Un souvenir

MARIONNETTE: Où suis-je? Qu’est-ce qui m’arrive?

BALLON CREVÉ: On vient de te jeter dans le coffre des objets périmés. Bienvenue! Avec toi, le coffre est plein!

MARIONNETTE: Périmé! Moi? Je peux servir encore de longues années! J’ai toute ma tête, toute, et si mon habit est légèrement usé, oui, y a qu’à le remplacer.

BALLON CREVÉ: Ton habit est une loque. Mais la tête! Tous, autant que nous sommes, nous croyons l’avoir encore. Pure illusion, mon cher.

WALKMAN: Parle pour toi, Ballon Crevé. Ton essence s’est évaporée par ta fissure, qui s’élargit avec les années. Ton cuir rétrécit, s’effrite. Affreux.

BALLON CREVÉ: Oh toi, depuis combien de décennies as-tu cessé de chanter? T’es l’exemple type du signifiant sans signifié.

LIVRE DE CONTE: Moi j’ai toujours du contenu, contrairement à vous.

WALKMAN et BALLON CREVÉ: Oh toi!

WALKMAN: Il te manque une page sur deux, et celles qu’il te reste ont été rongées par un chien! Ton contenu, c’est du verbiage sans queue ni tête.

MARIONNETTE: Mais moi! Je peux encore jouer le prince charmant! Je peux encore interpréter des rôles de Molière! De Racine! De Ionesco!

LIVRE DE CONTE: Tu n’es pas chauve.

MARIONETTE: Tu n’as rien compris. Je suis complet. Entier. Vivant.

BALLON CREVÉ: Ta vie ne tient qu’à un fil. Maintenant que le coffre est plein, tu sais ce qui nous attend, tous?

WALKMAN: La Grande Transbahutation!

LIVRE DE CONTE: La Renaissance.

BALLON CREVÉ: Idiots! Ce qui nous attend, c’est le rebut! La chanson, je la connais. Au printemps, ils feront le grand ménage. Ils remarqueront ce coffre qu’ils n’ouvrent jamais, remplis de choses qu’ils n’utilisent jamais, et que penseront-ils?

MARIONNETTE: Qu’il est temps de nous utiliser!

BALLON CREVÉ: Ils penseront que nous gênons! Que nous occupons un espace qui ne nous appartient pas, qui pourrait servir à entreposer toutes ces choses qu’ils nous préfèrent.

WALKMAN: Ils pourraient nous vendre. Un divorce à l’amiable, une nouvelle vie pour nous!

BALLON CREVÉ: Tu t’es vu? Qui voudrait t’utiliser, aujourd’hui? T’es lourd, encombrant, limité, et franchement laid.

WALKMAN: Tu peux bien parler! T’es crevé!

BALLON CREVÉ: Crevé si tu veux, mais je n’ai pas perdu ma répartie!

LIVRE DE CONTE: Par contre, ton rebond, oui.

BALLON CREVÉ: Vous me crevez le coeur! Nous finirons tous au rebut, je vous le dis!

MARIONNETTE: Il doit bien y avoir une solution, un moyen de s’évader, de reprendre du service!

BALLON CREVÉ: Hélas.

WALKMAN: Moi, je suis optimiste. Nous nous en sortirons!

LIVRE DE CONTE: J’en doute. J’étais ici bien avant vous tous. Au mieux, nous pouvons espérer inspirer un brin de nostalgie, ce qui nous ouvrirait une nouvelle carrière.

MARIONNETTE: Quelle sorte de carrière?

LIVRE DE CONTE: Celle de souvenirs. Ça vit longtemps, des souvenirs. On les dorlote, on leur parle, on les expose avec fierté!

BALLON CREVÉ: Avec nos sales gueules, tu y crois vraiment? Sincèrement?

MARIONNETTE: Moi j’y crois. Je ferais un beau souvenir. On me ferait jouer à l’occasion, pour montrer que je me porte bien. Puis un jour, je deviendrais une antiquité. Ce qui est encore mieux. Je jouerais Néoptolème à merveille!

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S’égoutter

Des amis autour de la piscine. Maillots de bain. Musique. Margueritas.

JASMIN: Je vais pisser.

Un peu éméché, Jasmin monte les cinq marches du balcon, pousse la porte-fenêtre, titube jusqu’aux toilettes. Appuyé sur le mur, il baisse son maillot, qui tombe à ses chevilles. Il ferme les yeux.

