Piégés

Un homme au centre d’une place publique. Il fouille ses poches, avec frénésie, pivote sur lui-même, tourne la tête dans toutes les directions. L’effroi déforme son visage. Appelons cet homme Clarence.

Un deuxième homme s’approche de lui. Il fouille ses poches, et l’étonnement se lit dans ses yeux, de beaux grands yeux bleus qu’il lève sur l’autre homme. Appelons cet autre homme Fabien.

CLARENCE: Qu’est-ce que c’est? Qui êtes-vous? Où suis-je? Quel est cet endroit? Comment me suis-je retrouvé ici? Pourquoi suis-je ici? Qui m’a transporté ici? Est-ce qu’on m’a endormi? Assommé? Kidnappé?

FABIEN: Sorry, I don’t speak french.

CLARENCE: Évidemment! Ça serait trop facile. Il ne parle pas français! Comment peut-on ne pas parler français quand on vit… Non! Ce n’est pas possible! On ne m’a pas emmené à l’étranger? Je ne reconnais rien sur cette place, et à part cet homme, c’est désert. Personne, pas un son, même lointain. Comme s’il n’y avait pas de ville autour de nous, comme si nous étions sur une place au cœur du néant.

FABIEN: Who are you? I’m a little bit confused, you know.

CLARENCE: Cher étranger, vous me semblez aussi perdu que je le suis. Pourtant, vous conservez votre calme, vous ne paniquez pas. Il est vrai que vous arrivez à peine. Mais d’où sortez-vous? Je ne vous ai pas entendu approcher, comme si vous marchiez sur un épais matelas, comme si vous étiez apparu, par magie. À propos, vous n’auriez pas un téléphone? J’ai perdu le mien, ou plus vraisemblablement, ceux qui nous ont envoyés ici me l’ont pris. J’aimerais bien appeler à la maison, raconter cette histoire, demander qu’on vienne me chercher. Avec les signaux GPS, on trouvera bien le moyen de nous repérer. Si ça ne fonctionne pas, j’appellerai tout simplement le 911, et cette plaisanterie s’achèvera. Vous en avez un, un téléphone? Un TÉ-LÉ-PHO-NE?

FABIEN: A phone? No Sir, I lost my phone. Sorry.

CLARENCE: Vous faites non de la tête, vous n’avez pas de téléphone vous non plus. Inquiétant. Je vous assure, mon brave, il y a matière à s’alarmer. Nous voilà coupés du reste du monde, sur cette place où personne ne passe, dans une ville absolument silencieuse. Ce n’est pas normal. Vous savez, j’ai bien tenté, avant votre arrivée, de quitter cette place. Impossible. Chaque fois que je m’éloigne du centre pour me diriger vers ce qui ressemble à une rue, je perds tous mes moyens. Oui monsieur, toute mon énergie s’évapore, je n’ai plus la force de me tenir debout, et je m’évanouis. J’ai tenté l’expérience à trois reprises, et chaque fois, je me suis réveillé au centre de la place. Allez y comprendre quelque chose! Vous devriez tenter l’expérience vous-même, vous verriez de quoi je parle! Et tiens, c’est une bonne idée. Tentez l’expérience, et je vous observerai. Peut-être que cela nous aidera à comprendre ce qui nous tient. Vous ne voulez pas? Monsieur, MAR-CHEZ VERS RUE. Il ne comprend rien.

Clarence mime un homme qui marche, en montrant Fabien de la main. Avec de grands gestes des bras, il invite Fabien à se diriger vers une des rues, là-bas, entre les immeubles. Mais Fabien reste immobile, indifférent.

CLARENCE: Décidément, la communication s’annonce pénible entre nous deux, mon cher Sir. Si nous devions rester plusieurs heures dans cette vacuité, le temps sera long. Je me demande si je ne serais pas mieux seul, il me semble que je raisonnerais plus clairement si vous n’étiez pas là. Car voyez-vous, votre seule présence vient ajouter un élément de plus à comprendre dans ce décor insolite, et sans vous, je crois que je me tairais, que je réfléchirais pour de bon. Mais en votre présence, même si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, je ne peux m’empêcher de vous exposer mes pensées, tout ce qui me passe par la tête.

