Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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