Ça coule, longtemps. Jasmin a bu tout l’après-midi. Sensation de libération. Peu à peu, sa vessie reprend des proportions normales, moins douloureuses. Ça coule et ça coule, tellement que Jasmin manque de s’endormir, appuyé au mur.

Puis ça y est. Quelques gouttes, voilà. Remonter le maillot, aller rejoindre les amis. Mais. Évidemment, il en restait encore un peu. Rasant.

Demi-tour, Jasmin s’installe au-dessus de la cuvette. Et ça coule encore. Comme s’il ne l’avait pas fait une première fois. Ça n’en finit plus, il sent que ça va durer.

S’appuie à nouveau sur le mur, échappe son maillot qui tombe à ses chevilles.

Jasmin somnole, bercé par le bruit du flot ininterrompu. Impression de s’affaiblir, immobile devant la cuvette.

À l’extérieur, les amis l’appellent. Jasmin! Jasmin! C’est que ça fait déjà une bonne demi-heure qu’il est parti. On vient même frapper à la porte, mais on n’insiste pas. Il y a une autre toilette à l’étage.

Ça coule, et ça coule encore. Les yeux fermés depuis de longues minutes, souffle régulier, tout porte à croire que Jasmin s’est vraiment endormi. Comment est-ce possible? Dormir debout et uriner en même temps?

Quelqu’un derrière la porte demande si tout va bien. Jasmin grogne, et de l’autre côté, on se satisfait de cette réponse. Une petite voix dit qu’il est sans doute malade, qu’il vaut mieux le laisser.

Le soleil se couche, quelques-uns des amis se rhabillent, rentrent chez eux. D’autres aident à ranger, à nettoyer.

On semble avoir oublié Jasmin. Personne ne vient lui demander si ça va. On peut l’entendre uriner.

Appuyé au mur, Jasmin ronfle. Voilà quelques heures qu’il est là, à laisser ce flot continu quitter son corps.

Vers minuit, tout le monde est parti. Sean et Hugues, les hôtes, s’apprêtent à se coucher. Dernière vérification à la porte des toilettes. Trois petits coups. Jasmin? Pas de réponse. Sean colle son oreille contre la porte. Silence. Ça ne coule plus.

Inquiets, Sean et Hugues ouvrent la porte avec un tournevis.

Cri d’horreur.

Appuyé sur le mur, un squelette à peine humide, un maillot à ses chevilles.

Comment est-ce possible? Comment peut-on uriner au point de se vider de tout?

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À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

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Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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Le bon temps qui passe

Le cadavre se tenait tranquille, derrière le kiosque du parc où le vent de février soufflait un peu moins fort. Enveloppé d’une sorte de drôle de drap rouge et blanc, il ne disait pas un mot, ne dérangeait pas les voisins qui filaient à quelques mètres de là sur leurs skis de fond, ne sifflait pas les voisines qui joggaient en levant leurs genoux bien hauts à cause de la neige.

S’il n’en avait tenu qu’à lui, le cadavre serait resté là longtemps. Idéalement, toujours. Mais on est conscient, mort ou vif, qu’on finit toujours par déranger.

C’est un malamute qui l’a remarqué le premier. Sans réfléchir, il a alerté tout le quartier, si bien qu’on a fini par appeler les flics. Qui n’étaient pas contents. Ils connaissaient le cadavre, qui de son vivant avait dégrisé plusieurs fois dans leurs cellules.

On a retrouvé une bouteille de vodka près de sa tête. Pas même vide. Pas de chaussettes dans ses chaussures, pas de gants. Il a gelé, tellement qu’à un certain moment il ne s’en est probablement plus rendu plus compte. La feuille d’érable rouge imprimée sur le drap qui lui servait de manteau ne l’a visiblement pas protégé du gel, au grand étonnement des skieurs et des joggeuses.

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à l’interroger, non sans lui avoir au préalable remis une contravention pour occupation illégale d’un lieu public.

FLIC 1 : C’est quoi ton nom?

CADAVRE: Je t’emmerde. Prénom “Je”, nom de famille” “t’emmerde”. Ça te va?

FLIC 2: Je crois qu’il se paye ta tête. Je le reconnais, c’est Verlaine.