FABIEN: This cannot be real.

CLARENCE: Vous, au moins, vous pensez brièvement. C’est tout à votre honneur. J’aimerais me la fermer, de temps en temps, mais que voulez-vous, j’ai toujours été ainsi, et c’est pire quand je me fais du souci. Mais que faites-vous! Reculez! Ne me touchez pas!

Fabien s’est élancé sur Clarence, l’a saisi au cou des deux mains, et l’étrangle avec une force qui lui rougit les veines du cou. Clarence suffoque, et cela dure une minute, deux minutes, trois minutes. Il finit par tomber, amolli, sans vie, au milieu de la place. Fabien se relève, recule de quelques pas et se croise les bras. Il observe avec attention le cadavre immobile au sol. Quelques secondes plus tard, le cadavre remue. Un bras, la tête. Les yeux s’ouvrent, la bouche bâille. Le cadavre s’éveille, s’étire et se lève.

CLARENCE: Qu’est-ce que je fais ici? Où suis-je? Qui êtes-vous?

FABIEN: I don’t speak french. Sorry.

CLARENCE: Il ne parle pas français. Étonnant. Sans doute un étranger, un touriste ou un homme d’affaires, un représentant de passage. Mais pourquoi lui? Pourquoi m’imposer la présence d’un homme avec qui je ne peux pas échanger deux mots? Pourquoi? Pourquoi? Parce que tout ça, ce n’est rien. Un immense, splendide et impeccable rien. Car si cet endroit existait, nous pourrions en sortir, pas vrai? Puisque nous en sommes prisonniers, cela m’oblige à conclure que ça n’existe pas, que tout cela, cette place, ces immeubles, ce silence et même vous, mon cher Sir, oui, même vous, est pure fiction. Nous sommes au piège dans une fiction, et nous ne pourrons en sortir que si on nous en tire, de l’extérieur. Ainsi va la vie, mon cher Sir.

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Histoire joyeuse

Quand la radio a annoncé un meurtre sur la 7e rue, Jack a convaincu Joan, les enfants, le chien et la tondeuse de déménager sur la 6e. Le quartier n’était plus ce qu’il était, valait mieux s’éloigner un peu pour retrouver la vie douce et paisible d’antan.

La famille a vécu heureuse, ou presque, et de nouvelles habitudes se sont développées, comme celle de rentrer dans un nouveau chez soi.

Mais, oh malheur, quand les journaux ont annoncé un meurtre sur la 6e rue, Jack a convaincu Joan, qui était réticente cette fois, les enfants, le chien et la tondeuse, de déménager sur la 5e. Le quartier n’étant plus ce qu’il était, pourquoi ne pas prendre ses distances et goûter ailleurs la vie douce et paisible d’antan.

La famille a connu une sorte de bonheur, ou quelque chose s’y approchant, et dans les nouvelles habitudes, s’est établie un petit quotidien rassurant.

Toutefois, quand Twitter a annoncé un meurtre sur la 5e rue, on s’en doute, Jack a tout de suite convaincu Joan, qui s’y attendait, les enfants, qui ont rechigné, et le chien, mais pas la tondeuse, puisqu’il n’y aurait plus de pelouse à raser, de déménager sur la 4e. Le quartier devenant si violent, pourquoi ne pas fuir, et retrouver ailleurs cette vie douce et paisible d’antan, qu’on mérite tout autant qu’autrefois.

On s’en doute, cela ne pouvait pas durer, et quand les voisins ont parlé d’un meurtre sur la 4e rue, Jack n’a pas eu à convaincre les siens, puisqu’il était, cette fois, la victime. Aussi, Joan, les enfants et le chien ont décidé de ne plus déménager, parce qu’ils pourraient dorénavant, ils en étaient certains, connaître la vie douce et paisible qui leur revenait, croyaient-ils, sur cette 4e rue.

