Débris

Quand j’ai reçu ce coup de fil, j’ai eu peur, j’ai paniqué.

C’est qu’il en a fallu des années pour que le calme revienne dans cette maison. Au début, ce sont les murs qui remuaient. Toutes les nuits, les murs se déplaçaient et ça faisait tout un boucan, impossible de dormir. Mon fils se réveillait en pleurs, mon chien aboyait de minuit à quatre heures. Je ne compte plus les nuits où les voisins ont appelé les flics. J’avais beau leur expliquer, à propos des murs, mais ils ne m’écoutaient pas. Je n’ai pas trop insisté, je voyais bien qu’ils finiraient par m’enfermer. Car j’étais la seule témoin du phénomène, et chaque fois que j’ai voulu filmer la chose, évidemment ça s’arrêtait.

Quand les murs ont cessé de valser, je me suis dit que ça y était, que notre vie ressemblerait à une vie. Mais ça n’a pas duré. Ça ne dure jamais, avez-vous remarqué? Après les murs, ce sont les planchers qui se sont mis de la partie. Ça se passait encore la nuit, mais pas toutes les nuits, heureusement. La première fois, j’ai entendu des bruits de succion un peu partout dans la maison, comme si une bête énorme nous déglutissait. Je me suis levée en vitesse pour m’assurer que mon fils était en sécurité, mais je n’ai pas même eu le temps de me rendre à la porte de ma chambre. Le plancher m’a absorbée, d’un coup. Le parquet, les planches, les poutres en dessous, tout s’était transformé en une sorte de matière gélatineuse. Ça ne se voyait pas à l’œil nu, mais dès que vous y posiez le pied, vous étiez absorbée. Combien de nuits me suis-je retrouvée ainsi au sous-sol! Impossible de remonter avant le petit matin, à cause de cette foutue gelée. Alors je me réfugiais dans la salle de jeux, qui donne directement sous la chambre de mon fils, et je surveillais son sommeil d’en bas. Si jamais il s’était levé, si le plancher l’avait absorbé, j’aurais été là pour l’attraper. Heureusement, contrairement aux murs, les écarts des planchers ne l’incommodaient pas. Il dormait comme un petit prince.

Après les murs et les planchers, il y a eu les meubles parlant, les plafonds ouvrants, le toit soufflant. Là, je vous entends d’ici me demander, pourquoi ne pas avoir déménagé? J’ai déménagé. J’ai déménagé dès l’époque des murs valsant, mais ça n’a rien changé. Les nouveaux murs valsaient aussi. J’ai déménagé durant l’époque des planchers gélatineux. Les nouveaux planchers m’absorbaient tout autant. Vous voyez, j’ai fini par comprendre que ces phénomènes, c’est mon être, quelque chose d’incompréhensible en moi, qui les provoquais.

Toutes ces années! C’était à n’y rien comprendre, et j’en serais devenu complètement dingue s’il n’y avait pas eu mon fils.

Un jour, sans raison, tout s’est arrêté. Les nuits ont recommencé à s’écouler tout doucement, comme lorsque j’étais jeune. Oh, comme j’ai dormi alors! J’avais des années de sommeil à reprendre, tant de fatigue à chasser de mon corps meurtri.

Aujourd’hui, mon fils est heureux, il entrera à l’Université en septembre. J’ai rencontré Lukilou, lui et moi c’est le grand amour. Il vit maintenant avec nous, dans cette maison, petite, mais coquette, près de la rivière.

Un jour donc, au milieu de ce petit bonheur, le téléphone sonne, je réponds, une voix inconnue qui m’assure m’avoir connue il y a trente ans, à l’époque où je vivais rue Laurier. Il y a trente ans! À l’époque, je n’avais pas de sol sous les pieds, j’avais des dizaines d’amis, je souhaitais que ma vie, jamais, ne commence vraiment. Trente ans. Pauvre type. Si tous les gens de ce temps-là m’appelaient, on n’en finirait plus!

Lukilou m’a serré dans ses bras, il le fait comme personne. Il m’a suggéré de rassembler tous les débris, les murs, les planchers, les meubles, les plafonds, le toit, et d’écrire cette vie. Juste pour lui. Même mon fils a trouvé que c’était une excellente idée. Alors, je crois bien, oui, que je le ferai.

