C’est nul

La femme, la cinquantaine, jolie, l’asperge de poivre de cayenne comme un gros cochon cuit dans une recette sud-américaine. Il tombe à genoux, s’essuie les yeux, ce qui aggrave l’irritation. Elle tire de son sac un revolver, tire un coup. Il s’écroule, blessé seulement, mais hors d’état de nuire. En attendant les secours, elle se penche vers le corps allongé sur le trottoir, lui plaque le canon de son arme sur la nuque, exige qu’il lui raconte.

SALVA: T’es vraiment un pauvre bonhomme, toi. T’en prendre à une femme de mon âge! Tu serais pas un peu pervers? Non? Alors quoi?

MIMOR: Je voulais simplement terminer ce que j’avais commencé. Tu te souviens, c’était il y a un siècle, une séparation, un départ, de ce genre de départ que, dans un roman, on attribuerait à la guerre, à son mouvement qui m’aurait transporté à l’autre bout de la terre, si loin que j’aurais eu du mal à revenir, mais évidemment, il n’y a pas eu de guerre, ce n’est pas ça, tu sais, j’oublie ce que c’était, en vérité je n’ai pas le temps de retrouver ce que c’était, un tourbillon, ça c’est certain, mais qu’est-ce qu’il l’avait provoqué, une quête, des passions, des rêves, un élan vers ce qu’à l’époque nous appelions un avenir, comme si j’étais tombé dans la rivière, juste là, au bout de la rue, emporté par le courant, ballotté de ville en ville jusqu’à aboutir dans un autre pays, puis un autre et un autre encore, m’éloignant sans jamais pouvoir me retourner, manquant me noyer plus d’une fois, incapable de m’accrocher à la rive, à une branche, à une racine, et j’ai dû finir par m’évanouir, car je me suis retrouvé couché sur le pont d’un navire battant pavillon Brésilien, sous des regards ahuris qui m’affolaient, car combien d’années s’étaient écoulées, et tu le sais aussi, elles se sautent les unes sur les autres les années, elles se bousculent, et tout ce qu’on peut en faire, des années, des carrières enrobées d’enfants et d’amours et de hobbys pour oublier qu’on a tout oublié, oui, je ne m’en cache pas, et ce n’est qu’en Patagonie que j’ai réalisé que je vieillissais, cinq enfants dispersés sur la terre, quelques femmes, toutes parties et revenues et reparties, cela m’étonne, j’en perds l’équilibre, je vacille à tel point que j’ai commencé à collectionner des fourchettes rares, j’y ai consacré une véritable fortune, déterminé à ne pas m’arrêter pour rajeunir le souvenir, pour plonger dans cette piscine de laquelle je n’aurais jamais dû sortir, malgré la nuit, malgré le froid, j’aurais dû devenir poisson, homme-grenouille ou méduse, j’aurais dû et je le savais, de tout temps je le savais, je n’avais pas à réfléchir ou à méditer, c’était en moi, c’était là, alors quand j’ai bradé ma collection pour moins que rien il n’y avait pas d’autre regret que celui d’avoir dispersé tous ces jours dans tous les vents du monde, impossible à rattraper, et je ne m’y serais jamais essayé, surtout à ce moment-là où cette longue errance n’avait plus d’importance, puisqu’il ne s’agissait pas de remonter le temps mais de trancher à travers le temps et l’espace, de filer en ligne droite jusqu’à destination, sans que n’en connaisse vraiment la nature, confiant de l’atteindre envers et contre mes doutes, plus confiant alors que je ne l’ai jamais été, n’écoutant ni la raison ni les conseils qui suintaient des murs de vacarme qui se dressaient de chaque côté de ma course, fort, vif et surtout, inébranlable, tu comprends, alors quand j’ai volé vers toi, quand j’ai atterri sur toi et que je t’ai embrassée, je complétais dans la grâce la montée interrompue dans ce jadis fondu dans notre présent.

SALVA: Mimor? C’est toi? C’est bien toi?

MIMOR: Hélas.

SALVA: Tu saignes. Tant d’années! Tu vas y rester, mon petit Mimor. C’est dommage. Tu aurais dû appeler avant, m’envoyer un courriel, je serais passée chez la coiffeuse, je n’aurais pas mis ce vieux pantalon et cette blouse démodée, je t’aurais donné rendez-vous sur la grève, nous aurions marché. Tandis que là, tu saignes. C’est nul.

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Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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Charmantes artères coronaires

Deux jeunes hommes, la mi-vingtaine, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Quelle histoire, personne, jamais, ne me croira.

MARCIEN: Surtout, soit discret, ils m’emprisonneraient.

