Une nouvelle extraordinaire qui en étonnera plus d’un

Q: J’ai appris toute une nouvelle!

T: Pas vrai!

Q: Oui, une nouvelle comme on en entend peu de nos jours.

T: Il faudra que tu me racontes parce que ça m’intéresse comme tout ce qui vient de toi tu nous arrives toujours avec de ces originalité on se demande où tu peux dénicher tout ça quel type de vie tu mènes car enfin un homme comme toi de l’extérieur ça ressemble à un homme comme moi mais on se rend bien compte qu’il y a un abîme entre nous oui malgré notre proximité notre amitié notre relation qui dure depuis mais tu vois très bien ce que je cherche tant bien que mal mais plutôt mal à t’expliquer pas besoin de me creuser la tête davantage sauf que j’avoue et de cela j’en glissais deux mots aux copains du café des sports que je voudraient bien connaître ton secret ou ta faculté ou faudrait-il parler d’une qualité à moins qu’il ne s’agisse d’une habileté que tu aurais développée à force de labeur après tant d’années et ce n’est pas impossible pour ma part je ne te connais pas depuis toujours même s’il y a déjà quelques années ce qui veut dire qu’avant je ne t’ai jamais interrogé sur cette époque pré-nous à quoi bon de quoi se souvient-on comment distinguer ce qu’on invente de ce qui a été je ne connais pas le tamis qui permettrait de séparer l’ivraie mais ça n’a pas d’importance puisque même le présent comme cet instant celui que nous vivons même lui ne nous apparaît pas tout à fait ça semble fou et ça l’est entre ce qui survient et nous se dresse l’imagination qui déforme réforme transforme si bien que ce qui se déroule maintenant entre toi et moi n’est pas une chose mais deux choses et ça pourrait être mille choses si nous étions mille nous ne vivons pas le même moment tu vois nous croyions partager ces quelques minutes alors que nous ne partageons rien du tout mais alors là rien de rien.

Q: Je dois y aller, K m’attend au château.

T: Et ta nouvelle?

Q: Ce sera pour la prochaine fois.

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Quand la Patagonie vous appelle, même la prière des anges sonne faux

JÉRÔME: On ne me parle plus. On s’est dit offensé. On me reproche cette décision. Épouse, fille 1, fille 2, fils, père, frère, cousine, nièce, neveu, voisin, ami 1, ami 2, ami 3, patron, client 1, client 2, client 4 (client 3 s’en fout), et mes chats. Pourtant, quand on meurt, ça ne devrait pas faire d’histoires. Tu vis, tu meurs. J’ai choisi la Patagonie. Susceptibilités patriotiques, on ne digère pas que j’aie choisi de ne pas mourir sur la terre bien grasse de nos ancêtres, tous plus malheureux les uns que les autres et morts dans une misère indicible. La Patagonie, c’est bien, je crois. C’est vrai que je ne connais pas, je n’y suis jamais allé, mais j’ai vu trois ou quatre photos, et le nom, Patagonie, n’est pas joli? Patagonie, ça sonne à mes oreilles comme un lieu mythique, tellement que la première fois que je l’ai entendu, je croyais qu’il s’agissait d’une sorte de lieu sacré de la mythologie antique. Alors, quand j’ai su que ça existait pour de vrai, il n’y a eu aucune hésitation, j’ai su que j’y mourrais. J’ai obtenu un prêt de la banque pour l’achat d’une voiture d’occasion. Deux mille six cent dollars. Je m’en servirai pour payer ce voyage en Patagonie, avion, location de voiture, hôtels, je ferai la fête, j’explorerai les déserts, les montagnes, et comme meurent les rêves, j’y mourrai, l’esprit bien dodu, radieux, immémoré. Et tant pis pour ceux qui se plaignent parce qu’ils ne pourront pas m’embaumer, m’enterrer (ou me brûler?), me pleurer (ou plutôt se pleurer), me dilapider, me glorifier (se glorifier). Tant pis si je les prive d’un cadavre, mais quand la Patagonie vous appelle, même la prière des anges sonne faux.