Certes, s’il avait vécu, Jack n’aurait pas approuvé, on peut le deviner, mais il aurait eu tort, puisque depuis des années, sur la 4e, Joan, les enfants, mais pas le chien, qui est mort depuis, vivent heureux, dans cette même vie douce et paisible qu’ils ont toujours suivie à la trace. Contre toute attente, cette vie sur la 4e était, somme toute, une histoire joyeuse.

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Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

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Canicule et révolution

Je suis dans le sous-sol, et je pense au gouvernement, je pense à mes contemporains, je vois les nouvelles défiler sur l’écran de mon téléphone, et après bien des hésitations, je décide de changer le monde. Maintenant.

Première étape: écrire le manifeste qui ébranlera les certitudes et redonnera espoir.

Deuxième étape: rassembler ceux qui cliqueront sur j’aime.

Troisième étape: agir.

Ça me semble plutôt simple. Personne n’y a pensé?

Il me fallait une canicule pour inventer ce plan génial. Efficace.

J’avais chaud, je suais. Trop. J’ai abandonné le rez-de-chaussée et son confort, pour me réfugier dans le sous-sol, malgré les araignées et les petites bêtes rampantes. Ici, la canicule n’existe plus, le climat est redevenu normal, le bonheur est à nouveau possible.

Le manifeste, donc. Commencer modestement. Citoyens de ma rue. Mais gardons nos visées globales, soyons ambitieux. Citoyens de ma rue et peuple de la terre, ensemble nous changerons le mon…

Zut. Mon clavier!

Je dois griffonner avec ce moignon de crayon.

Mon clavier ne fonctionne plus, à moitié. Je peux taper la moitié des lettres, qwerty en descendant, mais uiop en descendant ne donnent plus rien. Je ne pourrai pas écrire un manifeste s’il me manque autant de lettres. Ce serait incompréhensible.

Ce doit être l’humidité. J’aurais dû y penser. Faudra maintenant que j’achète un nouveau clavier, mais je n’en ai pas les moyens. Pas avant le mois prochain. Trop de factures en retard. Comme l’électricité.

Remettons ce manifeste à plus tard. Il sera toujours temps de changer le monde, dans quelques semaines, dans quelques mois, ou à une date ultérieure.

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A posteriori

J’ai couru, j’ai marché, trente-deux kilomètres, toute la nuit. Je suis arrivé en retard au rendez-vous, elle n’était pas là, elle ne m’a pas attendu, je ne la reverrai plus jamais.

Voler une voiture, un vélo, une trottinette? J’y ai pensé, aujourd’hui je sais que j’aurais dû prendre le risque.Mais là est mon problème. Je suis lent. La solution m’apparaît toujours, a posteriori.

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Chansons perdues

Mathilde m’avait recommandé de fermer les yeux, de méditer profondément pour libérer mon énergie et lui permettre de se marier aux énergies de l’univers et de mes concitoyens. J’ai dû fermer les yeux trop longtemps. Pendant que je ne regardais pas, on m’a volé mon sac. Il contenait tout. Mes deux livres, toute ma fortune, une vieille montre dont j’avais hérité d’un oncle fou, un ticket pour un concert d’Elvis jamais utilisé que j’avais trouvé dans un comics d’occasion, et surtout, mon bloc-notes, celui où j’ai écrit les chansons que je voulais chanter lorsque j’aurais su chanter, ce qui n’aurait pas tardé. Mais sans mes chansons, que devenir?

Alors j’ai demandé à mon ami Ricardo de m’aider. Il fermait les yeux méditait lui aussi, assis juste là, près de moi, quand le forfait fut commis. Ricardo n’a vu qu’une ombre s’approcher, subrepticement, puis s’éloigner, tout aussi subrepticement, et il croit que c’était l’ombre des énergies de l’univers qui nous rendait une petite visite. Ricardo n’est pas stupide, c’est mon ami, mais il est un peu con. Impossible d’obtenir de lui la moindre description du suspect, de son ombre mystérieuse, et à ce jour il croit toujours à une apparition, une révélation, il s’est inscrit dans une secte à qui il verse vingt-trois mille dollars chaque année, sans compter les petits extra. En plus, Ricardo se fout de mes chansons. Il me répète que je ne les aurais jamais chantées, et que si je l’avais fait, le monde entier m’aurait fuit.

