Yvon, Yvan, Yves et le podoscope

​​YVON: Je crois que Marcel est le frère de Jean. J’avais rencontré Aline qui achetait des souliers pour Michel. Aline était très aimable.

YVAN: Marcel était le frère de Jean. Il ne l’est plus.

YVES: L’un de ceux-là était hyper gentil. Malheureusement il est mort il y a deux ans.

YVAN: Je me rappelle de la machine.

YVES: Idem pour moi.

YVON: Marcel vendait des souliers canadiens.

YVES: Mon père n’achetait que ceux-là.

YVAN: Très beaux retours de cette époque. Nous disparaîtrons à force d’y retourner.

YVON: C’était la seule boutique qui possédait un podoscope. On y fourrait le pied pour voir si les chaussures nous allaient.

YVES: Sans protection, évidemment. C’était le bon temps. Yvan a raison, nous disparaissons. Lentement.

YVAN: J’aimais y aller avec ma maman. Il y avait un grand choix!

YVON: C’était un bon gars, un client de la librairie S. et aussi du casse-croûte chez B, de l’autre côté de la rue.

YVES: Moi aussi. Aussi.

YVAN: C’était la boutique de choix pour la qualité. J’en vois des images floues. Retrouvons toutes les images, voulez-vous?

YVON: C’est dangereux.

YVES: Grand risque.

YVAN: Hé oui! Mais, qu’est-ce qu’on aimait voir nos os!

YVES: Aujourd’hui, les rayons X, c’est dangereux.

YVAN: Pas besoin d’être aujourd’hui. Tu nous égares!

YVON: Je viens de trouver!

YVAN: C’était une simple boîte en bois. Un appui-talon, et une fente rectangulaire où l’on glissait le pied. La lecture se faisait en haut de la boîte, inclinée à soixante-dix degrés.

YVES: J’avais oublié et ça me revient. Bons souvenirs! Très beau souvenir!

YVAN: Il y avait un podoscope au bout de la rangée de fauteuils. C’était la seule boutique qui en possédait un. Peu importe où nous achetions les chaussures, nous passions toujours par là pour voir nos pieds. Aujourd’hui avec toutes les réglementations, c’est probablement interdit de s’en servir. Qui s’en rappelle de ce temps?

YVON: On s’amusait à fourrer le pied là dedans, je ne sais plus combien de fois de suite. La quantité de rayons X qu’on a dû prendre!

YVES: C’était la seule boutique où je pouvais me chausser. Je crois que c’est une certitude. À inscrire au tableau des vérités.

YVAN: L’image était en vert. Nous pouvions observer les déformations du pied, mais comment évaluer? Le vendeur n’était tout de même pas podiatre! La première fois, j’y suis allé avec ma mère.

YVES: Nous ne nous en sortirons pas. Nous nous évaporons, et c’est bien dommage, parce que des images me reviennent.

YVAN: À force de balancer dans le temps, on finit en personnages creux, sans attache, même pas en mesure de créer l’illusion.

YVAN: Si peu de choses. Adieu les gars!

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Un grand rire raisonnable et bien placé

VLADIMIR: Commençons, vous le voulez bien, par cette histoire de cette femme qui voulait, sans raison apparente, s’enfuir avec les chandeliers, les sous-verre et les cahiers de notes du grand-père, personne ne la connaissait, mais ce qui est amusant est que pas un de nous de vous ne savait qu’il ne la connaissait pas, ce qui lui a permis, enfin, vous avez entendu ou lu ou vu les détails, pas besoin de tout reprendre depuis le début, ce qui importe et qui importera davantage encore lorsqu’un peu de temps aura coulé, ou dégoûté comme dirait l’aïeul, est d’identifier le véritable mobile du crime, qui pourrait bien finir par nous ruiner tous.

LOLA: Tous!

COCA: Tous tous tous.

ROCA: Autant que nous sommes, nous ne serons plus.

VLADIMIR: À peu près, car si nous pouvons admettre que l’habitude et les années nous aient voilé l’importance des chandeliers et des sous-verre, en ce qui a trait aux cahiers, nous n’avons nulle excuse, depuis la mort du grand-père, nous aurions dû, vous auriez dû, il aurait fallu au moins y jeter un coup d’oeil, après tout il n’y en avait pas tellement, onze ou douze, qui entre les balivernes, les remontrances, les vantardises, les histoires de jambes en l’air, vraies et fausses, cachait probablement la clef d’une fortune dont il a si bien su, pendant tout ce temps où nous l’avons soigné, cajolé, flatté, nous taire l’existence, pour ne nous laisser, dans les papiers officiels, pas même assez pour nous libérer de l’obligation de subvenir à nos moyens par le travail, le marchandage, les manigances.

