Une résolution

JIZ: Pour la première fois de ma vie, j’ai pris une résolution.

BOZ: Sérieux?

JIZ: J’ignore ce qui m’a pris. Tu sais, parfois, tu descends du bus, tu regardes les passants, et pour une raison que tu ignores, tout te semble différent. Voilà. C’est arrivé comme ça, j’ai pris une résolution.

BOZ: Merveilleux.

JIZ: Pourtant, avant, il n’y en a jamais eu. Et je ne suis pas jeune! Oh pas vieux, pas ce qu’on appelle être vieux, mais jusqu’ici, jamais ça ne m’a traversé l’esprit, jamais ça ne m’a frappé, captivé, emprisonné.

BOZ: Prodigieux.

JIZ: Une résolution! Tu te rends compte? Ça pourrait t’arriver à toi aussi, un jour. Personne n’est à l’abri. On a beau dire, ce qui nous pend au bout du nez nous échappe parfois.

BOZ: Périlleux.

JIZ: Tu l’as dit! Une résolution! Oh, quelle affaire!

Laurent

J’aimerais vous résumer l’histoire de Laurent, mais c’est un peu compliqué. Il a coupé un sapin géant sur un terrain privé, sans penser aux conséquences, simplement pour plaire à cette fille qu’il ne connaissait que de vue, qui ne fréquentait pas son école, qui vivait dans un quartier où il n’avait pas accès. L’arbre est tombé, il y a eu pas mal de dommages, mais évidemment, il n’a pas réussi à convaincre Florence d’être son amoureuse. Non. Elle est partie, et il ne l’a revue qu’une décennie plus tard, dans un cours à l’université. Il ne l’a pas reconnue, mais il s’est abandonné à un coup de foudre, et c’est là que ça a déraillé. Il s’est mis à se bricoler des romans, oh mais de ces romans, vous ne pouvez vous imaginer! Il lui a touché la main, peut-être un baiser, mais c’est tout, elle s’est évaporée, et pour se consoler, il a imaginé qu’un autre étudiant, un étudiant en médecine, l’avait assassinée! Oh la la! Sauf qu’une autre décade plus tard, encore une autre, il l’a retrouvée dans cette ville américaine où il l’a convaincue de le suivre dans son enquête sur une série de meurtres. Cette fois, ils ont fini par faire des bébés, mais pourquoi cela aurait-il duré, il s’est détourné d’elle pour se lancer dans les bras d’une actrice. Il y a, comme ça, des histoires parfaitement absurdes.

Une cigarette

Sur un chemin jonché de feuilles mortes, dans l’odeur de terre humide, dans le brouillard d’un matin d’octobre.

JOSAN: Je te donne tout ça, tout, pour toi tout ça!

YANA: Je n’en veux pas! Va-t’en! Disparais! Meurs si tu le peux!

JOSAN: Je te donne la joie des chevaux quand le printemps revient, le rire des vieux qui ne craignent pas la mort, le rire des enfants qui ne connaissent pas la vie, les fruits qui poussent chez moi, les fruits que je volerai, le ciel sans nuage sur la mer tranquille, des montagnes de mots qui s’entrelacent, des lits qui s’envolent, le parfum qui enivre et transporte dans les Caraïbes, des marées de joies et des tempêtes de poésie, des loups qui libèrent des douleurs, une éternité de couleurs qui caressent ces rues, de doux voiles pendus aux étoiles, mes mains remplies d’ombres que je lance dans le feu du soleil.

YANA: Va-t’en!

JOSAN: Tu veux que je chante? Qu’ai-je d’autre?

YANA: Chante si ça te plaît. Mes chiens te chasseront, leur férocité aura raison de toi!

JOSAN: Tu veux une cigarette?

YANA: Je ne fume pas. Je ne fume pas, mais je veux bien.

Sur un chemin jonché de feuilles mortes, dans l’odeur de la terre humide, dans le brouillard d’un matin d’octobre, ils fumaient en parlant des jours, jours anciens, à venir, jours grands, longs, pluvieux ou pas, jours ordinaires. Ils parlaient.