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La grande fuite d’un buveur de kombucha

Jack buvait son kombucha, paisible, allongé sur une chaise longue dans le jardin derrière sa maison, quand un homme a jailli d’entre les deux thuyas, courant, rouge et échevelé, bondissant par-dessus Jack et sa chaise, pendant que le voisin et la voisine débouchaient à leur tour d’entre les thuyas, brandissant des révolvers, tirant en direction du fuyard, mais mal, si mal que les balles effleurèrent la joue, la cuisse et le nez de Jack, surpris puis effrayé par tout ce brouhaha, mais se ressaisissant vite, se relevant et courant s’abriter derrière les érables, se croyant sauvé mais à tort, puisque voisin et voisine continuaient à tirer dans sa direction, tentant de contourner l’arbre pour l’atteindre, et cela, même si Jack leur indiquait l’allée par où le fuyard s’était éclipsé, jusqu’à ce que, profitant d’un faux geste de la voisine Jack s’empara de son arme, qu’il retourna aussitôt vers le voisin, qui s’était approché, qui allait l’abattre de sang froid, sauf que Jack fut plus rapide et tira tua élimina le voisin, ce que la voisine n’apprécia pas, ni le fuyard, qui contre toute attente n’avait pas fuit, ou du moins, pas fuit aussi loin qu’un fuyard en fuite devrait fuir, et qui revint en courant toujours, mais visiblement on voyait qu’il avait eu le temps de reprendre son souffle, se pencha sur le voisin maintenant réduit à l’état peu enviable de cadavre, lui subtilisa son révolver pour aussitôt, contre toute attente, quoiqu’à ce point Jack n’en avait aucune, le braquer sur Jack qui, bien au fait de l’égarement ambiant, bondit à nouveau derrière l’érable, non pas pour s’y réfugier, mais pour préparer sa sortie, qu’il réussit en tirant en direction du fuyard qui se mit à l’abris, ce qui permis à Jack de s’éclipser dans la nature, où ni le fuyard, ni la voisine ne daignèrent le poursuivre, n’y voyant peut-être aucun intérêt, si dans toute cette histoire il y avait un intérêt quelconque quelque part, si bien que Jack pu se mettre à couvert, mais pas pour longtemps parce qu’il entendit puis aperçut au-dessus de sa tête un hélicoptère aux couleurs de la police du village qui l’avait aussi aperçu et d’où une voix projetée dans un puissant haut-parleur lui ordonnait de se rendre, ordre suivi aussitôt par une salve d’arme automatique, ce qui effaroucha Jack qui se glissa sous les branches épaisses des conifères, où il entrepris de s’éloigner le plus qu’il pouvait de ces lieux dangereux, mais cela c’était sans compter les routes barricadées par les policiers au sol, qu’il aperçu lorsqu’il s’approcha de la route, quelques cinq kilomètres plus loin, et c’était sans compter les policiers qui sillonnaient les bois sur des motocross ou des véhicules tout terrains, armés pour une chasse à l’homme sans précédent, car c’est ce que c’était devenu, ce qui désola Jack, qui ne pouvait appeler ces forces de l’ordre pour leur expliquer le quiproquo, puisque dans son départ précipité il avait oublié son téléphone, si bien qu’il s’ingénia pour échapper à ses chasseurs, sachant, ayant compris qu’on le descendrait à vue, et jusqu’à présent il y est parvenu, et plutôt bien, réussissant même à se nourrir et à dormir un peu, toujours à l’affût, et il ne semble pas qu’il sera pris de sitôt, aussi vaut-il mieux laisser les choses où elles en sont, quitte à y revenir plus tard.

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Mémorial

Comme je ne raconte que des histoires joyeuses, aujourd’hui j’en choisirai une triste. C’est l’histoire d’un type intelligent qui rencontre un autre type intelligent, et ensemble, ils décident de changer le monde: fin de l’exploitation de l’air, de l’eau, de la terre, des baleines, des éléphants, des crocodiles, les macaques, des gorilles, des loups, des ours polaires, des petits chiens, des gros chiens, des saumons de l’Atlantique, des saumons du Pacifique, des pluviers siffleurs, des pluviers bronzés, des pluviers montagnards, des rainettes, des abeilles, des babouins et des humains. Une fois le monde changé, ils se sont étendus sur la plage, et est venu le tsunami. Nous avons planté, à leur mémoire, un orme, sur l’écorce duquel nous graverons leurs noms. Si jamais nous repassons par là.