FLIC 1 : Imbécile. “Verlaine”, c’est son surnom. Parce qu’il connaissait une chanson du vrai Verlaine par cœur. C’est c’qu’on dit.

FLIC 2: Et le vrai “Verlaine”, on l’a déjà arrêté?

FLIC 1: Mais tu sors d’où? Verlaine, c’est un chanteur rock qui vit à Montréal, je crois.

CADAVRE: Imbéciles.

FLIC 1: Ta gueule. Tu sais combien tu peux prendre, à insulter un agent de la paix?

CADAVRE: Quelle paix?

FLIC 2: On devrait pas l’écouter. Ma mère me le dit, à force de les écouter, les cadavres, ils vous pourrissent la vie.

FLIC 1: T’as raison, mais faut faire notre devoir. Faut lui tirer les vers du nez.

CADAVRE: Y a pas d’mouches.

FLIC 2: Qu’est-ce qu’il raconte?

FLIC 1: Il parle des mouches. On va rien en tirer. C’est un têtu.

FLIC 2: Entrave à la justice. Mec, t’as beau faire le mort, tu vas pas t’en tirer comme ça!

FLIC 1: Au juge de décider!

CADAVRE: Foutez-moi la paix.

FLIC 1: Interdiction de crever dans un parc municipal. Nuisance publique. Et ce drap rouge et blanc, tu l’as volé?

CADAVRE: Comment se rappeler?

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à s’impatienter. Ils ont brandi leurs matraques, et devant le refus d’obtempérer du cadavre, ils ont frappé à tour de bras. Sauf que le cadavre était gelé, solide comme un roc. Les matraques ont volé en éclats, dont un, des éclats, a volé dans l’oeil droit du flic 2, qui s’est mis à saigner, à hurler, à pleurer, et dans son tout nouvel aveuglement, à frapper à tort et à travers et en particulier le flic 1, qui a pris ses jambes à son cou.

Le cadavre a tourné le dos, enfin seul. Ça ne durerait pas, il le savait. Qu’importe. Autant profiter du bon temps qui passe.

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Joyeux anniversaire!

Je suis assis sur mon lit, les pieds par terre. Il est vingt-trois heures trente, la fatigue m’engourdit les membres, je lutte pour garder mes paupières ouvertes, entre-ouvertes. Ne pas dormir. À minuit, j’aurai cent ans. Un siècle. Je veux vivre cela. Si je capitulais et que je m’abîmais dans le sommeil, ça pourrait m’échapper. À mon âge, il n’est pas rare que l’on meure entre deux ronflements.

J’ai pensé mourir si souvent. À seize ans, j’ai vu que les belles années m’avaient échappé, que le faste, le plaisir et la légèreté ne m’avaient pas attendu. Ils avaient tout gardé pour eux, tout avalé. Les vieux. Que nous restait-il? La haine. La menace. Je savais bien qu’ils recommenceraient, qu’ils la couvaient, la guerre, malgré leurs poignées de main, leurs sourires, leurs paroles. Je ne donnais pas cher de ma peau. Je finirais comme papa, une balle, deux balles, trois balles. Incognito. Moi je ne laisserais pas de fils orphelin dans le fossé.

J’ai pris une balle, une seule, au bras gauche. J’ai survécu, maigre et laid, mais à vingt-cinq ans j’avais la vie devant moi. Toute une vie. Colporteur traînant les dix volumes d’une encyclopédie produite en vitesse qui n’avait de remarquable que la couverture, pur cuir, chasseur d’hôtel, serveur de restaurant, et finalement, après trois ans de cours par correspondance, bibliothécaire.

C’est là que je me suis laissé aller à la reproduction. Mariage, finis les folies. Deux enfants, où sont-ils sur cette planète? Je le savais encore cet après-midi. Je l’ai écrit dans mon carnet. Il est trop loin, pas la force de me lever. J’ai tous les noms. Les petits-enfants, les petits-petits-enfants. Vraiment petits ceux-là. Je me souviens d’eux, tous. Surtout quand je relis leurs noms dans mon carnet.