Il y en a qui s’en tirent, d’autres pas

Jean s’est accroché à Martin qui a demandé à Marcel de tuer Jean mais Paul est intervenu avec l’aide de Marc qui a menotté Marcel sous le regard ébahi de Sébastien au moment où il appelait Étienne qui cherchait Martin dans les quartiers sombres où Rosaire trafique habituellement sa camelote avec Richard qui a prêté mille dollars à Jean dans le but d’aider Joël à qui Sébastien a cassé les dents lorsque Marcel a insinué qu’il était de mèche avec Étienne pour faire la peau à Paul ce qu’a tout de suite nié Rosaire à qui Martin avait raconté les rumeurs colportées par Marc qui déteste Jean depuis l’histoire de Martin si bien que Paul a fini par tuer Jean tout en jetant le blâme sur Sébastien que Joël a poignardé par vengeance devant Richard qui a fini par se réfugier chez Martin qui lui a déchargé son fusil dans la poire malgré les bons mots de Paul qui a voulu sauver Marc mais en vain car Rosaire l’a étranglé de ses mains de géant sans que personne n’intervienne.

Les satanés paresseux

Je suis paresseux. Alors, lorsque je crois un type paresseux, je le fusille du regard, et s’il n’est pas vexé, je le fusille du fusil. Je ne supporte pas les paresseux.

FERNO: Mais faut te contenir, mon cher. Vous vous entretuerez!

Heureusement, nous ne sommes pas nombreux. Il suffit de ne pas fréquenter les lieux où pullulent ces incapables. Facile. Il suffit de ne pas être là où je suis. Aussi, lorsque je suis quelque part, je pars. Ça limite les conflits, la tuerie, et je peux vivre une vie comme jamais on ne pouvait espérer en vivre une.

FERNO: Moi, j’ai faim.

Mangeons, buvons. Laissons ma voisine à ses profondes pensées. Elle écoute aux portes, et chaque fois, vraiment chaque fois, elle fabrique un sens profond à ce qu’elle entend. Ma voisine, elle est si! Si! Oh oui.

Avoir peur de Roland

Finalement, il n’y avait pas tant à dire, encore moins à écrire. Les portes de la grange étaient toutes ouvertes, tout le village aurait pu assister au meurtre, les coups de couteau d’abord, le lancer de la hache ensuite, la grande finale avec la fourche. Ça se voyait de loin, ça s’entendait d’encore plus loin encore, même si au premier abord il était difficile de reconnaître les acteurs de ce drame. Mais en s’approchant, en observant, on pouvait rapidement conclure qu’il s’agissait de Roland, le palefrenier, et de Sébastien, le facteur. Sébastien étant celui qui succombait, Roland celui qui frappait.

Quand le maire est arrivé, il a conclu que c’était clair, qu’il n’y avait pas à tergiverser, emprisonnement pour Roland, enterrement pour Sébastien, et que la vie continue.

Ce n’est que plus tard, bien plus tard, que les choses se sont embrouillées. Ceux qui n’avaient pas osé parler parlaient, ceux qui ne se souvenaient pas racontaient, ceux qui aimaient parler inventaient, de sorte qu’on a fini par se demander si c’était bien Sébastien, le macchabée, et Roland, le prisonnier. On a déterré Sébastien, mais impossible de trouver Roland. Contre toute attente, il s’était évadé, et personne ne s’en était rendu compte.

Depuis, tout le village a peur de Roland le revenant. Même s’il n’est jamais revenu au village, même s’il a fui à l’étranger, et qu’il vit heureux en Tasmanie, avec des gens qu’il aime, des enfants qu’il nourrit, une pelouse qu’il tond et des cheveux qui grisonnent.

Mais au village! Chacun jure l’avoir rencontré au bout du champ des Charpentier, ou au détour d’un chemin forestier, ou flottant la nuit au-dessus de la rivière.

L’amour sous-marin

Aujourd’hui, exception à la règle, nous rapportons, des grottes sous-marines de la côte Atlantique, une histoire d’amour.

Avant de plonger, ils ne se connaissaient pas. Des inconnus, des étrangers.

Plouf.

Éclat dans les yeux, derrière l’ovale des masques.