J’ai donc payé une annonce dans les journaux pour retrouver mon sac, et surtout, mes chansons. J’ai placardé des affiches dans les lieux publics, devant les bars et les dispensaires de drogues biologiques, chimiques, magiques. Le message était simple: j’implorais le pillard de me rendre mes chansons, et je lui abandonnais tout le reste, les livres, la fortune, la montre, les tickets pour le concert d’Elvis, et le sac lui-même. Mais qu’on me rende le bloc note! J’ai eu beau afficher, supplier et même offrir une récompense, rien n’y fit.

En désespoir de cause, je me suis rendu chez les policiers. J’ai toujours eu d’informes réticences à m’adresser aux forces de l’ordre, mais la détresse m’y contraignait. J’explique donc la situation à deux policiers, fort attentifs. La méditation, les énergies de l’univers, l’ombre, le vol, mes chansons envolées. Le plus vieux des deux m’a invité à m’asseoir à leur table, et nous avons entamé une partie de Monopoly. Ils étaient doués, et moi aussi. Ça n’avait pas de fin. Plus tard dans la nuit, le plus vieux des policiers, qui était à deux doigts de la banqueroute, s’est endormi. Le plus jeune m’a offert le seul lit disponible, dans une cellule.

Au petit matin, les policiers de relève ont trouvé étrange que la porte de ma cellule soit grande ouverte. On m’a donc accusé de tentative d’évasion. J’ai à nouveau raconté mon histoire, l’univers, l’énergie et mes chansons, mais plutôt que de m’écouter, on m’a transféré dans un institut psychiatrique, où on m’a démonté le cerveau, pièce par pièce, pour me le remonter plus joliment. Après une onzaine d’années, on m’a enfin laissé errer dans la ville.

Puisque je ne n’ai jamais retrouvé mes chansons, et qu’il y a de bonnes chances que mon bloc-notes soit aujourd’hui détruit par l’eau, le feu, la terre ou les énergies de l’univers, je me suis vu contraint d’abandonner tout espoir de chanter. Sans mes chansons, en effet, comment y parviendrais-je? Quant à en écrire d’autres, cela est impensable. Le temps d’écrire des chansons est révolu.

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Le grand Julien

GRAND-MAMAN: Bonjour mon petit Julien. Ah ah ah! Je devrais dire mon grand Julien! Tu es maintenant bien plus grand que ta vieille grand-mère! Combien fais-tu? Un mètre quatre-vingt-cinq? Un mètre quatre-vingt-dix? Oh la la! Tu grandis tellement vite. On ne voit pas le temps passer. Il y a combien de mois qu’on ne s’est vus? Ou serait-ce un an? Deux ans? Dis-moi, aimes-tu encore autant te promener à bicyclette?

JULIEN: Ouais. J’avais un hardtail jusqu’à l’an dernier, mais je viens de m’acheter un full sup avec cent cinquante en avant, cent trente en arrière. Plus facile pour les sentiers enduro.

GRAND-MAMAN: Grand-Maman n’est pas certaine de comprendre, mais je suis convaincue que ta nouvelle bicyclette est bien jolie. J’aimerais bien la voir, mais n’est-ce pas, vous vivez si loin, ce serait compliqué de l’emmener jusqu’ici. Et à mon âge, je ne peux plus voyager comme autrefois. Je me souviens, quand tu étais tout petit, tu étais tombé à bicyclette, sur le trottoir. Tu te souviens? Oh, peut-être pas, tu étais si petit. J’imagine que tu ne tombes plus maintenant, ah ah ah, tu as un bien meilleur équilibre.

JULIEN: Ça m’arrive. J’ai crashé en descendant une double diamond, mais ça va, j’ai juste cassé un doigt. Moins pire que l’été dernier, quand j’ai essayé mon premier back flip. Cassé trois côtes. À part ça, il y a eu une commotion, des éraflures, un poignet tordu.