ALBERTIN: Un visiteur de la planète Youkkok! Avec ta gueule, tu plairas à Sanna, peut-être. Pourquoi avoir opté pour cette tête-là? Je veux dire, si j’avais pu me fixer sur le cou la tête de mon choix, j’aurais certainement retenu une de ces belles gueules, comme ils en fabriquent à Hollywood.

MARCIEN: Oh tu sais, pour moi, elles s’équivalent. Toutes aussi laides les unes que les autres. Comment savoir. J’ai dû faire vite, alors me voilà, c’est ma tête, c’est mon corps, le temps de ce séjour chez toi.

ALBERTIN: Des yeux qui louchent, un nez en patate, des cheveux de paille, des bras d’orang-outang, un ventre d’ours, des pieds de canard, ça ne sera pas facile pour établir des liens avec La Femme

MARCIEN: C’est qui, La Femme?

ALBERTIN: Personne. Je veux dire, toutes les femmes, le sexe féminin, le genre, tu vois, féminin, toutes ces personnes qui ne sont pas des hommes, ou à peu près, ou qui l’ont été, mais ne le sont plus, ou qui ne sont pas des personnes qui ne sont ni des hommes ni des femmes, tu vois?

MARCIEN: Et Sanna, c’est La Femme?

ALBERTIN: Pas La Femme comme les copains diraient, “elle c’est La femme”, mais c’est une femme, donc qui ressemble à La Femme. Une incarnation du principe, si tu veux. Tu me suis?

MARCIEN: Sanna, ce n’est pas la seule? Celle-là, sur cette image dans la vitrine, j’imagine qu’elle pourrait aussi m’aller.

ALBERTIN: Elle, ce n’est pas une femme qu’un homme comme toi et moi, enfin, comme moi, rencontre. C’est une femme imaginaire. Irréelle. Hors de portée pour des êtres bien réels, comme moi. Je vois sa photo partout, elle ne voit ma photo nulle part. Deux mondes parallèles, la fiction et la vie.

MARCIEN: T’en fais pas. Sanna ou celle-là, peu m’importe. Elles sont pareilles. Génétiquement identiques à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf neuf neuf pour cent.

ALBERTIN: Sauf qu’à l’œil nu… Bref, Marcien, je te l’avoue, tu as tout pour être heureux. Maintenant, comme tu ne peux pas changer de tête, tu peux au moins changer de nom. Marcien, ça fait trop Martien, et ça pourrait contribuer à dévoiler ton identité réelle. Si tu veux passer incognito, choisis quelque chose comme Pierre-Emmanuel, ou encore Charles-Alban.

MARCIEN: Pierre-Emmanuel, ça ira.

Deux jeunes hommes, une jeune femme, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Sanna! Il y a longtemps que je ne t’ai vue! Tu es resplendissante!

SANNA: Qu’est-ce qui te prend? T’a déjeuné avec moi hier. Pourquoi tu clignes de l’œil? Depuis quand je suis resplendissante? Tu as bu?

PIERRE-EMMANUEL: Bonjour Sanna. Moi c’est Pierre-Emmanuel. Paraît que j’ai une drôle de tête, mais je suis ici pour connaître l’amour humain, et vous êtes la candidate toute désignée. Désignée par mon bon ami, et le seul, Albertin.

SANNA: Vous deux! Vous avez sniffé? Vous avez fumé?

ALBERTIN: Ce que Pierre-Emmanuel tente de dire, c’est que tu lui plais, beaucoup. Il est… timide. C’est ça. C’est pour ça, tu vois…

SANNA: Me semble pas timide pour cinq sous, ton copain. Comment puis-je lui plaire? Vous vous moquez de moi? Le dernier à qui j’ai plu, c’est le chien de ma tante.

ALBERTIN: Tu exagères. Il y a bien eu Kevin, et aussi Lisa.

PIERRE-EMMANUEL: Vous savez, pour moi, vraiment, vous êtes La femme.

SANNA: C’est qu’il est comique, celui-là! Il y a deux minutes, tu ignorais tout de moi. Et maintenant, subitement et sans que j’y donne du mien, je suis La femme. Rien que ça.

PIERRE-EMMANUEL: Oui, c’est simple. Entre vous et celle-là, sur la photo dans la vitrine, pas de différence. Même chose.

ALBERTIN: Il veut dire que…

SANNA: Maintenant, je ressemble à Taylor Swift! Vite, marions-nous avant que le mirage se brise! Les gars, vous disjonctez sérieusement!

ALBERTIN: Il est nouveau ici, il…

PIERRE-EMMANUEL: Dans les flux électriques qui se dégagent de vous, je sens une réticence mêlée d’une bonne dose de curiosité, peut-être même d’attraction. Difficile à démêler tout ça.

