Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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Contrer l’absurdité

MARI: Ma chère, j’ai enfin pris une résolution, je vais dès cet après-midi entrer dans le grand cercle des créateurs, des hommes qui ont transformé leur vie et le monde autour d’eux, j’utiliserai le temps pour sortir du néant, je transcenderai l’absurdité du quotidien et je me distinguerai parmi tous les hommes qui végètent dans un aveuglement paresseux, tous ceux qui se résignent à ne pas vivre pour nourrir les ambitions des puissants, ces êtres qui se contentent de paroles vides, de gestes vides, qui ne pensent plus qu’avec les mots qu’on leur impose, esclaves de leur foi paralysante qui coule dans leurs veines comme un curare sans cesse renouvelé, un curare qui leur fait oublier que rien n’est éternel, qu’ils ne seront jamais éternels, ni avant, ni après leur mort, parce que quand tout sera terminé, ce sera la fin pour eux, une véritable fin, trop tard pour manger du chocolat, trop tard pour refuser d’obéir aux ordres, trop tard pour s’amuser et libérer sa nature qui ne demande qu’à exploser, qu’à éclater au grand jour dans un désordre fantastique, pauvres hères, pauvres marionnettes à têtes de porcelaine, c’est pour fuir vos rangs, pour rompre définitivement avec votre défaitisme et, surtout, votre marche rythmée qui vous conduit droit au précipice, que je me lève aujourd’hui et que j’annonce, à toi, mais aussi à toute la ville, à tout le pays, si toute la ville et tout le pays daignaient de m’écouter, que je m’apprête à construire un abri de jardin!

FEMME: Chéri, tu as déjà construit trois abris de jardin.

MARI: Ma chère, ouvre ton esprit! Je sais que ce n’est pas facile, mais avec un peu d’efforts, tu arriveras à t’extirper du non-sens ambiant!

FEMME: C’est que notre jardin est petit. Depuis la construction de ton dernier abri, nous n’avons plus assez d’espace pour notre table de jardin. Je crains qu’avec un abri de plus, il n’y ait plus d’espace pour nos deux chaises.

MARI: Oublie les abris antérieurs! Pense à l’avenir, ma chère! Il est question ici d’un schisme avec la bêtise moderne!

FEMME: Nous pourrions prendre l’argent pour partir en vacances. Ce n’est pas bête, ça, partir en vacances.

MARI: Je n’y peux rien, ma chère! Le torrent de la liberté nous emporte, laissons-nous guider! Ouvrons les yeux, et vivons!

FEMME: Un quatrième abri de jardin! Et le cinquième, tu le mettras où?

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Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Les nus à tête de cerf

Deux adolescents s’ennuient sur un banc. Fument des cigarettes, s’étouffent. Boivent du rhum, s’étouffent. Derrière eux, la ville. Devant, un square.

GAB: C’est un sujet très intéressant, même si ce n’est pas ce que je retiendrai.

RAPH: Qu’est-ce que tu racontes?

GAB: Je peux comprendre l’anonymat, il y a des vérités en parallèle avec une dualité, une ambivalence.

RAPH: Qu’est-ce que t’as bouffé? Bois un peu plus Gab, tu déconnes.

GAB: Ils se détestent, mais restent unis, à jongler entre deux natures, celles qui règnent dans la société en général. Hypocrisie, quoi. 

RAPH: Là, sérieux, tu m’inquiètes!

GAB: Au bon gré de chacun! Au bon dos de certains! Dieu et le destin! Il est facile de se cacher derrière les messages fraternels, ces portraits d’une ville pleine de lumière et d’enfants peu élogieux. Mais il y a le rayonnement futur.

RAPH: Je vois. Tu kiffes. Donne-moi la bouteille. Ça brûle moins après deux gorgées. Encore une. Une autre.

GAB: J’aime cette chronique. C’est assez engagé. Ça dénonce la réalité, du point de vue du verbe recommandé.

RAPH: Une chronique bien intrigante, mon cher.

