Les mollets bourgeois

Ma chienne Lena est morte, mais j’ai gagné le pari. Avec Nicole, nous avions parié mille dollars sur la tête de nos chiennes respectives. C’était à celle qui mordrait le plus de mollets bourgeois entre le 1er janvier et le 31 décembre. Rationnellement, nous nous étions entendues pour déterminer ensemble l’identité des victimes. Car, primo, tous ne sont pas bourgeois, et secondo, tous les bourgeois ne valent pas une morsure. Il nous fallait du bourgeois bien en vue, bien riche, avec plein de pouvoir dans les poches, et des poignées de main du maire, et des invitations chez les Grivin, qui possèdent tout dans cette ville. Et dans celle d’à côté aussi.

Nos chiennes sont dressées, mais ce n’est pas toujours simple de leur désigner le mollet à mordre. Idéalement, il fallait s’approcher suffisamment pour que la chienne sente la cible. Moi, je chuchotais à Lena, c’est lui, subrepticement. Elle savait ce dont il s’agissait. Nous nous éloignions alors, et je me plaçais bien à l’abri des regards et des soupçons, et je répétais à l’oreille de Lena, c’est lui, go! Comme une flèche, elle courait jusqu’à la cible, mordait un bon coup, et revenait en deux secondes vers moi. Nous nous éclipsions aussitôt. Si Lena mordait le mauvais bourgeois, je perdais un point. J’en ai perdu deux seulement. Nicole en a perdu cinq. J’ai terminé l’année avec dix-sept points, Nicole avec quinze. Sa chienne a survécu, pas la mienne. À la dernière morsure, une tricoteuse qui passait par là a jeté son châle sur Lena, qui s’est empêtrée dans les mailles. Un flic l’a sauvagement attrapée, la pauvre criait de douleur, et l’a attachée jusqu’à ce que les employés de la fourrière la récupèrent. J’ai bien songé la réclamer, j’aime Lena plus que ma mère, mais comme la Justice voulait accuser, écrouer, vilipender, j’ai gardé mes distances. Une semaine plus tard, ils l’ont euthanasiée. Les barbares.

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Macramé

Le marché, un samedi matin. Une femme, dans la quarantaine, en rencontre une autre du même âge. Ah oui, les enfants vont bien, le mari va bien, le chat va bien, le chien est mort, la tondeuse toussote.

FEMME 1: J’oubliais. Ma fille fabrique des bonnets en macramé. Elle a du talent, beaucoup de talent. Je le lui ai dit, ma fille, tes bonnets me plaisent

FEMME 2: En macramé? Qui porte des bonnets en macramé?

FEMME 1: Elle en a vendu vingt, l’an dernier. Elle a un site web, les gens peuvent commander en ligne. Ils choisissent la taille, la couleur, et le modèle. Il y a deux modèles.

FEMME 2: Vingt personnes, ça m’étonne. Elle en vend toujours, de ses bonnets?

FEMME 1: Cette année, les ventes ont légèrement diminué. De cinquante pour cent. Mais je l’encourage. Je ne veux pas qu’elle abandonne. Il faut persister, et ça finira bien par débloquer. Qui sait si une petite fortune ne l’attend pas.

FEMME 2: Mais le macramé! Ne devrait-elle pas choisir quelque chose de plus… contemporain?

FEMME 1: Les ventes, surtout au début, ne prouvent rien. Son génie du macramé ne demande qu’à être découvert. Oh, on a bien tenté de la dissuader, on l’a même ridiculisée! Tu t’imagines! Mais je suis avec elle, derrière elle, à côté d’elle, tout autour d’elle. Je suis là, quoi!

FEMME 2: Le macramé. Eh bien.

FEMME 1: Encore hier, elle doutait de tout. Alors je lui ai donné son père en exemple.

FEMME 2: Son père? Ton mari?

FEMME 1: Exactement. C’est un modèle dont elle peut être fière. Persévérance, discipline, énergie.

FEMME 2: Il est fonctionnaire, c’est bien ça? Au bureau des comptes publics?