GRAND-MAMAN: Tu n’as pas plus d’équilibre que ça? Tu m’étonnes. À ton âge, je tombais rarement à bicyclette. Et tu aurais dû voir toutes les folies qu’on faisait. Tu connais la côte derrière l’église? Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais nous la descendions à bicyclette sans freiner! Sans freiner! Tu te rends compte! On nous appelait les casse-cous, et plein d’autres noms bien moins gentils. Mais ça, évidemment, c’était il y a longtemps. Je t’assure, tu aurais eu bien peur avec nous!

JULIEN: Peur? De m’ennuyer, peut-être. J’ai l’impression qu’on ne se comprend pas top. Faudrait que je t’apporte une vidéo, la prochaine fois. Derrière chez moi, il y a une côte aussi. Avec des drop, des gap jumps, des table top, tout quoi. Il y a même une descente assez technique, dans les pierres et les racines.

GRAND-MAMAN: Oh, comme j’aimerais aller chez toi. Tout ce que je pourrais te montrer à bicyclette. Faudrait y aller par étapes, évidemment, pour que tu ne te blesses pas.

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La 126e

MARC: Tout le monde, c’est connu, souhaite habiter sur la 126e rue à Shawinigan-Sud. J’en ai traversé des continents, et partout, sans exception, on m’avoue rêver de s’établir là. Latinos comme Chinois, Français comme Russes, tous ont les yeux rivés sur la 126e. Pas un n’hésiterait à laisser derrière une tour Eiffel ou une Grande muraille, si l’occasion se présentait de traîner sa vie du côté de la 126e.

JOCELYNE: Si je vivais sur la 126e, je crois que ça m’aiderait à cesser de fumer. Oh, j’ai essayé si souvent, plus souvent que j’ai de doigts, mains et pieds confondus. Je me vois, allongée dans mon jardin, les yeux fermés, à respirer l’air à pleins poumons comme jamais je ne l’ai fait auparavant. Ma vie serait transformée. Je pourrais reprendre le sport. J’aimais tellement le ping-pong! Et je me ferais de nouveaux amis, tous non-fumeurs. Nous pourrions fonder une commune, ou à défaut, une famille, enfin quelque chose avec plusieurs personnes dedans et un peu d’amour. Mais attention, j’emploie ce mot avec prudence, car on ne sait jamais ce qu’il cache, et comment deviner ce qu’il contient quand on est là-bas, sur la 126e?

LENA: Avoir une maison, là, ça me permettrait de devenir vraiment une personne importante. Importante en soi. En moi. Importante d’une importance significative, pas d’une importance insignifiante. Je changerais tout de suite d’emploi, et mes journées ne porteraient plus ces lourds voiles opaques qui m’empêchent de voir le ciel bleu.

JORGE: J’ai de l’ambition. Je sais que si j’y mets toute la persévérance et l’énergie dont je suis capable, je finirai par l’acheter mon chez-soi sur la 126e à Shawinigan-Sud. Je le sens. C’est difficile à exprimer, cette certitude, parce qu’elle est tellement profonde, tellement fondue dans le sang qui coule dans mes veines et me donne la force d’espérer. J’aurai mon chez-soi. Il y aura un garage, et je pourrai enfin remplacer ma vieille bagnole par un roadster rouge rutilant.

ASHLEY: J’ai déjà choisi la maison que je veux acheter. Dès que j’en aurai les moyens, je l’achèterai. Si elle n’est pas à vendre, je ferai une offre irrésistible. Elle fait l’angle, et elle est légèrement en retrait. J’installerai mon atelier de couture dans le salon, et par les deux baies vitrées, j’aurai vue sur l’univers!

TIAN: C’est là que je finirai mes jours. J’économise depuis vingt ans, et dès que la retraite sonne, si les conditions le permettent, j’achète sur la 126e. N’importe quelle maison. J’achète. Mon corps se reposera, mon âme s’élèvera. Je serai heureux.

ASSANE: Nous prévoyons avoir un enfant d’ici cinq ans. Nous aurons atteint, je l’espère, une sécurité professionnelle, et nous aurons suffisamment voyagé pour vivre quelques années sédentaires. Sur la 126e, bien entendu. C’est notre plan.