ROCA: Misère!

COCA: Qui est cette femme?

LOLA: Une intrigante!

VLADIMIR: Il nous faut la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle n’ait percé le secret des cahiers, avant qu’elle ne nous ait tous jetés sur la paille pour fuir à l’autre bout du monde, incognito, sans même se présenter aux funérailles du grand-père qui heureusement, merci grand-père, sont déjà payées de A à Z, un souci en moins, car autrement il nous aurait fallu consacrer le peu que, enfin, n’en parlons pas, nous l’avons évité, et malgré tout ce qu’on dit du cahier, les chandeliers, moi je les aimais bien, je les aurais volontiers pris.

COCA: Et moi les sous-verre, oh oui!

LOLA: Les chandeliers et les sous-verre!

ROCA: Une voleuse, voilà ce que c’est!

VLADIMIR: Pourtant, pourtant, ces aveugles de flics refusent de faire enquête, d’admettre qu’il y a eu vol, détournement de richesse familiale, spoliation de descendants, vous avez vu comme ils ont ri quand nous leur avons parlé des cahiers, ils ont tout de même demandé à Madame Vaugritard, son infirmière, mais la pauvre femme, yeux fatigués, la tête ailleurs, leur a balancé comme ça, pour se débarrasser d’eux, oui c’est ça, pour se débarrasser parce qu’elle n’en avait rien à faire pas de temps à perdre devait se trouver un autre client j’imagine qu’elle n’en prend pas plus de quatre ou cinq vu le temps qu’ils lui demandent, eh bien elle leur a balancé qu’il n’y avait rien dans ces cahiers qu’un compte rendu de ses journées, et des poèmes, que faut-il entendre, grand-père était pourtant un homme sensé, n’avait pas le temps d’écrire des poèmes, pas un gamin, un adolescent en mal d’amourettes.

LOLA: Des poèmes, pouah!

COCA: Des poèmes, quand même!

ROCA: Des poèmes, faites-moi rire!

VLADIMIR: La femme, j’aimerais bien que les flics l’identifient, et nous leur montrerons, à tous, qu’il n’y avait pas de poèmes là-dedans, que grand-père n’était pas un de ces, un comme ces, comment peuvent-ils le calomnier, le pauvre homme, trop mort pour se défendre, pour lever la main et mettre un terme à ces divagations, ils pourraient au moins le respecter, inventer autre chose, et pourquoi une inconnue volerait-elle des poèmes, ah ah ah, permettez-moi, malgré le deuil, de rire à grands coups bien placés, ah ah ah, à nouveau j’y vais, et n’hésitez pas à m’imiter, car c’est tout ce qui nous reste, j’en ai bien peur, un grand rire raisonnable et bien placé, pour une fois, très bien placé.

ROCA: Ah ah ah!

COLA: Ah ah ah!

LOLA: À notre ruine! Buvons!

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Ne me racontez pas d’histoires! 

Maintenant que les folies se sont estompées, retournons à nos moutons. Les histoires se succèdent et se juxtaposent, se suivent et se dépassent, et nous perdons le fil, nous perdons les fils.

F: Il y a cette histoire de personne qui se croyait aimée mais qui était dévalisée.

G: C’est bien triste. Bien triste.

F: Il y a cette histoire d’homme passionné qui a perdu la tête.

G: C’est bien regrettable. Bien regrettable.

F: Il y a cette histoire de camionneur soucieux qui a perdu son camion.

G: C’est bien dommage. Bien dommage.

F: Il y a cette histoire d’amour qui a duré soixante-sept jours.

G: C’est bien joli. Bien joli.

F: Il y a cette histoire de politicien qui a remporté son pari.

G: C’est bien pour lui. Bien pour lui.

F: Il y a cette histoire de falaise qui s’est écroulée.

G: C’est bien fâcheux. Bien fâcheux.

F: Il y a cette histoire d’exploitant qui a exploité.

G: C’est bien dur. Bien dur.

Mais ce ne sont pas de véritables histoires. Des mensonges, de petits mensonges, oui. Il n’y a qu’une seule histoire, découpée, dépecée, vidée.