FEMME 1: Ça, c’est pour payer les factures. Mais Roger, il est avant tout écrivain. Il écrit depuis quarante ans! Oui madame! S’il a parfois douté, il n’a jamais abandonné.

FEMME 2: Et lui, il en vend des livres?

FEMME 1: Vingt l’an dernier, un peu moins cette année. Il y a eu quelques décès dans la famille, alors, forcément.

FEMME 2: Forcément.

FEMME 1: Mais je suis avec lui, derrière lui, à côté de lui, tout autour de lui.

FEMME 2: Ma pauvre. Et toi, que fais-tu?

FEMME 1: Les courses. Je fais les courses.

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Un ami, c’est plus qu’un curé

Avec le temps et les voyages, j’ai perdu tous mes amis. Tous, sans exception. Les uns après les autres, ils ont quitté le village où je suis né. J’ai quitté le village où je suis né. J’aurais pu me faire de nouveaux amis dans cette ville où je travaille, une véritable jolie petite ville avec de belles demeures, des jardins à faire rêver, une rivière qui coule au milieu de tout ça. Une ville vraiment mignonne sur les photographies, une ville comme on en voit peu. Mais une ville sans âme. Ici, après vingt-deux ans, on m’appelle encore Jacques l’Étranger. Les gens sont polis, ils ne vous insultent pas en public, ils ne vous lancent pas d’œufs ou de pierres. Le garagiste, par exemple, m’accueille toujours par un Bonjour Monsieur Létranger, on vous sert un café? Pourtant, sur la facture, il voit bien que mon nom est Dutour, pas Létranger. À quoi bon. Mes collègues sont plus raisonnables, ils m’appellent Jacques, et m’oublient dès qu’ils sortent du bureau. Je déteste mon travail, mais il rapporte, il rapporte plus que je n’aurais jamais espéré gagner. Je thésaurise, et quand j’aurai quarante ans, je filerai vers le sud vivre dans une cahute quelque part où les gens de mon espèce se rassemblent. Comment pourrais-je me lier avec ces gens du bureau, comment se lier avec des gens qui aiment, mais profondément, ce travail abrutissant.

Alors.

Quand il est apparu, cet inconnu, Antoine, qui m’a appelé Monsieur Dutour, qu’il m’a parlé de ses voyages, de ses aventures, quand il m’a écouté, eh bien je n’ai pas pu résister. Nous nous sommes liés, nous sommes devenus copains, j’avais trouvé un ami. Nous avons pris l’habitude de boire ensemble deux ou trois soirs par semaine, nous jouions au tennis, et il nous arrivait d’aller pêcher dans la rivière. J’ai connu quelques femmes, grâce à lui, oh rien de sérieux, rien de conséquent. Je me suis marié avec l’une, je l’ai trompée avec l’autre, j’ai vite repris le drapeau du célibat.

J’ignorais, jusqu’au mois dernier, qu’Antoine tuait des hommes obèses. En série. Il ne m’en avait jamais parlé, il ne m’a jamais invité à me joindre à ses exploits. Ses crimes, oui, bien sûr, c’est ce que je voulais dire, ses crimes. Jamais un mot là-dessus, totale discrétion. Évidemment, le mois dernier, quand je suis arrivé chez lui à l’improviste avec une bouteille de Bordeaux, je me suis questionné sur tout ce sang. Ses mains, ses vêtements, il y en avait plein le lavabo. J’ai bien vu qu’il était contrarié alors j’ai promis, oui, que je n’en parlerais à personne. Il m’a raconté qu’il s’agissait d’un type énorme, qu’il n’y avait pas forcément de motif, que ça lui permettait simplement de faire le vide, de se régénérer, c’est ce qu’il m’a dit. D’accord, il a mentionné qu’il y en avait eu d’autres, mais il n’a pas précisé le nombre ni les identités, forcément. Et je ne l’ai pas interrogé. Je ne suis pas un flic, je suis son ami, et je n’allais certainement pas jeter tout cela à la poubelle pour un accroc. Oui, un crime, oui. Mais quand on a un ami, quand après des années il s’en trouve un pour vous sortir de l’hébétude, on s’y accroche et surtout, on ne trahit pas. On ne trahit jamais un ami, quoiqu’il ait à se reprocher. Voyez-vous, j’étais comme ces types d’autrefois, les curés, qui écoutaient sans broncher tous les méfaits des quidams, j’étais son confesseur. Un ami, c’est beaucoup plus qu’un curé.

