Mon étrange existence

J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence. 

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Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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Le matelas de la gare

LE CHEF DE GARE: Encore aujourd’hui, les poids légers ont brisé deux carreaux aux fenêtres du haut. Je ne reproche rien à la Compagnie, mais je me demande si les récents changements ne finiront pas par entraîner des pertes supérieures aux gains. Car il faut l’avouer, ces carreaux sont d’un modèle ancien, les changer coûte cher.

L’INGÉNIEUR: Je trouverai une solution. J’ignore laquelle, mais gardons confiance.

LE CHEF DE GARE: Pourrait-on dégonfler légèrement les matelas? Les gens rebondiraient moins lorsqu’ils sautent du train.

L’INGÉNIEUR: Méfions-nous des solutions simples. Je n’accepte que celles qui demandent réflexion, de nombreux calculs, quelques pages de constatations, annotations, explications.

LE CHEF DE GARE: Dégonfler ne vous empêcherait pas de constater, annoter, expliquer. À moins que je ne me trompe.

L’INGÉNIEUR: Dégonfler pourrait tuer les passagers de cent kilos et plus. Imaginez. Le train ralentit à son arrivée en gare, ils se précipitent sur le matelas d’accueil, mais à cause de leur poids, ils s’enfoncent dans le matelas et frappent le sol. Fatal. Et plus cher que des carreaux éclatés.

LE CHEF DE GARE: Sans compter le nettoyage.

L’INGÉNIEUR: Tout paraît élémentaire dans l’industrie ferroviaire, mais rien ne l’est. Il nous faut calculer la vitesse du train à son arrivée en gare, qui peut varier selon des variables hors de notre contrôle, comme le vent, la pression atmosphérique, l’habileté du conducteur et autre aléa. Car une vitesse légèrement au-dessus de la norme augmentera la force de l’impact des corps sur les matelas. Cela nous contraint à doter ces matelas d’une capacité d’absorption supérieure aux évaluations théoriques.

LE CHEF DE GARE: Mais alors, si on ne peut pas dégonfler, que reste-t-il?

L’INGÉNIEUR: L’idéal serait que les voyageurs soient classés dans les wagons en fonction de leur poids. Poids paille, poids mouche, poids plume, poids moyens, poids lourd, poids super lourd. À l’atterrissage, sur le quai de la gare, les matelas seraient gonflés en conséquence. Ainsi, plus personne ne rebondirait dans les carreaux, nous n’aurions plus à monter l’échelle pour descendre les voyageurs qui ont rebondi sur le toît. Sauf que les voyageurs voyagent pêle-mêle. La maman poids lourd refusera de laisser voyager dans un autre wagon son enfant poids paille. Idem pour toutes les autres combinaisons.

LE CHEF DE GARE: Ça se complique. Vous m’embrouillez.

L’INGÉNIEUR: D’où la nécessité de moi. L’ingénieur.

LE CHEF DE GARE: Pourquoi ne pas revenir aux bonnes vieilles méthodes? Le train pourrait s’arrêter en gare, comme autrefois, laisser les gens descendre les uns derrière les autres. Sans rebondissements.

L’INGÉNIEUR: Vous avez idée de ce que ça coûterait à la Compagnie? Si au lieu de ralentir, chaque train s’arrêtait dans chaque gare, nous augmenterions de vingt pour cent la durée des voyages, ce qui nous rendrait moins compétitifs sur le marché du transport national, sans compter une hausse de la consommation de carburant, un nombre d’heures de travail accru pour tout le personnel à bord, et je ne vous mentionne pas l’usure plus rapide du matériel, freins, roues, rails, moteurs, tout.

LE CHEF DE GARE: Je vois. Les matelas sont là pour de bon. L’idéal serait qu’ils soient dotés de cellules réceptives qui adapteraient le degré d’absorption au poids du client. Faudrait inventer ça.

L’INGÉNIEUR: Cela viendra. Mais nous n’en sommes pas là. Nous devons adapter la technologie actuelle aux besoins du jour. J’ignore comment.

LE CHEF DE GARE: Si nous installions des filets pour retenir ceux qui rebondissent? Ils retomberaient sur le matelas, et après avoir rebondi deux ou trois fois, ils iraient vaquer à leurs affaires.

L’INGÉNIEUR: C’est là une des idées que j’aurai peut-être. Après quelques jours d’évaluations, comparaisons, vérifications.

LE CHEF DE GARE: Le train arrive. Vous pourrez constater par vous-même. Voyez, il ralentit. Nous attendons dix-neuf voyageurs, dont deux poids mouche et un poids plume.

L’INGÉNIEUR: Le saut des voyageurs se déroule plutôt bien.

LE CHEF DE GARE: Ils ont l’habitude. Mais voyez, ces trois légers! Regardez comme ils s’envolent!

L’INGÉNIEUR: Deux autres carreaux à remplacer, et celui-là, sur le toit, il ne semble pas malheureux.

