Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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Tout de mon héros 

C’est un héros, oui c’est un héros, il l’est pour moi, il l’est pour des millions, et même s’il est mort depuis longtemps, il l’est encore pour moi, il l’est encore pour des millions. Vendez-moi ce stylo avec lequel il a écrit à sa maman, vendez-le-moi mille, deux mille, dix mille dollars, faites vite avant que d’autres l’achètent, d’autres plus riches, d’autres plus désespérés. Je veux cette mèche de cheveux, je la veux, même si je sais qu’il y en a des centaines semblables de par le monde, même si son coiffeur s’est enrichi, je la veux, j’ai ce qu’il faut pour payer, je paierai bien, bien mieux que ces sombres amateurs. Ce papier qu’il a déchiré, il est pour moi, gardez-le moi, vous obtiendrez de moi plus que vous n’avez jamais obtenu pour un bout de papier déchiré, parce que je sens que je dois lui ouvrir la main, ma vie veut l’absorber, il n’est pas encore à moi, mais nous sommes liés, une relation que rien ne pourrait détruire, respectons le destin, cédez-le-moi! Il m’en faut plus! Beaucoup plus! Trouvez-moi autre chose, n’importe quoi! Trouvez! Cherchez! Fouillez! Auscultez! Il m’en faut plus! C’est un besoin, une nécessité, une abstractivité tant que vous voulez! Dénichez, découvrez, exhumez-moi tout, des rognures d’ongles, un pneu de sa seconde bicyclette, un débris de verre, une capsule de bouteille de bière, un liège d’un de ses Bordeaux, un poil de son chat, une brosse à dents écrasée, un pansement, un pépin de pomme, une punaise qu’il avait plantée au-dessus de sa table de travail, une branchette qu’il a cassée lors d’une promenade, une chaussette, la porte de son frigo, le moteur de son frigo, le tiroir à légumes de son frigo, une empreinte même partielle, une peinture qu’il a admiré, un fragment d’un trottoir où il a marché, un paysage qu’il a contemplé, l’océan où il a plongé. Tout, je vous dis, je veux tout! Et même un peu plus. S’il vous plaît.

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Le cheval de bois

Deux personnes, nous ne connaissons pas leurs noms et il est vrai que nous aurions dû leur demander avant de quitter la scène pour parler de la scène, disons qu’il s’agit de Lime et de Citron, que nous importe, que vous importe, j’aurais pu les appeler Jeanne et Carole, ou Bertrand et Louis, mais ça ne m’est pas venu, non, vraiment tout ce qui m’est venu est Lime et Citron, et ce sera ça, donc deux personnes, oui, j’en étais là, elles se tiennent au beau milieu d’un espace désert, assez loin de tout, et ce tout se réduit pour nous qui n’avons pas une vue perçante ni une longue-vue, à des ombres impossibles à identifier, ligne d’immeubles ou de collines, peut-être aussi une forêt, nous ne le saurons pas aujourd’hui, et ça n’a pas d’importance, puisque je vous le dis. Je vous le dis. Lime tient des outils, un dans chaque main, et Citron tient un livre ouvert aux trois quarts. Écoutons-les, prêtons l’oreille, indiscrètement.

CITRON: Je serai un cheval, je serai un étalon. J’y travaille du matin au soir, c’est mon destin. Je serai, je serai, cheval, étalon.

LIME: J’en fabrique un.

CITRON: En bois? En bois de pin blanc d’Amérique?

LIME: L’Amérique, c’est loin.

CITRON: C’est pas du pin, peut-être?

LIME: C’est un ébénier d’Afrique.

CITRON: L’Afrique, c’est loin.

LIME: Justement.

CITRON: Ça reste du bois, ça ne sera jamais qu’un cheval de bois. Couic, couic, il craquera quand le vent le maltraitera, mais jamais il ne trottera, jamais il ne galopera, clac clac clac.

LIME: Il sera là.