SANNA: Mes flux électriques? Attention aux électrochocs, mon coco!

PIERRE-EMMANUEL: Pour ma part, l’envie de copuler domine tout, et je n’attends que votre acquiescement. Nous pouvons utiliser ce banc, si vous voulez, ou le gazon, qui me semble fort soyeux. Ni trop court, ni trop long.

ALBERTIN: Marcien!

SANNA: Ni trop court, ni trop long! Albertin, ton ami là, t’es certain qu’il n’est pas dangereux? Pourquoi tu l’appelles martien?

ALBERTIN: Pas Martien, mais Marcien. C’est qu’il a pris… Oui, c’est ça… Il a gobé ce truc chimique… C’est nouveau… Ça te fait voler plus haut que la lune! Jusqu’à la planète Mars, si tu vois ce que je veux dire!

SANNA: Vous pourriez partager, martiens!

PIERRE-EMMANUEL: Voilà, je retire mes vêtements. Tout est fonctionnel sur ce corps. Voyez, le rythme cardiaque augmente, l’afflux de sang gonfle ce membre, je suis prêt. À vous, Sanna.

SANNA: Rhabille-toi! On va t’arrêter pour indécence publique!

ALBERTIN: Pierre-Emmanuel, tu ne peux pas faire ça ici. Interdit. Ça ne se fait que dans une chambre, en privé.

SANNA: Elle est busquée.

PIERRE-EMMANUEL: En privé. Allons-y alors! Sanna, je vous suis.

SANNA: Tu ne me suis nulle part. Va dégriser sur un banc, dans le parc, moi j’ai à faire.

ALBERTIN: Sanna, je suis désolé, je vais…

PIERRE-EMMANUEL: Pourtant, je vous aime. J’adore votre système nerveux, il fonctionne à merveille, beaucoup mieux que celui d’Albertin, qui a tendance à s’ankyloser. Votre système digestif opère à une capacité maximale, et il le fait à merveille, mais à long terme, j’ignore quels pourraient être les effets d’un rendement si élevé. J’aime peut-être un peu moins votre foie, mais je suis en extase devant vos artères coronaires! Je vous en prie, Sanna, aimez-moi comme je vous aime! Et copulons, que diable!

SANNA: Il est en extase devant mes artères coronaires! En voilà une bonne.

PIERRE-EMMANUEL: Et votre lobe temporal.

SANNA: Et mon lobe temporal.

ALBERTIN: Sanna, où vas-tu?

SANNA: Je m’en vais ailleurs promener le charme de mes entrailles.

Deux jeunes hommes, sur la promenade qui longe la rivière.

PIERRE-EMMANUEL: Nous n’avons pas copulé. Tu connais d’autres Sanna?

ALBERTIN: Combien de temps as-tu devant toi? Parce que ça risque d’être un peu plus long que prévu.

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Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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Un secret, c’est un secret

Te voilà bien ligoté. Un petit bâillon pour que monsieur ne se mette pas à chanter ou à dévoiler d’autres secrets que je lui ai confiés. Traître.

Je suis une pro, pourrait-on dire. Je n’en suis pas fière, mais les nécessités de l’intimité nous imposent des tâches auxquelles même la plus saine morale ne peut nous soustraire.

La première fois, il s’était réveillé, avait réussi à défaire ses liens, s’était mis à me supplier. J’en avais les larmes aux yeux, car je suis sensible, et j’ai dû le frapper avec une casserole en fonte. À plusieurs reprises. Du sang partout, des meubles cassés, la pagaille quoi! J’ai retrouvé des bouts de cervelle séchée cinq semaines plus tard. Imagine. Sous la cuisinière électrique.

Cette fois-là, me débarrasser de lui sans laisser de trace m’a pris trois jours. C’est que j’ai eu à m’acheter un break Volvo pour le transporter. Je n’avais qu’une Mini Austin, et lui roulait à bicyclette. Un écolo. Il y a eu toutes sortes de petits ennuis. Je me suis échinée à le transporter, même si je suis plutôt athlétique, aussi forte que bien des hommes. Un type mort, ça fait tout pour vous compliquer la besogne, ça se raidit, ça s’alourdit, ça pourrit.

Je me suis retrouvée, au volant de ma Volvo, comme une belle idiote. Je roulais sans vraiment savoir où aller. Pas question, tout de même, de partir en road trip avec un cadavre dans la voiture. Plus je cherchais une solution, moins j’en trouvais, et plus je roulais. À trois cents kilomètres de chez moi, je me suis dit, ça suffit. Je me suis engagée dans le premier chemin forestier qui s’est présenté, j’ai coupé le moteur, j’ai pensé. Que faire de mon macchabée?

