Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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