Complice?

N’employons pas les gros mots, voulez-vous? Vous m’enlevez le seul ami que je n’aie eu depuis deux décennies, et vous vous absorbez dans des détails administratifs! Complice! Que vaut l’amitié, à vos yeux? Sans-cœur. 

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Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

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Vidée

Gabrielle s’est réveillée en sursaut. Une démangeaison, sous le sein droit. Dans son demi-sommeil, elle s’est grattée, sans trop y prendre garde. De la peau s’est décollée, elle en avait sous les ongles. Inquiète, elle s’est levée, s’est précipitée devant le miroir de la salle de bain. Maudissant cette manie de se gratter à fond à la moindre démangeaison, elle s’attendait à voir du sang, une blessure aggravée par ses propres soins. Rien. Il n’y avait rien. C’est-à-dire, il n’y avait plus rien. Plus de peau, pas de sang, rien qu’un trou béant. Un petit cratère d’au moins deux centimètres de profond, absolument vide. Étonnée, effrayée, elle s’est précipitée dans la chambre, a réveillé Marc pour lui montrer l’incongruité. Marc a haussé les épaules, lui a rappelé qu’il comptait sur elle le lendemain pour lui prendre un rendez-vous chez la massothérapeute, parce qu’il n’aurait pas le temps de le faire lui même. Et il s’est rendormi. Alors Gabrielle, avec son vide, a tourné en rond dans la maison. Toute la nuit. Le lendemain, après avoir pris le rendez-vous de Marc, elle a filé droit chez sa mère. Elle avait vingt minutes pour lui parler avant de sa journée au bureau. Tout de suite, après à peine trois mots d’explication, elle a ouvert sa blouse pour lui montrer son trou. Il s’était agrandi! Le cratère faisait maintenant cinq centimètres de circonférence, et au moins six de profondeur. Elle n’a pu retenir un cri, alarmée devant le manque qui s’agrandissait. Pourtant, songeait Gabrielle, à cet endroit, il devrait y avoir, sous les côtes, le poumon droit. C’est à ne rien y comprendre, et quand on n’est pas médecin, on ne peut que spéculer, s’épouvanter. Devant cette fosse inédite, sa mère a reculé d’un pas, la main sur la bouche. Sans hésiter, elle lui a conseillé de voir un médecin, de consulter un spécialiste. Puis elle lui a remis la liste de courses qu’elle avait préparée, et s’il manque des sous, je te rembourserai à ton retour. Il manquait toujours des sous, elle ne remboursait jamais. Au bureau, Gabrielle avait du mal à se concentrer. Les idées les plus folles virevoltaient dans son esprit, et elle a bien failli demander congé pour consulter un médecin, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle a attendu après sa journée de travail, après avoir fait les courses pour sa mère. Le médecin l’a examinée méticuleusement, d’un œil professionnel, expert. La cavité s’était encore creusée. Au moins douze centimètres de diamètre, et dix de profondeur. Un véritable trou béant, net, sans une goutte de sang. Là où on se serait attendu à voir des organes, vitaux ou pas, il n’y avait simplement rien. Devant ce phénomène inouï, le médecin lui a prescrit un antidouleur, même si elle n’avait pas mal, ainsi qu’un antibiotique, car on ne sait jamais. De retour chez elle, elle s’est retrouvée seule. Marc était chez la massothérapeute, et il devait rendre visite ensuite à un ami du collège. Gabrielle a pris le temps de s’ausculter, de constater les progrès de son trou. Quinze centimètres. Décidément, elle n’avait pas, ou plus, de poumon droit, et elle commençait à douter de l’existence de son foie. Quoique. On a beau ne pas s’y connaître, on sait que chacun dispose d’un minimum d’appareils cellulaires essentiels. Épuisée par son inquiétude, sa journée de travail et sa nuit blanche, Gabrielle s’est endormie bien avant le retour de Marc. Son vacarme ne l’a pas même réveillée, comme d’habitude, et lui, qui s’est laissé tomber sur le lit, a cru qu’elle n’était pas là. Son bras allongé n’a rencontré que le matelas froid. Il s’est endormi, et a vite ronflé, comme tous les soirs où il a bu beaucoup de bière. Au matin, il était déjà parti quand Gabrielle s’est levée. Cheveux en bataille, elle avait tout oublié de son cratère. En se regardant dans la glace, elle n’a été qu’à moitié surprise de constater qu’à part sa tête, son corps n’était plus qu’une vague forme vaseuse. Propre et vide. Aussi bien se recoucher, a-t-elle pensé. Elle avait oublié qu’elle travaillait, que Marc comptait sur elle pour appeler l’électricien, que sa mère aurait sans doute besoin qu’on arrose ses plantes. Le soir, au retour de Marc, elle avait beau lui parler, attirer son attention jusqu’à sauter devant lui, il ne la voyait pas. Trop de vide, semble-t-il, l’avait envahie. Et les antibiotiques ne changeaient rien à l’affaire.

