Le cheval de bois

Deux personnes, nous ne connaissons pas leurs noms et il est vrai que nous aurions dû leur demander avant de quitter la scène pour parler de la scène, disons qu’il s’agit de Lime et de Citron, que nous importe, que vous importe, j’aurais pu les appeler Jeanne et Carole, ou Bertrand et Louis, mais ça ne m’est pas venu, non, vraiment tout ce qui m’est venu est Lime et Citron, et ce sera ça, donc deux personnes, oui, j’en étais là, elles se tiennent au beau milieu d’un espace désert, assez loin de tout, et ce tout se réduit pour nous qui n’avons pas une vue perçante ni une longue-vue, à des ombres impossibles à identifier, ligne d’immeubles ou de collines, peut-être aussi une forêt, nous ne le saurons pas aujourd’hui, et ça n’a pas d’importance, puisque je vous le dis. Je vous le dis. Lime tient des outils, un dans chaque main, et Citron tient un livre ouvert aux trois quarts. Écoutons-les, prêtons l’oreille, indiscrètement.

CITRON: Je serai un cheval, je serai un étalon. J’y travaille du matin au soir, c’est mon destin. Je serai, je serai, cheval, étalon.

LIME: J’en fabrique un.

CITRON: En bois? En bois de pin blanc d’Amérique?

LIME: L’Amérique, c’est loin.

CITRON: C’est pas du pin, peut-être?

LIME: C’est un ébénier d’Afrique.

CITRON: L’Afrique, c’est loin.

LIME: Justement.

CITRON: Ça reste du bois, ça ne sera jamais qu’un cheval de bois. Couic, couic, il craquera quand le vent le maltraitera, mais jamais il ne trottera, jamais il ne galopera, clac clac clac.

LIME: Il sera là.

CITRON: Il pourrira quand le temps s’en mêlera, avec la pluie l’été, la neige l’hiver, et la pluie, et la neige, et le gel le dégel, oh je sais que ça peut durer longtemps, trop longtemps, mais ça ne vivra jamais. Ton bois, il est mort. Déraciné, tranché, tué.

LIME: Il sera solide.

CITRON: Que fera-t-il ton cheval, ton étalon, lorsque passera la jument? Ce n’est pas lui qui lui donnera des poulains. Tu aurais beau la lui faire longue et dure, elle ne sera jamais qu’une branche sèche.

LIME: J’aurai un cheval. Tu n’auras que ta lubie chevaline.

CITRON: Ma destinée n’est pas une lubie. Mon existence n’est pas une lambourde. Je serai un cheval, comme on est je le serai, je serai un étalon, comme on est je le serai.

LIME: Par transsubstantiation?

CITRON: Ne te moque pas, je veux être celui-ci, je veux être celui-là.

LIME: Par métempsychose?

CITRON: Je veux être, imbécile, être cheval, être étalon! Toi, tu n’y penses jamais, toi tu contentes de ton existence.

LIME: Je veux faire, sot, je veux faire un cheval, je veux faire un étalon, et la seule façon d’y arriver, c’est en le sculptant. Il sera là avant que notre conversation ne s’achève, et toi, tu seras toujours toi, une frivolité.

CITRON: Matérialiste!

LIME: Anarchiste!

CITRON: La tangibilité t’échappera.

LIME: Tu danseras sur un pied, tu t’étourdiras, tu t’écrouleras, et on n’en parlera plus.

Comme j’ai quitté la scène avant la fin de la scène, je n’ai pas entendu le dernier mot de cette conversation. Mais quand je suis repassé par là quelques années plus tard, il y avait un bel étalon d’ébène, et les gens prenaient des photos parce qu’ils le trouvaient vraiment beau. De Citron et de Lime, toutefois, nulle trace.

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