Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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Danger: amour dangereux

Liam, un garçon d’une vingtaine d’années, passe l’essentiel de ses journées couché sur le balcon, à regarder défiler les voitures, les voisins, à roupiller. Il n’étudie plus, parce que ça lui donnait le torticolis, il ne travaille plus, parce que ça le rendait fragile, spirituellement. Parfois, Martine, sa maman, lui donne des dollars, des dizaines, des centaines et des milliers. Comme il ne fait confiance ni aux banques ni aux amis qui visitent sa mère, il court discrètement, chaque fois, les cacher dans un petit coffre-fort qu’il a enterré dans le bois, derrière la propriété. Personne, pas même Martine, ne connaît l’existence de ce coffre-fort.

Les jours où il sent qu’il a besoin d’exercice, il sprinte en tournant quatre ou cinq fois autour de la maison. Il pourrait certes courir plus loin, explorer les bois, là-bas derrière le domaine, ou encore imiter ces gens qui joggent tous les matins dans de si charmantes tenues bariolées. Mais c’est plus fort que lui, un véritable aimant, comme un courant électrique, le tient attaché à la maison.

Liam ne se coupe plus les cheveux et la barbe depuis des années. À première vue, il ressemble à un Néandertal, surtout qu’il ne se lave plus depuis près de dix mois, et que ses vêtements relèvent plus du pelage que d’habits. On ne s’étonne pas d’apprendre que Liam effraie les petits enfants, et même certains adultes poltrons de nature.

MARTINE: Pourtant, Liam est le plus doux des garçons. Il adore chanter, il raffole des caresses dans les cheveux, ses si beaux cheveux longs. Surtout, mon petit Liam chéri aime les gens. Il les aime.

Oui. Il les aime tant que parfois son enthousiasme déborde. Dangereusement. Comme cette fois où le facteur s’est approché de la maison avec un colis dans les bras, qu’il s’apprêtait à livrer. Liam se prélassait sur le balcon, dans la chaleur matinale d’août. À la vue du facteur, il s’est redressé d’un bond, sourire aux lèvres. Sans hésiter, il s’est précipité sur le pauvre homme, qui ne l’a pas vu venir. Liam lui a sauté au cou pour l’accueillir, pour lui exprimer sa joie de le voir, là, à quelques pas de sa maison. Ébranlé par le choc, le facteur s’est retrouvé sur le dos, le colis s’est éventré dans l’allée.

Constatant les résultats de ses épanchements, Liam a bien tenté d’aider le facteur, mais ses gestes désordonnés ont effrayé l’homme, qui s’est enfui sans regarder derrière lui. Heureusement, Martine, qui avait tout vu, a eu le temps de sortir et de se lancer à la poursuite du facteur terrassé. Rapide, malgré ses quarante-six ans, elle l’a rattrapé. Elle s’est excusée pour Liam, lui a expliqué les bonnes intentions de son fils, a offert de lui payer de nouveaux vêtements, car les siens s’étaient déchirés dans la chute. Le facteur est parti en se frottant les coudes, avec assez d’argent en poche pour s’acheter beaucoup de nouveaux vêtements.

Il n’a jamais porté plainte, pas plus que les autres après lui. Évidemment, Martine a dû puiser dans sa bourse, un peu plus chaque fois. Ça ne la souciait pas vraiment, car elle est riche.

MARTINE: Quoi qu’on en dise, mon fils Liam est le plus sensible des garçons, il n’y a pas une once d’agressivité en lui.

Tout de même, elle ne l’avouera pas, mais Martine s’inquiétait. Elle a traîné Liam, contre son gré, chez toutes sortes de spécialistes de la cervelle, mais aucun n’a détecté de maladie, syndrome, traumatisme, rien. Sain d’esprit, sain de corps. Tous lui ont recommandé, toutefois, de mettre un terme à sa vie oisive, de s’adonner à des activités productives où il pourrait brûler son surplus énergétique indompté.

Liam a refusé. Il s’est remis à terrasser les imprudents qui s’aventuraient encore, rarement, jusque devant le balcon. Certains, qui se fracassaient le crâne dans leurs chutes, en sont morts. Ceux-là coûtaient plus cher. Martine a dû garder de plus en plus d’argent comptant sur elle, ce qui n’était pas sans la tourmenter, parce qu’elle avait peur des voleurs.

Terrifié, tout le voisinage a signé une pétition. Des centaines de noms sur des feuilles réclamaient la guillotine pour Liam. Certains demandaient des injections létales ou la chaise électrique, mais ils étaient minoritaires. Le bruit était tel, que l’affaire s’est retrouvée devant un juge, bien embarrassé.

MARTINE: Pourtant, Liam n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Regardez ses yeux, n’y voyez-vous pas toute l’innocence pure de l’amour inconditionnel!

L’oeil humide, le juge a déclaré Liam non coupable, mais il a tout de même ordonné l’installation d’une clôture autour de la propriété, avec cette affiche bien en vue: DANGER: AMOUR DANGEREUX.

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La lettre

Ces deux-là ont passé l’après-midi au café Krieghoff. Café, salade, café. Il ira peut-être acheter un livre dans la librairie d’en face, quoiqu’il préfère fréquenter les librairies d’occasion. Elle rentrera peut-être directement chez elle, pour se plonger dans les textes qu’elle aurait dû étudier durant l’après-midi.

IRIS: Je passerai l’été au Lac-Saint-Jean, et en septembre, je serai à Montréal. Je ne reviendrai pas à Québec. Je le regretterai peut-être.