CITRON: Il pourrira quand le temps s’en mêlera, avec la pluie l’été, la neige l’hiver, et la pluie, et la neige, et le gel le dégel, oh je sais que ça peut durer longtemps, trop longtemps, mais ça ne vivra jamais. Ton bois, il est mort. Déraciné, tranché, tué.

LIME: Il sera solide.

CITRON: Que fera-t-il ton cheval, ton étalon, lorsque passera la jument? Ce n’est pas lui qui lui donnera des poulains. Tu aurais beau la lui faire longue et dure, elle ne sera jamais qu’une branche sèche.

LIME: J’aurai un cheval. Tu n’auras que ta lubie chevaline.

CITRON: Ma destinée n’est pas une lubie. Mon existence n’est pas une lambourde. Je serai un cheval, comme on est je le serai, je serai un étalon, comme on est je le serai.

LIME: Par transsubstantiation?

CITRON: Ne te moque pas, je veux être celui-ci, je veux être celui-là.

LIME: Par métempsychose?

CITRON: Je veux être, imbécile, être cheval, être étalon! Toi, tu n’y penses jamais, toi tu contentes de ton existence.

LIME: Je veux faire, sot, je veux faire un cheval, je veux faire un étalon, et la seule façon d’y arriver, c’est en le sculptant. Il sera là avant que notre conversation ne s’achève, et toi, tu seras toujours toi, une frivolité.

CITRON: Matérialiste!

LIME: Anarchiste!

CITRON: La tangibilité t’échappera.

LIME: Tu danseras sur un pied, tu t’étourdiras, tu t’écrouleras, et on n’en parlera plus.

Comme j’ai quitté la scène avant la fin de la scène, je n’ai pas entendu le dernier mot de cette conversation. Mais quand je suis repassé par là quelques années plus tard, il y avait un bel étalon d’ébène, et les gens prenaient des photos parce qu’ils le trouvaient vraiment beau. De Citron et de Lime, toutefois, nulle trace.

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Elle s’y perd

FRANK: Vous me lassez, toutes les deux.

ÉLISABETH: Je t’aime Frank, je t’ai toujours aimé. Je suis là pour toi, tu le sais, je suis là avec toi.

ANNE: Frank, t’es con. Pars avec elle si ça te chante, si tu y crois à ses âneries.

ÉLISABETH: Écoutes-là! Comment peux-tu la tolérer une minute de plus!

ANNE: Amoureuse! Dis-moi que tu es moins tarte que tu nous le montres!

FRANK: Pourquoi êtes-vous deux! Je sens que je finirai mal.

ANNE: Heureusement que nous sommes deux! Tu aimerais une femme Anne-Élisabeth? Tu es truculent, mon cher! Autant faire appel au docteur Frankenstein pour qu’il nous cousent l’une à l’autre!

FRANK: Pourquoi pas?

ÉLISABETH: Oh non! Moi je ne veux pas! Pas question de devenir vulgaire comme elle, et brutale, et …

ANNE: … et raisonnable, et pragmatique, et audacieuse, et libre. 

ÉLISABETH: Anne, si on te greffait à moi, mon corps te rejetterait. Immanquablement.

ANNE: Le mien mourrait d’ennui, englué dans une masse visqueuse, répugnante.

FRANK: Cessez donc! Vous n’en finirez jamais!

ÉLIZABETH: C’est qu’elle m’insulte. Continuellement. Viens ici, mon petit Frank, viens t’étendre près de moi, que je te caresse la nuque, comme tu aimes tant.

ANNE: Que je te caresse la nuque, idiote. Il lui faut des caresses plus directes, plus audacieuses.

ÉLISABETH: Toi, Anne, tu n’aimeras jamais personne. Tu en seras toujours incapable. Alors que moi, vois-tu, c’est dans ma nature. Je sais aimer, mais aimer comme dans un grand amour, avec la profondeur, la couleur, le bonheur. Tout, quoi!