J’ai fini par m’endormir. Il était tard, j’avais beaucoup sué, roulé, cogité. Je me suis réveillée au lever du soleil. J’ai vu, plus loin sur le chemin, plusieurs carcasses de voitures rouillées, défoncées, le long d’un étang où l’eau ressemblait à de la mélasse. J’ai avancé jusqu’à la hauteur d’une des voitures, j’ai réussi à installer le corps dans le coffre, et j’ai poussé la voiture dans l’étang, avec ma Volvo. Dans un borborygme dégoûtant, l’étang a avalé la carcasse et son passager.

J’avais appris ma leçon. Bien avant d’avoir rencontré le suivant, je me suis acheté un chalet sur un lac bien profond, aux rives si abruptes qu’il n’y avait pas plus de trois ou quatre autres chalets. J’ai acheté un bateau, que j’ai appris à manoeuvrer. Pour transporter la prochaine dépouille, je me suis servie d’un diable, ces petits chariots verticaux à deux roues qu’utilisent les déménageurs.

Depuis, chaque fois, c’est un jeu d’enfant. Songez-y, je n’ai plus besoin d’assassiner mon conjoint! Je le ligote, j’ai appris comment, je l’attache bien solidement à un diable, toujours un nouveau, je le transbahute jusque sur le bateau, et dans la partie profonde du lac, loin des chalets, je le balance par-dessus bord. À n’en pas douter, il meurt. Le lac le tue. Pas de sang sur la moquette, pas de cervelle sous les meubles, rien. Moi qui ne supporte pas, je suis un peu maniaque, le désordre et la saleté dans une maison, me voilà satisfaite du résultat.

Te voici donc, mon quatrième. Ne fais pas ces yeux-là, tu es responsable de ton sort. Je t’ai aimée, pas vrai? Sept ans! Surtout, je t’ai confié tous mes petits secrets. Enfin, presque tous. Pour que ces secrets le demeurent, il faut bien que je te tue. Tu parles trop, vraiment beaucoup trop. Tu fais l’intéressant, tu racontes ceci, tu racontes cela, et tu t’oublies, et un petit bout de secret franchit tes lèvres, puis un autre, et ça intéresse, et avec le temps, comme les autres, tu deviens autre, une menace. Pour mes secrets.

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Les moustiques

La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.

Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.

Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.

Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.

Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.

Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.

Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.

Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.

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Anémone

Quand ma tante Aldéa est morte, ma vie a changé. J’ai hérité de tous ses disques de Ferré, et de trente mille deux cents soixante-sept dollars et 78 sous.

J’avais dix-sept ans, une mère neurasthénique, un père en prison, un frère au casino. J’ai donné les disques à mon ex, qui ne les méritait pas, mais c’était la seule parmi ma poignée d’amis et mes dizaines de copains à tolérer Ferré.

Et je suis parti en Inde.

New Delhi. Je fonçais dans l’espace vers l’envers de ma vie. Du moins, c’était mon but.

Au bout d’une semaine, j’ai trouvé un boulot. Je pourrais vivre là longtemps sans toucher à mon pactole. Pas question de revenir au bercail au bout d’un petit mois. Je ne voyageais pas, je disparaissais.

J’ai rencontré Germain, un type de mon quartier, qui me terrorisait dans la cour de l’école quand nous étions gamins. À New Delhi! Nous avons bu un coup, il partait deux jours plus tard vers le nord avec un routier, Jonathan, qu’il avait connu lors d’un séjour chez sa sœur à Nice, en Californie. Il a accepté de me prendre à bord, à condition que je l’aide à charger et à décharger à chaque arrêt.

Germain nous a quittés à Dharramsala. Il voulait rencontrer le Dalaï-Lama, compatir, être heureux et plein d’autres choses.

Avec Jonathan, nous avons poursuivi la route jusqu’à la frontière avec la Chine. Il comptait se rendre à une usine, pas mal plus loin, prendre un chargement, et revenir. Nous avons attendu deux jours à la frontière, j’ignore pourquoi, mais finalement, nous avons traversé le Tibet et j’ai regretté de ne pas avoir acheté d’appareil photo.

Après je ne sais combien de jours, nous avons atteint Urumqi, où je l’ai aidé à charger des pièces de voiture. Nous étions crevés. Nous avons dormi sur le stationnement d’un terrain de sport, et le lendemain matin, en nous étirant sur la pelouse, nous sommes tombés sur une Espagnole rousse, Zara, qui a tout de suite reconnu Jonathan. Ils se connaissaient bien, puisque leurs parents travaillaient ensemble du temps où ils habitaient au Portugal.