Dans ma famille, les hommes qui ne sont pas morts à la guerre n’ont pas duré plus de soixante ans. Date de péremption. À la fin de la cinquantaine, je me suis préparé. J’ai brûlé tous mes journaux personnels, j’ai donné tous mes livres, j’ai voyagé. Seul. Ma femme n’aimait pas les voyages, ne m’aimait plus depuis longtemps. J’ai acheté mon cercueil, en érable avec une teinture bleue et un vernis éclatant. J’ai choisi un beau terrain au cimetière, à l’ombre d’un chêne, mais quand même assez près de la rue pour que mon cadavre puisse baigner pour des années encore dans le brouhaha bien vivant de la ville.

J’ai survécu. Pas de maladie, pas d’accident, rien. J’ai quand même gardé le cercueil. Aujourd’hui, il est démodé, mais qu’importe, moi aussi je le suis. Quand ma femme est morte, j’ai bien pensé l’y coucher, mais ça l’aurait horripilé. Je l’ai enterrée dans un autre cimetière, à l’autre bout de la ville, près du vieux quartier où elle est née. À ma mort, mon cadavre reposera loin du sien, de ce qui en restera, parce qu’après trente ans, que reste-t-il?

Dans cinq minutes, j’aurai cent ans. J’y pense depuis dix ans, sans trop y croire, sans vraiment l’espérer. Ce soir, ça m’étourdit. Si je me lève demain matin, et je me lèverai, vraisemblablement, puisque je ne meurs jamais, si je me lève je penserai à quoi, à mes cent dix ans? 

Pour ma descendance, ma mort n’est qu’une formalité bureaucratique, un événement qui confirmera une extinction amorcée depuis belle lurette. Tous mes amis sont morts, depuis longtemps, et mes frères, et ma soeur, et mon chat.

Demain, j’ouvrirai ce cadeau que j’ai reçu pour mes cent ans. À minuit, je serai bien trop vaseux pour l’ouvrir. Ce n’est pas comme si j’ignorais ce que c’est, puisque je l’ai acheté moi-même, pour moi-même. Un cadeau comme je m’en fais chaque année depuis que ma descendance s’affaire à peupler d’autres régions du globe. Ce sont les œuvres complètes de Saint-Simon en huit volumes dans la collection La Pléiade. Beau cadeau, et j’espère bien avoir le temps de tout lire.

Minuit. Enfin! J’ai cent ans! Joyeux anniversaire Marcel!

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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Deux hommes nus

Le désert. Lequel? Impossible à dire, nous ne reconnaissons rien. Pas de repères. Faudrait faire analyser le sable. Ou le soleil. Deux hommes nus, qui s’éveillent à dix mètres l’un de l’autre. Aucun vêtement en vue. Pas de voiture, pas de 4 X 4, pas de chameau, rien. Pas même de mirage. Nudité totale, de la terre et des hommes.

ALLAN: Où sommes-nous? Eh toi là-bas, où sommes-nous?

ALLEN: Vous êtes nu! Et moi… Mais je suis nu! Que s’est-il passé?

ALLAN: Merde, c’est vrai. On nous a chipé nos fringues.

ALLEN: Cessez cette plaisanterie immédiatement. Monsieur, rapportez-moi mes vêtements, tout de suite! J’ignore qui vous êtes, mais si vous voulez vous éviter de sérieux problèmes, bougez-vous! Je n’ai pas le temps d’attendre jusqu’à ce soir, j’ai à faire, je dois régler un problème d’interruption des approvisionnements parce que le trafic est complètement bloqué dans le canal de Suez. Qu’avez-vous à me dévisager avec cette tête? Remuez-vous! Je ne le répéterai pas deux fois.

ALLAN: C’est que, mec, vu d’ici, tu me ressembles comme un frère jumeau. J’ai pas de frère connu, alors c’est étrange. À part ma moustache, t’as les mêmes traits. Identique, en plus mou dans le cou je dirais.

ALLEN: Vous faites erreur. Je n’ai pas votre menton fuyant.

ALLAN: Si si. Et mon front large, et ma mâchoire carrée. Une mâchoire de caïd!

ALLEN: Certes, il y a des ressemblances, mais j’ai la peau plus douce, l’harmonie d’ensemble plus… harmonieuse!

ALLAN: Mêmes bras, mêmes jambes aux genoux cagneux. T’as plus de bedon, je dirais. Tu peux enlever tes mains que je vois… si t’es vraiment comme moi?

ALLEN: Vous êtes homo! Vous voulez me violer!