Ils ont trouvé le secret de la vie dans la grotte. Tant mieux pour eux. Personne ne les dérangera, personne ne viendra leur vendre des aspirateurs ou des encyclopédies.

Ou une voiture électrique.

Là-haut, on s’est inquiété, affairé, attristé.

S’ils vivent encore?

Faudrait aller voir. Mais qui oserait? Et comment retrouver ces grottes? C’est pas moi qui vous indiquerai le chemin.

Quand on s’en fout, on s’en fout

Je collectionnais des dés. Vous savez, des dés à jouer. J’en avais de tous les pays, de toutes les couleurs, des avec les coins arrondis, des avec les coins droits, des avec les coins coupés. Des petits dés, des grands dés, des dés miniatures, des dés si grands qu’on peut s’y asseoir. Dans le Cercle international des collectionneurs de dés, j’étais une personnalité. Vice-président de la section nord-américaine, division de l’est. J’en étais fier, car ça m’a pris des années pour parvenir à ce sommet. Des années, beaucoup de travail, énormément de recherche, et des investissements qui vous feraient frémir, si je les révélais. Je ne le ferai pas, j’en ai honte, depuis que j’ai fait les comptes, depuis que je ne suis plus collectionneur. Parce qu’un jour, le choc. J’ai percuté la muraille de Chine, le mur de Berlin. Est-ce parce que mon chien m’a laissé? Parce que je me suis mis à écouter aux portes? Du jour au lendemain, perte totale de toutes mes illusions. Des illusions qui n’en étaient pas jusque là, on s’entend, puisque des illusions ne sont des illusions qu’à partir du moment où on se rend compte que ce sont des illusions. Désillusionné donc. Totalement. Je me suis, disais-je, du jour au lendemain, aperçu que la majorité des humains n’avait rien à cirer des dés. Indifférence totale. Vice-président de la section nord-américaine, division de l’est, du Cercle international des collectionneurs de dés? Ils ne connaissent pas. Ils ne veulent pas connaître. J’ai pensé mourir. Que faire de ma vie? Où trouver un sens? Heureusement, ma voisine m’a traîné chez une psy, qui m’a aidé à découvrir mes aspirations profondes. Manger du chocolat, faire de la bicyclette, écouter des séries en boucle à la télé. Vous riez? Vous souriez? Ma psy m’a dit que des gens riraient, que des gens souriraient. Je ne vous écoute pas, je ne prête l’oreille qu’à mes aspirations profondes. Nous sommes ce que nous sommes, en somme. Sans me donner de nom, secret professionnel, ma psy m’a révélé qu’un écrivain avait vécu le même drame que moi, une semaine précisément avant moi. Ce doit être la saison. Ce type-là, un beau matin vers neuf heures trente, s’est rendu compte que la majorité des humains n’avait rien à cirer des livres. Indifférence totale.

Celui qui marche encore

Sont-ce des rhumatismes, ou simplement le poids de mes valises? Mes genoux me font affreusement souffrir, si je le pouvais, je m’enfoncerais dans un lit de fougères, je m’abandonnerais au chant du rossignol, je m’endormirais pour peut-être, enfin, me reposer. Mais je dois continuer sur ce chemin. Me traîner jusqu’au prochain village, puis au prochain, et encore au prochain. Toujours un autre village, ils en ont semé à l’infini!

Ils sont tous morts, ceux qui vivaient là-bas. Tellement morts, que je m’étonne de bouger encore, d’avoir encore la force de soulever ces pieds.

Depuis mon départ, je me répète que ça n’a aucun sens. Pendant que je marche, des bêtes se chassent et se dévorent, juste là, à côté, dans la forêt. Des hommes partent à la guerre. Des enfants brisent des carreaux avec leurs balles. Des voiles s’envolent derrière de jolies femmes. Des volcans. Des rivières. Des secousses innombrables, partout.

Vivre dans tout cela. Avoir l’impression d’en être, membre du club de ce qui remue, se démène, vaque à ses affaires, s’ennuie.

Voilà un autre village. Je leur serrerai la main, je danserai, et je poursuivrai mon chemin. Ils sauront, pendant qu’ils boivent, que je marche encore.