ANNE: Ton tout, c’est un grand rien, et le plus amusant, c’est que tu ne le verras jamais. Tu n’as pas l’œil pour voir ton trou noir. Alors tu le bourres d’une tonne de bagatelles, et tu en rajoutes, tu en rajoutes tant que tu finis par croire qu’elles vivent en toi, ces bagatelles. Alors qu’en toi, c’est vide. Oui, Élisabeth est un grand vide, une petite chose qui sonne creux quand on la frappe.

FRANK: Partez!

ANNE: Vraiment?

ÉLISABETH: Frank?

FRANK: Oh, ça va! Restez, mais finissez-en, à la fin! Vous ne pouvez pas vous entendre? Qu’on puisse enfin passer une belle soirée.

ANNE: Tu rêves de la chasser pour enfin t’abandonner à ce qui t’appelle. Allez, Frank, ose donc, pour une fois. Montre-lui la porte, congédie-la, et soyons bien, toi et moi. Pour ce soir, pour cette nuit.

ÉLISABETH: La vilaine! Elle te perdra, et demain matin, tu seras seul. Seul pour toujours parce que si tu me chasses, j’en mourrai. Je suis ainsi.

JEANNE: Merde. J’en ai assez.

FRANK: Encore un peu, s’il te plaît. Je crois que nous pourrions arriver quelque part.

JEANNE: C’est ridicule. Tu es un enfant. Et je suis fatiguée. J’ai sommeil.

FRANK: Oh Jeanne, ne m’en veux pas!

JEANNE: Bonne nuit Frank. Je ne jouerai plus. Être Élisabeth, être Anne, c’est lassant, je m’y perds.

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Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

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Merci de rester en ligne

VOIX 1: Bienvenue à l’Agence Nationale de l’Impopo. Pour régler un arriéré, appuyez sur le 1. Pour régler un passif futur, appuyez sur le 2. Pour régler un passif présent, appuyez sur le 3. Pour régler le passif d’une autre personne, appuyez sur le 4. Pour régler une amende en vertu de la Loi sur l’impopo, appuyez sur le 5. Pour régler tout autre montant dû, appuyez sur le 6. Pour signaler une improbable erreur, appuyez sur le 7. Pour signaler…

La femme appuie sur le 7.

VOIX 1: Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre arriéré, appuyez sur le 1. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif futur, appuyez sur le 2. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif présent, appuyez sur le 3. Pour signaler une…

La femme appuie sur le 3.

VOIX 2: Pour faciliter le traitement de votre demande, veuillez entrer les quinze chiffres de votre numéro d’identification contrôlée.

La femme entre les quinze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les douze chiffres de votre code personnel d’imposition nationale.

La femme entre les douze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les dix-huit lettres de votre carte de bienséance.

La femme entre les dix-huit lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les lettres du nom de jeune femme de votre arrière-grand-mère.

La femme entre les lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les chiffres de la ligne 756840382 de votre déclaration d’impopo.

La femme entre les chiffres.

VOIX 3: Merci. Un agent vous répondra sous peu. Restez en ligne.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme attend, debout, le téléphone à la main. Elle regarde les voitures en bas dans la rue, les passants, les clients du café, là-bas. Deux femmes se lèvent, quittent le café. Elles sont aussitôt remplacées par un homme d’âge mûr, accompagné d’une femme beaucoup plus jeune. Le garçon s’approche, s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard avec ce qui ressemble, de loin, à un Campari pour elle, une absinthe pour lui. Il lui prend la main, suce pendant une seconde et demie son auriculaire. Un homme assis de biais, à sept mètres au moins, lève les yeux vers le couple, les observe. Elle boit du bout des lèvres, consulte son téléphone.

Un scooter roule à deux cheveux d’une dame qui traverse la rue. La dame se retourne, lance des imprécations dans le vent. Visage pourpre, cheveux en mouvement autour de la tête. Elle balaie l’air d’une main, se précipite de l’autre côté de la rue où elle sort du champ de vision de la femme.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

L’homme mûr et la jeune femme quittent le café. Il lui prend la main, qu’elle retire aussitôt. Ils disparaissent au bout de la rue. Un motard fait ronfler son moteur, salue un homme assis seul à la terrasse du café. Un chat se faufile entre deux immeubles, disparaît sans laisser de trace.