GAB: Sujet sensible et billet de découvertes dans l’atmosphère de la curiosité. Il vient de sortir, et nous sommes en pleine virtualité avec l’essence tirée des bravos.

RAPH: Wow. Je dois boire un peu plus, je crois.

GAB: Deux thèmes tragiques dans les campagnes où les paysannes andalouses brodent des draps, entrouvrent les volets pour ce cheval, cette canne brisée, ce contraste des bures noires.

RAPH: Le crime aberrant se commet.

GAB: Les murs chauffés à blanc rendent présentes les noces à regarder avec d’excellentes purées d’erreurs. Il y a un temps pour tout.

RAPH: Oh! Il faut voir le film!

GAB: Je les ai travaillés sur la maison, vraiment si l’autre est plus connu, il y en a tout de même une troisième, plus brutale, mais moins chargée, de mères en filles.

RAPH: Ville magique!

GAB: La vengeance honnête lui appartient, comme une habitude de seize et soixante ans, comme une visite de celui qui se rencontre quand il n’y a plus d’âge, et qui a tout oublié de ce qui s’est réellement présenté dans la chambre du jeune crime.

RAPH: L’évidence éblouissante.

GAB: La tentation assez particulière de comprendre différemment ce qui fait son originalité, fatalement, ne connaît pas la pensée, les discussions de publications précédentes ressenties comme un flou, trop fortes, comme un monologue.

RAPH: Une quatrième défend une suffisance.

GAB: D’accord. Je n’ai pas vraiment accroché la pique, et l’abandon avec impatience sort son secret en tout dernier, le jour de cette année de bon cru, ni ronflant ni moralisateur, dans la dérive du monde égratigné alors que les truands ne peuvent que plaire. J’avais trouvé beaucoup de lui, remise en question, bousculades, convictions, croyances, les remèdes ne sont pas toujours au début de l’horreur quand sont broyés les nus à tête de cerf, à tête attachée à la vie, dans une course aux abords de la forêt des justiciers du peuple. Le sournois est un animal au devoir bon, à l’équipe resserrée, intégrée dans sa gestion des faits fraîchement facturés à la haine, affligeante et démoralisante.

Raph s’est endormi. Il ronfle sur le banc, allongé. De la tête de Gab s’écoulent encore des mots, imperceptibles, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

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Cadavres et vaches

Des maçons ont édifié un mur autour de l’Assemblée nationale, pour empêcher les originaux de venir mourir sous les fenêtres. Les odeurs dérangent. Des hordes d’affamés se traînent le long de ce mur dernier cri, décoré de barbelés multicolores. C’est gai.

La fille de la présidente zigzague parmi les cadavres et les crève-la-faim, ahurie, éperdue. Elle hurle, elle pleure, chancelle. Seule. Parce que pas un miséreux ne lui prête la moindre attention, à cause de la mort ou de la disette.

À bout de souffle, la fille de la présidente se présente à la guérite, montre son laissez-passer obtenu il y a longtemps grâce à maman, mais jamais utilisé faute d’intérêt pour les métiers de la scène. La lourde porte de fer niellée d’arabesques infinies supposées représenter la douceur et la portée du pouvoir, s’ouvre et se referme aussitôt derrière elle. Dans la fosse, entre le mur et le bâtiment de l’Assemblée nationale, nul smilodon, sarcosuchus ou tyrannosaure, pas même de doberman, de rottweiler ou de pitbull démagogue.

Dès son entrée dans le hall, un commissionnaire guide la fille de la présidente vers un guichet où, malgré maman, elle doit répondre au questionnaire obligatoire, long et indiscret. Âge, lieu de naissance, nombre de pièce dans la maison, nombre de partenaires, premier livre lu, dernier livre lu, profession, cylindrée de la voiture, marque du dérailleur sur la bicyclette, sujet du dernier rêve, poids du voisin d’à côté, couleur du rideau de douche, motif de la visite.

La fille de la présidente explique que jamais elle ne serait entrée en ces lieux théâtraux et honnis, n’eût été morbides constatations auxquelles elle s’est adonnée à l’extérieur des murs. Les gens ont faim, souligne-t-elle, certains en meurent, précise-t-elle. Le commis note tout, et à chaque fois qu’il tape sur son clavier, une note monte de son ordinateur. Musique moderne, démocratique.