ALLAN: T’es con ou quoi? Ben oui, j’suis gai. Mais pourquoi j’voudrais violer un mec qui est presque moi, mais en moins bien… Enlève tes mains, j’vais pas t’la bouffer!

ALLEN: Gardons nos distances. Physiques et sociales. J’en ai plus qu’assez de ce petit jeu. Rendez-moi mes vêtements, ou je vous l’assure, vous regretterez ce jour toute votre vie!

ALLAN: Tes vêtements! Tes vêtements! Est-ce que je sais où ils sont? Et les miens? Regarde autour de toi, pauvre idiot, tu vois autre chose que du sable et du sable et encore du sable? Ah si, oui, il y a un soleil, juste-là.

ALLEN: Vous m’avez kidnappé? Où sont vos complices? Combien voulez-vous? Vous savez, on me cherche, en ce moment même! Dans ma situation, c’est le genre d’incident qu’on anticipe. On se prépare. Mais dites-moi, comment avez-vous fait? Vous n’avez tout de même pas tué les gardes? Je m’en souviendrais! Je ne me souviens de rien. J’étais dans mon bureau. Vidéoconférence. Je ne me rappelle pas de la fin de cette conférence. On m’aura endormi. Un gaz dans les conduites d’aération? Maintenant que nous sommes ici, nulle part, vous pouvez me dire.

ALLAN: Pourquoi j’t’aurais kidnappé, déshabillé et emmené au milieu du désert?

ALLEN: Pour une rançon. C’est toujours une affaire d’argent. Toujours.

ALLAN: C’est ça. Tu penses que ton fric va te sauver ici? Si j’t’avais kidnappé, comment j’appellerais pour demander la rançon? Depuis quand les kidnappeurs se promènent à poil dans l’désert? Tu peux m’le dire? Regarde donc autour, c’est ça, regarde. Tu vois quelque chose? Pas de limousine pour monsieur, pas de taxi, pas d’autobus. Rien. Pas même une route! Alors t’es libre mon pote. Tu pars quand tu veux, où tu veux. Moi j’vais suivre le soleil. Go west young man!

ALLEN: Trouvez quelque chose pour me couvrir. Le naturisme, c’est pas pour moi.

ALLAN: T’as fini de donner des ordres? T’as pas encore compris? Ici, il y a toi, il y a moi, et du sable, beaucoup de sable. Si t’arrêtes pas de me casser les couilles, je pourrais t’assommer, t’enterrer, et filer vers l’ouest en paix.

ALLEN: Vous me menacez? Je connais un juge, vous vous en sortirez avec au moins dix ans, je vous le garantis!

ALLAN: Comment tu l’appelleras ton juge, si t’as la gueule pleine de sable?

ALLEN: Vous me parlez comme au premier venu!

ALLAN: T’es le premier venu. Tu vois quelqu’un d’autre? Pas de deuxième venu.

ALLEN: D’accord. Parlez comme il vous plaît. Comme vous le pouvez. Mais de grâce, sortez-moi d’ici!

ALLAN: Impossible.

ALLEN: Comment ça, impossible? J’exige que…

ALLAN: Voici la situation, mec. Je suis à poil. Pas d’eau. Pas de nourriture. Aucune idée de la direction à prendre pour rejoindre la civilisation. Conclusion: il y a de fortes chances que je crève dans ce désert. Et toi aussi.

ALLEN: On viendra me chercher. On me cherche déjà, je vous l’ai dit!

ALLAN: OK. C’est ça. Je pars. Pas question d’crever en écoutant ton babillage. Je vais marcher, je vais chanter, je vais m’rappeler de belles choses. Si j’trouve un village, tant mieux. Sinon, c’est ça qui est ça.

Allen s’assied sur le sable chaud, l’air déterminé à attendre le temps qu’il faudra, pendant qu’Allan s’éloigne vers l’ouest. Quand la nuit tombe, ils dorment loin l’un de l’autre. Le lendemain matin, Allan reprend sa route en chantonnant. Allen se lève et s’assied, court sur place, s’impatiente. Trois jours plus tard, Allan, épuisé, atteint un village d’où montent rires et chansons. Allen n’a plus la force de s’impatienter. Son œil vide contemple l’infini sablonneux.

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La vie n’est pas si simple

ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!

SÉBASTIEN: Salut!

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Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

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