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Mâcher de la boue 

Nous sommes six, placés en cercle, à genoux, et nous mâchons de la boue. Derrière chacun sont plantés sur de hauts pieux des sabots de chevaux, desquels coulent continuellement de grosses gouttes d’eau. Ils nous ont lié les poignets, dans le dos, et interdit de nous lever, de changer de position. Nous croyons qu’ils ont des armes, mais nous ne les avons pas vues. Eux-mêmes, nous ne les avons pas vus.

Moi qui croyais que je me rendais à une partouze. J’avais autre chose de prévu, une sortie à vélo avec les copains, mais je me suis laissé convaincre par mon patron. Je n’ai jamais participé à une partouze, sans doute parce que je n’en ai jamais eu l’occasion. Y participer avec mon patron ne me disait rien qui vaille, mais j’ai besoin de cet emploi, pour encore au moins deux ans. J’ai failli refusé, je m’imaginais lundi matin au bureau, le voir parmi les autres après l’avoir vu là-bas. Il est là, maintenant, à mes côtés. Lui aussi mâche de la boue.

J’avais pourtant reçu un carton d’invitation ordinaire, comme on en reçoit souvent. Un vernissage, un de plus. Je ne connais pas l’artiste, mais on indiquait que Judith T. y serait, alors ça m’a décidé. J’avoue que ce matin, j’ai laissé le carton sur le coin de mon bureau, sans vraiment le lire. Une invitation pour le soir même, ça n’est pas sérieux. Combien de soirs, dans une année, où je n’ai rien? Cinq, six peut-être? Mais avant d’éteindre et de rentrer, son nom a attiré mon œil. Judith T.. J’ai dit merde, et j’ai appelé Charles pour lui annoncé que je ne l’accompagnerais pas à la première du film de Leo C., qui promet. C’est ce qu’ils disent. Comment ai-je pu aboutir ici, la bouche pleine de boue. C’est affreux. Que me veulent-ils?

Jusqu’à la dernière minute j’ai cru à une plaisanterie. Après tout, cette femme que je ne connais pas m’a dit que ce serait une fête surprise en l’honneur de Shayne F., et comme nous avons étudié ensemble, j’avais envie de le revoir. J’ai même apporté un cadeau, un masque du Costa Rica. Toute cette boue, quand je l’ai sentie, j’ai éclaté de rire. J’adore les plaisanteries bien salées. Je n’ai pas bronché au moment où ils m’ont attaché les poignets. Certes, c’était plus fort que ce à quoi on peut s’attendre, d’habitude. Mais bon, je me suis dit. Je ne le connais pas tellement, je veux dire, pas intimement, ce Shayne. J’ai même cru découvrir qu’il m’avait en grande estime, qu’il avait parlé de moi à ceux qui organisaient la surprise, qu’à la fin, nous nous lierions davantage. Mais quand on m’a forcé à me fourrer toute cette boue dans la bouche, j’ai compris qu’il n’y aurait pas de rigolade, qu’il n’y aurait pas d’amis, que j’étais pris au piège.

Lorsqu’il m’a avoué qu’il pensait à moi tous les jours, je l’ai écouté en silence. Je n’osais pas tout détruire à ce moment-là, si rapidement. Non, il ne flotte jamais dans mes rêves, je l’oublie dès que je ne le vois plus. Je n’ai pas osé, par lâcheté, parce que je lui en voulais de se croire permis de me balancer ce fardeau sur les reins, parce qu’un doute m’a piqué le cœur. Parfois, oui parfois il y a des lumières qui nous échappent, malgré la puissance de leur éclat. Et si moi aussi? Après tout, jusqu’ici je ne pouvais pas me vanter d’avoir eu du flair. Tous des salauds. Alors, j’ai accepté son invitation. Cinéma, restaurant, banal. Pourquoi pas. Il y en a si peu, dans ma vie, du banal. Ça me ferait peut-être du bien? À quel moment ai-je été détournée? Comment ai-je pu manquer ce rendez-vous pour me retrouver ici? Est-il dans le coup? Était-ce un piège? Faudrait qu’il me déteste avec une passion barbare pour me faire subir cette torture! Toute cette boue! J’en mourrai avant la fin de la nuit!