LE CHEF DE GARE: Il rebondit là chaque semaine, sauf quand sa valise est bien lourde.

L’INGÉNIEUR: Je note tout.

LE CHEF DE GARE: Aller. Je vous laisse évaluer, comparer, vérifier.

L’INGÉNIEUR: Un filet avec un immense logo de la Compagnie, ce serait accueillant, non?

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Êtes-vous célibataire?

AXELLE: Bien sûr, j’aurais pu l’assassiner. J’avais un motif, un motif très simple. Je ne l’aimais pas. Je n’ai jamais pu le sentir. Dès le premier jour, j’ai flairé le faucon, le loup, le renard. Un blaireau. Prêt à toutes les simagrées pour s’approcher de notre famille et surtout, de notre fortune. Au fond, je voyais bien qu’il s’ennuyait avec nous, qu’il n’avait jamais rien pour nous que ses blagues, lourdes, incompréhensibles. Nous sommes des gens sérieux, monsieur. Nous avons fait fortune dans la suie, monsieur. Entreprise établie. Quarante ans. Nous ramonons les cheminées ancestrales, modernes, tout, dans un rayon de cent cinquante kilomètres. Vous avez une cheminée, monsieur l’enquêteur? Voici notre carte, et même, en voici cinq. Distribuez, distribuez. Notre réputation n’est plus à faire, nous ramonons. À la perfection. Des artistes, des experts, des maîtres. Tandis que lui, ça ne s’est jamais sali les mains. Ça n’a jamais connu le travail, mais ça voudrait en manger les fruits. Un gendre comme lui, non merci. Les familles honnêtes se passent de ces moustiques, ces pucerons, ces sangsues. Encore la semaine dernière, ils étaient à la maison, nous parlions des caillots de mon frère, car vous savez que cela lui a occasionné toutes sortes de désagréments, beaucoup de stress, de l’incertitude, nous parlions aussi de l’anxiété de ma soeur, qui a finalement accepté de consulter un professionnel, car ça l’empêchait de maintenir un niveau décent de productivité, nous parlions de la fracture du fémur de mon neveu, nous parlions de l’accouchement de la fille de ma cousine. Lui n’écoutait pas. Il regardait la neige tomber par la fenêtre, il chassait les peluches sur son pull, il se servait et se resservait du vin, notre vin. Nos histoires ne l’intéressaient pas. Pourtant nous, nous dressons des bilans de santé. Nous adorons. C’est nous. Nous aimons les nôtres, nous connaissons leurs douleurs. S’il nous avait aimés, il aurait aimé les nôtres, il se serait renseigné sur le bilan de santé de chacun, il aurait vibré d’une réelle sollicitude pour chacun des membres de nos corps, son front se serait rayé d’une fine ride d’inquiétude, quoi! Le goujat, il lui arrivait même de bâiller. Je plains ma fille, ma pauvre fille, qu’il n’écoutait pas plus, j’en suis certaine, lorsqu’elle lui donnait des nouvelles de l’hernie discale de son père ou des cataractes de sa mère. Je vous le dis, monsieur l’enquêteur, malgré ses sourires et ses paroles gentilles, cet homme manigançait dans notre dos pour s’immiscer jusqu’au coeur de notre famille, jusqu’à notre portefeuille. Tout cela, nous l’avions dit à notre fille, nous lui avons ouvert les yeux à plus d’une reprise. Mais elle n’a rien voulu entendre, elle l’a défendu avec une exaltation de possédée. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, cet homme lui avait javellisé le cerveau, il entrait en elle comme dans un cheval de Troie pour envahir notre fief. Nous avons fait ce que tout bon parent ferait: nous avons tenté de sauver notre fille. Mon mari et moi avons parcouru la région à la recherche d’un meilleur parti. Nous en avons trouvé cinq, tous très beaux, travaillants, intelligents, qui ne se lassaient pas de nous interroger sur notre état de santé, de nos troubles digestifs à nos troubles osseux. Mais notre fille les a tous rejetés, elle s’est même fâchée! Elle n’est pas venue à la maison pendant au moins quatre jours! Alors, monsieur l’enquêteur, quand nous avons appris que notre gendre avait été ligoté, bâillonné, transporté dans le coffre d’une voiture jusqu’à la forêt de Rosemont, qu’on lui avait tranché la gorge avec un couteau de chasse, qu’on l’avait achevé d’un coup de fusil de calibre douze, qu’on avait brûlé son corps après l’avoir arrosé de mazout, qu’on avait éparpillé ses centres dans la campagne, sur le chemin des Coteaux d’or, eh bien monsieur l’enquêteur, nous étions soulagés. Tristes de cette tristesse sans objet qui a fondu sur notre fille, mais soulagés tout de même.

L’ENQUÊTEUR: J’ignorais pour le calibre douze et le couteau de chasse. Nous n’avons retrouvé qu’un fragment de fémur et son téléphone.

