Il n’y aura jamais rien 

Je me suis abandonné à cette main inconnue, puisque j’avais perdu tous mes tickets d’autobus, tous mes plans, tout mon temps, oh combien de temps. Rues froides, désertes, grises. Pourtant une chaleur montait, m’enserrait les jambes, tourbillonnait dans mon ventre. Je reconnaissais ces rues, je le crois, du moins elles ressemblaient à celles de jadis, à celles où il était encore permis de rêver. Mille visages, une foule, et une voix, une harpe quand je marchais sur la neige, sur la glace.

Cette main aurait pu m’entraîner jusqu’au fleuve, je l’aurais suivie partout, j’aurais monter derrière elle tous les escaliers, j’aurais visité toutes les maisons où sa fantaisie l’aurait portée. Aveugle. Sans mémoire, sans nouvelle mémoire, porté par une seule mémoire, une seule à jamais, au son de la harpe, d’un violoncelle maintenant et peut-être encore de la voix, si claire, si haute, si blonde.

Quel est ce lieu, j’ai perdu la main, elle m’a échappé dans la pénombre. Je me cogne à des meubles, des comptoirs, et malgré ce brutal abandon, toujours cette chaleur qui me tire des larmes. Cette voix.

Mes yeux apprivoisent la nuit, sautent comme des enfants fous, innocents malgré le froid que je sais là mais qui ne m’atteint pas. Une grande pièce, un espace où s’entassent des bandes magnétiques, des vinyls, des disques compacts. Un musée? Un musée déserté par ses fantômes car je suis bien seul, je le sais, je le sens. Barreaux aux fenêtres, chaînes aux portes, me voilà prisonnier, apaisé mais pris au piège.

Au mur une peinture, je crois reconnaître la femme, impression d’avoir déjà vu l’homme, et derrière, sont-ce des enfants, ou peut-être seulement leurs ombres mêlées à d’autres qui ressemblent à des animaux, chiens, chats, un cheval peut-être. Quelle est cette curieuse scène? Si je pouvais l’éclairer, je m’assiérais pour l’étudier, l’ausculter jusqu’à  en connaître chaque coup de pinceau. Dans cette pénombre, que puis-je espérer? Si je pouvais éclairer, mais je ne cherche pas l’interrupteur, je ne cherche pas de chandelles.

Entre les barreaux je vois tomber la neige, comme je la voyais tomber autrefois, ces soirs sans vent où les lourds flocons dansaient au-dessus des têtes qui croyaient bêtement à l’éternité. Mon corps finira peut-être par geler, malgré l’étrange chaleur qui ne me quitte pas, qui ne me quittera jamais.

On finira bien par me trouver, par me libérer. Il y a toujours un gardien dans ce type d’immeuble, il y en aura un dans cette phonothèque abandonnée. Quelqu’un viendra peut-être écouter les voix qui dorment dans ces milliers d’enregistrements, et j’aurai enfin découvert une âme à qui raconter mon aventure. Je sais que la main ne reviendra pas, je le sais, et si elle revenait ce serait pour m’égarer.

Si on me savait ici, quel scandale! Il en faut peu, parfois. Remuer toute cette poussière sur les disques, sur les pochettes des vinyls, sur les comptoirs où dorment des empreintes qu’ont oubliées depuis longtemps celles qui les y ont laissées, ceux qui les y ont laissées. 

Je crois avoir vu les personnages de la peinture bouger. La femme s’est penchée vers moi, et le mur a tremblé. L’homme a voulu la retenir, mais elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée au sol, à quelques pas. J’ai à peine eu le temps de tendre le bras, de toucher sa jambe de mes doigts bleus, que tout s’est assombri, et mon corps paralysé s’est mis à aspirer toute la poussière du temple.

Mais il n’y a pas rien. Il n’y aura jamais rien. Jamais, même si je m’en approche.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

Traitement en cours…
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