J’allais chercher des médicaments pour mon fils. Ça ne pouvait pas attendre, un terrible mal d’oreilles qui lui tirait des larmes, lui qui pleure si rarement. Je roulais, c’était déjà la nuit, il n’y avait presque pas de trafic. Au feu rouge, juste avant la pharmacie, une camionnette s’est arrêtée à ma hauteur. Que s’est-il passé? La camionnette s’est arrêtée. Qui conduisait? Je n’ai jamais vu le feu vert, je n’ai plus rien vu. Ils m’ont enlevé? Mais comment? Toute cette boue qui m’étouffe. Est-ce que ma femme s’inquiète? Ont-ils lancé des recherches? Ont-ils retrouvé ma voiture? Je ne savais pas que j’avais des ennemis. Des ennemis?

J’ai honte. J’ai été d’une naïveté déconcertante, moi qui n’accorde jamais ma confiance à la légère. Mais cette femme, dans ce réseau de rencontres en ligne, je la connais, croyais la connaître, depuis cinq ans! Cinq ans! Je lui ai proposé je ne sais plus combien de fois de la rencontrer, discrètement. Depuis le début, elle répétait qu’elle ne cherchait que des aventures. Bien sûr, bien entendu. Moi aussi. J’ai femme, enfants, maison, chalet, condo. Bien sûr, bien entendu. Mais elle annulait toujours, et quelquefois, j’annulais aussi. Là, d’un seul coup, elle était libre, j’étais libre, mais elle voulait plus, elle voulait une orgie! Une orgie! Il y aurait trois de ses amies, peut-être quatre. Elle insistait pour que mon responsable des ventes y participe. Comment le connaît-elle? Je n’ai rien soupçonné, je me suis dit que tout ce temps, elle savait exactement qui j’étais, malgré mon pseudonyme, malgré ma photo qui date, tout ce temps elle m’avait sans doute épié, avait vu cet employé. Bel homme, certes, mais ça m’a piqué, un brin de jalousie, oui oui. Je n’ai rien dit. Alors avec cet employé, pour ne pas rougir j’ai fait vite, nous ne sommes pas du tout intime, à la première occasion, sans réfléchir je le lui ai suggéré, j’ai bien vu que ça l’agaçait, j’ai failli lui dire de tout oublier, de m’excuser, que c’était une blague. Mais j’ai insisté, il a compris qu’il n’avait pas le choix, et à la fin, je crois que ça a fini par l’exciter. Il doit m’en vouloir. Mâcher de la boue! Belle orgie! Croit-il que je l’ai entraîné ici à dessein? Mâcher de la boue. Pendant combien de temps en mâcherons nous?

Nous n’avons pas le droit de parler, de communiquer entre nous, de nous plaindre. Nous respectons les consignes, à la lettre, parce que nous sommes convaincus qu’ainsi nous nous en sortirons. Nous en sommes convaincus, sans raison. Eux, ils restent silencieux, absents, et nous mâchons de la boue, pendant que de grosses gouttes tombent des sabots empalés.

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Roger de toute éternité 

À Kalilaro, un petit pays que personne ne connaît, pas même le Secrétaire général des Nations Unis, les cinq mille trois cent quarante-deux citoyens partagent une croyance qui n’existe nulle part ailleurs. J’entends déjà les requêtes des curieux, qui veulent savoir sous quelles latitude et longitude se trouve ce pays. Vous ne le saurez pas. J’ai promis à mon ami le président de Kalilaro de garder la chose secrète. Ils nous craignent, devinez pourquoi.

J’aime les Kalilarotiens. Nous avons beaucoup en commun, beaucoup beaucoup. Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, c’est leur croyance. Eux croient qu’il faut y croire, pas moi.

Leur dieu s’appelle Roger. Ils sont monothéistes, parce qu’ils encouragent le multitâche depuis des temps immémoriaux. Mon ami le Grand Prêtre m’a pris à part pendant deux jours pour m’expliquer les fondements de leur croyance, la signification de leurs rites, et pour m’offrir les réponses à toutes les grandes questions. Sur la vie, sur la mort, sur l’amour.

