La vie n’est plus ce qu’elle était, quoiqu’en dise ta mère, qui ne s’exprime à peu près jamais publiquement sur quoi que ce soit sauf cette fois-là parce que la chose était d’une importance cruciale pour l’avenir de notre société villageoise qui a survécu pendant quelques millénaires grâce à une forme de solidarité souterraine qui aujourd’hui pourrait périr en dépit du nouveau maire et de ses promesses qui valent ce qu’elles valent puisqu’il ne savait pas, comme plusieurs autres avant lui, dans quelle galère il s’embarquait 

ELFRA: Ça t’arrive de trouver des corps assassinés?

YVROK: Ben oui. Comme à n’importe qui. Quelle question!

ELFRA: Tu fais quoi, quand tu en trouves un?

YVROK: Je regarde s’il a un portefeuille, une montre en or, une bague.

ELFRA: Évidemment. Mais imagine-toi que ma cousine, quand elle en a trouvé un, elle a tout de suite appelé Roger.

YVROK: Roger?

ELFRA: Un polisson!

YVROK: Il va enquiquiner.

ELFRA: C’est bien ma crainte. Ma cousine, si elle se met à trouver des corps, si elle appelle Roger à tous coups, ça va nous emmerder.

YVROK: Quelle vie!

Pitance de misère

Il me contraignait à happer des mouches du matin au soir, avec la langue. Alors, protestation, rébellion.

J’ai perdu mon emploi. Happeur de mouches, c’est une spécialité. Rare. Débouchés limités.

Alors.

J’écris des nouvelles pour ma sœur qui bricole des abeilles en chocolat. Elle refuse de m’en donner, parce que.

Tout le monde le sait, moi y compris. Évidemment. Écrire des nouvelles, ça n’a pas le prestige du happage de mouches. Donc.

Pitance de misère. D’où le titre, probablement.

Recettes et bicyclette

HO: J’ai écrit un livre de recettes. J’en ai vendu cent.

JU: Personne ne l’a lu. Pas même ceux qui l’ont acheté. Tu as perdu ton temps. Tes recettes, il n’y a pas d’ail dedans, et nous, nous adorons l’ail.

HO: Tu n’y comprendras jamais rien. Mon livre, c’est la clef pour vivre irréversiblement.

JU: Il ne nous sortira pas d’ici, ton livre de recettes. Voilà vingt-trois ans que nous cherchons l’issue, et où en sommes-nous? Dans un corridor absolument identique à tous les autres corridors.

HO: Tes bicyclettes volantes nous ont-elles libérés?

JU: Pas encore, mais nous ont offert une perspective nouvelle sur notre situation. Je n’ai pas perdu espoir, elles nous sauveront.

HO: Un livre, c’est mieux. Ça donne la marche à suivre, ça indique le chemin, ça affranchit.

JU: Peut-être. Mais pas un livre de recettes. Tant qu’à écrire fantasmagoriquement, pourquoi ne pas avoir écrit un manuel d’évasion de labyrinthe? Un livre de recettes, si nous l’avions entre les mains, qu’est-ce que ça nous donnerait?

HO: La liberté du créateur, tu connais? Je n’ai de comptes à rendre qu’à mon imagination!

JU: Et nous parlerons de ton livre de recettes pendant cinq ans, sept ans, dix ans!

HO: Nous avons parlé de ta bicyclette pendant douze ans!

JU: Oh, et puis merde! Marchons, ça nous dégourdira les jambes. Ça nous mènera bien quelque part.

Histoire effrayante que je lis en tremblant donc que je ne lis pas trop souvent

Viens, ma grosse, viens siffler dans le vent. Ta solitude tonnera en transes horribles, et la dégradation de tes crimes conduira au meurtre. Lugubre! Fenêtres casées, portes enfoncées dans la terre, sentiers tortueux, sourd murmure. C’est sordide, vous nous couronnez d’un rêve effrayant avec une douceur angélique, au cœur d’une forêt enchantée où, pourtant, boivent des bêtes féroces dont les hurlements séduisent les femmes ivrognes. Lumière blafarde. Nous arrivons. Nous démêlons de ce cauchemar des lèvres douces, des lèvres d’une candeur furieuse. Vous n’êtes plus un rebut de la société, un vin falsifié, une dégradation diabolique.

Viens, gibier de potence. Viens avec moi, et croyons-nous hardis et majestueux, croyons à la majesté de nos ancêtres et toutes ces ruines de vices grossiers.

Viens, avec tes hardes, et labourons les grands boulevards. Bon ordre. Économie. Temps immémorial et abondance.

Viens, ma grosse, viens dans l’étable, et faisons goûter aux paroissiens le froment de misère.

L’hypocrisie du maire

Vos voix dolentes ballottent dans mes souvenirs, et vos idées flasques viennent me frapper les tempes marbrées de veines. Votre despotisme, cher maire de mon cher village, engloutit tous les espoirs de mes voisins, les noient dans vos tonnelles festonnées, on se demande pourquoi, et malgré vos airs innocents, votre roide majesté, les galons dorés aux rideaux, il est évident que vos lèvres bleuâtres ne mentent pas.

Quand je darde mon stylet, sentez-vous palpiter ma haine? Ne la superposez pas avec ces oripeaux desquels vous aimez nous couvrir. Vous brillez, mais votre teint mat, je le vois. Vous êtes démasqué, voilà tout.