Elle partait le lendemain pour la Mongolie, et m’a demandé de l’accompagner. J’ai serré la main à Jonathan, et j’ai sauté dans la camionnette de Zara.

Nous avons chanté, nous avons ri, la route ne me semblait pas longue, ce n’était que du temps dans nos existences. Après des semaines à rouler, après je ne sais plus combien de crevaisons, de détours et de poussière, un dimanche après-midi nous nous sommes retrouvés au cœur de Magdagachinsky, en Russie.

Zara envisageait de rouler jusqu’à Vladivostok, prendre un premier bateau jusqu’à Samchok en Corée du sud, et un second jusqu’à Sakaiminato au Japon. J’hésitais.

Nous avons bu de la vodka avec des types fort sympathiques, et tout de suite un grand Norvégien, silencieux dans un coin mal éclairé, a reconnu l’accent de Zara. Embrassades, présentations, Havlor est le premier des trois maris de Zara. Il est serveur sur le Transsibérien, et prévoit de rentrer chez lui dès qu’il atteindra Moscou.

Les images des aventures de Michel Strogoff me reviennent en mémoire, et j’insiste pour que Havlor me trouve un poste dans le train. La chose est réglée par un coup de fil, et je serai porteur, balayeur, laveur, bref, homme à tout faire selon les besoins et les caprices du patron.

J’ai tellement bu avec Havlor, qu’à Moscou, je ne me reconnais plus. J’ai besoin de me poser quelques semaines.

Juste avant de me quitter, avant de prendre le bus, un énorme barbu crie le nom d’Havlor, qui en retour crie son nom, Laurent. Parisien il lui a donné des cours de piano, dans son enfance à Bruxelles, quand leurs parents respectifs étaient diplomates. Le bus s’apprête à partir, et Laurent est trop lent. Havlor hurle, il le supplie de m’héberger, ce que Laurent accepte sans hésiter.

Pendant des mois, il me parle de ses livres, de ses femmes et de ses chats. J’écoute, je parle peu, je suis discret. Une nuit, nous sommes réveillés par des soûlards en bas dans la rue. Laurent les insulte en français, et une femme réplique en anglais.

Sans hésiter, il dévale l’escalier, court dans la rue, et lui ouvre les bras. Ils s’étreignent longuement, pendant que les autres s’éloignent, sans rien remarquer. Gwendolyne, une camarade d’hypokhâgne, rentre en France le lendemain. J’avoue que j’ai toujours rêvé de Saint-Germain-des-Prés, à cause de la chanson de Ferré, et sans hésiter, elle m’invite à l’accompagner. Sitôt dit sitôt fait. Elle m’achète un billet d’avion en ligne, Moscou-Paris aller seulement. J’hésite, je ne souhaite pas brûler tout ce fric, mais elle s’esclaffe. Gwendolyne a fait fortune en mettant sur pied une agence de développement personnel en ligne, et elle se fait un plaisir d’obliger un ami de son cher Havlor.

Oh que j’en ai bu des cafés avec Gwendolyne. Place Saint-André, Quartier latin, partout, elle m’a traîné partout, sur les pas des poètes vivants ou en poussière. Ensemble, nous étions deux garnements, nous nous moquions des bourgeois, nous tirions la langue aux touristes. Même si elle avait trois fois mon âge, nous avons vécu heureux pendant quelques années, sans nous aimer vraiment, mais surtout, sans nous détester.

Lors d’un voyage d’affaires à Sao Paulo, Gwendolyne a retrouvé son frère, Ebenezer, qu’elle croyait mort depuis vingt ans. Il se cachait sous une fausse identité, après avoir tué deux passants lors d’un braquage organisé tout de travers.

Sans trop réfléchir, j’ai accepté de l’accompagner en Patagonie, où il devait rejoindre son amoureux en visite chez ses parents.

Uruguay, Argentine, que j’en ai vu des paysages, que j’en ai croisé des visages.

Peu après Maquinchao, une toute petite place, nous tombons en panne. Le premier à nous aider est un échalas dégarni, qui éclate d’un rire chaotique en reconnaissant Ebenezer. Il m’a fallu une bonne heure pour comprendre qu’il s’agissait du cerveau du braquage raté d’il y a dix ans, Otmar, un Allemand qui ne s’était arrêté que pour nous faire les poches, avant de reconnaître son vieux complice.

Comme Otmar nous a annoncé qu’il se rendait au Chili, la perspective de traverser les Andes m’excitait, et je l’ai prié de me prendre avec lui. Il a rechigné, mais a fini par accepter, par amitié pour Ebenezer.