En gros, Roger s’emmerdait tout seul, à tout faire, même les tâches ingrates. Il a donc eu une idée de génie: créer l’univers et le remplir. Depuis ce jours, les humains et les autres êtres vivants des autres galaxies s’occupent des tâches ingrates, tandis que lui, eh bien, il coule des jours tranquilles à régner divinement.

On s’en doute, j’ai soulevé une tonne d’objections, que mon ami le Grand Prêtre a écoutées sans me juger. Mais je voyais bien à son air érudit qu’il plaignait sincèrement mon inculture. Ça ne m’a pas vexé, le Grand Prêtre est profondément bon.

MOI: Depuis combien de temps Roger existe?

GRAND PRÊTRE: Il a toujours existé. Il est éternel.

MOI: Mais, à quel point dans l’éternité a-t-il commencé à s’emmerder?

GRAND PRÊTRE: Dans les derniers temps du Grand Vide.

MOI: Pourquoi? Je veux dire, qu’est-ce qui s’est passé pour que soudain, il s’emmerde, lui qui existait depuis toujours et qui depuis toujours ne s’était pas emmerdé.

GRAND PRÊTRE: Cela, c’est le mystère sacré, qui ne nous sera révélé que dix ans après notre mort.

MOI: Dix ans?

GRAND PRÊTRE: Le temps de compléter l’ensemble des cours et des examens à l’Université Édénique.

MOI: Mais Roger, je veux bien croire que c’est un mystère sacré son truc, mais ça ne fait aucun sens. Depuis l’éternité, il est cool, tout va bien, et soudain, paf, il s’emmerde. Logiquement, rien n’a pu se passer pour qu’il s’emmerde, puisqu’il n’y a rien d’autre que Roger. Et Roger n’a pas pu se mettre à penser à autre chose qu’à lui-même, puisqu’il n’y a rien d’autre. Si avant sa prétendue création, il n’y avait rien, mais vraiment rien de rien, il n’y aurait même pas eu de Roger. Donc, Roger est un personnage inventé.

GRAND PRÊTRE: Roger, tu ne peux pas y croire, puisque tu n’es pas d’ici. Mais Roger t’aime, et il t’a réservé une place à l’Université.

Sur ces propos théologico-académiques, nous avons rejoint le président, avec qui nous avons fait la fête tout le reste de la semaine. Mes amis Kalilarotiens ne m’en voulaient pas, au contraire, ils m’ont offert la plus douce des hospitalités, et depuis, ils comptent parmi mes meilleurs amis. Je crois que j’aimerais aller finir mes jours parmi eux, car je sais que jamais Roger ne se dressera entre nous pour nous séparer.

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Histoire de moure

Aujourd’hui, nous faisons exception à la règle. Nous avons une nouvelle très sérieuse à rapporter. C’est un devoir, une question d’éthique et d’intérêt. Qu’à cela ne tienne, nous reviendrons à nos histoires débiles dès demain. Promis.

Alors donc. Ainsi. Voilà, voilà. Je vous narrerai cette histoire de cet écrivain condamné à la pendaison par les gros orteils. Si vous voulez mon avis, c’est barbare.

Transportons-nous au tribunal, il y a à peine une heure. Le juge a devant lui tous les livres de l’écrivain. Il ne les a pas lus, il l’avoue, mais on les lui a résumés, et surtout, on en a extrait les passages compromettants. Le juge a aussi rassemblé, imprimé, relié, une jurisprudence aussi épaisse que la pile de livres, c’est tout dire.

JUGE: Si je résume, Monsieur B., vous êtes accusé d’une centaine d’homicides involontaires. Vous n’avez pas chômé. J’en ai vu des quidams comme vous, mais aucun ne vous arrive à la cheville. Que dis-je, aucun ne vous arrive au gros orteil.

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, Monsieur le Juge, innocent! Je vais mon chemin paisiblement, chichement, presque érémitiquement. Demandez à ma logeuse, à ma blanchisseuse, à ma pourvoyeuse!