Quelques secondes après avoir terminé de remplir le formulaire, le commis attend, le regard fixé sur l’écran. Il fait signe d’attendre. Soudain, quelque chose apparaît, il lit à voix haute une réponse adressée à la visiteuse. Remerciements, bienvenue, félicitations pour le choix de ce dérailleur, qualité indéniable, et pour ce qui est des pauvres gens, l’appareil étatique en son entier veille au grain nuit et jour, priorité des priorités, pas d’inquiétude, bon retour chez vous.

La fille de la présidente brandit son laissez-passer présidentiel, et exige de parler à la personne responsable du dossier. Le commis soupire, saisit un carton jaune, le remet au commissionnaire qui invite la fille de la présidente à le suivre. Le hall débouche sur un long corridor où se bousculent des gens attachés à toutes sortes de ministres, parmi lesquels il faut se faufiler pour atteindre, sur la gauche, le corridor lilas, celui que seuls les camelots gouvernementaux empruntent. Là-dedans, c’est le chaos le plus total, du moins pour des yeux novices. Le commissionnaire, qui s’y connaît, nage parmi ces mollusques avec une aisance empruntée, certes, mais tout de même admirable. Sueur au front, il pousse enfin la porte du camelot désigné, vraisemblablement, par le carton jaune.

Sans même laisser le temps à la fille de la présidente de préciser sa requête, le camelot bondit sur ses pieds, tout sourire, et débite sur un air chantant une réplique où il est question d’un problème de vaccins pour les vaches laitières, un problème sérieux que monsieur le ministre a placé au sommet de sa liste des priorités, qu’il compte d’ailleurs aborder avec ses partenaires dès la semaine prochaine, avec la ferme intention de mettre sur pied un comité consultatif et rébarbatif qui veillera au bon grain dans l’étable. La fille de la présidente hoche la tête, tape des mains, l’interrompt comme elle peut, pour lui indiquer qu’elle ne vient pas pour les vaches, mais plutôt pour les cadavres qui s’empilent à l’extérieur. Nullement décontenancé, le camelot avoue qu’il a interchangé deux des cinq thèmes sur lesquels il a écrit dans la dernière heure. Bien sûr, les cadavres, madame la ministre en a fait sa priorité prioritaire, et vous pouvez lui écrire elle en sera ravie, elle vous expliquera qu’une stratégie quinquennale sera présentée dès que le plan d’intervention interministériel sera complété, ce qui ne devrait pas tarder.

Insatisfaite des réponses du camelot, la fille de la présidente réclame une rencontre avec les gens qui travaillent concrètement sur le dossier. Le camelot, déjà plongé dans la rédaction d’un autre communiqué, tend un carton orange au commissionnaire, qui tourne les talons et entraîne la fille de la présidente dans son sillage.

Quelques pas à peine dans le corridor lilas les emmènent à une cage d’escalier. Ils descendent longtemps, sans rencontrer qui que ce soit. Peu à peu, le silence s’installe. Puis, comme si la vie renaissait, un nouveau bruit de voix claires, presque cristallines, monte, progressivement, à mesure qu’ils descendent. Quelques another one bites the dust, sur l’air d’une vieille chanson populaire, leur parviennent.

Ils aboutissent dans une grande salle circulaire, où des robots à peine habillés s’agitent face à trois rangées d’écrans qui couvrent tous les murs. La fille de la présidente a un mouvement de recul, mais le commissionnaire la rassure, ceux-là sont inoffensifs, ils font tout ce qu’on leur demande, jamais rien de plus. Efficaces, inlassables, joyeux.

