Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Merci de rester en ligne

VOIX 1: Bienvenue à l’Agence Nationale de l’Impopo. Pour régler un arriéré, appuyez sur le 1. Pour régler un passif futur, appuyez sur le 2. Pour régler un passif présent, appuyez sur le 3. Pour régler le passif d’une autre personne, appuyez sur le 4. Pour régler une amende en vertu de la Loi sur l’impopo, appuyez sur le 5. Pour régler tout autre montant dû, appuyez sur le 6. Pour signaler une improbable erreur, appuyez sur le 7. Pour signaler…

La femme appuie sur le 7.

VOIX 1: Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre arriéré, appuyez sur le 1. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif futur, appuyez sur le 2. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif présent, appuyez sur le 3. Pour signaler une…

La femme appuie sur le 3.

VOIX 2: Pour faciliter le traitement de votre demande, veuillez entrer les quinze chiffres de votre numéro d’identification contrôlée.

La femme entre les quinze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les douze chiffres de votre code personnel d’imposition nationale.

La femme entre les douze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les dix-huit lettres de votre carte de bienséance.

La femme entre les dix-huit lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les lettres du nom de jeune femme de votre arrière-grand-mère.

La femme entre les lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les chiffres de la ligne 756840382 de votre déclaration d’impopo.

La femme entre les chiffres.

VOIX 3: Merci. Un agent vous répondra sous peu. Restez en ligne.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme attend, debout, le téléphone à la main. Elle regarde les voitures en bas dans la rue, les passants, les clients du café, là-bas. Deux femmes se lèvent, quittent le café. Elles sont aussitôt remplacées par un homme d’âge mûr, accompagné d’une femme beaucoup plus jeune. Le garçon s’approche, s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard avec ce qui ressemble, de loin, à un Campari pour elle, une absinthe pour lui. Il lui prend la main, suce pendant une seconde et demie son auriculaire. Un homme assis de biais, à sept mètres au moins, lève les yeux vers le couple, les observe. Elle boit du bout des lèvres, consulte son téléphone.

Un scooter roule à deux cheveux d’une dame qui traverse la rue. La dame se retourne, lance des imprécations dans le vent. Visage pourpre, cheveux en mouvement autour de la tête. Elle balaie l’air d’une main, se précipite de l’autre côté de la rue où elle sort du champ de vision de la femme.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

L’homme mûr et la jeune femme quittent le café. Il lui prend la main, qu’elle retire aussitôt. Ils disparaissent au bout de la rue. Un motard fait ronfler son moteur, salue un homme assis seul à la terrasse du café. Un chat se faufile entre deux immeubles, disparaît sans laisser de trace.

VOIX 5: Bonjour, comment puis-je vous aider?

FEMME: Bonjour monsieur, il y a une erreur de frappe dans la facture que j’ai reçue. Au lieu de 1950.00$, qui est le montant que j’ai payé l’an dernier, et l’année d’avant, c’est écrit 195000.00. Vous voyez, deux zéros de trop. Regardez, vous verrez.

VOIX 5: Je dois sortir votre dossier complet, madame, et toutes les annexes qui y sont liées. Je reviens tout de suite.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Deux jeunes femmes s’installent en riant à l’une des tables libres du café. Elles saluent le garçon de loin, qui semble leur faire un léger signe de tête. Comment en être certain, à cette distance? Il disparaît dans le café, et au bout de cinq minutes, revient avec deux bières, qu’il pose devant elles. Des habituées, cela se voit. Paroles échangées entre elles et le garçon. Ces trois-là se connaissent. L’amoureux de l’une d’elles? Le frère de l’une d’elles? Un camarade d’université? Ou juste un garçon qu’elles connaissent parce qu’elles viennent là souvent?

La femme tire un fauteuil près de la fenêtre, s’installe confortablement, les jambes repliées sous elle.

En bas, la lumière du jour commence à décliner, les lampadaires s’allument.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme bâille. Au café, les deux jeunes femmes sont parties depuis longtemps. Un couple mange des moules et des frites. À la table d’à côté, c’est steak frites. La femme se lève, se rend à la cuisine où elle se fabrique en vitesse un sandwich jambon fromage. Elle mange en feuilletant un magazine de décoration intérieure.

Elle a soif. Elle se sert un verre d’eau, puis se ravise et se verse un verre de Saumur blanc.

Les dernières lumières du café s’éteignent. Le garçon, qui porte maintenant un blouson de cuir, s’éloigne d’un pas rapide, la tête légèrement inclinée vers l’avant, comme s’il débattait d’une question importante.

Elle s’endort sur son fauteuil, face à la nuit de la rue.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La voix ne la réveille pas, la musique non plus.

Elle se réveille en sursaut à dix heures. Dimanche matin. Yoga. Petit déjeuner. Café.