MIKA: Je pars demain avec maman et ma tante. Juin et juillet en Provence, dans la vieille auberge de mon grand-père. Août à Paris, chez ma sœur. J’aurais préféré la mer, cette année, un peu plus de laisser-aller.

IRIS: Ta tante comédienne?

MIKA: Comédienne, quand même pas. Un rôle de soutien dans un vieux film de Rohmer, sinon des spots publicitaires, un peu de théâtre à Nice. J’adore ma tante, je te l’ai déjà dit. Elle connaît tout le monde. C’est ce qu’elle fait. Elle court les vernissages, les lancements de livre, les colloques, elle fréquente les cafés qu’il faut fréquenter. Elle a promis de me présenter Régis Jauffret.

IRIS: L’auteur d’univers, univers

MIKA: Elle connaît des gens qui le fréquentent. Enfin, si cette rencontre a lieu, ça me fera oublier la mer.

IRIS: T’auras des autographes.

MIKA: Ça ne m’intéresse pas. Lui parler oui.

IRIS: Évidemment. Tu m’écriras? Tu me raconteras?

MIKA: Je t’écrirai. Même si je ne le rencontre pas, je t’écrirai. J’ai prévu t’écrire. Une idée que je mûris depuis longtemps. T’écrire, tout t’avouer, tout.

IRIS: Je recevrai cette lettre lorsque tu seras loin, lorsque nous ne saurons pas si nous nous reverrons.

MIKA: Je serai nerveux, et dès que je l’aurai postée, j’aurai des remords, je m’en voudrai de te l’avoir envoyée, parce que je n’en ai peut-être pas le droit, car enfin, je te vois tous les jours depuis un an, depuis deux ans, j’ai amplement eu le temps de te révéler ce qui trottine dans ma caboche, dans mes veines, mais je me suis tu, j’ai transporté ce poids en secret, clandestinement, et semble-t-il avec un certain succès puisque rien, jusqu’ici, ne m’a dénoncé, jamais tu ne t’es doutée, au contraire ta confiance, amis, un confident, une âme égale à la tienne, mais parallèle, et c’est justement cette proximité cloisonnée, il y aura des odeurs de trahison.

IRIS: Cette lettre, je devrai la relire plus d’une fois, mais sans étonnement.

MIKA: Malgré la honte j’écrirai, à des milliers de kilomètres j’enfilerai les paragraphes, lâche, avec un mince espoir, mais surtout un nauséabond égocentrisme, incapable de gravir marche à marche le long escalier, défaitiste, vain, traçant des mots que seules les flammes devraient lire, plaintes et déclarations surannées, t’évoquant à peine, toi l’objet de tout, n’effleurant qu’au passage tes fiançailles avec ce futur médecin, je te balancerai cette chose informe que j’appellerai mon amour, ma passion et je ne sais quoi d’autre, ces mots qui n’attendriront que ma triste folie.

IRIS: Hélas, je me dirai que cette lettre pourrait être destinée à n’importe qui.

MIKA: Présomptueux, je romprai tout de go ce qui n’a jamais été, je tricoterai cet amour risible et le briserai aussitôt, pusillanime, prenant n’importe quoi pour la vérité, des souffles passagers, des airs d’oiseaux que je n’aurai jamais entendus, je me perdrai dans une fiction où j’essaierai de te traîner, sachant que je n’aurais pas tenu un jour moi-même, que le poids qui m’écrasait pesait sur mes épaules depuis longtemps, depuis bien avant que je ne te rencontre, si bien que tout s’était brisé, que j’étais un homme cassé qui ne tenait qu’à un fil, une marionnette tenue par un austère destin, de ces destins qui n’entendent pas à rire et avec qui il est parfois fatal de jouer, car peu importe le masque, peu importe les couleurs et les jolis maquillages, la pièce ne change pas, les rôles ne s’échangent pas, le dénouement doit survenir.

IRIS: Je ne te répondrai pas. J’attendrai que tu frappes à ma porte. Tu ne viendras pas. Jamais. À la fin, j’aurai un peu de colère, un peu de tristesse, mais si peu, vu l’immensité de l’espace entre nous que je finirai par voir.

MIKA: Mais cette lettre, je ne te l’écrirai que cet été, lorsque je serai chez ma tante. En contemplant le Mont Ventoux. Ma tête sera comme la sienne, décharnée et balayée par les bourrasques.

IRIS: Tout cela est encore bien loin. C’est fou, tout ce que nous ignorons encore, et qui nous apparaîtra, toi lorsque tu écriras, moi lorsque je lirai.

MIKA: Ça n’existe pas encore. Mais ce dont je suis certain, c’est que demain soir j’irai au cinéma. Un vieux film, Underground, que je veux voir. Un de mes profs en a parlé.

IRIS: Je peux venir avec toi? Si je ne travaille pas, bien sûr. Souvent, le vendredi, ils ont besoin de moi pour tenir compagnie aux personnes âgées. Je les fais rire. Parfois je me déguise. Ça m’amuse.

MIKA: Cinéma Cartier, à dix-neuf heures. Sinon, tu as des projets pour le week-end?

IRIS: Je dois terminer ce texte sur Julien Gracq. Samedi soir, nous passerons la soirée chez des copains de la faculté de médecine. Je n’en ai pas trop envie. Toi?

MIKA: Études, je crois que mes colocataires organisent un party, dimanche j’irai faire le tour de l’Île d’Orléans à bicyclette.

IRIS: Un dernier café, avant de rentrer?

MIKA: Pourquoi pas. Nous sommes bien ici.

IRIS: Oui. Ça fait des heures que nous sommes ici.

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