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Je ne suis pas certaine qu’elles soient en or

C’est une charmante maison, pas très grande, mais pouvant accueillir une famille de quatre personnes, deux parents, deux enfants. Dans un boudoir, attenant à un grand salon, D reçoit une amie, O, à qui elle explique comment faire fortune en créant un personnage et une histoire à mettre en scène dans les médias sociaux. Une autre de ses amies, T, que la discussion a fini par lasser, se promène d’une pièce à l’autre, à la recherche de bijoux ou de billets de banque. Dans le salon, W, l’époux de D, est attaché sur une chaise, et un jeune homme, J, qui porte un joli masque noir à motifs rouges et jaunes, trace avec une lame de rasoir de minces fils le long de ses bras, de haut en bas. W gémit, mais serre les mâchoires, pendant que le jeune homme répète, inlassablement, la même question. Il souhaite obtenir, simplement, le code du coffre-fort, qui contient quelques millions de dollars, croit-on. Mais têtu, le père se tait.

T: Ma chère, n’as-tu pas vu, ça me semble bien difficile pour W, à côté.

D: Oui, je le trouve bien bruyant. O, ici, a du mal à se concentrer. S’il te plaît, pourrais-tu fermer la porte, tu serais bien gentille.

T: Voilà. C’est vrai que sa voix porte.

D: Sa voix?

T: Oui, celle de W, ton mari.

D: Ah. As-tu trouvé ce que tu cherchais? Nous avons presque terminé ici, nous prendrons le thé, si tu veux te joindre à nous.

T: Avec plaisir. Je n’ai trouvé que deux boucles d’oreilles. Je ne suis même pas certaine qu’elles soient en or.

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L va mourir, et le reste

L’homme et la femme boivent leur café, comme chaque matin, avant de remplir la journée de paroles gestes moues sourires hésitations décisions semblables à ceux dont était remplie la journée d’hier, et celle d’avant-hier, et celle d’avant-avant-hier, et celle…

L: Bientôt, ce sera inédit. Je vais mourir.

E: Vraiment?

Soudain, la femme, E, réalise qu’elle a parlé trop vite, pensant, voilà une occasion d’avoir quelque chose de passionnant, de puissant à raconter aux copines, aux collègues, à la famille, et cela pour des jours et des jours, des semaines et des semaines, pour toujours, alors faut se reprendre, se ressaissir et adapter la réponse au potentiel de la situation, par exemple commencer par ouvrir de grands yeux, ouvrir la bouche, expression de stupéfaction extrême, enchaîner aussitôt, après bien entendu un laps de silence, par un “quoi?” incrédule, puis, nonobstant la réponse, repartir avec quelques “oh! oh!”, quelques onomatopées aussi, pourquoi pas, des sons gutturaux de préférence pour montrer qu’ils proviennent d’un malaise naissant dans les plus profondes profondeurs de soi, à quoi il voudra sans doute réagir par des mots rassurants, rappeler que la chose est somme toute commune, mais ne pas se laisser entraîner sur cette pente pour plutôt verser les premières larmes, c’est toujours la première qui représente un défi, mais une fois l’écluse ouverte, ça coule bien, ça coule abondamment, répéter des “oh! oh!”, et des “je n’y crois pas, je n’y crois pas”, ici les mots auront peu d’importance, c’est le ton qui importe, tragique, toujours, incrédule, encore, mais en crescendo, puis lui prendre les mains, le regarder droit dans les yeux et répéter son nom plusieurs fois, et enfin, s’il semble vouloir s’y prêter, l’attirer dans ses bras et serrer autant que cela sera décemment possible tout en soupirant, murmure très faible mais tout de même clairement audible, “je n’ose pas y croire, comment est-ce possible”, hocher la tête, se relever et s’agiter de façon désordonnée, marcher de droite à gauche, tourner en rond, se donner un air totalement égaré et dire, comme si l’on réfléchissait à voix haute, “il y a sans doute quelque chose à faire”, le répéter plusieurs fois, énumérer tous ceux, spécialistes, guérisseurs, psychiatres, naturopathes, acupuncteurs, et tout le bataclan, qui pourraient peut-être l’aider, en rajouter à chacune de ses objections, et terminer le tout en laissant échapper un long soupir, comme un ballon qui se vide, se laisser choir sur un fauteuil, fermer les yeux et attendre qu’il se lève, qu’il se rende à ce rendez-vous habituel, et lorsqu’il finira par vous quitter, l’assurer qu’il peut compter sur vous, tout ce qu’il veut, soutien, compréhension, accompagnement, et surtout ne pas remuer tant qu’il sera là, patienter jusqu’à son départ, que confirmera le bruit de la porte de devant qui se referme.

