Danger: amour dangereux

Liam, un garçon d’une vingtaine d’années, passe l’essentiel de ses journées couché sur le balcon, à regarder défiler les voitures, les voisins, à roupiller. Il n’étudie plus, parce que ça lui donnait le torticolis, il ne travaille plus, parce que ça le rendait fragile, spirituellement. Parfois, Martine, sa maman, lui donne des dollars, des dizaines, des centaines et des milliers. Comme il ne fait confiance ni aux banques ni aux amis qui visitent sa mère, il court discrètement, chaque fois, les cacher dans un petit coffre-fort qu’il a enterré dans le bois, derrière la propriété. Personne, pas même Martine, ne connaît l’existence de ce coffre-fort.

Les jours où il sent qu’il a besoin d’exercice, il sprinte en tournant quatre ou cinq fois autour de la maison. Il pourrait certes courir plus loin, explorer les bois, là-bas derrière le domaine, ou encore imiter ces gens qui joggent tous les matins dans de si charmantes tenues bariolées. Mais c’est plus fort que lui, un véritable aimant, comme un courant électrique, le tient attaché à la maison.

Liam ne se coupe plus les cheveux et la barbe depuis des années. À première vue, il ressemble à un Néandertal, surtout qu’il ne se lave plus depuis près de dix mois, et que ses vêtements relèvent plus du pelage que d’habits. On ne s’étonne pas d’apprendre que Liam effraie les petits enfants, et même certains adultes poltrons de nature.

MARTINE: Pourtant, Liam est le plus doux des garçons. Il adore chanter, il raffole des caresses dans les cheveux, ses si beaux cheveux longs. Surtout, mon petit Liam chéri aime les gens. Il les aime.

Oui. Il les aime tant que parfois son enthousiasme déborde. Dangereusement. Comme cette fois où le facteur s’est approché de la maison avec un colis dans les bras, qu’il s’apprêtait à livrer. Liam se prélassait sur le balcon, dans la chaleur matinale d’août. À la vue du facteur, il s’est redressé d’un bond, sourire aux lèvres. Sans hésiter, il s’est précipité sur le pauvre homme, qui ne l’a pas vu venir. Liam lui a sauté au cou pour l’accueillir, pour lui exprimer sa joie de le voir, là, à quelques pas de sa maison. Ébranlé par le choc, le facteur s’est retrouvé sur le dos, le colis s’est éventré dans l’allée.

Constatant les résultats de ses épanchements, Liam a bien tenté d’aider le facteur, mais ses gestes désordonnés ont effrayé l’homme, qui s’est enfui sans regarder derrière lui. Heureusement, Martine, qui avait tout vu, a eu le temps de sortir et de se lancer à la poursuite du facteur terrassé. Rapide, malgré ses quarante-six ans, elle l’a rattrapé. Elle s’est excusée pour Liam, lui a expliqué les bonnes intentions de son fils, a offert de lui payer de nouveaux vêtements, car les siens s’étaient déchirés dans la chute. Le facteur est parti en se frottant les coudes, avec assez d’argent en poche pour s’acheter beaucoup de nouveaux vêtements.

Il n’a jamais porté plainte, pas plus que les autres après lui. Évidemment, Martine a dû puiser dans sa bourse, un peu plus chaque fois. Ça ne la souciait pas vraiment, car elle est riche.

MARTINE: Quoi qu’on en dise, mon fils Liam est le plus sensible des garçons, il n’y a pas une once d’agressivité en lui.

Tout de même, elle ne l’avouera pas, mais Martine s’inquiétait. Elle a traîné Liam, contre son gré, chez toutes sortes de spécialistes de la cervelle, mais aucun n’a détecté de maladie, syndrome, traumatisme, rien. Sain d’esprit, sain de corps. Tous lui ont recommandé, toutefois, de mettre un terme à sa vie oisive, de s’adonner à des activités productives où il pourrait brûler son surplus énergétique indompté.

Liam a refusé. Il s’est remis à terrasser les imprudents qui s’aventuraient encore, rarement, jusque devant le balcon. Certains, qui se fracassaient le crâne dans leurs chutes, en sont morts. Ceux-là coûtaient plus cher. Martine a dû garder de plus en plus d’argent comptant sur elle, ce qui n’était pas sans la tourmenter, parce qu’elle avait peur des voleurs.

Terrifié, tout le voisinage a signé une pétition. Des centaines de noms sur des feuilles réclamaient la guillotine pour Liam. Certains demandaient des injections létales ou la chaise électrique, mais ils étaient minoritaires. Le bruit était tel, que l’affaire s’est retrouvée devant un juge, bien embarrassé.

MARTINE: Pourtant, Liam n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Regardez ses yeux, n’y voyez-vous pas toute l’innocence pure de l’amour inconditionnel!

L’oeil humide, le juge a déclaré Liam non coupable, mais il a tout de même ordonné l’installation d’une clôture autour de la propriété, avec cette affiche bien en vue: DANGER: AMOUR DANGEREUX.

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