Le livre et la famille

N1: La sœur du frère de ma sœur me suggère de bricoler un livre. Me voilà entortillé.

N2: Tout ce qu’il te faudrait! Mon pauvre.

N3: Du papier, une presse, de l’encre, de la colle, de la corde, du carton, de la toile.

N2: Tout ce qu’il te faudrait savoir! Je te plains.

N1: Je pourrais faire une collecte familiale, ça me permettrait de rassembler les matériaux.

N2: Tout ce qu’une famille peut t’apporter! Mon pauvre.

N3: Une sœur, un frère, une sœur, et quoi d’autre. Ça me semble redondant.

N2: Tout ce que la consanguinité construit! Je te plains.

N1: Chez nous, c’est simple. Alexandre a quitté Joline qui s’est mise avec Juan qui a quitté Rose qui s’est mise avec Zachary qui a quitté Allison. Alors nous, les enfants!

N2: Tout ce que tu endures! Mon pauvre.

N3: Tu devrais écouter la fille de Zacharie et d’Allison.

N2: Tout le papier qu’elle entrepose dans son grenier. Je te plains.

N1: Du papier bulle. Peut-on bricoler un livre avec du papier bulle?

N2: Tout ce qu’on fait crever dans une vie. Mon pauvre.

N3: Peu importe le papier, ce qui compte, c’est l’encre et la corde. Rassemble la parentèle, et tout le monde à la tâche!

N2: Tout ce que ça te coûtera! Je te plains.

N1: Au moins, j’aurai un livre. Je pourrai l’ajouter à ma collection de bibelots.

Une sondée insondable

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Ceci est un sondage d’opinion. Vous en pensez quoi, précisément, spontanément, viscéralement, certainement, maintenant? Répondez, c’est important. Nous avons des réfrigérateurs, des berlines, des planches à neige, des roues de vélo, des tournevis, des tuyaux en polyéthylène, des puces électroniques sous-cutanées, des dipôles linéaires, des échantignoles et de la bière, que nous souhaitons vous vendre, envers et contre vous.

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Votre coopération nous déçoit, amèrement, suffisamment, durablement, profondément, assurément. Vous ne recevrez pas, comme votre voisine, madame Dupont, un échantillon, un prototype, une démonstration, un exemplaire, une visite de notre représentant.

Madame Thomas, nous vous rappellerons demain. Rappellerons à l’ordre, à l’obédience, à l’au-delà. Au revoir.

Farandole noire

Je lisais un livre de Bukowski, alors évidemment j’étais un peu ivre, alors évidemment j’avais du mal à me concentrer, alors évidemment j’écoutais Mozart, alors évidemment je les ai vues, les quatre coquerelles. Elles dansaient, mignonnes, elles tourniquaient sur mon bureau, elles m’étourdissaient. Et me déconcentraient davantage.

Je lisais encore Bukowski lorsque leurs amies se sont jointes à la fête, fête au village sur mon bureau, farandole noire, farandole sémillante, si agile que je me suis versé un autre verre pour apprécier le spectacle.

Quand j’ai terminé Bukowski, il devait y avoir quelques centaines de farandoles sur mon bureau, peut-être davantage. Où poser mon livre? Ces charmantes carapaces luisantes couvraient tout l’espace, l’emplissaient d’un éclat mouvant. Où poser mon livre? Je me suis servi à boire, une fois de plus, généreusement. Et j’ai bu, et j’ai bu un peu plus.

Extraordinaire! Des milliers de farandoles noires, sur le bureau, sur le plancher, sur les murs, sur mon lit, des milliers de farandoles joyeuses, et moi qui me suis pris à danser aussi, à danser avec elles qui dansaient avec moi, sur moi, sur mes habits, sous mes habits, dans mes cheveux, une fête, mes amis, une fête comme on en voir peu.

Hourvari

Revenons à nos moutons, à nos poules et nos cochons. Il y a un rat dans la bergerie, et papa gémit, seul dans le grenier. Pourtant, c’est le week-end, nous avions prévu une sortie à la campagne, dans une autre campagne, pour nous changer de notre campagne.

La question soulevée par ma sœur et mon petit frère est: si nous tuons le rat, est-ce que papa redescendra du grenier? Ou est-ce que les deux événements n’ont aucun lien?

À moins de partir sans papa. Oui, partir et transiger sur la place publique, notre vie contre une autre vie, arborer un air suffisant, tâter de ce qu’on nous offre, se mesurer avec le destin.

J’ai la trouille, mais je crois que ça y est. Les moutons ont flairé le cloaque, mais pas les poules, encore moins les cochons et le rat. Pour ce qui est de papa, il s’est désintégré. Il n’y a plus, dans le grenier, qu’un petit tas de poussière, et ses vêtements, mous et sales.

Fléaux

L’apparition de la charrette a écorché les croyances des calotins. Foi de faucheuse, la commère ne radote plus! C’est une vision d’horreur, un film à effrayer les durs, une misère d’abondance garnie de vices grossiers. Nous y mettrons bon ordre, avec les dispositions qui s’imposent. N’est-ce pas, hardi zélé? Votre jeunesse est élastique, mais l’hiver la tarit.