AXELLE: Ah?

L’ENQUÊTEUR: Vous l’avez tué.

AXELLE: J’aurais dû écouter mon mari, et attendre l’avocat. Vous êtes doué, monsieur l’enquêteur, vous avez su me faire parler!

L’ENQUÊTEUR: Je dois vous passer les menottes, madame.

AXELLE: Êtes-vous célibataire? Vous n’êtes plus très jeune, mais pas encore vieux. Vous plairiez à ma fille, acceptez que je vous la présente, vous le voulez bien?

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Un cadeau rabat-joie

Tiens, on sonne à la porte.

Pourtant, je n’attends personne aujourd’hui. Je n’attends jamais personne. Sans doute un étourdi qui s’est trompé d’adresse. Ou des enfants qui jouent un tour. Oui, c’est ça. Comme je le faisais quand j’avais leur âge. Nous sonnions aux portes et nous nous sauvions en courant. Plus tard, nous laissions une crotte de chien sur le palier, et plus tard encore, un rat mort, un chat mort, et même une tête de bœuf que nous avions réussi à dérober à l’abattoir.

Tiens, on sonne à nouveau.

Pourtant, personne ne connaît mon adresse. Du temps où j’avais encore des amoureuses, j’habitais de l’autre côté de la ville. Même chose pour les amis, et ceux que je vois encore, je les fréquente au club, au café ou chez eux. Mais jamais ici. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni sœur, que je sache, quoique mon père avant de mourir tenait des propos ambigus à ce sujet.

Tiens, on frappe à la porte.

Celui-là insiste. Beaucoup. Qui pourrait insister pour me voir, et pourquoi? Un inconnu qui s’est perdu dans le quartier et qui a choisi ma porte au hasard? Une voisine improbable qui s’est mis en tête de renouer avec les traditions anciennes et qui vient m’emprunter du sucre, du lait, du sel, du poivre, des œufs, une pomme, des cerises congelées, de l’eau minérale. Ou du kombucha? Sauf que je n’en ai plus. Pas la peine d’ouvrir pour la décevoir. D’autres portes pareilles à la mienne lui présentent leurs sonnettes. Qu’elle pousse son exploration de ce côté. Je retourne à mon livre. Même si je n’ai pas de livre. Mais si j’en avais un, j’y retournerais.

Tiens, on cogne sur le chambranle de la porte.

À n’en pas douter, c’est bien moi qu’on veut approcher. Si c’était un colporteur, il aurait lu depuis longtemps l’affichette pourtant claire, pas de colporteur. Sans exception. Vendeurs d’encyclopédies, de dieux, d’huiles quintessentielles, vous n’êtes pas les bienvenus. Et si c’était les sapeurs pompiers? Peut-être y a-t-il le feu dans l’immeuble, et je risque l’asphyxie, la rôtisserie, l’euthanasie. Sauf qu’ils s’identifieraient et tout serait clair, pas de tergiversation, de doute, d’anxiété ou d’espérance. Même chose si c’était la police, les services sociaux, les services médicaux, les agents de la faune. Ou le premier ministre.

Tiens, on reste silencieux de l’autre côté de la porte.

Si c’était quelqu’un que je connais, qui par je ne sais quel miracle aurait découvert mon adresse, il m’aurait appelé, hey, Léon! c’est moi. Cet abandon hâtif me rassure. On ne tenait pas absolument à ce que j’ouvre et à ce que des mots improvisés et peut-être risqués s’échangent et s’entrechoquent sur un seuil vierge. J’ai perdu l’habitude de parler et l’exercice, surtout avec un inconnu, aurait été laborieux. Harassant. Je peux maintenant aspirer de longues bouffées d’air, expirer longuement jusqu’à ce soir si je le désire. Je peux rester ici, debout à dix pas de la porte, à ne rien faire, à tenter d’oublier cet épisode troublant dans cette journée autrement semblable aux autres, vide, limpide et sèche.

Tiens, je n’y parviens pas.

Cet inconnu à la porte m’obsède, et malgré son absence, me titille l’esprit comme un diablotin tenace, impossible à écraser du talon. Maintenant qu’il est parti, je peux bien me permettre un bref coup d’œil dans le corridor, sans conséquence. Voilà, il me suffit d’ouvrir la porte, doucement pour ne pas attirer l’attention et me retrouver nez à nez avec tout le voisinage, toute la ville, avec ce pays qui s’en va à vau-l’eau. Je déverrouille, je pousse le loquet, je tire sur la poignée.

Tiens, un paquet.

