Avoir de l’imagination

JOSH: Si je te donnais cinq millions de dollars en billets de banque?

JACK: Je dirais merci.

JOSH: Si tu avais le choix entre brûler ton voisin et brûler ces cinq millions de dollars?

JACK: Mon voisin est un salaud, et je suis pauvre.

JOSH: Alors, au bûcher le voisin?

JACK: Je n’ai pas les cinq millions, alors soyons généreux. Sauvons le voisin.

JOSH: Je te les donne! Imagine que je te les donne!

JACK: Impossible. Tu es plus pauvre que moi. Regarde tes fringues. Des lambeaux. Et ta peau grise. Tu as vu ta peau grise?

JOSH: Tu n’as aucune imagination.

JACK: Si si. J’en ai beaucoup. Je m’imagine comme le plus généreux des hommes, prêt à sauver un ennemi de la race humaine, un calomniateur, un dénonciateur, un agresseur. Un rat.

JOSH: Pourtant! Pourtant! Pour deux dollars, tu étais prêt à écraser le crâne de ce tartempion. Tu sais, celui qui vend des cigarettes sous le pont.

JACK: Il le méritait.

JOSH: Tu vois!

JACK: Je vois que j’ai beaucoup d’imagination.

De la littérature au jardinage

JODA: Aujourd’hui, nous allons jouer à la littérature.

ZENTO: Front penché, café fumant, cigarette.

JODA: Cigarette? Non. Ça ne se fait plus. Balade en vélo, pour se mettre en train, ou jogging, encore mieux.

ZENTO: Commençons par inventer un sens à la vie. Un beau sens, profond, quelque chose qui rassemblera. Qui permettra de vendre. Un sens comme, l’homme est sur terre pour comprendre pourquoi l’homme est sur terre.

JODA: Et la femme?

ZENTO: Idem. Il nous faut un sens pur. Intellectuel. Surtout, il nous faudra utiliser des mots qui accrochent. Quintessence. Dialectique. Espace. Temps.

JODA: Et restreindre. On ne parle plus de tout le monde, ça n’intéresse personne. On parle de soi. Que de soi en soi. C’est suffisant.

ZENTO: Oui! Parler de soi, c’est parler du monde autour de soi. Donc de toi. Et de toi, et de toi aussi.

JODA: Exactement!

ZENTO: En soi, ça se tient.

JODA: Quand on n’y regarde pas de trop près.

ZENTO: Pas de danger. Temps de lecture rapide.

JODA: Donc, soi.

ZENTO: C’est-à-dire moi.

JODA: Moi.

ZENTO: Voilà, c’est suffisant, non?

JODA: Génial! C’est brutalement génial!
ZENTO: Moi. J’adore, c’est court, direct, et ça dit tout.

JODA: Tout.

ZENTO: Sauf que ça ne remplit pas un livre. Les gens aiment les livres. Ils aiment tourner les pages.

JODA: Il n’y a qu’à répéter. Moi moi moi moi. Ou varier. Moi c’est moua qui est moé qui est moi qui pense à moi qui écrit sur moi qui vit en moi. Ça va plaire.

ZENTO: Un succès.

JODA: J’adore faire de la littérature avec toi.

ZENTO: Moi aussi, mais je préfère faire l’amour avec toi.

JODA: Je préfère jardiner avec toi.

La grande découverte du sens

JÉRÔME: À dix-sept ans, je me suis inscrit à l’Institut culinaire, j’en suis sorti à vingt-et-un ans avec mention honorifique, embauché le lendemain par le plus grand hôtel de la ville, où j’ai rencontré Marcia, que j’ai épousée quatre ans plus tard, la même année où nous avons acheté une maison, et deux mois plus tard, j’ai décidé de ne plus travailler, pour me concentrer sur l’observation des alligators, ce qui m’a bien entendu forcé à déménager dans le sud-est des États-Unis, où je suis devenu moine mécanicien, et depuis, je vends des voitures sur la Côte d’Azur avec Rodrigue, qui préfère qu’on l’appelle Joe, je n’ai jamais compris pourquoi, mais il est vrai que je n’ai jamais demandé, il lit des livres de Zola du matin au soir et toujours les mêmes, qu’est-ce que ça peut me faire, j’ai dix dollars, tu viens, on va boire un coup!