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Elle s’y perd

FRANK: Vous me lassez, toutes les deux.

ÉLISABETH: Je t’aime Frank, je t’ai toujours aimé. Je suis là pour toi, tu le sais, je suis là avec toi.

ANNE: Frank, t’es con. Pars avec elle si ça te chante, si tu y crois à ses âneries.

ÉLISABETH: Écoutes-là! Comment peux-tu la tolérer une minute de plus!

ANNE: Amoureuse! Dis-moi que tu es moins tarte que tu nous le montres!

FRANK: Pourquoi êtes-vous deux! Je sens que je finirai mal.

ANNE: Heureusement que nous sommes deux! Tu aimerais une femme Anne-Élisabeth? Tu es truculent, mon cher! Autant faire appel au docteur Frankenstein pour qu’il nous cousent l’une à l’autre!

FRANK: Pourquoi pas?

ÉLISABETH: Oh non! Moi je ne veux pas! Pas question de devenir vulgaire comme elle, et brutale, et …

ANNE: … et raisonnable, et pragmatique, et audacieuse, et libre. 

ÉLISABETH: Anne, si on te greffait à moi, mon corps te rejetterait. Immanquablement.

ANNE: Le mien mourrait d’ennui, englué dans une masse visqueuse, répugnante.

FRANK: Cessez donc! Vous n’en finirez jamais!

ÉLIZABETH: C’est qu’elle m’insulte. Continuellement. Viens ici, mon petit Frank, viens t’étendre près de moi, que je te caresse la nuque, comme tu aimes tant.

ANNE: Que je te caresse la nuque, idiote. Il lui faut des caresses plus directes, plus audacieuses.

ÉLISABETH: Toi, Anne, tu n’aimeras jamais personne. Tu en seras toujours incapable. Alors que moi, vois-tu, c’est dans ma nature. Je sais aimer, mais aimer comme dans un grand amour, avec la profondeur, la couleur, le bonheur. Tout, quoi!

ANNE: Ton tout, c’est un grand rien, et le plus amusant, c’est que tu ne le verras jamais. Tu n’as pas l’œil pour voir ton trou noir. Alors tu le bourres d’une tonne de bagatelles, et tu en rajoutes, tu en rajoutes tant que tu finis par croire qu’elles vivent en toi, ces bagatelles. Alors qu’en toi, c’est vide. Oui, Élisabeth est un grand vide, une petite chose qui sonne creux quand on la frappe.

FRANK: Partez!

ANNE: Vraiment?

ÉLISABETH: Frank?

FRANK: Oh, ça va! Restez, mais finissez-en, à la fin! Vous ne pouvez pas vous entendre? Qu’on puisse enfin passer une belle soirée.

ANNE: Tu rêves de la chasser pour enfin t’abandonner à ce qui t’appelle. Allez, Frank, ose donc, pour une fois. Montre-lui la porte, congédie-la, et soyons bien, toi et moi. Pour ce soir, pour cette nuit.

ÉLISABETH: La vilaine! Elle te perdra, et demain matin, tu seras seul. Seul pour toujours parce que si tu me chasses, j’en mourrai. Je suis ainsi.

