Pourtant notre amour est vrai

Assis près de toi qui regardes le mur, je ferme mon portable, je te caresse les cheveux. Tu tends l’oreille, il n’y a rien, le trafic, la sirène d’une ambulance, tu me dis que quelqu’un souffre, mais tu te nettoies les ongles, tu n’insistes pas, tu te laisses observer et  je vois une ombre pourpre te traverser le visage. Je ne peux pas t’en parler, pas maintenant, je sais ce que tu dirais, je sais comment tu nierais. C’est inquiétant, et pas seulement parce que c’est nouveau.

Je m’approche de toi, je me serre contre toi jusqu’à ce que nos yeux se rapprochent. C’est fou, mais je ne te reconnais pas. Je me recule, je me rapproche à nouveau, et je me demande ce que tu es devenue. Où es-tu? Quels sont tous ces mondes qui se dressent entre nous?

Soudain, derrière toi, derrière la porte vitrée, une femme apparaît, la voisine. Elle porte cette longue robe de satin blanche, cette robe dont je me suis moqué déjà, ce qui l’avait si profondément blessée. Elle est là, c’est notre voisine, mais tu ne la regardes pas. Elle nous observe sans frapper, comme si nous lui permettions de se tenir debout sur notre balcon à nous épier. Je n’ai pas la force de me lever, je n’ai pas envie de la chasser. D’autres femmes se joignent à elle, elles sont une douzaine maintenant, ou peut-être plus. Je me lève, mais pour aller préparer le dîner, et quand je t’appelle pour manger, tu ne réponds pas, tu n’es plus là. Pourtant, notre amour est vrai, notre amour est chaud.

Maintenant, pour te retrouver, j’imagine que je devrai fouiller parler, voyager loin, jusqu’aux limites de la ville et même au-delà, ne pas avoir peur d’entrer dans les manoirs éloignés, en particulier ceux qui se tiennent encore debout dans la forêt. La fleuriste ne t’a pas vue, elle m’offre les fleurs qu’elle s’apprêtait à jeter, elle va fermer dans quelques minutes. Le boucher croit t’avoir entendue, mais comment pourrait-il reconnaître ta voix, tu ne mets plus les pieds dans sa boucherie depuis des années.

La soirée avance, bientôt ce sera la nuit et tout disparaîtra. Quand je ferme les yeux, je te vois en robe blanche, derrière les autres femmes, vous marchez derrière un géant qui vous guide, vous ne lui demandez pas son nom, vous ignorez où il vous emmène. C’est un songe, mais je le vois, son pouvoir t’impressionne même si tu ignores sa véritable nature, et quand il entre dans un de ces manoirs, vous le suivez, et la porte se referme, et personne ne peut plus vous voir, et vous ne m’entendez pas même si je hurle. Pourtant, notre amour est vrai, notre amour est chaud.

J’ouvre les yeux et ils sont tous là, ceux de la foule, ceux de notre monde, le président des États-Unis d’Amérique avec son éléphant, la starlette à cheval sur un hamster, ta mère qui chante des cantines aux enfants qui lui donnent dix sous, et ceux qui se battent, et ceux qui se déguisent pour nous tromper, qui espèrent nous prendre par surprise pendant je ne sais quelle célébration, cannibales affamés, armés de couteaux et de fourchettes au volant de camions réfrigérés. Pourtant, ils murmurent qu’ils sont heureux, mais ils refusent de me parler, de m’aider à te retrouver.

Je fuis, je cours, je cherche une issue, mais de partout se tendant des bras, des mains qui me saisissent une oreille, un pied, un bras, qui me saisissent de partout, mains gluantes, mais propres et sales qui me malmènent, qui jouent à m’étrangler et à me ressusciter. Je ne touche plus terre, on me triture, on me lance du trottoir à la rue, de la rue aux balcons et de nouveau à la rue, et d’une rue à l’autre.

Jusqu’à ce qu’un coup de sifflet résonne. C’est le signal. Toutes les mains disparaissent, tous disparaissent et je remue à peine, la tête dans la boue, le corps trop meurtri pour me lever, pour rentrer à la maison. Je ne la retrouverai jamais, dans ces conditions, il me faudrait plus d’une vie pour partir à sa recherche.

Les balayeurs surgissent côte à côte, nettoient la rue au son d’une fanfare qui les suit de près, cuivres, percussions, dix rangs de grosses caisses, ils progressent, implacables, me poussent dans des nuages de poussière multicolores. On me trimbale sur des kilomètres, bien au-delà de mon quartier, bien au-delà de tout ce que je connais, et quand j’entends le son du torrent, celui que je n’ai jamais vu qu’en photo, je comprends mon destin, mais je n’arrive pas même à serrer les poings.

Au moment de toucher l’eau, plutôt que de m’enfoncer sous les flots, comme je m’y attendais, plutôt que de me noyer, je me dissous, comme une poignée de sel, je me dissous et je disparais dans les tonnes d’eau qui se fracassent sur les rochers, avant de galoper jusqu’à la mer.

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