VLADIMIR: Un emménagement sur la 126e, ça se prévoit longtemps d’avance. On ne se lance pas dans cette aventure à l’aveuglette. Oh non! On risquerait d’être amèrement déçu. Il faut approfondir sa connaissance des lieux, étudier l’histoire, les principaux événements depuis au moins, disons, le dix neuvième siècle. Il importe, ensuite, de consulter les études sociologiques, anthropologiques, économiques, sur la population locale, ses habitudes, ses mœurs. Mais ce n’est pas tout. Celui qui négligerait des éléments fondamentaux comme la géographie, la géologie ou le climat, risquerait de se heurter à un mur le jour de la grande décision. Ma femme et moi, nous étudions depuis douze ans et, est-il nécessaire de le préciser, nous ne sommes pas au bout de nos peines!

CAROLINE: Ah, belle 126e! Comme mon petit cœur t’aime! Émue par ta splendeur, par tes parterres en fleurs, j’irai goûter la joie de t’avoir avec moi. Hélas mon espérance se heurte à ta puissance, qui ne peut s’abaisser à me voir trépigner.

KENZO: Tous les ans, avec ma femme et nos quinze enfants, nous prenons l’avion pour aller visiter la 126e rue à Shawinigan-Sud. Nous louons une chambre d’hôtel, à proximité, et chaque jour, nous nous rendons sur place. La famille est en liesse, à chaque fois! Quelle magie! Nous avons des albums photo complets consacrés à cette rue, et maintenant, plusieurs vidéos. L’an dernier, la maison aux balcons verts n’avait plus de balcons verts. Ils étaient bleus. Tout un changement. Ils sont rares, les changements, sur la 126e, et chaque fois, je le déclare sans retenue, cela nous chamboule. Nous en parlons ensuite toute l’année, nous élaborons des théories pour y trouver un sens, et cela provoque parfois quelques étincelles. Je me demande si cette année nous vivrons d’autres changements, ou plus exactement, révolutions, de ce type. J’en tremble, nous en tremblons. Par bonheur, nous savons qu’un jour nous effectuerons notre dernier voyage. Oui, parce que ce jour-là, nous emménagerons enfin sur la 126e!

CLAUDE: Moi j’y habite, sur la 126e. Je ne vois pas ce que vous lui trouvez.

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Fortune et hamburgers

Quand j’étais riche, monsieur, je ne lisais pas. Jamais. Je me nourrissais de hamburgers et de beignets à la crème, et je buvais de la bière. Américaine. Quand j’étais riche, je m’enrichissais. J’avais du flair, l’esprit pratique, si bien que je me réveillais toujours plus riche que je ne m’étais endormi.

Jusqu’au jour où.

Ce jour fatal où je me suis laissé convaincre de prendre des vacances, de ne rien faire pendant trois jours, trois nuits. De m’asseoir là, bien à l’aise, sans lever les yeux sur ceux qui s’agitent. Ce jour-là, monsieur, j’ai perdu contact, et je n’ai jamais pu rétablir la communication.

Au bout de mes trois jours trois nuits, je suis retourné à mes affaires, j’ai acheté, vendu, soudoyé, ramassé. Mais je l’ai senti, le flair s’étiolait et l’incertitude croissait. Du jamais vu. J’avançais du même pas habituel et pourtant, malgré moi, je me sentais aspiré par une spirale infernale vers des profondeurs obscures.

Jusqu’à la modification.

Je ne voyais plus ce que j’avais vu, je ne comprenais plus ce que j’avais compris, je dépérissais. Tout ça à cause de trois maigres journées. Comme si on avait tiré un fil de la prise électrique, et qu’entre-temps, la prise avait disparu.

Alors j’ai voulu comprendre. Je me suis mis à étudier. Médecine, psychologie, anthropologie, économie, littérature, géologie. On m’a fait docteur en toutes ces matières, et j’ai parcouru le monde, et j’ai parlé, et j’ai lu, et j’ai parlé. Je me suis mis à boire les vins les plus chers sans pouvoir m’en empêcher, je me suis nourri de caviar et de boeuf de Kobé, j’ai voyagé sans nécessité, j’ai fréquenté les grands hôtels par délicatesse, je me suis découvert un goût pour les étoffes rares et les bijoux uniques.