E: Quoi?

Et le reste.

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Douce image et verts sommets (3)

Quand la scie rongeait le bois, quand elle s’enfonçait d’un anneau à l’autre, tuant progressivement chacune des années de l’arbre, moi je flottais, dans la plus délicieuse des illusions, bête et fier, je flottais, me disant, cet arbre est vieux, très vieux, mais à dix ou douze ans, vieux désignait tout ce qui dépassait trente ans. Comment aurais-je pu évaluer, ne serait-ce que approximativement, l’âge de cet arbre? Savoir, croire qu’il était le plus grand me suffisait. Mais comment savoir. On ne peut pas savoir, savoir pour de bon.  Si je me risque à évaluer de mémoire la circonférence approximative de son tronc, sa taille, je me dis que ce sapin baumier devait avoir entre cent et cent cinquante ans. Ce sapin attaqué par deux morpions avait traversé un siècle et demi d’histoire sans flancher! Industrialisation, chemin de fer transcontinental, deux guerres mondiales, la grande dépression, la grande noirceur, si j’avais su, si j’avais pu m’en soucier j’aurais collé l’oreille sur l’arbre pour y chercher l’écho de ce passé au lieu de m’activer sur le godendard. Mais peut-être pas. Peut-être était-il beaucoup plus jeune, c’est connu la mémoire déforme tout, et ce qui était grand devient gigantesque, on perd toute mesure, on rabote, on rajoute, on restaure malgré soi. Mon cousin a lâché prise et j’ai failli tomber à la renverse. J’imagine qu’il rageait à l’idée qu’il pourrait s’amuser plutôt que de s’acharner sur cet arbre, partir à la pêche en bicyclette, nager dans le lac avec les cousines, jouer à la balle avec les gamins du village. J’en peux plus! Sa lassitude et sa fatigue me fouettaient. Allez! Nous n’en sommes qu’au tiers! Mais il défaillait. Nous étions en nage, les mouches noires nous dévoraient, nous couvraient de minuscules blessures qui démangeaient, qui donnaient envie de courir à travers bois pour se jeter dans le lac, en bas, près du camp. Allez! Le visage de S. a pris des teintes roses, mauves et rouges. Il s’est plaint de maux de tête, m’assurait qu’il avait la nausée, mais je l’ai poussé à terminer le travail, je lui ai promis limonades et baignades en abondance. Il soufflé, poussé sur le godendard, mais à bout de force, il s’est assis sur une pierre, cinq minutes, dix minutes, tandis que j’essayais de couper l’arbre, seul, sans y parvenir. À me voir m’esquinter, il a fini par reprendre le manche, l’air déterminé d’en finir. Nous tranchions d’un trait droit, sans vraiment connaître les techniques d’abattage, sans soupeser des risques que nous ne connaissions pas, que nous ne pouvions pas imaginer. Nous aurions dû d’abord entailler l’arbre du côté où nous voulions qu’il tombe, vers le bas de la montagne, et ensuite scier un trait de l’autre côté. Mais nous n’étions pas des bûcherons, nous ne voulions pas couper des arbres, mais cet arbre-là, et nous n’avions que faire du bois, nous n’en voulions qu’à sa taille de vieillard, nous voulions abattre sa majesté. Nous n’avions prévu ni le rebond du tronc sur un autre arbre, ni la voie de retraite pour prévenir un écrabouillement de nos personnes. Même s’il ne bougeait pas, même s’il restait silencieux et se laissait taillader sans broncher, ce baumier était plus fort que nous et nous ne le soupçonnions pas, nous n’aurions pu, dans notre ignorance et ma frénésie, comprendre que nous n’étions pas de taille avec ce géant.

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L’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis

Deux quidams chevauchent côte à côte depuis des heures. Ils ignorent si le prochain village se trouve devant eux, ou à droite, ou à gauche, ou derrière. Évidemment, il leur serait impossible de revenir à leur point de départ. C’est ainsi. Ils suivent le soleil, tant bien que mal, mais plutôt mal que bien.