VOIX 5: Bonjour, comment puis-je vous aider?

FEMME: Bonjour monsieur, il y a une erreur de frappe dans la facture que j’ai reçue. Au lieu de 1950.00$, qui est le montant que j’ai payé l’an dernier, et l’année d’avant, c’est écrit 195000.00. Vous voyez, deux zéros de trop. Regardez, vous verrez.

VOIX 5: Je dois sortir votre dossier complet, madame, et toutes les annexes qui y sont liées. Je reviens tout de suite.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Deux jeunes femmes s’installent en riant à l’une des tables libres du café. Elles saluent le garçon de loin, qui semble leur faire un léger signe de tête. Comment en être certain, à cette distance? Il disparaît dans le café, et au bout de cinq minutes, revient avec deux bières, qu’il pose devant elles. Des habituées, cela se voit. Paroles échangées entre elles et le garçon. Ces trois-là se connaissent. L’amoureux de l’une d’elles? Le frère de l’une d’elles? Un camarade d’université? Ou juste un garçon qu’elles connaissent parce qu’elles viennent là souvent?

La femme tire un fauteuil près de la fenêtre, s’installe confortablement, les jambes repliées sous elle.

En bas, la lumière du jour commence à décliner, les lampadaires s’allument.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme bâille. Au café, les deux jeunes femmes sont parties depuis longtemps. Un couple mange des moules et des frites. À la table d’à côté, c’est steak frites. La femme se lève, se rend à la cuisine où elle se fabrique en vitesse un sandwich jambon fromage. Elle mange en feuilletant un magazine de décoration intérieure.

Elle a soif. Elle se sert un verre d’eau, puis se ravise et se verse un verre de Saumur blanc.

Les dernières lumières du café s’éteignent. Le garçon, qui porte maintenant un blouson de cuir, s’éloigne d’un pas rapide, la tête légèrement inclinée vers l’avant, comme s’il débattait d’une question importante.

Elle s’endort sur son fauteuil, face à la nuit de la rue.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La voix ne la réveille pas, la musique non plus.

Elle se réveille en sursaut à dix heures. Dimanche matin. Yoga. Petit déjeuner. Café.

À treize heures, sa copine Anne vient frapper à la porte. Oh oui, c’est vrai. Elle avait oublié cette visite chez cette autre copine, Juliette, qui vit maintenant à la campagne avec son fiancé Marco.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Téléphone sur haut-parleurs, pour ne pas manquer l’appel, la voilà partie en voiture avec Anne. Soleil, quelques nuages, journée fraîche, agréable. Promenade avec Jeanne jusqu’au village, deux kilomètres. Confidences, elle est enceinte, il est charmant, ils se marieront en août.

De retour chez elle, un bain chaud, chemise de nuit, téléphone près de l’oreiller.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Lundi matin, bicyclette jusqu’au boulot, retour après un détour à l’épicerie, soirée tranquille, près de la fenêtre.

Deux jours plus tard, elle achète le dernier Nothomb. Pour passer le temps, tout ce temps qu’elle a à attendre.

Deux jours plus tard, elle achète l’avant-dernier Nothomb. Pour les mêmes raisons.

Deux semaines plus tard, elle a lu tout Nothomb. Elle se rappelle qu’Anne lui a offert les œuvres complètes de Proust, deux ans plus tôt. C’était gentil, mais vraiment, pourquoi? Oubliés dans un placard. La voilà plongée dans la longue recherche.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

VOIX 5: Madame, je…

FEMME: Ah! Oh! Pardon. Vous m’avez fait peur. Je veux dire… Vous m’avez fait sursauter, je ne m’attendais pas… En fait, si, j’attendais, mais je ne m’attendais pas… Enfin, oui?

