et nous mâchons de la boue, pendant que de grosses gouttes tombent des sabots empalés.

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Roger de toute éternité 

À Kalilaro, un petit pays que personne ne connaît, pas même le Secrétaire général des Nations Unis, les cinq mille trois cent quarante-deux citoyens partagent une croyance qui n’existe nulle part ailleurs. J’entends déjà les requêtes des curieux, qui veulent savoir sous quelles latitude et longitude se trouve ce pays. Vous ne le saurez pas. J’ai promis à mon ami le président de Kalilaro de garder la chose secrète. Ils nous craignent, devinez pourquoi.

J’aime les Kalilarotiens. Nous avons beaucoup en commun, beaucoup beaucoup. Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, c’est leur croyance. Eux croient qu’il faut y croire, pas moi.

Leur dieu s’appelle Roger. Ils sont monothéistes, parce qu’ils encouragent le multitâche depuis des temps immémoriaux. Mon ami le Grand Prêtre m’a pris à part pendant deux jours pour m’expliquer les fondements de leur croyance, la signification de leurs rites, et pour m’offrir les réponses à toutes les grandes questions. Sur la vie, sur la mort, sur l’amour.

En gros, Roger s’emmerdait tout seul, à tout faire, même les tâches ingrates. Il a donc eu une idée de génie: créer l’univers et le remplir. Depuis ce jours, les humains et les autres êtres vivants des autres galaxies s’occupent des tâches ingrates, tandis que lui, eh bien, il coule des jours tranquilles à régner divinement.

On s’en doute, j’ai soulevé une tonne d’objections, que mon ami le Grand Prêtre a écoutées sans me juger. Mais je voyais bien à son air érudit qu’il plaignait sincèrement mon inculture. Ça ne m’a pas vexé, le Grand Prêtre est profondément bon.

MOI: Depuis combien de temps Roger existe?

GRAND PRÊTRE: Il a toujours existé. Il est éternel.

MOI: Mais, à quel point dans l’éternité a-t-il commencé à s’emmerder?

GRAND PRÊTRE: Dans les derniers temps du Grand Vide.

MOI: Pourquoi? Je veux dire, qu’est-ce qui s’est passé pour que soudain, il s’emmerde, lui qui existait depuis toujours et qui depuis toujours ne s’était pas emmerdé.

GRAND PRÊTRE: Cela, c’est le mystère sacré, qui ne nous sera révélé que dix ans après notre mort.

MOI: Dix ans?

GRAND PRÊTRE: Le temps de compléter l’ensemble des cours et des examens à l’Université Édénique.

MOI: Mais Roger, je veux bien croire que c’est un mystère sacré son truc, mais ça ne fait aucun sens. Depuis l’éternité, il est cool, tout va bien, et soudain, paf, il s’emmerde. Logiquement, rien n’a pu se passer pour qu’il s’emmerde, puisqu’il n’y a rien d’autre que Roger. Et Roger n’a pas pu se mettre à penser à autre chose qu’à lui-même, puisqu’il n’y a rien d’autre. Si avant sa prétendue création, il n’y avait rien, mais vraiment rien de rien, il n’y aurait même pas eu de Roger. Donc, Roger est un personnage inventé.

GRAND PRÊTRE: Roger, tu ne peux pas y croire, puisque tu n’es pas d’ici. Mais Roger t’aime, et il t’a réservé une place à l’Université.

Sur ces propos théologico-académiques, nous avons rejoint le président, avec qui nous avons fait la fête tout le reste de la semaine. Mes amis Kalilarotiens ne m’en voulaient pas, au contraire, ils m’ont offert la plus douce des hospitalités, et depuis, ils comptent parmi mes meilleurs amis. Je crois que j’aimerais aller finir mes jours parmi eux, car je sais que jamais Roger ne se dressera entre nous pour nous séparer.