JEANNE: Merde. J’en ai assez.

FRANK: Encore un peu, s’il te plaît. Je crois que nous pourrions arriver quelque part.

JEANNE: C’est ridicule. Tu es un enfant. Et je suis fatiguée. J’ai sommeil.

FRANK: Oh Jeanne, ne m’en veux pas!

JEANNE: Bonne nuit Frank. Je ne jouerai plus. Être Élisabeth, être Anne, c’est lassant, je m’y perds.

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C’est moi qu’ils ont embarqué

C’était une belle fête, une fête comme on n’en fait plus dans la région. Il y avait là tous les gens que j’aurais moi-même invités si j’étais un de ceux qui organisent de ces fêtes. Que des gens bien, beaux, brillants. Pour s’y rendre, il fallait quitter la ville et rouler, ah ça oui, rouler longtemps, patiemment, et trouver la petite route privée, dans les bois, oh une belle route, bien entretenue, pavée d’un asphalte de qualité, et rouler encore, rouler jusqu’au portail, glisser sa main dans un lecteur biométrique pour accéder au coeur du domaine, et rouler encore jusqu’au manoir.

Dès mon arrivée, j’ignore pourquoi, j’ai eu envie de partir. Pourtant elle était là, elle, je l’ai vue parmi les invités qui laissait ses longues mèches danser entre les serpentins et les ballons. Il y avait peut-être trop de magie, une somme de joies trop grande, je craignais peut-être d’y perdre la raison.

Je me suis allongé sur un grain de sable que des chaussures avaient traîné jusque là, près du buffet. J’étais calme, on s’amusait sans me prêter la moindre attention. J’aurais dû m’éclipser en douce, refaire la route en sens inverse, seul, jusque chez moi. Mais toutes ces couleurs chantantes, la féérie de cette nuit d’été, et elle, au cœur du tourbillon.

Je respirais à pleins poumons, des larmes d’ivresse aux yeux. Mon esprit a vacillé, a perdu l’équilibre. Fragile sur mon grain de sable, j’ai sombré, assommé par une extase étrangère.

J’ai dû dormir longtemps, car à mon réveil, il n’y avait plus un son, plus une couleur, et je me suis senti plus seul que dans ma maison vide. Où étaient-ils tous? Depuis combien de temps étais-je ainsi, perdu dans un sommeil trop lourd?

J’ai cherché dans toutes les pièces, à tous les étages, mais nulle part je n’ai trouvé la moindre trace de la fête. Je n’ai pas même retrouvé les hôtes, comme si le manoir était déserté depuis des années.

En inspectant plus attentivement, j’ai remarqué que tous les meubles étaient couverts d’une épaisse poussière grisâtre, dans laquelle je me suis mis à dessiner des arabesques. J’ai rêvé, me suis-je dit, je suis fou.

À force d’errer d’une pièce à l’autre, j’ai découvert, dans de vieux cartons défoncés, rongés par la moisissure et les souris, des tas de serpentins et de ballons dégonflés, de toutes les couleurs. Ah! Il y a bien eu une fête ici!

Dehors, parmi les ronces, les broussailles et les jeunes arbres, j’ai eu à chercher longtemps pour retrouver, puis reconnaître, ma voiture. Les quatre pneus étaient à plat, la rouille avait rongé les trois quarts de la carrosserie, et quand j’ai tourné la clef, sans surprise il ne s’est rien passé.

Ne me restait plus qu’à m’en retourner à pied, dans cette nuit de charbon, sans lune, sans étoiles. Je trébuchais à chaque pas dans les crevasses qui couraient sur l’asphalte, et après avoir passé le portail, grand ouvert, j’ai couru, j’ai couru avec toute la folie dont j’étais encore capable.

Quand j’ai atteint la route, j’ai failli me faire tuer. Une voiture a surgi de la nuit à toute vitesse, je n’ai pu l’éviter qu’à la dernière seconde. Des phares bondissaient les uns après les autres, fouillaient la nuit avant de disparaître. Moi qui croyais que tout était en ruine, que j’avais affaire à une petite apocalypse!

