Le retour et le miroir

J’ai attendu si longtemps pour rentrer chez moi! Des jours! Des mois (NDLR: imbécile, c’est plutôt des années! Tu perds la boule, tu as perdu le fil) ! Oh, je me sens si fort enfin, comme si j’avais vingt ans, comme si toute l’énergie de toutes les centrales nucléaires s’emmagasinait dans mon corps. Et cette maison! Comme elle est belle, comme je lui redonnerai le sourire! Des fêtes tous les soirs, et les amis, et les amours, et les passions! J’espère qu’il reste à boire dans le cabinet, je me verserais bien un whisky on the rocks, mais faut peut-être pas compter sur les glaçons.

Tiens, on dirait qu’il n’y a pas d’électricité. Une coupure? Et tous ces fils d’araignée! Madame Martin n’est pas venue faire le ménage? Serait-elle morte, piétinée par ces hordes de miséreux? Ouvrons les rideaux, ouvrons les fenêtres, il sera toujours temps de nettoyer.

Peut-être serais-je sage de me reposer ce soir. Non que je sois particulièrement fatigué, mais ce changement soudain mérite une petite méditation bien sadique. Ou zen.

Cette vieille commode! N’avais-je pas laissé un bébé dans le premier tiroir? Oh. Il n’y est plus. Ou alors il s’est asséché. Pulvérisé. Peut-être n’était-ce pas un bébé, mais autre chose. Je pense trop. Laissons les choses revenir à nous, et tant pis pour celles qui y étaient jadis et qui n’y sont plus. Je vivrai si bien ici, je le sens.

Ah! Ah! Ah! C’est toi qui te caches sous ce drap blanc? Margot, c’est bien toi? Je ne t’avais pas oubliée. Enfin, si, un peu. J’avais oublié qu’une femme comme toi, ça ne s’oublie pas, on ne l’égare pas. Tu me connais, Margot, j’ai parfois tellement de choses dans la tête, ça file, ça défile! Un ordinateur à mémoire infinie! C’est tout moi! Tu étais dans cette mémoire, tu sais. La preuve, je viens de t’en tirer! Comment aurais-je seulement eu conscience de ton existence si tu n’occupais pas une place de choix dans ma mémoire? Margot? Que fais-tu sous un drap? C’est une surprise? J’arrive! Je vais retirer le drap. Tu es prête?

Voilà!

Oh. Ton miroir Psyché. Curieux, comment ai-je pu confondre. Et ton image, elle n’y est plus, dans ce miroir. Margot, es-tu poussière aussi, comme le bébé? Ou partie? Est-ce que je t’ai croisée là d’où je viens?

Étonnant, ce miroir. Je ne m’y vois pas. Si je l’incline légèrement vers moi, comme ça. Non. Toujours rien.

Serais-je donc si vieux? Moi qui croyais, moi qui croyais. Quoi au juste? Je croyais quoi déjà?

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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À en devenir fou

Le problème avec les nouvelles technologies, c’est que ça ne fonctionne pas toujours comme on le veut. Dans mon cas, ç’a été un flop monumental.

J’ai pourtant payé pour l’application, je ne l’ai pas piratée. J’aurais pu, mon beau-frère l’a fait. J’ignore si tout s’est bien déroulé pour lui, comment savoir, mais moi, je ne voulais prendre aucun risque.

Et pourtant.

Le concepteur promettait un retour dans le passé net, précis, sans tous ces bogues qui sont survenus avec les produits de firmes sans scrupules. On les connaît tous, les problèmes, cela a fait la manchette plus d’une fois. Ces gens qui retournent dans le passé, mais en spectateurs seulement, comme des statues de marbre. Ou bien qui retournent dans le passé d’un inconnu. Ou qui se retrouvent au pliocène pendant des années, pour ceux qui ne crèvent pas dès le premier jour. Ou aboutissent dans l’utérus de leur mère, ce qui peut être embêtant, surtout pour ceux qui souhaitaient communiquer.

Tous ces problèmes éliminés, garantissait le concepteur. J’ai accepté de payer trois fois le prix des applications courantes, justement pour m’assurer un retour paisible, et surtout, précis. Je voulais revenir à dix-sept ans deux mois sept jours, pour retrouver Jacynthe, juste avant qu’elle n’explose et ne me lance qu’elle était folle de moi, qu’elle l’était depuis plusieurs mois déjà, et que moi, stupéfait, je reste bouche bée, et que même après je ne parvienne pas à lui parler, étourdi, peureux. Je voulais revivre cet instant, qui malgré moi me pèse depuis quarante ans. Cette fois, je trouverais les mots, et nous vivrions cet amour le temps qu’il faudrait, et la vie suivrait son cours. Je serais revenu au présent, satisfait, avec un remords en moins à traîner.

Mais ça n’a pas fonctionné comme prévu. Pas du tout. J’ai atterri à sept ans deux mois sept jours, exactement dix ans plus tôt! J’ai voulu faire marche arrière, vous pensez bien, revenir au présent et recommencer. Impossible. En me précipitant, dans ma colère j’ai détraqué la machine, et me voici captif dans le corps d’un gamin de sept ans.

Maman est vivante à nouveau. Elle me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Oh, c’est que j’ai oublié où trouver mes vêtements! Voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, mais… Que m’arrive-t-il? Je suis dans ma chambre à nouveau. En pyjama. Quelque chose ne tourne pas rond. Je pousse la porte. Maman est là. Je cherche ma machine, mais elle n’est plus là. Maman l’aurait-elle rangée? Jetée? Maman me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Maman, tu me l’as déjà dit! Je m’habille, voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, et… À nouveau en pyjama dans ma chambre. Je vois. Dans quelques secondes, maman me criera de me dépêcher. Voilà. Mes céréales, et on recommence.

Comment ai-je pu me ramasser dans cette merde. Sept ans, et je n’ai que les mêmes sempiternelles dix minutes à vivre, à répétition. Pour l’éternité? Quelle affaire! Je pourrai varier, vivre différemment mes dix minutes. Ne pas m’habiller, me déguiser, rester au lit, mais je me lasserai. Inutile d’expliquer à ma mère qui je suis, elle l’aura oublié dans quelques minutes, quand tout recommencera.

Fuir. Inutile. Le temps me ramènera dans ma chambre, en pyjama. Faudra bien que je finisse par finir, d’une façon ou d’une autre. Si je me pendais, est-ce que je reviendrais tout de même dans la chambre, en pyjama? Sans doute.

Me voici prisonnier. Il ne me reste que ma pensée.

À en devenir fou.

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Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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