E: Je déteste les gens qui portent des polos bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf. En général, leurs pantalons ressemblent à de vieux rideaux usés par le soleil, et leurs souliers ont toujours des tâches ou des déformations. Je te le dis, je te l’affirme et le confirme, je les abhorre, je voudrais que tous les clubs leur interdisent l’accès à leurs terrains. Ces gens-là, ne mâchons pas nos mots, sont une honte pour nous tous, la nausée qu’ils provoquent finira par m’achever. 

X: Tu sais que je porte un polo bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Nous devrions bifurquer légèrement à gauche. Ça nous permettra de marcher directement vers l’ouest. Il y a toujours quelque chose à l’ouest. Toujours.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: Tu sais ce qui m’horripile? Je ne peux pas supporter les types qui font du patin artistique. Le patin, c’est fait pour jouer au hockey. Mais du patin artistique! Ils tournent en rond, tournicotent, tourbillonnent, et tout ça dans leurs habits à paillettes! C’est quand même incroyable, certains jours nous n’avons pas accès à la patinoire parce qu’ils doivent s’exercer! Tu sais combien d’heures nous perdons chaque semaine à cause d’eux?

X: Tu sais que je fais du patin artistique?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Obliquons encore un peu plus vers la gauche. L’ouest est par là.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: De toute ma vie, je n’ai connu qu’une seule personne qui savait vraiment jouer de la flûte. Une seule. Il s’appelle C, et il joue comme un dieu. La musique qui monte de sa flûte ne ressemble à aucune musique terrestre. Il peut transformer une banale chansonnette en une œuvre d’une limpidité qui dépasse tout ce que l’imagination la plus créative pourrait espérer.

X: Tu sais que je joue de la flûte?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: L’ouest est bien par là.

X: Oui, l’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis.

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Douce image et verts sommets (2)

De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.

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Une histoire américaine où les protagonistes s’évaporent dans l’oubli habituel

JAI: Je t’ai raconté cette histoire que mon cousin m’a rapportée à son retour des États-Unis. Des États-Unis d’Amérique?

SAI: Comme s’il y en avait d’autres.

JAI: Mon cousin LAI a traversé les États-Unis d’Amérique, les USA, d’est en ouest, puis d’ouest en est. Il en a vu du pays! Il en a vécu des aventures!

SAI: Des aventures il y en a, même ici il y en a.

JAI: Mon cousin a fait monter un auto stoppeur, je ne ferais jamais ça, surtout aux États-Unis d’Amérique, qui lui a raconté que sa mère, née à Pittsburgh, avait connu une famille qui vivait dans une vieille Cutlass. Pendant deux ans, la famille a vécu dans cette voiture, tu te rends compte! Un père barbu, trente ans, une mère blonde, fatiguée, une fillette huit ans, qui protégeait son petit frère, six ans.

SAI: Contre quoi?

JAI: Contre quoi quoi?

SAI: Elle le protégeait contre quoi, son petit frère?

JAI: Contre ceux qui n’étaient pas gentils avec eux? Contre la peur? Contre les monstres des nuits à la belle étoile?

SAI: Demande à ton cousin.

JAI: Faudrait qu’il demande à l’auto stoppeur de demander à sa mère. Ils ont peut-être échangé leurs courriels. Ils sont peut-être encore en contact. Peut-être amis sur Facebook.

SAI: Qu’est-ce qu’il leur est arrivé, à cette famille?

JAI: Ils ont fini par disparaître. Mon cousin dit qu’ils sont partis en Californie, où ils ont trouvé du boulot. Les enfants ont pu aller à l’école. Ils sont peut-être au collège maintenant.

SAI: Ou pas. Ils pourraient très bien avoir abouti à Seattle, ou à Jacksonville. 

JAI: C’est une histoire qui finit bien.

SAI: C’est une triste histoire.

JAI: On ne le saura jamais.

SAI: Même si on les connaissait, on n’aurait pas su. On n’apprend jamais que les grandes lignes, et on oublie à peu près tout. Tant qu’à raconter n’importe quoi, tu devrais inventer des histoires abracadabrantes. Au moins, on s’amuserait. Puisqu’on ne raconte jamais que des conneries, quoi qu’on raconte. Je dois te quitter, les boulettes sont cuites. Demain, tâche de me raconter une histoire avec un début, un drame, et une fin. Pathétique.

JAI: Bisou. À demain.

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