Le commissionnaire conduit la jeune fille de la présidente jusqu’à un robot qui porte une culotte sur la tête, un tee-shirt là où habituellement on retrouverait un pantalon, et un vieux rideau sur les épaules. Un des robots, dans la salle, lance un another one bites the dust, puis, quelques minutes plus tard, un autre. Le commissionnaire introduit le carton jaune dans ce qui ressemble à une bouche, et instantanément, quelle merveille de la science tout de même, le robot se lance dans une description détaillée de ses tâches, qui consistent, ni plus ni moins, à compter les morts. Comme chacun de ses collègues autour de lui. Soudain, le robot chargé d’informer la fille de la présidente lance son propre another one bites the dust. Chaque fois qu’un famélique trépasse, c’est la coutume, c’est la programmation, le robot qui le comptabilise lance cette courte phrase, en chantant.

La fille de la présidente s’indigne, accuse la toute-puissance étatique de négliger le problème, vilipende les employés électroniques réunis dans la salle circulaire de s’enliser dans l’inaction, s’en prend même au commissionnaire, assis dans son coin, concentré sur un mot croisé. Le robot désigné agite le doigt, s’empresse de faire valoir que le décompte des morts est un travail de haute précision, qui permet de présenter des statistiques fiables, présentées sous forme de tableaux et de graphiques, avec notes détaillées, dans des documents et rapports dont l’utilité ne s’est jamais démentie depuis que l’État est État. Another one bites the dust.

Le commissionnaire annonce à la fille de la présidente qu’il la raccompagne jusqu’à la sortie. Retour par l’escalier, le corridor lilas, le corridor aux attachés, le hall. Avant de lui ouvrir la porte vers le mur, le commissionnaire, visiblement ému, observe que les gens là-dedans, vraiment, ils travaillent fort pour résoudre les problèmes de notre vaste monde.

Dès qu’elle pose à nouveau le pied parmi les cadavres, la fille de la présidente lève les poings au ciel et jure que tout va changer. Pendant qu’elle descend la rue vers sa voiture, elle n’entend pas cette autre fille, un peu plus loin le long du mur, du côté est, qui hurle que tout va changer, en levant les deux poings au ciel. Elle n’entend pas plus ce gars, là-bas, et cet autre, plus loin, et cette autre encore. Et maintenant, comment pourrait-elle entendre, maintenant qu’elle roule dans sa jolie voiture insonorisée. 

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Mon étrange existence

J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence. 

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Le concert

Madame, voulez-vous chanter?

Chanter? Mais je ne sais pas chanter! Je fausse dès que j’ouvre la bouche. Je n’ai jamais su chanter, je n’ai jamais voulu chanter. Ça m’horripile, c’est une perte de temps et de mots, chanter c’est bon pour ceux qui ne pensent pas, pour les gens qui se pavanent, qui déploient leurs plumes sur la place publique, alors que moi, vous le savez pourtant, je préfère l’intimité de ma résidence, la quiétude de mon boudoir où je peux lire, dessiner, bricoler, penser, inventer. Mais chanter! Ça, non. Jamais! Plutôt mourir que chanter!

Merci madame! Merci! Votre entrain nous rassure. Vous commencerez ce soir, avec les musiciens de l’ensemble Soleil Soleil.

Ce sera mon jour de gloire, il y a si longtemps que j’en rêve, même dans mes cauchemars ce désir fait surface, il inonde chacune de mes pensées, il façonne mon émoi et me libère du poids des jours qui autrement m’écraserait, finirait par me tuer et ne laisser de moi qu’une horrible peau desséchée. Enfin! J’ai tant attendu, hier encore je croyais que ma patience était à bout, mais aujourd’hui, tout ce sombre passé disparaît, s’allège et voltige devant moi comme un éloge à mon courage. Mon aspiration a triomphé! Ma passion a vaincu! Qui sait si j’aurais tenu un mois de plus, même un jour de plus! Combien de vocations n’a-t-on pas vu imploser sous la puissance du temps!

Vous interpréterez les succès de l’heure, en français, en anglais et en samoan, et quelques-unes de vos compositions. Ce sera un concert dont on se souviendra.