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Rien de tel qu’une jolie promenade dans les bois 

Z: Comme aujourd’hui n’est que le lendemain d’hier nous irons tous en choeur nous recueillir dans les bois où dorment les ours du moins nous l’espérons car si nous tombons sur l’un deux je n’en parle qu’entre parenthèses entre les tiennes je devrais dire voilà c’est fait nous avons tout en main joueurs fébriles tout est possible la victoire le gros lot mais dès le matin commencent à s’enfiler à s’entrelacer ces millions de fils impossible de s’y retrouver comme je ris je me marre quand je les entends clamer qu’ils ont trouvé le sens et même plus ils disent un sens comme si mais passons ces égarements ces consolations la vie est belle courage courage tout vient à temps à qui sait attendre alors qu’il ne s’agit que d’ouvrir les yeux mais ça évidemment c’est dangereux potentiellement subversif qui sait ça pourrait détraquer la machine un automate qui fait un pas de côté ou pire qui se met à danser la polka sur la chaîne de montage ça serait beau mais ce matin il y a encore toutes les tornades qui s’emmêlent et qui entraînent radeaux et paquebots suffit de savoir naviguer peut-être pourrais-je prendre des cours dites vous connaissez une école vous avez un numéro merci merci je blaguais faut pas me prendre trop au sérieux parce qu’un sens je réussirai à en trouver un parmi les choses mortes.

A: Une promenade dans les bois! Youpi!

Z: N’oubliez pas vos gants, il fait froid.

A: Nous boirons du chocolat chaud en revenant.

Z: Près du feu.

A: Comme sur les cartes postales! Youpi!

Z: Youpi.

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Il n’y a presque rien eu avec une légère teinte rosée 

M: C’est le der des der, aujourd’hui, soyons sérieux, emphatiques, pathétiques.

A: Commençons par le baba, et on passera ensuite au dada.

M: Si tu ne connais pas tes répliques, aussi bien dire lala lala la. On s’y reconnaîtra, et personne ne t’en voudra.

A: Mangeons d’abord. Il serait vain de faire le saut sans protéines.

M: D’abord, le bilan.

A: Tu as raison. Voici.

M: Oui?

A: Je n’ai rien à rajouter. Tu ne voudrais tout de même pas empiler les bouteilles vides? Voici ce que je te suggère. Nous entamons le baba, tu achèves ton blabla, nous comptons, décomptons, recomptons, et nous nous couchons. Ça te va?

M: Je boirais bien un coup.

A: Moi j’ai une folle envie de tricoter, mais je garde ça pour moi. Sois discret, je t’en prie.

M: Il y a eu un début, bang, longue blessure, beaucoup de travail, beaucoup trop, et des anniversaires, comme d’habitude, et des peurs, comme d’habitude, et des sauts, et des atterrissages, et des visites, et des départs, et des courses, et des sommets, et des dents, et un baba.

A: En somme, rien, avec une légère teinte rosée.

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Les soucis d’un camionneur dans la vie d’une femme qui n’a pas le temps

MONICA: Quand j’ai vu le camion débouler sur le boulevard, j’ai bondi en arrière pour ne pas être aplatie sous les roues. C’est là que ma vie a changé.

JANICA: À cause des autres piétons?

MONICA: Évidemment, mais pas que ça.

JANICA: Je me disais bien.

