Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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