Je me suis ruiné.

Il ne m’est resté que mes livres, des milliers de livres empilés dans mon petit appartement. Je les lis et les relis encore, mais j’ai perdu la foi depuis longtemps. Je ne crois plus que je finirai par comprendre quoi que ce soit au tourbillon de ma vie. Mais dans les universités et même sur la place publique, on m’applaudit encore lorsque je livre un discours. Toujours le même, avec de nouveaux mots que je peine parfois à comprendre. 

Le soir, chez moi, pour ne pas me rappeler mes hamburgers et ma fortune, je lis, je lis pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil vienne.

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Le champion

J’aimerais qu’on efface mon nom du livre des records. S’il vous plaît.

Mon histoire est simple, et moi aussi. Je n’ai jamais réussi à me qualifier pour les compétitions de course à pied, marathon ou cinq cents mètres, pas plus que pour celles de cyclisme, d’équitation, de course automobile, de tricot, de danse country. J’étais bon en tout, mais jamais assez. Impossible de me distinguer, de sortir du lot. Pourtant, je voulais émerger, lever la main bien haut et dire à la terre entière, ou au moins à la ville, que mon existence s’élevait au-dessus de la banalité. D’accord, j’avoue que je croyais par là m’attirer des amis, et qui sait, un grand amour. Bisou. Bisou. Car j’étais seul, je suis une personne seule. Par sa faute peut-être, du moins c’est ce que dit mon père, mais malgré moi tout de même. Seul comme un champignon qui pousserait au milieu du désert. Je m’asséchais.

Alors, quand je me suis inscrit pour la compétition de glace à la vanille, je n’y croyais qu’au tiers. Dans une petite cavité de ma cervelle, ça hurlait que je ne m’étais jamais qualifié pour une compétition, que c’était dans ma nature, de ne jamais me qualifier. Heureusement que je n’ai écouté que ma détermination! On m’a accepté, et même accueilli à bras ouverts. Ils manquaient de compétiteurs, ils en cherchaient, ils acceptaient tous ceux qui se présentaient. Ma chance. Enfin!

La compétition était assez simple. Elle se déroulait devant le public de la foire annuelle, sur la place du marché. Le gagnant serait celui qui mangerait le plus de glace à la vanille en une heure.

Je n’ai pas mangé la veille ni l’avant-veille. À peine bu. J’étais prêt, sûr de l’emporter.

Nous étions neuf. Il y avait là un obèse, ce qui m’a un peu décontenancé puisqu’il possède un entrepôt autrement plus spacieux que le mien. Mais quand je l’ai entendu roter, j’ai compris qu’il avait déjà avalé un copieux petit-déjeuner, et ça m’a rassuré. Mon but était de manger de grandes bouchées, méthodiquement, sans me presser outre mesure, avec une régularité mécanique jusqu’à la fin. Dès le départ, les autres se sont précipités, tous, et se sont vite essoufflés. Leur deuxième demi-heure a été difficile. Moi, j’ouvrais la bouche, je la fermais, sans perdre le rythme. Et j’ai gagné. J’ai gagné! J’ai vomi pendant toute la soirée, mais je ramenais chez moi la médaille d’or! Couleur or, en fait. Et une mention dans le livre des records, puisque j’avais, sans le vouloir, sans le savoir, battu le record précédent, que détenait un type du Wisconsin.

Sauf que depuis ce jour funeste de ma victoire, chaque fois que je rencontre une personne qui me parle plus de cinq minutes, qui accepte de me revoir, ce record ressurgit et brise tous mes espoirs. Toujours le même scénario: une petite recherche sur internet, on découvre que je suis le champion de l’avalage de glace à la vanille, on fronce les sourcils, vraiment, c’est toi ça, et adieu les amis. On ne veut pas, c’est patent, se lier avec ce type de champion là.

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