JUGE: Vous ne vous rendez pas compte, de toute évidence. Un repentir sincère aurait allégé votre peine, oh de si peu, mais au point où vous en êtes, ce n’est pas négligeable.

ÉCRIVAIN: Tout ce que je fais, du matin au soir, Monsieur le Juge, c’est écrire des livres. Rien d’autre. À peine le temps de me laver, comme vous pouvez l’humer.

JUGE: Misérable! C’est bien là le problème! Ce que vous écrivez intoxique vos concitoyens! En une seule année, vos livres ont tué davantage que mes amis de la mafia!

ÉCRIVAIN: C’est insensé, Monsieur le Juge. Je suis pacifique, légèrement engourdi, et on me dit spongieux, parfois tendre et flasque. Je n’ai rien d’un massacreur, d’un égorgeur ou d’un tueur, Monsieur le Juge!

JUGE: Savez-vous combien, Monsieur B., combien de pauvres gens se sont tués parce que vous les avez poussés au désespoir? Vous!

ÉCRIVAIN: Je n’ai poussé personne, au désespoir ou ailleurs! Je ne fais qu’écrire des livres, de beaux livres, avec de belles histoires qui se terminent toujours bien. Toujours, Monsieur le Juge.

JUGE: Ne plaidez pas l’inconscience. Un écrivain, ça sait.

ÉCRIVAIN: Mais, Monsieur le Juge, j’ignore de plus en plus de jour en jour. Je doute, je me méprends, je ris.

JUGE: Tous ces gens qui se sont mis à chercher cette chose dont vous parlez tout le temps, cette chose… Attendez que je retrouve mes notes… Cette chose… Voyons… J’ai bien trop de notes, votre cas est si épais, si lourd! Voyons, c’est peut-être ici… Non. Mais qu’est-ce que c’est que cette chose… Je…

ÉCRIVAIN: Tous mes livres sont des romans d’amour, Monsieur le Juge. De simples romans d’amour.

JUGE: C’est ça! Cette chose, c’est la moure!

ÉCRIVAIN: L’amour?

JUGE: Exactement! La moure. Les gens lisent vos livres, ils les dévorent, et les voilà qui se lancent à la recherche de la moure. Mais cette moure, où est-elle? Ça, vous vous êtes bien gardé de l’indiquer, pas vrai? Alors, après avoir cherché la moure pendant des mois, des années, certains s’épuisent, s’assèchent et désespèrent. Ils en finissent avec leur vie, leurs si belles vies! 

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, tellement, complètement, absolument innocent.

JUGE: Coupable! Vous serez pendu par les gros orteils jusqu’à ce que mort s’en suive. Croyez-moi, ce sera long. Les charlatans de votre espèce mériteraient le bûcher, mais l’odeur de la bidoche brûlée incommode nos concitoyens. Vous avez déjà fait suffisamment de dégâts avec votre moure sans faire tousser les bonnes gens en flambant! Affaire close. Au suivant.

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Chocolatine

CLAUDINE: Ton chien, Jasmine, est mieux nourri que mon fils.

JASMINE: Dans ce cas, change la diète de ton fils, Claudine. Sert-lui autre chose, révolutionne son menu. De la protéine! De la vitamine! De la cocaïne!

CARMITA: C’est plutôt la famine.

MARGOT: Claudine, c’est parce que tu es ma copine que je me permets. Mais plutôt que de continuer ta routine, achète toi des magazines, change ta cuisine, je suis certaine que tu lui trouveras une nouvelle doctrine.

CLAUDINE: Là n’est pas le problème, Margot. Tu roules en limousine, je lèche les vitrines. Je voudrais bien que tout ça cesse, que ça se termine.

JASMINE: La vie le veut ainsi. Tu travailles à l’usine, je domine. Maintenant, libre à chacune de nourrir son chien comme elle l’entend, ou son fils, avec de la poutine, ou des sardines. Et ne me rabat pas les oreilles avec cette Micheline, ce Raspoutine ou ce Lénine! Nous sommes des copines, je te donne tous ces conseils, pour que tu chemines.