J’ai fait du stop, mais personne ne voulait me laisser monter. J’étais trop sale, je puais trop. Finalement, un fermier m’a permis de grimper dans sa remorque, et j’ai pu enfin rentrer chez moi.

Brisé de fatigue, j’ai tourné la clef dans la serrure, j’ai ouvert la porte. Mais je n’avais pas fait cinq pas que j’ai entendu des cris, et j’ai reçu un coup derrière la tête. C’est absurde, mais une famille vivait chez moi. Quand les flics sont arrivés, j’ai porté plainte contre ces gens qui avaient, de toute évidence, forcé ma porte pour envahir mon intimité, mon chez-moi. Mais c’est moi qu’ils m’ont pris pour l’intrus! C’est moi qu’ils ont embarqué!

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La villa

Deux vieux hommes assis dans une berline de luxe grignotent des fèves de cacao. Ils observent le portail d’une villa, un peu plus haut sur la rue.

ROGER: Toute ma vie, quatre-vingt-quatre ans, ça aura été un échec.

ROBERT: N’exagérons pas.

ROGER: Je n’y suis jamais parvenu. Jamais. Et pourquoi? Parce que je ne suis pas à la hauteur! Non, monsieur. Ils me saluent au club, ils acceptent parfois de s’asseoir à ma table, nous bavardons, nous parlons de tout et de rien, mais jamais de ça.

ROBERT: On dit qu’on ne trouve là rien que nous ne puissions trouver ailleurs.

ROGER: Évidemment qu’on le dit! Les jaloux. Les dépités. Les rejetés. Parce que ce qu’on y trouve, ça ne se mesure pas, ça ne se pèse pas. Entrer dans la villa, y être admis, voilà tout.

ROBERT: Tu aurais pu leur racheter trois fois, leur villa. Et maintenant, tu viendras tous les jours jusqu’à ta mort pour observer ta déconfiture? C’est ridicule, non? Ne vaudrait-il pas mieux tout oublier, profiter de ta ribambelle de descendants?

ROGER: Une vie, c’est l’empilement de nos actions. Ce qui reste. Parfois, ça suffit, quand tu as tissé un solide écheveau. Mais souvent, c’est mon cas, il reste beaucoup trop de fils épars, qui jamais ne serviront à rien. Mon essence s’est éventée.

ROBERT: Parce qu’on ne t’a jamais ouvert la porte de la villa!

ROGER: Exactement.

ROBERT: Pourquoi? Que te sont ces gens? Je connais des types qui ne te valent pas, et de loin, et qui y entrent. Pourquoi en faire toute une histoire?

ROGER: C’est mon histoire. Ces gens, c’est l’histoire de mon échec. Ils m’ont toujours refusé leur porte. Je ne suis pas certain de connaître leurs raisons, ça ne se demande pas, ça ne se dit pas. J’ai cru que c’était ma famille, mes aïeuls, ma fortune, mon épouse. Ça n’est rien de tout cela. C’est moi, simplement. Moi, essentiellement.

ROBERT: Leur serais-tu antipathique? Pourtant, tout le monde t’aime.

ROGER: Tu ne te rends pas compte. J’avais quinze ans lorsque j’ai souhaité pour la première fois entrer chez eux. Quinze ans! Je me suis rapproché de la famille, j’ai joué au tennis avec les garçons, j’ai toujours été avenant, poli, respectable. Nous étions presque amis, à cette époque. Ils venaient chez nous, ils dînaient même à la maison, à l’occasion. Mais jamais je ne pouvais mettre un pied chez eux. Tous nos copains du club y allaient, sauf moi. Puis un des garçons est venu à mon mariage, je ne suis pas allé au sien. J’ai fait fortune, j’ai donné des dizaines de tuyaux à la famille, qui leur ont permis de faire des gains importants. On m’a célébré, remercié, louangé, mais jamais invité. Ça fait presque soixante-dix ans que ça dure. Tu te rends compte?

ROBERT: Je les aurais oubliés bien vite, je t’assure.

ROGER: Ils sont ma malédiction. Si j’étais entré chez eux, à quinze ans, peut-être n’y aurais-je plus jamais pensé, peut-être les aurais-je oubliés. 