Je veux bien chanter, oui ça me plaît, ça m’a toujours plu, mais sous la douche. Vous resterez de l’autre côté de la porte, vous n’exigerez tout de même pas de me voir nue, savonnée et coiffée d’un bonnet de plastique. Vous n’espérez pas que je vous fasse confiance, à vous ou à vos petits musiciens. Je verrouillerai la porte, ça me rassurera, au cas où la vue de moi vous émeuve, et vous serez tous bien silencieux, je ne vous entendrai pas, j’ignorerai que vous serez là. Ainsi, je chanterai mieux, avec un charme naturel, une joliesse presque naïve. 

Il y aura probablement un rappel. Il vous faudra prévoir deux ou trois morceaux supplémentaires. Pas plus de trois, même s’ils insistent.

Il n’est pas question que je me produise dans une salle avec des musiciens inconnus. Je choisirai mes musiciens. Et j’exige un stade! J’exige deux stades! Trois s’il le faut! Vous n’aurez qu’à les fusionner pour créer un sanctuaire digne de mon nom. Surtout, doublez le prix des billets. J’ignore à quel prix vous planifiez les vendre, mais à voir votre tête. Je sens tout de senti votre modestie. Je vous ordonne de doubler, et peut-être doublerons-nous encore demain. Ne vous inquiétez pas, ils paieront. Plus ils paieront, mieux ils seront disposés à m’encenser. J’arriverai avec une heure de retard, peut-être plus.

J’ai déjà des demandes pour d’autres concerts, mais nous en reparlerons plus tard. Vous ne pourrez pas chanter partout, sur toutes les scènes. Vous aurez à choisir.

On m’a toujours dit que j’avais la voix d’une truie tombée dans le fleuve, mais si vous y tenez, je ferai un effort pour vous, je le veux bien. Pour préserver ma réputation, car avec mon poste dans la bureaucratie, je suis tenue à un certain décorum, je porterai une perruque rose, beaucoup de fard, de grandes lunettes, des vêtements qui ne révéleront rien de mon corps, que vous ne voudriez pas voir de toute façon. S’il y a un public, et que ce public hue, vous me protégerez, vous vous assurerez de me replonger illico presto dans cet anonymat qui m’a si bien servi jusqu’ici.

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Je n’oublierai pas de tout oublier

Quatre personnes dans la salle d’attente d’un dentiste. Une mère avec son gamin qui piaille, un retraité qui sourit pour bien montrer qu’il a su garder intactes toutes ses dents, une femme d’une trentaine d’années qui lit. Une vieille chanson de Cabrel passe à la radio, sans toutefois parvenir à couvrir le bruit de la turbine du dentiste. Un homme d’au plus trente-cinq ans qui pousse la porte, cherche des yeux une place libre, en choisit une à deux chaises du retraité, de biais avec la lectrice.

Un père sort de la salle du dentiste avec sa fille qui se masse les joues. Elle tient à la main une sucette et des autocollants, essuie ses larmes. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle la mère et son gamin. Une lueur d’espoir luit dans ses yeux en apercevant les autocollants.

Le dernier arrivé dans la salle d’attente dévisage la femme qui n’a pas levé les yeux de son petit livre. Il blêmit.

CÉLIAN: Rosa? C’est bien toi, Rosa?

Le retraité aux dents sursaute. La lectrice lève des yeux qui papillonnent.

CÉLIAN: C’est moi, Célian!

ROSA: C’est à moi que vous parlez?

Le son de la voix de la femme donne des ailes à Célian, qui balaie d’un sourire toutes ses hésitations.

CÉLIAN: Tu ne me reconnais pas? Il y a dix ans et trois mois, nous voyagions ensemble, nous étions à Marseille!

ROSA: Vous faites erreur, monsieur, je n’ai jamais vu Marseille.

LE RETRAITÉ: Moi si. Ma tante vivait dans l’Unité d’habitation, boulevard Michelet.

CÉLIAN: Tu conduisais une petite Toyota rouge, l’été nous allions au chalet de tes parents, nous lisions des dizaines de livres à voix haute, nous avons vu je ne sais plus combien de concerts, tu avais un golden retriever.

ROSA: Monsieur, s’il vous plaît, calmez-vous. Laissez-moi lire.