Une énorme boîte en fait. Je dirais un bon mètre cube. Un mot greffé sur le dessus, joyeux anniversaire Léon! Vœu anonyme. C’est mon anniversaire? Quel âge pourrais-je donc avoir? Comment ne pas y avoir pensé? J’aurais pu descendre au café, payer une tournée aux copains, me saouler, pour une fois. Ou marcher le long du canal. Ou chasser les pigeons sur la place. Ou me réfugier au cinéma. Je dois transporter la boîte à l’intérieur. Quel ennui si elle attire l’attention et qu’un public se forme, veuille en connaître le contenu, m’exhorte à l’ouvrir devant tous, spectacle grotesque et franchement humiliant. Car je n’ai rien à partager. Surtout pas l’étonnement, voire la stupéfaction qui ne manquerait pas de se lire sur mon visage. Mais c’est lourd, très lourd. Je n’ai ni la force de soulever la boîte. Mais si je m’arc-boute ainsi, voilà, ça va. Ça bouge. Centimètre par centimètre, je la déplace, je lui fais franchir le seuil. Mais je me promets de tout balancer par la fenêtre à la première occasion. De nuit. Car je n’ai besoin de rien. Rien de rien. Voilà, vite, refermer la porte, verrouiller, respirer. Un petit couteau, comme ceci, je fends le ruban adhésif, je relève les deux panneaux de carton.

Tiens, un cadavre.

À en juger par son allure décatie, c’est un septuagénaire. C’était. Des touffes de cheveux jaunâtres, un corps plutôt maigre, rien de particulier. Nu. Près du cadavre, des piles AAA dans leur emballage. Intact. Les piles peuvent toujours servir, mais le cadavre? Qu’en faire? Pense-t-on que je vais lui fourrer les piles dans le derrière pour tenter de le faire fonctionner? Faut que je me débarrasse de ce cadeau rabat-joie. Le balancer par la fenêtre cette nuit? Mieux vaut pas. On pourrait m’accuser de ceci, et même de cela. Le repousser dans le corridor? Il s’incrustera, et sa lente pourriture m’accusera de tous les torts. Appeler la police? Ils ne croiront pas la vérité qui ne tient pas debout. Je n’aurai pas la patience de m’en débarrasser pièce par pièce ni celle d’attendre la fin du processus de désintégration. Je pourrais acheter un fauteuil roulant, l’y installer, tout habillé, et le sortir comme s’il s’agissait de mon grand-père en visite. Et l’abandonner dans un terrain vague, puis déménager pour qu’on ne célèbre plus mon anniversaire.

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Un milliard de félicitations

Le maire en personne fait l’apologie du récipiendaire du Castor d’airain, un prix remis au capitaliste local qui a le mieux traité ses capitaux au cours de la dernière année. La salle est pleine, remplie de tout ce que la ville compte de possédants, exploitants, commerçants et trafiquants. Une atmosphère de fête règne, surtout que le traditionnel cadeau remis aux invités est passé de un million deux cent mille dollars l’an dernier, à un million cinq cent mille dollars cette année. C’est peu, mais fort apprécié.

Écoutons le maire, ému, s’adresser à ses ploutocrates joyeux.

MAIRE: Nous remettrons le prix, cette année, à un homme qui s’est distingué à tel point durant la dernière année qu’il est devenu un modèle de courage, de détermination et d’intelligence pour nous tous. Au moment où plusieurs croulaient sous l’immense poids d’une pandémie catastrophique, Marleau a su garder l’œil ouvert pour voir au-delà de la houle et même des vagues. Nous ne pouvons qu’admirer cet esprit visionnaire qui fait la fierté de notre ville, et qui devient un de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. En douze mois seulement, Marleau a su décupler la taille de son parc immobilier, ce qui le place maintenant en tête de tous les propriétaires d’immeubles à logements. Cette croissance remarquable lui a permis d’augmenter tous ses loyers de trois cents pour cent, et de mettre à la rue trois mille deux cent cinquante-sept familles. Oui, mes chers concitoyens, trois mille deux cent cinquante-sept! Il y a longtemps que nous n’avions connu d’expansion aussi titanesquement grande. Les succès de Marleau ne s’arrêtent pas là. Notre récipiendaire du Castor d’airain a racheté soixante pour cent des immeubles en ruine, à peine habités, qu’il a détruits pour construire de vastes stationnements, qui répondent à un véritable besoin. Ainsi, non seulement a-t-il débarrassé le centre-ville des gens qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent, mais surtout, il a modernisé des quartiers historiques qui commençaient à sentir le renfermé. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Marleau est aussi philanthrope. Pour rendre nos rues plus sereines, il a versé d’importantes sommes à la ville, déductible d’impôts, pour que des arbres soient plantés et que des espaces verts soient aménagés. Les citoyens y ont gagné, et lui-même a trouvé le moyen d’en retirer un petit profit. Grâce à Marleau, notre ville n’est plus ce qu’elle était, et l’espoir renaît. La prospérité attire les investissements étrangers, pousse les nouveaux sans-abri hors des limites municipales, et nous ouvre à tous, autant que nous sommes, un avenir des plus radieux. Sans plus tarder, Marleau, voici votre Castor d’airain. Un milliard de félicitations!