À treize heures, sa copine Anne vient frapper à la porte. Oh oui, c’est vrai. Elle avait oublié cette visite chez cette autre copine, Juliette, qui vit maintenant à la campagne avec son fiancé Marco.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Téléphone sur haut-parleurs, pour ne pas manquer l’appel, la voilà partie en voiture avec Anne. Soleil, quelques nuages, journée fraîche, agréable. Promenade avec Jeanne jusqu’au village, deux kilomètres. Confidences, elle est enceinte, il est charmant, ils se marieront en août.

De retour chez elle, un bain chaud, chemise de nuit, téléphone près de l’oreiller.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Lundi matin, bicyclette jusqu’au boulot, retour après un détour à l’épicerie, soirée tranquille, près de la fenêtre.

Deux jours plus tard, elle achète le dernier Nothomb. Pour passer le temps, tout ce temps qu’elle a à attendre.

Deux jours plus tard, elle achète l’avant-dernier Nothomb. Pour les mêmes raisons.

Deux semaines plus tard, elle a lu tout Nothomb. Elle se rappelle qu’Anne lui a offert les œuvres complètes de Proust, deux ans plus tôt. C’était gentil, mais vraiment, pourquoi? Oubliés dans un placard. La voilà plongée dans la longue recherche.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

VOIX 5: Madame, je…

FEMME: Ah! Oh! Pardon. Vous m’avez fait peur. Je veux dire… Vous m’avez fait sursauter, je ne m’attendais pas… En fait, si, j’attendais, mais je ne m’attendais pas… Enfin, oui?

VOIX 5: Le montant que nous vous réclamons est cent fois supérieur au montant que vous soutenez avoir à payer. Il s’agirait donc, si c’en est une, ce qui reste improbable, d’une erreur majeure. Cela nécessite donc quelques vérifications supplémentaires, vous comprendrez. L’Agence Nationale de l’Impopo ne pourrait pas se permettre de faire erreur en corrigeant une soi-disant erreur qui n’en est peut-être pas une. Restez en ligne, je vous reviens.

FEMME: Non! Monsieur…

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La femme descend au café, s’installe à une table, tout près des deux jeunes filles qui connaissent sans doute le garçon, puisqu’elles le tutoient, l’appellent Sébastien.

L’homme d’âge mûr revient au café, mais seul, sans sa jeune compagne. Il s’assied à la table de la femme, qui se détourne légèrement, mais ostensiblement, et se plonge dans la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir.

Chaque mercredi, elle revient au café. Par habitude. Nouvelle habitude. Chaque fois l’homme d’âge mûr est là, plus ou moins près d’elle, toujours à l’observer. Après trois semaines de ce manège, il ose lui adresser la parole. Elle ferme son livre, quitte le café, et n’y remet plus les pieds pendant des mois.

Ce ne sont pas les cafés qui manquent dans le quartier. Elle en trouve un où les gens qui aiment être seuls peuvent être seuls en paix.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Six mois plus tard, elle doit annuler un voyage au Mexique. Elle ne veut pas raccrocher, et avoir à payer cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Ça la ruinerait. Vaut mieux patienter.

Sauf que lorsqu’arrive le premier anniversaire de son attente, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux tenter autre chose, en parallèle.

Elle supplie des amis influents d’influer pour elle auprès de la direction de l’Agence Nationale de l’Impopo. Malheureusement, aucun de ces amis influents ne l’est suffisamment pour influer des gens si haut perchés.

Le jour du deuxième anniversaire, elle s’offre un magnifique gâteau moka, avec deux chandelles. Une patience si tenace, ça se fête!

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Six années plus tard, la femme obtient une promotion. Elle travaille toutefois un peu plus loin, aux limites de la ville en fait. Elle songe à déménager, mais là-bas, c’est presque la campagne. Ça ne lui dit rien.

Un an plus tard, elle s’achète une voiture. Sa première voiture. Elle peut y connecter son téléphone, ce qui lui permettra de décrocher, même si elle conduit.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme mange de plus en plus souvent au café. Elle rentre chez elle pour dormir, et c’est à peu près tout. En observant ses concitoyens, elle s’est vite rendu compte que plusieurs avaient, comme elle, l’oreille à leur téléphone. En attente.

Pour s’amuser, elle s’est mise à compter le nombre de personnes dans cette situation. Ça pourrait donner des statistiques intéressantes, ça pourrait faire l’objet de reportages à la télé, ça pourrait faire bouger les choses!

Mais il y avait trop de gens à compter, elle s’est découragée. À quoi bon! Quand on lui aura répondu, quand on aura réglé son dossier, elle pourra passer à autre chose.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Le lendemain du quinzième anniversaire, elle terminait une part de son moka quand Juliette a frappé à la porte. Dimanche matin. Elle arrivait avec ses quatre enfants, quatorze, douze, huit et un an. Ah oui! La sortie au zoo!