MONICA: En me reculant j’ai marché sur le pied d’une femme à peu près de mon âge air épuisée contrariée je veux dire un état de contrariété permanent quelque chose précédent l’instant tu vois je me suis excusée ses cheveux lui voilaient le visage je ne voyais que les lèvres une bande rouge crispée dure du fer chauffé à bloc j’ai eu peur tu sais peur comme si se dressait devant moi un humanoïde ou peut-être un extra-terrestre comment savoir je n’ai jamais eu la chance de jamais vu ni l’un ni et puis cette femme-là avec ses lèvres dures une vampire peut-être ma petite imagination un peu folle toujours moi ça ça ne change pas tu peux bien rire après la frousse a bien fallu m’excuser pour le pied elle n’a pas bronché rien en elle n’a bronché surtout pas les lèvres de glace ou devrais-je dire de marbre car il faisait plutôt chaud jour d’été ah ah ah le camion était loin maintenant les gens traversaient la rue elle est partie sans un mot sans un regard avait-elle des yeux je ne les ai pas vus c’est vrai qu’elle était grande je n’osais pas j’avoue la dévisager gêne crainte je m’embrouillais je veux dire dans ma cervelle j’imagine que ça se voyait car l’homme oui oui tout est là il y avait un homme derrière elle un inconnu complètement quelqu’un qui était là inconnu de moi d’elle il m’a vue m’a regardée j’allais reprendre mon chemin un peu secouée le camion n’avait pas ralenti pas klaxonné un forcené le feu était rouge il aurait pu nous mais il ne s’est rien passé c’était un de ces camions qui transportent des déchets liquides de larges tuyaux souples un siphon que sais-je je me suis secouée merde j’aurais pu y passer ce n’est pas madame lèvres d’acier qui m’aurait enfin j’étais vivante je le suis encore alors quand il m’a demandé si ça allait j’ai sursauté comment répondre je lui ai dit moi c’est Monica je me disais cette question c’est parce que oui quelque chose sur moi criait au monde faut croire puisque même un inconnu ça criait ou indiquait que ça n’allait pas je n’y pensais pas je me débattais encore dans ce tourbillon le camion l’aplatissement la mort la fin je ne reverrais pas mes parents mon frère toi tous il a souri m’a invité pas un café mais un kombucha pourquoi c’est toujours un café une bière un martini je l’ai regardé enfin je veux dire pour la première fois vraiment j’avais un rendez-vous à l’université mais soudain je n’en avais plus suffit de le décider un kom quoi ses premiers mots n’arrivaient pas à se frayer un chemin jusqu’à ma mais avant de comprendre je l’ai suivi il y avait ce petit comptoir près de la rivière nous avons parlé du camion des camions son frère ou son cousin ou son ami en conduisait un il y a tant de camions j’écoutais sa voix et les enchaînements de mots de phrases ça n’avait pas d’importance je me calmais et même plus il a cru remarquer que le chauffeur du camion parlait au téléphone un main libre selon lui parlait ou plutôt hurlait ou peut-être engueulait ou peut-être dénonçait comment savoir a raté le feu rouge sans le voir n’a pas réalisé qu’il aurait pu peut-être une querelle de couple on pense à ça souvent quand on voit de ces ou encore son patron ou sa banque des soucis de gros soucis il essayait de comprendre il a fini par me toucher la main je l’ai laissé faire je crois que nous avons rit oui sûrement quelques rires malgré les soucis du camionneur et ça allait de soi qu’il y aurait un rendez-vous c’était le lendemain ou plus tard mais pas trop j’aurais voulu t’en parler avant mais j’étais sonnée quand je l’ai revu je lui ai dit tout ça à cause des soucis d’un camionneur nous avons dansé sur la plage depuis je le vois presque tous les jours alors que je n’ai pas vraiment le temps pour ça en ce moment avec tout ce qui s’en vient.

JANICA: On trouve toujours le temps. On perd beaucoup trop de temps à n’avoir pas de temps. Les bonnes choses demandent du temps.

MONICA: Et autres banalités.

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Perdu au supermarché il tombe dans un piège qu’il avait jusque là évité

T: Georgette regroupe plus de deux mille maux et en tant que funambule mondiale de l’alimentation et au-delà, elle dispose d’une équipe spécialisée de près de plusieurs employés. Georgette compte prendre soin de sa démarche responsable.

H : Je n’ai rien à me reprocher.

T: Elle est fière de servir les policiers et de partager sa passion de la cuisine depuis quarante ans. Quelle est votre vision? Un trou. Béant. Georgette crée du moderne qui répond aux besoins, qui se consomme. Vous avez travaillé sans relâche, malgré vous, pour que cela se produise. Au fil du temps, Georgette a acheté d’autres chaînes, comme A, C, E., elle est devenue la plus grande, telle que nous la connaissons, notre joyeux joyau.

H : Rien ne change. Je survivrai.

T: Votre passion pour la nourriture nous a conduit dès le début à trouver des moyens de transformer les modèles libre-service, à emporter ce qui ne fonctionnera jamais. Au lieu d’attendre derrière le comptoir que le vendeur récupère les articles que vous vouliez, car vous pouviez toujours marcher dans l’allée, vous avez décidé de servir cette destination de santé, vous vous êtes perdu.

H : Non. Vous, c’est vous qui êtes perdus. Vous n’avez qu’à me libérer.

T: Je te déteste. Mais puisque la réalité m’y oblige, je te laisserai la vie.

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L’union fait la force et s’interroge

BEN: Bientôt, je te décrirai en détail cette pièce où nous nous étions confinés pendant trois jours pour faire pression sur je ne sais plus quel pouvoir je connaissais peut-être un tiers de ces gens quand on dit connaître tu vois le reste des inconnus mais j’assumais on ne doit jamais assumer il y en avait de partout quand je dis partout tu aurais vu un tableau bigarré pas d’unité l’union fait la force mais l’union de quoi exactement je me le demandais quelle force avions-nous qu’en faisions-nous?