CARMITA: J’ai parfois l’impression que tu me piétines. Ce n’est pas une douleur anodine.

JASMINE: Tu te ratatines, ma toute jolie. Tu incrimines et tu fulmines, tu veux une praline?

CLAUDINE: Je veux bien, mais ce qui me chagrine, c’est que tu t’obstine à me faire courber l’échine.

JASMINE: Petite coquine, va, va nourrir ton fils comme mon chien, et restons sibyllines. Mais qu’as-tu? Qu’est-ce que tu rumines?

CLAUDINE: C’est décidé, je me mutine!

JASMINE: Encore? Décidément, cette manie s’enracine.

CLAUDINE: La faim nous enquiquine. Mon fils s’amenuise, c’est la débine.

JASMINE: Voilà toutes tes amies qui s’agglutinent, et moi qui lambine! Je te laisse à ta nouvelle cuisine, et surtout, ma très chère copine, ne l’oublie jamais, il faut que tu chemines.

CLAUDINE: Tu me vois, tu le constates, je décline. J’ai besoin de dopamine, d’endorphine, de chocolatine.

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La guerre

Le général Piouster s’inquiète. Les troupes du village ennemi avancent sur Danroche-sur-Lévy, l’odeur de la défaite empeste les rues et la campagne autour.

PIOUSTER: Comment, mais comment est-ce possible! Tout ça, Monsieur le Maire, à cause de votre radinerie! Combien de fois l’avons-nous répété! Il fallait investir dans nos services secrets, plutôt que d’offrir d’obscènes pensions à nos espions! Nous voilà dans de beaux draps!

SECRÉTAIRE: Qui ne le resteront pas longtemps.

MAIRE: Nous avions de bons renseignements, Général. Nous savions tout ce qui se tramait dans leur village, nous avions dressé une fiche d’information sur chacun des citoyens qui y vivaient. Comment deviner qu’ils nourrissaient des forces supplémentaires sur une base dissimulée dans la région la plus sauvage de la vallée?

PIOUSTER: Les espions, Monsieur le Maire, servent à ça, savoir ce que nous ne devrions pas savoir. Pas à nous raconter ce que tout le monde sait.

MAIRE: Si nous capitulons, ils ne nous épargneront pas. Ni vous. Ni moi.

SECRÉTAIRE: Et moi?

MAIRE: Pas question d’abdiquer. Nous ne nous rendrons jamais.

PIOUSTER: On m’avise à l’instant que les troupes ennemies sont en vue. Elles avancent à une vitesse folle.

SECRÉTAIRE: Pour ma part, si vous n’avez plus besoin de moi, je…

MAIRE: Taisez-vous. Ce n’est pas le moment. Écrivez. Notre descendance aura besoin de nos décisions héroïques. Général, à quelle vitesse avancent-ils? De combien de temps disposons-nous?

PIOUSTER: Ils avancent à cinq kilomètres à l’heure!

MAIRE: Mais c’est impossible! Techniquement, physiquement, gérontologiquement, impossible!

PIOUSTER: Ils disposent d’une technologie dont nos troupes ne peuvent pas bénéficier. Parce que vous avez réduit les budgets, Monsieur le Maire. Nous sommes cruellement désavantagés.

MAIRE: Quelle technologie? Tout le monde veut toujours de la technologie! 

PIOUSTER: Des marchettes électriques, Monsieur le Maire. Ils en ont tous. On me dit que les soldats des bataillons qui se cachaient dans la vallée peuvent pousser ces machines à des vitesses encore plus élevées!

SECRÉTAIRE: La vitesse tue.

MAIRE: Appelez-en au courage de nos troupes!

PIOUSTER: Nos troupes, elles piétinent, Monsieur le Maire. Nos soldats s’effondrent, et tous ne se relèvent pas, et ceux qui y parviennent y mettent un temps fou. Leurs soldats des bataillons secrets ont la jeunesse pour eux!

MAIRE: La jeunesse? Quel âge ont-ils?

PIOUSTER: À première vue, on m’indique qu’ils auraient entre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-cinq ans.

MAIRE: Impossible!

SECRÉTAIRE: J’aimerais bien les voir!