ADRIEN: Évidemment, dans ma situation, je ne suis pas en mesure de refuser un coup, pas que je n’aie pas les moyens de m’en payer un moi-même, c’est juste que ça me lasse de payer, je préfère laisser les autres le faire, payer les coups, payer mes fringues, payer mon logement, j’oublie ma fortune, intacte dans la Banque de Patagonie, bien à l’abri de mes doigts crochus, je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays même si maman y a rencontré son amant, elle m’en avait rapporté un caillou, allez deviner pourquoi, peut-être souhaitait-elle que je me mette à collectionner les cailloux, cailloux internationaux, c’est sans doute un truc maternel, moi quand j’ai vu ça, je me suis tiré au Québec, j’ai pêché le maquereau et j’ai failli me noyer, l’eau est glaciale par là, ça m’a donné l’idée d’ouvrir un petit commerce, vente de limonades aux noms imprononçables, arbodurantraxicone, tropprikoniran, et plein d’autres, que j’inventais, ça n’a pas marché, les gens croyaient que je voulais les empoisonner, alors j’ai fait du stop pendant quelques jours, sans regarder les panneaux, et j’ai abouti sur la côte du Pacifique, où j’ai sauté dans le premier cargo, destination Afrique du Sud, mais je n’y suis pas resté longtemps grâce à l’amour d’une femme qui m’a payé un billet d’avion pour l’Italie, et de là, j’ai emprunté une bicyclette, et j’ai pédalé, oh que j’ai pédalé, et me voilà!

JÉRÔME: J’ai toujours voulu donner un sens à ma vie. Toi, je dois dire, tu m’y aides vraiment. Absolument.

ADRIEN: J’allais déclamer la même conclusion, avec emphase et reconnaissance.

JÉRÔME: Buvons.

ADRIEN: Buvons.

Debout, il est sept heures!

Pourrais-tu me réveiller doucement, je dors, et sortir de mon rêve sera difficile, de ce rêve où tu es, comme d’habitude, nous avons pris le train pour San Diego, nous avons abouti à Vancouver où ta cousine s’est mise à danser pour moi, ce qui m’a étourdi, je l’ai embrassée et nous avons filé en courant, il y avait une foule de kangourous qui nous poursuivaient et nous courrions, et tout en courant, ta cousine s’est transformée, c’était maintenant ta sœur

, puis la voisine, et à la fin, c’était toi, tu portais une tunique africaine, je n’ai pas trop compris pourquoi, tu voulais que j’en porte une aussi, mais j’hésitais, je devais donner une conférence devant une audience d’économistes, sauf que dès les premières paroles, je me suis envolé, au-dessus de la ville je volais, je filais au-delà des montagnes, par delà les forêts, je volais et je vole encore, je vole et c’est d’une douceur, j’ai perdu tous mes vêtements et en bas, sur terre, tout chante, tout resplendit de couleurs, je vole et j’aimerais que tu me réveilles doucement, tout doucement.

Le voleur

JEAN: Tu peux bien aller en enfer, ou au centre commercial, ou à la piscine, ou chez ta sœur, qu’est-ce que je m’en balance! Je veux ton argent, pas de souvenir, pas de baiser, pas de rendez-vous. Ton argent. Tout.

ROGER: C’est pas sérieux. T’as pas de revolver, t’as pas de fusil, pas de couteau, rien. T’es pas sérieux.

JEAN: Je suis cool mais je ne rigole pas. Ton argent! J’aime pas m’impatienter, ça me donne des migraines. Oui. C’est dans la famille. Ma grand-mère en avait aussi, quand elle s’impatientait. Elle emmerdait toute la famille avec ses migraines. Ma grand-mère est morte. Maintenant, les migraines, c’est pour moi.

ROGER: Des migraines parce que t’es impatient? Étrange.

JEAN: Pas de traitement. Faut endurer. Donne-moi ton argent. Je vais m’impatienter.

ROGER: Ta grand-mère, elle aussi, demandait l’argent des gens?

JEAN: Non. Elle vendait des tartes et des laissez-passer pour la fin du monde. Certaine que ça s’en venait.

ROGER: Un peu folle, quoi.

JEAN: Mais ses tartes! Excellentes! Elle en vendait des milliers chaque année.

ROGER: Avoir su. Je devrais m’informer, peut-être mes parents, mes grands-parents en ont acheté. Tartes aux pommes?

JEAN: Oui. Mais pas que ça. Ton argent. Je ne plaisante pas. Je suis cool, mais sérieux.

ROGER: Rhubarbe?

JEAN: Oui. Ton argent! Vite!

ROGER: Baies sauvages?

JEAN: Oui. Donne!