Sauf qu’à Puerto Varas, au premier visage familier, un Américain athlétique, blond et timide, dont la tante avait pris la soeur d’Otmar comme fille au pair, trente ans plus tôt, mon chauffeur m’a abandonné. L’Américain, Jack, sans rien dire m’a laissé monté, et nous avons roulé en silence jusqu’à Santiago, où Jack a vu sa fille, qui tentait de l’éviter, mais en vain. Trois mots échangés, tout au plus, et sa fille, Jennifer, hausse les épaules quand je grimpe dans sa Jeep. Loin de ressembler au paternel, elle impose ses règles dès le départ. Pas flirt, pas de drogue, pas d’alcool, pas de mensonge, partage de la conduite, partage des frais, et tout ira à merveille. Nous avons remonté la côte Pacifique sans embûches majeures, et elle m’a appris à parler sans remuer les lèvres. Être ventriloque ne me servira à rien, mais c’était passionnant.

Sur une plage du Pérou, en mangeant du cochon d’Inde, nous avons joué au volleyball avec une bande de gamins, dont l’un, hésitant, est venu tirer la manche de Jennifer après la partie. Il tenait à lui confier qu’elle ressemblait à s’y méprendre à la nounou qui avait pris soin de lui lorsqu’il avait cinq ou six ans. Jennifer l’a dévisagé, et a lancé Giancarlo! Le gamin lui a sauté au cou, et le soir même, ses parents nous ont fait la fête.

Le lendemain, je faisais mes adieux à Jennifer, et je partais avec Jesus, le père de Giancarlo, sur un porte-conteneurs vers je ne savais quelle destination. Nous nous sommes arrêtés au Mexique, puis en Californie et à Vancouver.

Jesus avait froid. Sur un banc du parc Stanley, près d’un énorme totem, nous observions la populace locale, en buvant quelques bières. Jesus, qui a fait le trajet pas mal souvent, a tout de suite repéré un gardien du parc, qui est discrètement venu boire un coup avec nous, à l’ombre d’un séquoia.

Dean, le gardien, nous a dit qu’il cherchait quelqu’un pour l’accompagner à Calgary, où sa fille devait donner naissance à sa première petite-fille. J’ai sauté sur l’occasion, et nous avons franchi les rocheuses dans sa vieille familiale.

Visite à l’hôpital, puis le gendre offre de m’emmener chez son frère, Dan, qui m’offre un petit boulot tout simple: lui parler et le distraire pendant qu’il conduit un énorme camping-car qu’il a vendu à une chanteuse d’opéra dans l’est du pays. Il s’esclaffe, nous nous marrons toute la soirée, et le lendemain, à six heures nous voilà sur la route, sur ce mince fil au milieu des champs de blé. Ici comme ailleurs, le trajet n’est pas long, et surtout, je parle et je raconte comme jamais je ne l’ai fait auparavant. C’était un boulot, certes, mais la plupart du temps je l’oubliais, et j’étais volubile avec naturel, comme j’avais été laconique avec d’autres compagnons de route.

La chanteuse habite une immense maison à Pierrefonds. Elle prend possession du camping-car de façon un peu cérémonieuse, mais nous restons cois. Le profit est bon pour Dan, et la paye vaut le coup pour moi.

En route vers l’aéroport, où Dan doit prendre un vol de retour avec escale à Toronto, nous nous payons la tête de la cliente, gentiment. Comme je n’ai rien prévu, j’attends avec lui, le temps d’un verre, puis deux, puis trois. Une jeune femme arrive par derrière et place ses deux mains sur les yeux de Dan, en le faisant deviner qui elle est. Sans hésiter, il la nomme, Josianne, et elle sourit, ravie. Elle arrive de Cuba, bronzée et déçue de reprendre le boulot.

Sans qu’elle ne me le demande, je la suis dans le bus qui fait la navette entre l’aérogare et les stationnements à long terme, fort éloignés. Elle ne bronche pas lorsque je prends place à ses côtés dans la voiture. Nous parlons de Dan, de sa famille. Je crois comprendre qu’elle a eu une aventure avec le fils de Dan, il y a deux ou trois ans lorsqu’ils vivaient à San Diego.

Jennifer bâille. Elle veut bien me déposer près d’un métro, d’un arrêt d’autobus. Je lui dis, ici, tout simplement. Et ici, c’est pile devant une librairie, ce qui provoque une étincelle. Jennifer ne veut pas revenir dans son monde, pas tout de suite. Elle a soudain besoin d’un livre, n’importe lequel, et je l’accompagne à l’intérieur, et nous lisons deux lignes ici, deux lignes là, sans trop savoir ce qu’elle cherche. À la fin, elle se ferme les yeux, tourne sur elle-même, et saisit le livre sur lequel sa main se pose. Les misérables. Nous rions, peut-être un peu trop bruyamment. J’entends une commis dans notre dos nous intimer de baisser la voix.