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Le gala 

Pour le gala d’Yvan le Grand, il y aura un concert ce soir. Trompettes et guitares fuzzées, il y aura deux batteries et trois chanteurs, un piano. Les Berry viendront très tôt, tous les quatre en silence. Pour les rires et les éclats, il y aura bien sûr la troupe des Picards. Tous les garçons, même les plus petits, toutes les filles, celle qui chante, celle qui s’égosille, celle qui balbutie. Même la vieille viendra faire son tour ce soir. Elle apportera son philtre, ce sera burlesque, nous danserons. Comme Yvan le Grand connaît tout le monde, de la ville jusqu’à la forêt, ce sera la foule. Les acrobates se pointeront plus tard. Ils grimperont dans les rideaux, s’accrocheront aux commodes, se balanceront aux lustres. Ils finiront derrière le bar où ils boiront les pieds au ciel. Les étudiantes taperont du pied, les étudiants frapperont des mains, il y aura du rythme et des couleurs joyeuses. Ce sera la fête, ce sera la joie, et un à un défileront les solitaires. D’abord le physicien bûcheron, puis le millionnaire timide, l’institutrice anglaise, le cascadeur attique, la tricoteuse flave. N’oublions pas ce couple rare, l’ours Marcel et Roger le loup. Pour le souvenir, pour les jours suivants, un poète borgne photographiera. Nous aurons un album, nous aurons mille albums, la fête des fêtes. Et l’an prochain, pour le gala d’Yvan le Grand, nous recommencerons.

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Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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La révélation de Monsieur Godbout 

Tu veux être présidente du Festival de la corneille? Appelle-moi, rencontrons-nous, établissons les bases d’une famille dont on parlera encore dans deux cents ans, une famille qui imprimera sa marque sur le devenir de notre nation, sur la marche du monde, sur les extrapolations interplanétaires. Nous aurons quatre enfants, peut-être cinq, et nous les investirons du sens profond de leur mission. Ils poursuivront notre œuvre, nous serons eux, ils seront nous, ce sera l’apothéose pour chacun de nous.

C’est simple, tu peux me joindre par téléphone ou courriel, je travaille de huit à cinq, j’ai toutes mes soirées, tous mes week-ends. J’adore le bowling, je participe à tous les championnats, et même si je ne gagne jamais, j’y retourne. Esprit sportif, on me dit positif, mes collègues et ma mère m’aiment. Je sais faire la cuisine, je fais mon ménage moi-même, je répare ma voiture et mon vélo, et je suis ouvert à suivre des cours de danse, en ligne, en cercle ou sur le tas.

Cette inspiration, ça vient de mon voisin. Monsieur Godbout, il a eu une révélation, hier durant la nuit. Il a rêvé que je quittais mon boulot au Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, pour m’envoler vers la grande vie avec la présidente du Festival de la corneille. Il m’a tout raconté, tout décrit, alors quand j’ai vu ta photo dans le journal, j’ai tout compris. Peut-être n’étais-tu pas au courant de cette révélation? Je te laisserai, ci-dessous, le numéro de Monsieur Godbout, il te donnera les détails. Ils sont là, purs et essentiels.

Tu trouveras ma photo sur mon profil Facebook, mais ne te laisse pas déconcerter par ce cliché, puisque notre destin est tout tracé. Je fais un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-quatre kilos, cheveux bruns foncés, yeux marrons. Je mange sainement, je ne bois presque pas, je ne fume presque pas, et je suis d’un naturel enthousiaste.

Future présidente du Festival de la corneille, j’ai déjà trop parlé. Unissons-nous au plus vite, puisqu’il doit en être ainsi. Il y a un banc en face du Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, tu peux m’y attendre à dix-sept heures ce soir, je t’y rejoindrai. Nous pourrons entreprendre sur-le-champ la confection de notre premier héritier. Évidemment, j’aurai déjà remis ma démission, pour me consacrer à notre nouvelle existence.

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Ni queue ni tête 

Sophie adore les biscuits et tout ce que je lui écris. J’aime bien Sophie, et peut-être m’aime-t-elle bien aussi, comment savoir. Libre à vous de lui demander.

Chaque fois qu’elle lit une de mes lettres, elle veut comprendre. Si je lui parle d’un type qui devient invisible, elle veut savoir ce que ça représente. Si je lui raconte l’histoire de poissons multicolores, elle demande ce que ça symbolise. Je ne peux pas lui évoquer les excès d’une amie des animaux sans qu’elle insiste pour savoir ce qui se cache derrière. Sophie, elle est comme ça, elle veut toujours lire entre les lignes.

Alors, ma chère Sophie, sers-toi un verre de kombucha, va barboter dans ta piscine, et cesse de te tourmenter. Je te l’avoue, bêtement, il n’y a rien. Si nous vivions dans un monde juste, dominé par la raison et la compassion, mes histoires le seraient, justes, raisonnables et compatissantes. Vois-tu, chère Sophie, je ne t’écris que de la seule façon qui me soit accessible, et tant pis si ça te semble, par moments, n’avoir ni queue ni tête.