PIOUSTER: Nous avons mis nos plus jeunes au premier rang, mais l’espoir s’amenuise à chacun des pas de l’ennemi.

MAIRE: Quel âge ont nos plus jeunes? Quel est leur degré de mobilité?

PIOUSTER:  De quatre-vingt quinze à quatre-vingt-dix-sept ans. Notre bataillon d’élite. Aucun d’eux ne peut rivaliser avec les soldats armés de marchettes électriques. Certains ont bien essayé, Monsieur le Maire, mais avec d’horribles résultats.

MAIRE: N’y a-t-il donc plus personne dans le village qui puisse marcher sous notre drapeau?

PIOUSTER: Depuis l’établissement de la conscription, seuls les moribonds sont exclus du service militaire.

MAIRE: C’est donc la fin? La fin des fins, qui s’approche?

PIOUSTER: Par votre faute, cela ne fait plus aucun doute.

SECRÉTAIRE: Ça va chauffer.

MAIRE: C’est inéluctable?

PIOUSTER: Affirmatif.

MAIRE: Aidez-moi, soutenez-moi, voulez-vous? Je veux me tenir debout quand notre heure arrivera. Écrivez-le, s’il vous plaît. Le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi.

PIOUSTER: Vous voulez vraiment vous lever? Ils n’investiront pas la ville avant une bonne dizaine de minutes, ils ne prendront pas la mairie avant une quinzaine de minutes. Vous tiendrez si longtemps, debout?

MAIRE: Je croyais la chose imminente. Vous avez raison, ne précipitons rien. Vous, cher secrétaire, allez à cette fenêtre, et avisez-moi dès qu’ils approchent. Mais écrivez déjà que le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi. On ne sait jamais.

SECRÉTAIRE: Je veux bien. Mais ma vue étant ce qu’elle est, je ne les verrai qu’au moment où ils atteindront la mairie.

MAIRE: J’aurai bien le temps de me lever. Si vous m’aidez.

PIOUSTER: Soyons courageux. Je suis prêt à leur offrir une résistance à tout casser!

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Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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Tout de mon héros 

C’est un héros, oui c’est un héros, il l’est pour moi, il l’est pour des millions, et même s’il est mort depuis longtemps, il l’est encore pour moi, il l’est encore pour des millions. Vendez-moi ce stylo avec lequel il a écrit à sa maman, vendez-le-moi mille, deux mille, dix mille dollars, faites vite avant que d’autres l’achètent, d’autres plus riches, d’autres plus désespérés. Je veux cette mèche de cheveux, je la veux, même si je sais qu’il y en a des centaines semblables de par le monde, même si son coiffeur s’est enrichi, je la veux, j’ai ce qu’il faut pour payer, je paierai bien, bien mieux que ces sombres amateurs. Ce papier qu’il a déchiré, il est pour moi, gardez-le moi, vous obtiendrez de moi plus que vous n’avez jamais obtenu pour un bout de papier déchiré, parce que je sens que je dois lui ouvrir la main, ma vie veut l’absorber, il n’est pas encore à moi, mais nous sommes liés, une relation que rien ne pourrait détruire, respectons le destin, cédez-le-moi! Il m’en faut plus! Beaucoup plus! Trouvez-moi autre chose, n’importe quoi! Trouvez! Cherchez! Fouillez! Auscultez! Il m’en faut plus! C’est un besoin, une nécessité, une abstractivité tant que vous voulez! Dénichez, découvrez, exhumez-moi tout, des rognures d’ongles, un pneu de sa seconde bicyclette, un débris de verre, une capsule de bouteille de bière, un liège d’un de ses Bordeaux, un poil de son chat, une brosse à dents écrasée, un pansement, un pépin de pomme, une punaise qu’il avait plantée au-dessus de sa table de travail, une branchette qu’il a cassée lors d’une promenade, une chaussette, la porte de son frigo, le moteur de son frigo, le tiroir à légumes de son frigo, une empreinte même partielle, une peinture qu’il a admiré, un fragment d’un trottoir où il a marché, un paysage qu’il a contemplé, l’océan où il a plongé. Tout, je vous dis, je veux tout! Et même un peu plus. S’il vous plaît.