CÉLIAN: Je te cherche depuis dix ans et trois mois! Au retour de Marseille, tu as disparu, je ne t’ai plus jamais revue. J’ai fini par croire que tu avais émigré. Où étais-tu? Même tes parents avaient déménagé sans laisser de trace. J’ai passé des semaines à surveiller leur maison, j’ai passé des étés à rôder autour de leur chalet. Nous avions prévu emménager ensemble dans ce bel appartement près du parc Laurier, nous avions déjà acheté du mobilier, des tapis et même des rideaux. Tu voulais attendre trois ou quatre ans avant d’avoir des enfants, nous prévoyions un voyage en Patagonie!

ROSA: Votre histoire est bien triste, monsieur. Je dois lui ressembler. J’en suis désolée.

LE RETRAITÉ: La Patagonie, je m’y suis déjà perdu. Longtemps.

CÉLIAN: Tu as une rose tatouée sous le sein droit. Tu as une tache de naissance à l’intérieur de la cuisse gauche.

ROSA: Monsieur! Je ne vous prouverai pas votre tort!

CÉLIAN: Je sais que tu m’as reconnu. Tu me reconnais!

ROSA: Vous m’effrayez. Cessez, je vous prie.

CÉLIAN: Tu te souviens de cette nuit où nous écoutions Mendelssohn? Nous avons tant rêvé, tant rit, tant pleuré! Tu m’as raconté ton enfance aride, quand tes parents vivaient encore à la campagne, dans ce village où tout a été rasé pour faire place à ce vaste champ d’éoliennes. Ton père toujours triste qui s’enfermait dans le grenier dès qu’il avait un moment libre pour y monter ses modèles réduits, ta mère qui répétait du matin au soir qu’elle t’adorait, sur le même ton qu’elle te demandait de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs. Ces parents dont tu n’as réussi à oublier la sécheresse qu’en te saoulant d’études, de musique, de poésie, jusqu’à trembler devant une réalité que tu ne reconnaissais plus. Et tous ces amours qui t’ont coulé entre les doigts sans laisser de trace. Tu n’as pas pu oublier cette nuit-là, qui nous a soudés à jamais. Pendant des jours ensuite, pendant des semaines nous voyagions dans ton enfance, dans mon enfance, nous tressions de nos destinées de formidables liens nous unissaient à en perdre l’équilibre. Rosa, jusqu’à  la dernière minute où je t’ai vue, jamais la moindre brouille n’est parvenue à se glisser entre nous, pas un nuage n’a jamais flotté au-dessus de nos têtes. Pourquoi partir? 

La mère et son gamin, qui tient sa sucette et ses autocollants, sortent du cabinet, traversent la salle d’attente et s’en vont. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

DENTISTE: Rosa? Bonjour Rosa, c’est à vous.

Rosa range son livre, et sans un regard pour Célian, se faufile dans le cabinet du dentiste.

LE RETRAITÉ: Ma sœur m’a offert une biographie de Mendelssohn, que j’ai perdue.

Agité, Célian se lève, marche de long en large dans la salle d’attente, l’œil rivé sur la porte du cabinet. Son cœur bat à un rythme étrange, ses yeux étincellent, ses mains battent une mesure que lui seul entend. La porte du cabinet s’ouvre. Célian se pétrifie. Le dentiste passe à nouveau sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle le retraité. Le regard de Célian s’affole.

CÉLIAN: Où est Rosa?

DENTISTE: Ne m’en parlez pas. Elle s’est enfuie par la fenêtre! J’ai voulu la retenir, mais elle a réussi à sauter sur le garage, puis sur le trottoir. Et je l’ai perdue de vue.

CÉLIAN: Non!

LE RETRAITÉ: Ma femme avait le vertige. Elle a pris la porte, et sa valise.

DENTISTE: Mon cher, vos dents sont miroitantes!

Célian se précipite vers la porte extérieure.

CÉLIAN: Je reviendrai!

LE RETRAITÉ: Où serez-vous dans dix ans?

LE DENTISTE: J’aurai pris ma retraite. Je n’oublierai pas de tout oublier.

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