JOE: Toi-même, Ben, qui tu es, ce que tu es, pas clair, non, pas du tout.

BEN: Il y a de ces flous qui vous échappent, et alors vous échappent ces liens que vous croyiez mais qui n’étaient enfin dans cette pièce c’était la révolution en somme je veux dire la semence faudra-t-il attendre cent ans pour nous ne le saurons pas tout est semence de tout nous sommes bien les seuls ici aujourd’hui ils sont tous à fêter depuis longtemps ça n’est plus pour nous vie d’ascète j’exagère parce que ça me plaît et tu me plais de moins en moins quoique certains jours tu me dégoûtes un peu moins.

JOE: Qu’est-ce que tu foutais là? Tu as vraiment cru que c’était pour toi?

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Bonne lecture mais pas aujourd’hui 

CARL: Aujourd’hui, je n’ai ni le temps de lire, ni celui de dire, pas même celui d’écrire. À moins que je sois seul.

CARL: Suis-je seul?

CARL: Apparemment, oui.

CARL: Ainsi est-il, prends en bien note et veille à ne rien oublier. Tu pourras t’ennuyer un peu, te laisser aller à observer les derniers geais bleus et les jolies dames qui soufflent des nuages de buée que le froid polaire pétrifie aussitôt en petites boules de glace.

CARL: C’est dangereux.

CARL: Oui, elles assomment des enfants avec ces boules, toutes mignonnes soient-elles. Et des inconnus, comme toi. Gare à toi.

CARL: Je les observerai derrière une vitre, un verre épais, blindé, qui me protégera encore pour des années. À moins qu’un jour le gel ne le fasse éclater, mais cela ne s’est jamais vu.

CARL: Il y a tant de choses qui ne s’étaient jamais vues.

CARL: Demain, oui demain, je lirai le récit d’un funambule.

CARL: On dit que c’est un best-seller.

CARL: Un quoi?

CARL: Quelque chose à lire, qui doit être lu. Alors demain, je te souhaiterai bonne lecture.

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Quand l’homme va se coucher la femme lit

L’HOMME: Ce soir je suis fatigué peut-être un peu confus je sais que tu ne m’écoutes pas mais comme d’habitude je ne peux m’en empêcher je te les déverse ces paroles où tout s’embrouille un véritable réseau routier qui aurait perdu ses panneaux de direction ses feux rouges où toute règle serait abolie tu vois ces voitures emmêlées ça ne durerait pas longtemps il y aurait de fameuses bagarres ces fameux cas d’imbéciles qui se tapent sur la gueule parce qu’un autre imbécile les a mal doublés ou n’importe quoi là vraiment les gens qui adorent capter sur leurs téléphones ces scènes pourraient s’en donner à coeur joie et cela finirait j’en suis certain par devenir normal on s’habitude à n’importe quoi y a qu’à voir comment ils jonglent avec les lois dans les corridors obscurs on rajoute un paragraphe on le retire on le remet les commis qui rédigent une chose et son contraire et son contraire et son contraire n’appellent plus cela de la confusion leur état de perpétuelle incertitude ça va de soi pourvu qu’à dix-sept heures ils rentrent écouter la télévision s’engloutir dans leurs écrans et recommencer le lendemain et c’est ainsi pour bien d’autres je pourrais parler de ça jusqu’à demain ce qui naît ce qui meurt qu’on croit connaître mais qu’à des moments plus ou moins rapprochés on se rend compte l’ampleur de l’ignorance on s’en effraie on se met à dessiner autrement à écrire autrement puis on oublie on croit à nouveau savoir et des choses se font ce qui prouve mais qu’est-ce que ça prouve il n’y a rien qui avance qui recule tout qui bouge un mouvement pas de sens et qu’importe où se porte le regard l’ouïe il n’y en a pas non pas de sens jamais mais ne le dites pas à votre voisin à votre voisine la mienne aussi ils ne veulent rien entendre ils font de beaux discours qui donnent les larmes aux yeux ils ont inventé un sens ou un autre ou un autre applaudissez si vous y tenez je dois aller me brosser les dents et toi qui ne m’écoutes pas ne te couches pas trop tard demain tes parents viennent dîner il faudra descendre au marché ton père aime la morue fraîche s’ils n’en ont pas nous prendrons autre chose elle est rare nous lui servirons des huîtres ce qui sera disponible ils nous raconteront ta mère dira que ça n’a pas de sens moi en tout cas je me brosse les dents et je me couche bonne nuit.

LA FEMME: Bonne nuit. Je lis.

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