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Coup de cœur 

J’étais entré dans ma librairie préférée, celle qui a conservé ses bibliothèques en vrai chêne, son plancher en érable véritable, ses chaises en pur pin. On y sent l’âge, et même plus, l’histoire! Respirer l’odeur du vieux papier, s’arracher les yeux pour lire sous l’éclairage blafard, chercher pendant des heures un livre qui est là, quelque part, que le libraire se rappelle avoir rangé, mais sans savoir où exactement, quel bonheur!

Mais ce matin, quel malheur! Quand j’ai poussé la porte, ça m’a sauté aux yeux tout de suite. Du sang! Partout, sur plusieurs rayons, sur les tables, sur l’érable usé du plancher, de longues gouttes de sang déformées et sur un rayon, à gauche du bureau du libraire, entre Ducharme et Duras, une masse rougeâtre, molle et gouttant sur les rayons inférieurs.

J’ai bien voulu interroger le libraire, lui demander les raisons de ce changement de décor, mais tout de suite des policiers sont entrés et l’ont emmené à part pour s’entretenir avec lui. Qu’à cela ne tienne, je me suis adressé à un client que je croise en ces lieux depuis une dizaine d’années. Ce que j’ai appris m’a échevelé.

Une heure douze minutes plus tôt, un homme, qu’on n’avait jamais vu ici, a surgi dans la librairie. Il a demandé, d’une voix tonitruante et, selon le client qui me l’a raconté, menaçante, quel était le meilleur livre dans cette librairie. Pas les cent meilleurs, ni même les dix meilleurs, mais le meilleur. Qui répondrait à une question aussi idiote?

Le libraire, homme sensé, a refusé de lui répondre. Il a plutôt tenté de connaître les inclinaisons du type, ce qu’il aimait lire, romans, poésie, essais, biographie, mais l’autre s’est rembruni. Après avoir maugréé des paroles indistinctes, comme des sons, une incantation, il a sorti de sous sa veste une machette qu’il a brandie au-dessus de sa tête. Effrayé, le libraire lui a nommé un titre, le premier qui lui est venu à l’esprit, univers, univers, mais le barbare a sans doute compris qu’on appelait l’univers à l’aide. D’un geste rapide, il a saisi le premier client à portée de la main, Monsieur Leblond-Dumontel, qui avait le nez fourré, comme d’habitude, dans les romans picaresques.

À ce moment, tout s’est déroulé très vite, et le client témoin m’a avoué être incapable de faire la part du réel et de son imagination affolée. Que m’importe, lui ai-je lancé, je ne veux qu’un sens général de l’événement. Encore ému, le client a poursuivi.

Machette au poignet, le barbare a ouvert la chemise de Monsieur Leblond-Dumontel, une vieille chemise de l’Armée du Salut, avant de taillader le torse. Sa foi, celle du client témoin, cette boucherie ne finirait pas en pot-au-feu! Les longues gouttes de sang viennent de là, et du fait que Leblond-Dumontel s’est mis à se tordre de douleur. Mais l’assassin l’a vite maîtrisé d’une main de fer, ou qui semblait telle, et avec une précision de chirurgien, lui a retiré un cœur qui pissait le sang.

C’est alors que l’incompréhensible, ou davantage d’incompréhensible, a eu lieu. Le monstre, c’est le terme employé par le client, a alors laissé tomber l’essentiel de Leblond-Dumontel, pour se précipiter sur les rayons de livres, le cœur à la main. Dans un rire diabolique, autre terme employé par le client et que j’aurais, pour ma part, évité, l’homme s’est mis à frapper au hasard les dos des livres. Cela a duré au moins cinq minutes, cinq interminables minutes, pendant lesquelles au moins cinquante-deux livres ont reçu cette macabre estampille, ce coup de cœur abominable.

Par curiosité, pendant que les policiers étaient occupés ailleurs, j’ai rapidement noté les titres sélectionnés par le monstre. J’avais lu la plupart d’entre eux, mais j’ai rapidement inscrit les autres sur ma liste de livres à lire. Il y a tant de livres dans cette librairie, on ne sait jamais quoi choisir, comment choisir.

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