Tous se lèvent et applaudissent à tout rompre. Les plus émus essuient une larme, et toutes les mains se tendent vers Marleau et son Castor d’airain.

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De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

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Comme toutes les petites vieilles

À deux heures trente-trois du matin, un lointain tintement réveille madame Loriot. Rêvait-elle? Est-ce que le bruit provient d’en bas, dans la maison? Madame Loriot s’assied sur le bord du lit, tend le cou, l’oreille et le nez. Un second tintement se fait entendre, mais plus faible, comme étouffé par un coussin ou un vêtement épais.

Madame Loriot soupire. Veuve, septuagénaire seule, elle a été la cible de cinq cambriolages depuis trois ans. Chaque fois, elle est parvenue à se débarrasser des intrus bien avant l’arrivée des policiers. Madame Loriot ne craint pas les voleurs. Vive, elle a la souplesse athlétique d’une gymnaste et la force d’une boxeuse. Elle manie les armes à feu avec une aisance et un sang-froid qui en font une redoutable cible pour des voleurs. Deux des fripons ont été neutralisés d’une simple savate à la tempe. Ils n’ont pas même eu le temps d’avoir peur, encore moins celui de faire ouf. Les trois autres, elle les a mis hors d’état de voler en les gratifiant d’une balle à l’oreille pour l’un, au fémur pour l’autre, à la main droite pour le dernier.

À la voir trottiner toute seule au marché, on prendrait madame Loriot pour une dame timide, faible et craintive. Une parfaite victime. Quand même étonnant qu’après cinq cambriolages manqués, le mot ne se soit pas passé au sein de la communauté des brigands. Malgré ses exploits, on ne lui accorde toujours pas la réputation qui lui sied. À croire qu’on refuse de s’imaginer madame Loriot autrement que comme une vieille vulnérable.

Elle se lève donc, retire un Colt Python de sous le lit, sort de sa chambre à pas de louve, avance sans faire craquer les planches, qu’elle connaît toutes par leurs prénoms, se dirige aux nombreux sons produits par le cambrioleur, respiration haletante, frottement des pieds sur les carreaux, grincement des portes des placards. Madame Loriot tend l’oreille, tout en descendant une à une les marches qui la rapprochent de l’imprudent. Au grincement particulier de la porte du placard dissimulé derrière la salle de lavage, elle sait que l’inconnu a atteint son objectif, le coffre-fort qui contient tous les bijoux de famille, de son arrière-grand-mère à elle-même. Une belle petite fortune.

Madame Loriot sourit. Elle s’imagine l’enivrement du voleur, qui tient entre ses mains l’objet de ses rêves. Peut-être, malgré la tension du moment, ne peut-il pas empêcher son imagination de lui peindre bagnoles et voyages, luxure et griserie.

Madame Loriot observe une légère pause. Elle le laisse s’envoler vers ses chimères les plus folles. Il pourra au moins rapporter cela avec lui, cet instant de grâce, qu’elle lui ravira bientôt.

Le brigand ploie sous le poids du coffre-fort. Le bruit de ses pas est plus net, plus précis, fatal. Madame Loriot l’attend dans l’encoignure d’une porte devant laquelle il devra passer. Le voilà. Il peine, mais on pourrait deviner le sourire béat qui rayonne dans l’obscurité. Lorsqu’il atteint sa hauteur, madame Loriot lui décoche une formidable savate, précise, puissante. Mais le cambrioleur l’évite de justesse en plaçant le coffre-fort devant lui. Madame Loriot aura un bleu sur le talon, assurément. Se voyant surpris, l’hurluberlu, cagoulé, s’élance vers la sortie, déterminé à réussir son exaction. Mais cela est sans compter sur la réputation qu’on devrait donner à madame Loriot. Doucement, elle pointe son Colt, appuie sur la gâchette, atteint l’individu au cou. Il s’écroule, pris de convulsions.

Madame Loriot appelle les services d’urgence, résume la situation. Elle apporte des compresses, allume, se penche sur le malfrat. Elle veut lui retirer sa cagoule, mais comme le sang coule à flots de la blessure au cou, elle y renonce et applique les compresses.

MADAME LORIOT: Ce n’est pas bien de voler les dames seules. Vous voilà bien mal en point.

Le cambrioleur articule quelques mots, mais si faibles que madame Loriot, à l’ouïe pourtant bien fine, doit s’approcher.

CAMBRIOLEUR: Depuis quand as-tu un révolver?

C’est une femme. Madame Loriot ne peut retenir un mouvement de recul. Elle croit la reconnaître.

MADAME LORIOT: Delphie?

DELPHIE: Oui, c’est bien moi. Idiote, tu m’as sérieusement endommagée.

MADAME LORIOT: Voilà une bien drôle de visite, ma fille, après une absence de dix-sept ans, trois mois et quatre jours. La dernière fois, tu t’en souviens, tu étais partie avec l’argenterie.

DELPHIE: Tu ne pourrais pas être une petite vieille comme toutes les petites vieilles! Merde!