ROGER: Combien?

JEAN: Combien quoi? Il n’y a pas de combien, c’est tout, simplement tout. Tu commences à m’exaspérer!

ROGER: Combien elle les vendait ses tartes?

JEAN: Dix dollars. Au début c’était cinq, mais dans les deux dernières années, c’était dix.

ROGER: Pas donné. Elles devaient être vraiment bonnes.

JEAN: Les meilleures. L’argent!

ROGER: J’aurais aimé y goûter. Une bonne tarte, il y a si longtemps que je n’en ai mangé.

JEAN: Merde!

ROGER: Ça va? Tu en fais une de ces têtes, pour un voleur!

JEAN: La migraine! Par ta faute, elle est là!

ROGER: Prends un cachet, va te reposer, on reprendra cette conversation un autre jour.

JEAN: L’ar… L’argent… Je…

ROGER: Mon pauvre. Je dois te laisser, je serai en retard. J’ai rendez-vous en enfer, au centre commercial, à la piscine, chez ma sœur.

JEAN: L’a…

La fantaisie humaine

Je ne comprends plus rien aux humains. Et aux humaines. J’avais des amis, oh j’en avais des tas, dispersés dans toute la ville, répandus dans tout le pays. Dix amis avec qui je faisais de la bicyclette, dix autres avec qui je jouais au bowling, dix autres pour faire de l’équitation, et autant pour le poker, la natation, la méditation, la voile, le cinéma, la danse, le macramé, la politique, la contemplation du vaste océan, la réparation des vieux transistors, la dégustation des vins rares, la quantification des malheurs nationaux, la calibration des armes automatiques, la glorification des héros, l’observation des étoiles, l’énumération des amis avec qui il est possible de faire de la bicyclette, du bowling, de l’équitation, et le reste. Tous ces amis! Quand j’ai eu ma première promotion, ils m’ont félicité. À ma deuxième promotion, ils m’ont encore félicité. À ma troisième, certains se sont inquiétés, mais je les ai rassurés. J’étais toujours le même. Toujours moi. À ma quatrième, je ne suis pas parvenu à rassurer ceux qui s’étaient déjà inquiétés à ma troisième promotion. Amis! Amis! Amis! Les meilleurs sont restés. J’avais beau être le patron, maintenant, mais ils savaient, ils le répétaient, que j’étais toujours le même. Toujours moi. Quand j’ai eu à réduire les heures de travail, ils ont compris. Toujours moi. Même chose quand j’ai réduit les salaires. Rien contre eux, rien contre l’amitié. Non. Toujours moi. Ça s’est corsé, par contre, après la troisième vague de mises à pied. Toujours moi. L’ami, j’étais toujours l’ami. Mais ils perdaient cette vérité profonde de vue. Vraiment dommage. Qu’ils aient maintenant tous été mis à pied ne devrait rien changer à notre amitié. Toujours moi. Les humains sont ténébreux. Insaisissables. Alors que moi, je suis toujours moi. Même seul, même absolument seul, je suis toujours moi. Toujours moi.

La culture est entre bonnes mains

J’ai hérité de papa une immense bibliothèque. Milliers de livres. Il y en a de toutes les couleurs, mais mes préférés, ce sont les livres à reliure de cuir. Ça fait chic, ça rehausse le standing de la maison, ça fait chuchoter Monsieur le juge, même Madame la ministre.

Évidemment, je n’ai jamais avoué que je n’ai lu aucun de ces livres. Évidemment. J’ai toujours offert des réponses vagues aux questions directes à ce sujet. Comme “qu’appelle-t-on lire, mais vraiment lire?”. Vous balancez ce genre de trucs, et comme il n’y a pas de réponse, on n’ose rien ajouter.

Sauf qu’au fil du temps, il y a eu des doutes. De vilains impertinents m’ont interrogé sur des auteurs, sur des œuvres. Embêtant. Les généralités générales ont généralement une limite.

J’ai donc décidé de me cultiver. Tous les soirs, je lis un paragraphe en ligne qui résume l’essentiel de l’œuvre d’un auteur. Par exemple, Balzac. Vous savez, le type qui était au pique-nique à la campagne il y a deux jours, avec la belle-famille et tout? Oui, lui, Balzac. Eh bien, c’est simple, quand un invité me parle de lui, je murmure, “oh, celui qui voulait écrire l’histoire que n’écriront jamais les historiens”, avec quelques paroles décoratives. Ça fait mouche, à tous coups.