VOIX 5: Le montant que nous vous réclamons est cent fois supérieur au montant que vous soutenez avoir à payer. Il s’agirait donc, si c’en est une, ce qui reste improbable, d’une erreur majeure. Cela nécessite donc quelques vérifications supplémentaires, vous comprendrez. L’Agence Nationale de l’Impopo ne pourrait pas se permettre de faire erreur en corrigeant une soi-disant erreur qui n’en est peut-être pas une. Restez en ligne, je vous reviens.

FEMME: Non! Monsieur…

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme descend au café, s’installe à une table, tout près des deux jeunes filles qui connaissent sans doute le garçon, puisqu’elles le tutoient, l’appellent Sébastien.

L’homme d’âge mûr revient au café, mais seul, sans sa jeune compagne. Il s’assied à la table de la femme, qui se détourne légèrement, mais ostensiblement, et se plonge dans la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir.

Chaque mercredi, elle revient au café. Par habitude. Nouvelle habitude. Chaque fois l’homme d’âge mûr est là, plus ou moins près d’elle, toujours à l’observer. Après trois semaines de ce manège, il ose lui adresser la parole. Elle ferme son livre, quitte le café, et n’y remet plus les pieds pendant des mois.

Ce ne sont pas les cafés qui manquent dans le quartier. Elle en trouve un où les gens qui aiment être seuls peuvent être seuls en paix.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Six mois plus tard, elle doit annuler un voyage au Mexique. Elle ne veut pas raccrocher, et avoir à payer cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Ça la ruinerait. Vaut mieux patienter.

Sauf que lorsqu’arrive le premier anniversaire de son attente, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux tenter autre chose, en parallèle.

Elle supplie des amis influents d’influer pour elle auprès de la direction de l’Agence Nationale de l’Impopo. Malheureusement, aucun de ces amis influents ne l’est suffisamment pour influer des gens si haut perchés.

Le jour du deuxième anniversaire, elle s’offre un magnifique gâteau moka, avec deux chandelles. Une patience si tenace, ça se fête!

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Six années plus tard, la femme obtient une promotion. Elle travaille toutefois un peu plus loin, aux limites de la ville en fait. Elle songe à déménager, mais là-bas, c’est presque la campagne. Ça ne lui dit rien.

Un an plus tard, elle s’achète une voiture. Sa première voiture. Elle peut y connecter son téléphone, ce qui lui permettra de décrocher, même si elle conduit.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme mange de plus en plus souvent au café. Elle rentre chez elle pour dormir, et c’est à peu près tout. En observant ses concitoyens, elle s’est vite rendu compte que plusieurs avaient, comme elle, l’oreille à leur téléphone. En attente.

Pour s’amuser, elle s’est mise à compter le nombre de personnes dans cette situation. Ça pourrait donner des statistiques intéressantes, ça pourrait faire l’objet de reportages à la télé, ça pourrait faire bouger les choses!

Mais il y avait trop de gens à compter, elle s’est découragée. À quoi bon! Quand on lui aura répondu, quand on aura réglé son dossier, elle pourra passer à autre chose.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Le lendemain du quinzième anniversaire, elle terminait une part de son moka quand Juliette a frappé à la porte. Dimanche matin. Elle arrivait avec ses quatre enfants, quatorze, douze, huit et un an. Ah oui! La sortie au zoo!

Macaques, chimpanzés, la petite bande déambulait dans une jungle de petites prisons.

VOIX 6: Madame, nous n’avons pas trouvé la source de l’erreur.

FEMME: Mais elle est pourtant évidente! Vraiment! J’aimerais… Je voudrais… Je veux porter plainte!

VOIX 6: Madame, le délai de prescription est passé. Vous devrez régler les arriérés, auxquels il faudra évidemment ajouter les intérêts et les frais de traitement du dossier. Vous recevrez les détails par la poste.

FEMME: C’est impossible! On n’attend pas quinze ans pour se faire dire ça!

VOIX 6: Je vous remercie madame. Je dois raccrocher. Nous avons beaucoup d’appels en ce moment.

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Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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