Les ambulanciers ont emmené Delphie. Il est loin d’être certain qu’elle s’en sortira. Si elle y parvient, elle devra répondre, non seulement à des accusations d’entrée par effraction et de vol, mais aussi d’une foule d’autres crimes, assaut, fraude, recel.

Au moment d’écrire ces lignes, la mère et la fille ne s’étaient pas revues. Madame Loriot continue de vaquer à ses petites affaires, tranquille, sans faire de vagues. On ne lui accorde toujours pas la réputation qu’elle mérite. 

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L’heure du lunch

Dans une salle aux murs gris, réglementaires, trois courts personnages vêtus du même gris réglementaire, celui qui correspond à la couleur habituelle de leurs peaux. Les gestionnaires. Du matin au soir, ils n’ont qu’une seule tâche, écouter les candidats aux différents postes qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas dans l’entreprise.

Des cloches grises, remplies de certitudes, leur pendent sous les yeux. À leur vue, la majorité des candidats tourne des talons, s’en va vendre des chaussures dans la première boutique qui se présente. Pour la moitié moins de salaire.

Entre Guibert. Le géant Guibert, qui fait au moins trois fois la taille des gestionnaires. Ou la taille des trois l’un par-dessus l’autre. Guibert porte des couleurs. Chaussures jaunes, pantalon vert pomme, chemise rose, sourire rouge, yeux bleus cheveux roux.

Guibert vient pour le poste de Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux.

Pour regarder Guibert dans les yeux, les trois gestionnaires auraient à rejeter inconfortablement leur tête en arrière et à lever les yeux au ciel. Mais comme ils ne regardent jamais personne dans les yeux, ils s’en tirent avec un simple inconfort provoqué, semble-t-il, par la chamarrure surgie devant eux.

Les trois gestionnaires, qu’on a réformés renommés rebootés, se présentent ainsi, sans sexe et sans sueur, G12, G21, G03. On ne les distingue les uns des autres qu’à la date de péremption, qui varie selon l’âge, la consistance osseuse et la longueur de l’intestin grêle.

La table forme un V. Guibert prend place à la pointe du V, tandis que les gestionnaires sont côte à côte sur la barre horizontale, face à lui. Après quelques salutations et bafouillages de Guibert qui finit par comprendre qu’il doit se taire, l’entretien d’embauche peut commencer.

G03 lit les noms, numéros d’identification intermodale, nationale, internationale, question de s’assurer d’avoir affaire au bon candidat. Sur leurs écrans tactiles apparaissent les mêmes données, et on peut constater que plusieurs cases du questionnaire ont déjà été cochées. Vu de l’extérieur, on présume que Guibert a peu de chance d’être embauché. Évidemment, il l’ignore. Aussi, il sourit, même si on ne le lui rend pas.

G21: Que connaissez-vous de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: Euh. Rien. J’avoue, rien de rien. Pourtant j’ai cherché, mais je n’ai rien trouvé.

G12: Mise en situation. Un chat tue un rat. Comment réagissez-vous?

GUIBERT: Ça je sais! Je rédige un rapport de vingt-trois pages que j’envoie par courriel et papyrus aux chefs de la Division de la coordination des concordances convenantes.

G21: Que connaissez-vous de la Division de la coordination des concordances convenantes?

GUIBERT: Rien.

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûté jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Dois-je inclure les scénarios de films?

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûtés jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Vingt-six mille neuf cent vingt-trois.

G21: Que connaissez-vous de Duras?

GUIBERT: L’homme assis dans le couloir.

G12: Mise en situation. Vous recevez un héritage. Le donnerez-vous à la Compagnie?

GUIBERT: Tout?

G21: Que connaissez-vous de vos héritages à venir?

GUIBERT: Mes parents sont bien vivants, peut-être une vieille tante, mais j’ignore si elle pensera à moi.

G03: Pourquoi la Compagnie doit-elle se méfier de vous?

GUIBERT: Y a pas de raison! Je suis un travailleur honnête.

G03: Vous a-t-on déjà traité de con?

GUIBERT: Monsieur!

G03: De demeuré?

GUIBERT: Moi?

G03: D’excentrique?

GUIBERT: Non!

G12: Mise en situation. On réduit votre salaire de moitié, on élimine vos congés, on double votre charge de travail. Formez-vous un syndicat?

GUIBERT: Vous ne feriez pas ça!

G21: Que connaissez-vous de la charge de travail d’un Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: J’avoue, rien.

Les trois gestionnaires cochent les cases, même celles correspondant aux questions qu’ils n’ont pas encore posées. Ils accélèrent le rythme jusqu’à atteindre une vitesse folle. Ces gestionnaires doivent être réglementairement sustentés, et comme l’heure du lunch sonnera dans deux minutes trente secondes, ils expédient le boulot.