Un paragraphe par soir, au bout d’un an, ça fait trois cent soixante-cinq auteurs. Comme j’ai une bonne mémoire, j’ai un petit mot profond à dire sur tout le monde, et quand mon invité cherche à faire traîner la conversation, je lui offre un verre de mon meilleur cognac.

L’ancien loup-garou

J’étais malheureux quand j’étais loup-garou. Heureusement, un soir de pleine lune (pourquoi pas?) un orage électrique a éclaté, un éclair m’a atteint, m’a métamorphosé en type bien ordinaire. Trop ordinaire? On s’habitue. Je suis maire de mon village. Mon village sera bientôt une ville. Dans cent quarante-deux ans. Mais ça, je l’ignore, officiellement. J’en sais des choses, depuis l’éclair.

Demain, j’épouse la fille du maire précédent, mort d’une dégringolade en bas de l’estrade municipale où il s’apprêtait à livrer le discours de sa vie. Sur l’importance des parterres fleuris.

Maintenant, lorsque nous nous reproduirons, et c’est là la grande question, est-ce que nous aurons de petits loups-garous? Ou de petits mairillons?

Qu’importe. J’aimerais bien avoir de petits loup-garous, mais elle, ça l’affolerait. Et les gens du village! Imaginez! Au moins, ils pourraient se divertir. La peur du loup-garou, ça meuble une vie. Une vie ennuyeuse.

Ça meublerait ma vie devenue si ordinaire. Ordinaire. Si ordinaire, qu’à m’écouter parler, parfois je m’assoupis.

Quand il est temps de boire

MARCO: Tu as vu cette femme?

LUC: Oui. J’adore ses cheveux courts, blonds.

MARCO: Tu es aveugle? Elle est brune, cheveux mi-longs, catogan.

LUC: Non.

MARCO: Et moi?

LUC: C’est confus. Une superposition de visages. Mais je te reconnais.

MARCO: Alors, nous devons boire. Boire à en être malades.

LUC: Malades? T’es cinglé.

MARCO: Quand tu vomis, tu vis intensément. Réellement.

LUC: T’es superbement cinglé.

MARCO: Il suffit de prévoir. Avec un peu de précautions, on se retrouve au milieu de la vie. Vomir, vomir, quel programme!

LUC: Tu es systématiquement débile. Va donc dire deux mots à cette femme. “Bonjour madame”.

MARCO: À cette blonde qui n’est pas blonde?

LUC: À cette brune. Puisque. Et demande-lui, pourquoi pas, si elle vit. Peut-être n’est-elle plus là.

MARCO: Je la vois.

LUC: Qu’est-ce que ça prouve?

MARCO: Je vais boire. Tu viens?

Hourra c’est moi le Chef

Enfin! Je suis le nouveau Chef du département des nouvelles nouveautés! Depuis vingt-deux ans, trois mois, dix-sept jours, que je fais des efforts pour obtenir ce poste. Ce n’est pas rien. Pas rien. Je me souviens, tout le monde voulait être Chef du département des nouvelles nouveautés. Tout le monde, y compris ma voisine, qui dans le temps, travaillait là, mais qui depuis a ouvert sa petite entreprise, comme tout le monde aujourd’hui. Sauf moi. Parce que moi, je voulais être Chef du département des nouvelles nouveautés. Les mauvaises langues diront que plus personne ne veut de ce poste, mais ce sont de mauvaises langues, et on les connait les mauvaises langues, elles disent de mauvaises choses. Qu’elles soient vraies ou fausses, ces mauvaises choses, qu’importe! Il ne faut simplement pas les écouter, il faut au contraire célébrer ma nomination! Chef! Chef! Chef! D’abord, pour faire taire les jaloux, je vais éliminer toutes les initiatives de mon prédécesseur. Ça va râler, mais ils vont me respecter. Chef! Oui, moi je suis le Chef! Je ne comprends pas encore vraiment ce qu’on attend de moi, alors je prendrai des décisions. D’abord, nommer aux postes clefs quelques cacochymes, qui ne risquent pas de prétendre au poste de Chef du département des nouvelles nouveautés. Ensuite, pour ne pas faire d’erreur, ce qui serait mal vu et menacerait ma position, j’accueillerai toutes les demandes d’accommodation, dérogation, modification, amélioration, adaptation, progression, révolution, par un refus net. Clair. Je mettrai l’imagination au placard et je règnerai, même s’il n’y a plus, dans le département des nouvelles nouveautés, que trois marionnettes, un poussah et deux peluches.