ROBERT: Mon vieux, tout ça t’est monté à la tête. Vieille tête fêlée! Laissons ça pour aujourd’hui, descendons en ville boire un coup, pendant qu’on tient encore debout. Nous reviendrons demain, avec tes fèves de cacao, immangeables, mais que je croque tout de même, et nous reprendrons cette discussion. Je te poserai les mêmes questions, tu me feras les mêmes réponses. Avec un peu moins de mots. D’un jour à l’autre, il y a moins de mots. Tu finiras par te taire, et moi aussi.

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Vendre la terre

Rouso possède une usine dans chaque pays, une villa sur chaque continent, un Boeing, un Airbus, et une fortune gigantesque. Vu d’en bas, Rouso a tout pour être heureux. Sauf qu’il sue le malheur. Rouso est inconsolable depuis qu’il a réalisé qu’il ne sera jamais l’homme le plus riche au monde. Chaque fois qu’il avance d’un pas, son concurrent en fait trois. Désespérant.

Aussi, quand des Carinolexutianoles débarquent chez lui, c’est l’apothéose. Ces habitants d’une galaxie dont on ne se soucie pas, puisque nous ne l’atteindrons pas de sitôt, proposent un marché à Rouso. Ils veulent lui acheter la terre. En retour, ils lui donneront autant de richesses qu’il en désire. Et même un peu plus.

Le marché est vite conclu, mais Rouso a tout de même un doute. Comment vendre, leur demande-t-il, la terre, puisque je ne la possède pas? On lui fait comprendre que c’est une formalité, une politesse si on veut. On pourrait s’approprier de la chose sans cette transaction, mais les lois carinolexutianoles l’interdisent. Et pour changer ces lois, il faut se lever de bonne heure! La dernière fois, cela a pris trente-deux siècles! Alors, plutôt que de s’attaquer à cette trop lourde bureaucratie, vaut mieux se plier, et respecter les lois, même celles qui semblent désuètes, et avancer.

Rouso n’en demande pas plus. Sa conscience satisfaite, il donne son prix: cent fois la valeur de tout ce que possède son rival. Il n’y croit pas vraiment, faudra marchander, mais partons haut, pour obtenir un bon prix. Sauf que le Carinolexutianole négociateur accepte tout. Sans plus tarder, on signe les papiers, et officiellement, du moins selon la législation de ces étrangers, la terre est vendue. Avec tout ce qu’elle contient.

Maintenant homme le plus riche du monde, Rouso danse du matin au soir.

Mais ça ne dure pas. Dès le lundi suivant, les Carinolexutianoles le mobilisent, comme les milliards d’autres humains, pour travailler dans la production de denrées destinées à l’exportation.

Depuis qu’il mange, dort, travaille avec ses semblables, Rouso évite soigneusement de mentionner sa fortune. Il craint qu’on le prenne pour un illusionné. Vraiment, personne ne le croirait.

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Picude, notre héros

Ceci est l’aventure extraordinaire de Picude, entrepreneur de l’année depuis un quart de siècle à Neymotown, une ville renommée intergalactiquement pour sa croissance économique fabuleuse, qu’aucune crise financière n’est jusqu’ici parvenue à ralentir.

N’essayez pas d’imiter Picude, il a plus de flair que vous en avez, il a plus de flair que tout mon arbre généalogique réuni n’en aura jamais. Qui dit flair dit sentir, aussi, nul ne s’étonne de voir notre héros entreprendre de longs périples dans les quartiers les plus étranges de la ville, le nez en l’air, à l’affût d’une bonne affaire.

Picule est une grosse boule, remplie de ses succès passés et à venir. Il marche lentement, vu sa corpulence et ses courtes pattes. Il saute plus qu’il ne marche, mais personne ne le lui fait remarquer, car cela le met hors de lui. Monter les rues en pente est pénible, on s’en doute, mais il se trouve toujours quelqu’un pour le pousser jusqu’en haut. Descendre, évidemment, est une partie de plaisir. Il se laisse rouler, ce qui lui permet parfois d’atteindre des vitesses folles. Cela a l’inconvénient de tout aplanir sur son passage, mais personne ne lui en tient rigueur. Car Picude c’est Picude, un héros hors pair.