Macaques, chimpanzés, la petite bande déambulait dans une jungle de petites prisons.

VOIX 6: Madame, nous n’avons pas trouvé la source de l’erreur.

FEMME: Mais elle est pourtant évidente! Vraiment! J’aimerais… Je voudrais… Je veux porter plainte!

VOIX 6: Madame, le délai de prescription est passé. Vous devrez régler les arriérés, auxquels il faudra évidemment ajouter les intérêts et les frais de traitement du dossier. Vous recevrez les détails par la poste.

FEMME: C’est impossible! On n’attend pas quinze ans pour se faire dire ça!

VOIX 6: Je vous remercie madame. Je dois raccrocher. Nous avons beaucoup d’appels en ce moment.

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Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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Du bon pâté

Comment pouvais-tu espérer que j’assiste à ton départ avec calme et résignation, après tout ce que tu m’as laissé espérer jusqu’à la dernière minute, jusqu’à cette heure fatidique où tu as brisé l’équilibre qui maintenait ce rocher sur le faîte de la falaise. Je sombre avec lui et tu exiges mon aide pour faciliter cette ablation alors que dans peu je me fracasserai le crâne sur ces pierres qui m’attendent avec une indifférence révoltante. Quelques minutes seulement, et les vagues de cet océan ennemi m’auront effacé, englouti dans le néant où ta folie me projette. Car c’est bien cela, la folie, il n’y a rien d’autre, parce que malgré un effort sincère je ne distingue rien qui s’apparente à un différend, rien derrière, rien entre nous, à ton propre aveu il n’y a rien devant, que du vide partout autour de toi et bientôt tu ne verras plus en moi à quel point tu existes, je ne verrai plus en toi que j’avais enfin réussi à exister, après cette longue route aride. Saperlipopette, tu me défrises les rouflaquettes, ton délire me met sur la sellette, vraiment, t’as vu ma margoulette? Tu me déchiquettes! J’erre dans le village, et à toutes les fenêtres je sens les yeux exorbités des commères qui se repaissent de mon désarroi, elles projettent leurs fils d’araignées venimeuses qui se collent à ma peau, qui me lacèrent les mains, les bras, les joues et le front, elles m’emprisonnent dans leurs vieilles toiles, gueules ouvertes, bavant de désir à la vue de ma détresse. Et je fuis, je cours loin de ces fenêtres maudites qui m’absorberaient pour me faire marcher au pas des malheureux, des hordes insensibles qui détestent les êtres de notre sorte. Mais j’ai beau m’éloigner, accumuler les kilomètres, je ne parviens pas à me libérer, à respirer librement. Tu surgis à tout moment. Tu te glisses entre les bouleaux, tu te pends à leurs branches pour me narguer, pour me torturer avec ta nouvelle cruauté, cette tyrannie qui de nulle part a coulé sur toi, a pénétré par chacun des pores de ta peau pour atteindre ton âme et ton cœur. Les vergerettes me lancent tes couteaux, les rosiers sauvages m’étranglent de tes mains impitoyables. Je suis une loque, ma substance s’égoutte avec l’eau de pluie, j’ai beau implorer ces cieux que nous avons connus, j’ai beau prier pour que cet air que nous avons goûté ensemble circule à nouveau en toi, t’oxygène la tête et le corps et te ramène aux jours paisibles. Où suis-je? Mon crâne a-t-il déjà volé en mille éclats, mon esprit vagabonde-t-il seul sur une route sans fin, une route qui serpente dans ce qui ressemble à une campagne, mais où je ne distingue plus une seule habitation, rien à l’horizon et pourtant mon regard porte loin, beaucoup plus loin qu’il n’a jamais porté, et je sais que je devrai marcher des heures, des jours sans doute pour apercevoir un nouvel horizon, s’il en est un, car comment savoir, comment déterminer si au bout de ce grand vide se dresse un autre grand vide, une autre route infinie où je n’aurais rien à faire que marcher, cheminer avec ce fort sentiment de rester immobile. Peut-être que mes pas m’enfoncent plutôt que de me porter plus loin? J’ai peur, tellement peur. Je voudrais revenir sur mes pas, revenir vers toi si revenir était possible, si derrière comme devant il n’y avait pas ce même horizon infiniment vide. Tu n’es plus là et pourtant tout ici vit de toi, ta vie me torture par tout ce qui existe encore sous ce faux soleil. Saperlipopette, Pépette, tu vois dans quel état tu me mets? Cesse donc tes manières, mange ce pâté, même si ce n’est pas la marque habituelle. Tu es une chatte capricieuse. Reviens ici, je te donnerai du lait, même si je ne devrais pas. Mais reviens donc!

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J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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