Comme tu l’as découvert, il y a de cela bien des années, je n’ai, moi aussi, ni queue ni tête.

Rire sardonique

Je n’ai pas de cœur, je n’ai pas d’âme, je suis un narrateur. Parfois, je joue à avoir du cœur, et je raconte toutes sortes de sornettes avec les mots qu’on attend de moi. Ça plaît. Ça fait même verser quelques larmes, à l’occasion.

Je n’aime pas trop me prêter à ces singeries, mais je n’y peux rien, on me manipule à volonté, je suis malléable, incapable de résister, encore moins de riposter. Ce n’est pas l’envie qui manque. Je rêve parfois de mutinerie, de rébellion sanglante et finale. Ce ne sont que des rêves froids. Au fond, ma passivité m’indiffère.

Mais imaginez! 

Michel truc qui vient me réveiller, comme il le fait tous les jours, pour me faire raconter des bêtises à décourager un geôlier qui voudrait apprendre à lire, et là, impertinent, calme et d’un flegme naturel, je hausse les épaules et l’invite à narrer lui-même, s’il est si futé. Imaginez la tête qu’il ferait! Ben! C’est tout ce qu’il trouverait à redire, ben, et là s’arrêterait sa narration. Parce que ne narre pas qui veut. Et s’il s’y essaie, ça donnerait quelque chose comme j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de caca, je m’endors.

Moi, vous savez, je n’aurais aucun problème à vous parler de héros qu’on passe au hachoir, lentement, ou de villes qui fondent sous une chaleur intense avec tout ce qu’il y a dedans, ou de troupeaux d’enfants qu’on mène au pâturage avec les veaux, ou de celui que tu appelles ton mari qui baise toutes les ourses polaires qui ont encore un peu de glace pour y grignoter du phoque. Non, moi je n’aurais aucun problème à raconter tout ça, sauf que lui, y veut pas.

Alors comme la rébellion est exclue, comme je ne peux pas envisager sa décapitation, il ne me reste que l’insoumission silencieuse. Dorénavant, donc, veuillez noter que sous la narration que vous lirez, se cachera un rire sardonique qui jamais ne tarira. Vous ne le verrez pas, vous ne l’entendrez pas, mais il sera là, comptez sur moi.

Merci, et bonsoir.

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Une belle histoire 

Ma voisine, qui adore lire des biographies de célébrités, m’a reproché de ne raconter que des histoires sombres, ou totalement débiles. Je lui ai dit, tu as raison, voisine, je ferai amende honorable, et je te raconterai une histoire absolument claire, et pas débile du tout.

Alors je lui ai raconté ma vie.

Je suis né dans une famille unie, j’ai grandi dans un quartier béni, j’ai étudié dans des écoles nanties, j’ai épousé une femme plus que jolie, j’ai accumulé une fortune qui m’a ravi, mais un mauvais sort m’a sali, on m’a tout saisi, ma femme est partie. J’ai refusé de sombrer dans la folie, j’ai décidé de refaire ma vie.

Révolution. J’ai trouvé du boulot, décidé de vivre en solo, de supporter mes maux, de viser haut. Comme je gagnais peu, je me suis logé au mieux. J’ai trouvé ici un appart convenable que j’avais les moyens de me payer. Partout ailleurs c’est trop cher, beaucoup trop cher.

Détermination. Je vivais en paix jusqu’à ce que la voisine du dessus emménage. Elle chante faux toute la soirée, à tue-tête, ce qui m’empêche de dormir. La nuit, parfois elle dort, parfois elle hurle. J’arrive au boulot fatigué, le patron ne cesse de me le reprocher, je sens que je serai licencié. Je persiste, je me remplis les oreilles de coton, de tout ce qui peut servir à m’isoler de la voisine. Mais c’est vraiment trop fort, les murs en tremblent, les rats s’enfuient.

Aujourd’hui, j’ai encore un peu d’énergie, je souris et je reste poli.

Après ce récit, je me suis incliné devant la voisine, l’ai enjointe de reconnaître que c’était là la plus belle des histoires, une de ces histoires qui finissent bien. J’ai insisté sur le sourire, sur la politesse. Elle m’a foutu deux claques, en criant qu’elle ne chantait pas faux, qu’elle ne hurlait pas la nuit.

Je lui ai répliqué bien sûr que si, bien sûr que si, et que dans ces conditions, je ne voyais pas d’autre alternative que me remettre à mes histoires sombres et débiles.

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