Ils se lèvent de concert, quittent le V et la salle, disparaissent sans un au revoir à Guibert, qui sort en serrant les poings. Il ignore qu’une faim des plus ennuyeuses jointe à un respect strict des horaires vient de lui valoir un poste au sein de la Compagnie.

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L’acacia

Un couple de retraités dans une voiture coréenne récente. Scintillante. Il est au volant, endormi, de la salive lui coule gracieusement des lèvres. Elle se réveille, lui allonge un coup de poing dans les côtes. Il sursaute, saisit le volant, déboussolé. Autour d’eux, c’est une nuit étoilée. En haut, sur les deux côtés, en bas.

ABELINE: Gervais! Cornichon! Tu t’es encore endormi au volant! Un jour, tu vas nous tuer!

GERVAIS: Où sommes-nous?

Gervais a beau tenir le volant de ses deux mains, il ignore s’il doit tourner à droite ou à gauche. Il ne voit pas la route, il ne voit rien qui ressemble à la route où ils roulaient le long de la rivière. Là où il y a tant de jolies villas.

GERVAIS: Je suis perdu. Le GPS déconne.

ABELINE: Tu devrais t’arrêter. Je vais appeler ma soeur.

GERVAIS: Les freins ne répondent pas. Abeline, pince-moi.

ABELINE: Fais pas le cornichon. Nous ne sommes pas morts. Si nous étions au paradis, je serais assise à côté de Johnny Hallyday. Tiens, c’est curieux. Je n’ai pas de connexion. Dans quel trou tu nous a encore conduits!

GERVAIS: À première vue, on dirait que nous sommes dans l’espace intergalactique.

ABELINE: Cornichon!

GERVAIS: Baisse ta glace, regarde en bas. Tu trouves ça normal qu’il y ait des étoiles sous la voiture?

ABELINE: Intergalactique? Et on rentre comment nous?

GERVAIS: Nous trouverons bien. Nous avons tout notre temps, nous sommes à la retraite, et la retraite, c’est fait pour découvrir. Découvrons.

ABELINE: Je veux bien, mais la Terre, tu sais où elle est toi?

GERVAIS: Suffit de faire demi-tour. Mais comment… Laisse-moi y penser.

ABELINE: Intergalactique! Je n’aurais jamais deviné que cette voiture nous emmènerait si loin.

GERVAIS: Sont forts les Coréens.

ABELINE: Tu as le manuel du propriétaire? Il y a sûrement des instructions sur les capacités astronomiques de la voiture.

GERVAIS: Il est à la maison. Ça prenait trop de place dans le coffre à gants.

ABELINE: Cornichon. Je parie que tu ne l’as pas lu.

GERVAIS: Si, je l’ai lu. Mais j’ai dû sauter le paragraphe sur les voyages intergalactiques.

ABELINE: Gervais! C’est quoi ça là-bas?

GERVAIS: Un Ford F-150 2018 ou 2019, je ne suis pas certain. Attendons qu’il se rapproche, je te dirai.

ABELINE: Qu’est-ce qu’un pick-up fait ici, dans ce secteur intergalactique!

GERVAIS: Ils ont sans doute les mêmes options que notre voiture.

ABELINE: Il va nous rentrer dedans ou il va s’arrêter? Bouseux! Regarde où tu vas!

GERVAIS: Il ralentit. Il va pouvoir nous renseigner.

ABELINE: Tu lui as vu la tête? Pas normal le type!

GERVAIS: 2019. Le pick-up c’est… 

ABELINE: Un Martien!

GERVAIS: Impossible. T’as vu Mars quelque part? Si on voyait Mars, on pourrait se repérer, avoir une idée de la direction à prendre.

ABELINE: Un monstre!

GERVAIS: C’est vrai qu’avec ces cinq globes plantés là où on retrouve habituellement un cou, ça lui donne un aspect extravagant. Mais faut pas juger les gens sur leur apparence, Abeline. S’il conduit un Ford, c’est peut-être un ancien Terrien, un mutant. On sera fixé, le voilà à notre hauteur.

ABELINE: Ne lui dis pas de connerie. J’ai peur.

GERVAIS: Bonjour monsieur, madame, euh, enfin… vous, vous tous. Nous roulions sur la route des Acacias, où il n’y a jamais eu d’acacias, je crois, quand je me suis endormi, oui, je tombai, pouf, endormi, je m’en excuse tout de suite, l’âge, la fatigue, toujours étant, nous roulâmes, bref, nous voilà perdus, et comme nous ne connaissons pas trop les environs, très joli, faudrait pas penser, oui, même s’il manque un peu de verdure et tout, mais perdus, alors regagner la route des Acacias, ou n’importe quelle route, n’importe où, la Terre quoi, oh peut-être pas la Patagonie, je n’aurai pas assez d’essence pour rentrer.

H3/XA&!: uuuuuuuUuuUuuuuuUUUUUUUUUuuuuuu

GERVAIS: U?