Plutôt que d’obtempérer, Jennifer rit plus fort encore en reconnaissant la voix. Anémone! Les deux femmes s’embrassent, et je m’éloigne, je me frotte les yeux, je m’appuie contre un présentoir pour ne pas m’affaisser. Cette chape de plomb qui me tombe sur les épaules, cet accablement qui me terrasse!

Jennifer pivote vers moi, rayonnante. Je veux te présenter Anémone! La mère de ma meilleure amie! J’adore Anémone! C’est une femme extraordinaire! C’est elle qui m’a fait découvrir de vieux chanteurs français, morts depuis des lustres, Léo Ferré, Georges Brassens et d’autres. Je m’incline, muet. Soudain, le choc. Je suis de retour. Sans y penser, sans m’en rendre compte, je suis de retour! Je n’ai rien reconnu, je ne l’ai pas vu venir, ce retour.

Anémone balbutie, elle s’émerveille et s’étonne, toutes ces années, et nos cheveux qui grisonnent, nos rides, on croirait pourtant que c’était hier, et moi qui m’alourdis à chaque mot, et elle qui m’assure avoir conservé tous les disques de Ferré, et moi qui rentre sous terre, moi qui cherche, qui tourne la tête dans tous les sens, moi qui panique, et maintenant, tout seul, où irai-je, où pourrais-je bien aller? Et Anémone, dont le quart de travail se termine, m’offre timidement de me reconduire chez moi, ou n’importe où, elle a le temps, elle a toute la nuit.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les flamants roses

Mon nom est Gustave et j’arrive à Zécauteux. À pied. À ce que je vois, ces villageois aiment le grand air. On croirait arriver un jour de fête nationale tellement il y a des gens partout, dehors. Des vieux qui marchent, des enfants qui jouent, des gens à bicyclette, à trottinette, partout ça remue. Je les salue, et tout le monde me répond, sourire aux lèvres. J’espère qu’il y a un café, j’aimerais passer une heure ou deux dans ce bled isolé.

J’ai remarqué que devant chaque maison, ils avaient d’étranges tas de gros cailloux. Des tas en forme de pyramides, d’au moins cent vingt-sept centimètres. Il n’y a aucune inscription, aucune décoration, rien d’autre que des cailloux. Probablement une croyance locale, une sorte d’appel aux forces de l’au-delà. Si j’en ai l’occasion, je me renseignerai, mais prudemment. Le sujet est peut-être sensible, de ceux qu’on n’aborde pas avec des profanes par crainte de lire dans leurs yeux l’étonnement et la condescendance. Ils forment peut-être une secte. Après tout, le symbole de la pyramide est commun dans l’histoire humaine, partout. Pourquoi pas ici à Zécauteux, aujourd’hui.

Il y a de jolies femmes à Zécauteux, en particulier cette petite brune qui traverse la rue en bleu de travail, une énorme clé à tuyau rouge au bout du bras. Je la salue, comme je le fais avec tous depuis que je suis entré dans ce village, et comme les autres, elle me sourit, salue. Mais plutôt que de poursuivre son chemin, elle s’arrête, me considère avec attention, et sourit de plus belle. La voilà qui s’approche.

  • Voulez-vous m’épouser?

Je vois. Cette dame a un épisode.

  • Je ne peux pas vous épouser, je ne fais que passer, dans trente minutes je n’existerai plus.

Elle me saisit la main et la porte à son cœur.

  • Vous souhaitez faire l’amour avant? Je fixe la toilette chez Monsieur Lonton, et je serai toute à vous.
  • Qu’est-ce que c’est que tout cela!

Avouons-le: une sombre prémonition m’envahit. Je retire ma main, recule d’un pas, cherche un regard sur lequel m’appuyer pour me sortir de ce pétrin. Personne parmi ces villageois ne semble intéressé par nous, qui occupons pourtant le centre de la voie publique. Son joli visage toujours souriant, sourire serein ou sourire fou, elle me reprend la main et m’entraîne vers une maison. Nous contournons l’inévitable petit tas de cailloux, elle pousse la porte et nous pénétrons dans une demeure chaleureuse, quoiqu’un peu sombre. Un homme se déshabille dans la chambre de droite.

  • Bonjour Monsieur Lonton.
  • Bonjour Maia.

L’homme, qui retire son caleçon, s’avance vers moi, souriant.