Partout où il apparaît, on l’accueille avec applaudissements et génuflexions, avec de vibrants panégyriques, dont certains sont si bien sentis qu’on les conserve dans les caves voûtées de la Bibliothèque Nationale.

Sauf qu’aujourd’hui, après avoir pénétré dans un quartier de Neymotown où il n’a jamais ni sauté ni roulé, Picude sent que quelque chose ne tourne pas rond. Pas d’applaudissements, pas de génuflexions, des regards menaçants au lieu des panégyriques. Ceux-là, à coup sûr, ne se ramasseront pas à la Bibliothèque Nationale.

Picude s’étonne de la vétusté des vêtements que se portent dans ce quartier, qui tous sentent la sueur et la soupe aux pois.

Ces inquiétantes constatations sont toutefois vite chassées par une odeur infiniment douce, une odeur qui met tout son être en émoi, qui réduit Picude à son nez. Il sent la bonne affaire, et même plus, l’excellente affaire. Toute une rue d’immeubles fort solides font face à la rivière, qui coule dans ses flots entremêlés au bas d’une pente raide. Quelle vue! Quelle aubaine! Ses capacités d’abstractions inégalées lui permettent d’effacer les draps, les pantalons et les culottes qui pendent aux balcons et sur d’innombrables fils, les dizaines d’enfants qui se chamaillent dans les escaliers et jusque dans la rue, les voisins qui se crient des recettes de choux aux choux. Picule parvient à imaginer, en lieu et place de ce décor, de charmants petits appartements garnis de couples, tous mignons, avec de délicieux grands portefeuilles.

Il n’en faut pas plus à Picule pour se décider. Notre héros local, mais d’envergure infinie, achètera, nettoiera, vendra. Plusieurs millions, juste sur cette rue. Picule est jeune, il sent qu’au nombre d’avenues, de rues, d’allées et d’impasses que compte ce quartier, il flânera par ici pour des années encore. D’ici cinq ans, peut-être moins, sa fortune doublera, voire triplera, grâce à cette découverte. Et il sera entrepreneur de l’année pour encore longtemps!

Au moment où il allait rebrousser chemin pour semer ses ordres à ses contremaîtres en rénovation, épuration, éviction, une bande de jeunes, sans égard pour son héroïcité, entreprend de le pousser d’un côté et de l’autre, s’amusant comme avec un ballon surdimensionné. Le jeu attire des curieux, et en un clin d’oeil, deux équipes se forment, on improvise des buts, et Picule roule et rebondit au milieu de la rue, incapable de sortir du mouvement. L’équipe A marque un but, puis l’équipe B en marque deux. Les spectateurs frémissent, parient de petites sommes, et dans la rue, c’est la fête.

Pour Picule, c’est pénible. Tous ces coups, ces roulades, ces bousculades, lui blessent les membres, lui écorchent les mains, font saigner son fameux nez.

Finalement, la partie se termine quand le ballon ne roule plus. L’équipe B l’emporte, quatre contre trois. Bravo, crient les supporters.

Tous se retirent. Ils abandonnent Picule, immobile, entre deux carcasses de voitures rouillées. Picule respire, mais son éclat s’est terni. Passablement.

Linoce, qui passait par là en rentrant de son travail à la buanderie, remarque l’étrange ballon, s’arrête et constate aussitôt que ça vit, que c’est un homme. N’écoutant que sa naïveté, elle le roule jusqu’à son appartement, où pendant trois jours, trois nuits, elle le panse, le soigne, le nourrit. Quand Picule se réveille enfin, reconnaissant, il baise les doigts de la jeune femme. Sauvé, Picule est sauvé!

Revenu à lui et chez lui, l’entrain lui revient, et après avoir acheté tous les immeubles de la rue, dont celui où il a été soigné, il en fait chasser les locataires pour les remplacer par des citoyens générateurs de revenus et de croissance économique exponentielle.

L’année suivante, Neymotown lui décerne le titre d’entrepreneur de l’année.

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