H3/XA&!: uuUUuU

GERVAIS: Moi, Gervais. Moi, perdu, uu. Toi, uUu?

H3/XA&! saisit un appareil oblong sur le siège passager, le place au-dessus de ses têtes où il se maintient en apesanteur. Soudain, tout H3/XA&! devient rose, et l’éclat irradie l’espace autour des deux véhicules.

H3/XA&!: Voilà. Mon traducteur. Il m’aide à communiquer avec les illettrés.

ABELINE: Monsieur! Madame! Vous! Nous ne sommes pas illettrées, enfin, Gervais un peu, mais moi! J’ai trois cent dix-sept livres des Éditions Harlequin, et j’en ai lu deux cent quatre-vingt-dix-sept! Oui monsieur! Oui madame! Oui vous!

GERVAIS: Ça n’a pas d’importance, Abeline. Notre ami n’a pas voulu t’insulter. N’est-ce pas? Nous sommes perdus, comme je le précédemment disais, et nous humblement implorerions vos grâces pour nous vaillamment remettre en chemin terrestre.

H3/XA&!: Vous voulez retourner sur Terre?

GERVAIS: Voilà. Disons-le tout court, c’est ce que nous désirons.

H3/XA&!: Vous n’avez pas de pick-up? Nous ne prenons que les pick-up. Votre bagnole, elle ne me plaît pas. Je ne peux rien pour vous.

GERVAIS: Qu’à cela ne tienne, sitôt de retour à la maison, je cours chez le concessionnaire, j’achète un pick-up, et je vous l’expédie. Marché?

ABELINE: Gervais! Nous n’avons pas les moyens! Si nous vivons encore vingt ans, nous aurons besoin de cet argent!

GERVAIS: Tu veux finir ici, intergalactiquement perdus? Qu’allons-nous manger? Qu’allons-nous boire? C’est un pick-up ou la vie. Nous en sommes là, Abeline. Ne pleure pas, Abeline. Je vendrai ma collection de boutons anciens.

H3/XA&!: Dans ces conditions fort hypothétiques, ce sera deux pick-up. À prendre ou à laisser.

GERVAIS: Je vendrai ma collection de lunettes.

ABELINE: Au moins, ça débarrassera la pièce du devant, où je pourrai installer un boudoir. J’en rêve depuis si longtemps!

GERVAIS: D’accord. Deux pick-up. Une couleur en particulier, où ça ne vous importe pas?

H3/XA&!: Un rouge et un noir. Avec des marchepieds chromés, une caisse de huit pieds, un 6.4 litres, Limited, bien entendu.

GERVAIS: Bien entendu. Je note tout. Je n’y connais rien, mais je sens que ma collection de jetons de casinos va y passer, et peut-être même ma collection de sous-vêtements de la Renaissance.

ABELINE: Tant mieux. Je pourrai installer une bibliothèque dans le boudoir.

H3/XA&!: Je vous inviterais bien à la maison pour prendre un verre, mais vos corps prédécomposés ne supporteront pas le voyage. C’est vraiment très loin. Approchez-vous. Vous aussi madame. Voilà.

GERVAIS: Qu’avez-vous fait? C’est quoi cette lueur rose sur ma peau?

H3/XA&!: Notre entente. Vous achetez les deux pick-up, vous les apportez exactement là où je vous déposerai, route des Acacias, et ces lueurs roses disparaîtront.

GERVAIS: D’accord.

ABELINE: Que se passera-t-il si nous ne vous fournissons pas les pick-up?

H3/XA&!: Vous serez réexpédiés ici. Instantanément. Éternellement. Enfin, jusqu’à ce que vos corps cessent de se décomposer.

ABELINE: Oh!

GERVAIS: Nous sommes prêts, allons-y!

H3/XA&!: Vous y êtes déjà.

Gervais se réveille, tapote les joues d’Abeline, endormie. De la salive lui coule gracieusement des lèvres.

GERVAIS: Abeline! Nous sommes de retour!

ABELINE: Où suis-je?

GERVAIS: Route des Acacias. Nous étions dans l’espace intergalactique. Vite, achetons ces deux pick-up, et profitons de la vie!

ABELINE: Intergalactique? Ça va, Gervais? Cornichon!

GERVAIS: Tu as oublié, déjà?

ABELINE: Dans mon rêve, il y avait un monstre.

GERVAIS: Ces marques roses sur nos bras, elles nous projetteront dans l’espace intergalactique!

ABELINE: Tu entends ces cris. Qu’est-ce que c’est?

GERVAIS: Des gens, en bas. Regarde.

ABELINE: En bas?

GERVAIS: Le con! Il nous a fait atterrir dans un arbre.

ABELINE: Un acacia.

GERVAIS: Comment peut-il y avoir un acacia dans ce pays! Jamais entendu parler d’acacias par ici. Route des Acacias, je veux bien, mais de véritables acacias? Ça, pour une chose invraisemblable! Je n’y crois pas!

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