  • Vous êtes le futur époux de Maia?

Je balbutie quelques sons, je lui tends une main qu’il ignore, et sourit de plus belle.

  • Je ne suis ni votre homme ni votre femme, celle-là est bien drôle, mon cher! D’où tenez-vous ces manières?

L’homme me tourne le dos et enfile un maillot de bain. Je l’abandonne là, et rejoins Maia dans la salle de bain. Elle bidouille quelque chose dans le réservoir, sans me porter la moindre attention. Plombière.

  • Voilà.

Elle récupère ma main, ballante, me tire à l’extérieur sans un mot pour l’étrange Monsieur Lonton. Cette fois, il faudra bien que je rompe le charme, et que je m’éclipse. Auparavant, puisque nous sommes en si bons termes, pourquoi ne pas satisfaire ma curiosité?

  • Maia, que signifient ces… structures… ou ces… pyramides… en cailloux?

Elle rit, s’empare d’une pierre au sommet de la pile.

  • Ça? C’est un tas de cailloux, rien qu’un tas de cailloux.

Je suis perplexe. Que me cache-t-elle?

  • Pourtant, il y a un tas identique devant chaque maison, et ils sont approximativement tous de la même taille. Pourquoi chacun élèverait-il cette chose, s’il ne s’agissait que d’un tas de cailloux? Qui veut d’un tas de cailloux? C’est un tas sacré?

Maia m’embrasse sur la joue. J’aurais peut-être dû fuir dès notre sortie de chez Lonton.

  • On dit que dans certains villages éloignés, les gens placent des dizaines de pneus devant leurs maisons. Ailleurs, ce sont des blocs de vieilles voitures écrasées au compacteur. Ailleurs encore, ils font pousser du gazon, de la maison jusqu’à la rue. Partout, c’est pour faire joli.

Je mesure l’ampleur de mon ignorance. Des pneus? Des voitures en blocs? Du gazon? Et quoi d’autre? Et où sont tous ces villages? J’hésite à la croire, même si je n’ai aucun motif pour douter d’elle. Cette femme respire la franchise! Mais si tout est vrai, quelles absurdes habitudes ces villageois étrangers ont-ils développées!

  • Ces tas de cailloux, c’est donc pour faire joli.
  • Tout à fait. Ça ne vous plaît pas? Pas encore? Oh mon cher amour! Vous succomberez! Chacun de ces tas de cailloux, et là je philosophe un peu, veuillez m’ excuser, est un reflet de la personnalité conjuguée de tous les habitants de la maisonnée. Un tas de cailloux, ça se construit sur toute une vie. Vus d’ici, tous ces cailloux sur tous ces tas dans tout le village vous paraissent identiques, alors que pas un n’est pareil. Il existe une infinité de nuances de teintes, de formes et de densité. Je pourrais vous en parler jusqu’à demain matin, et nous ne pourrions ni nous marier ni faire l’amour. Plusieurs livres traitent en haut et en bas de la question. Je ne suis ni experte en la matière, et à vrai dire, ça m’indiffère passablement. Pas au point, cependant, de me passer d’un tas. Mais le mien, qui sera bientôt le nôtre, n’a rien pour rivaliser avec celui de Monsieur Lonton, par exemple.

À parler des tas, la journée avance, et bien que je ne me rende nulle part, j’ai de plus en plus hâte de poursuivre ma route.

  • Maia, vous me plaisez, mon intuition me dit que je pourrais vous aimer. Juste un petit détail. Vous souhaitez des épousailles, alors que moi je n’ai même jamais songé à la chose. Je suis Gustave, bien heureux de vous avoir croisée, mais faisons-nous la bise, et à un de ces jours peut-être. Car entre nous, qui décide de se marier au premier coup d’œil, en pleine rue! Ce sont là des drames qu’il faut méditer longtemps, pendant des années!

Maia m’embrasse à nouveau. Elle passe ses longs doigts dans ma chevelure, descend le long de ma colonne et tâte mes fesses.

  • Ici, on ne se marie pas autrement. Les regards se rencontrent, ils s’unissent dans une connexion spirituelle instantanée, et voilà. Tout simple.
  • Tout simple.

Cette femme m’étourdit. Est-il encore possible d’éviter ce mariage ? Le faut-il? Elle me grise. Si au moins ces villageois plantaient, comme tout le monde, des flamants roses en plastique sur de jolies plaques de béton coulées devant leurs maisons! Mais des cailloux! J’aurais l’impression de vivre sur une autre planète! Je n’ose pas le lui dire, mais j’aurais honte. Moi et mon tas de cailloux! Non, vraiment, je ne me vois pas.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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