Le champion

J’aimerais qu’on efface mon nom du livre des records. S’il vous plaît.

Mon histoire est simple, et moi aussi. Je n’ai jamais réussi à me qualifier pour les compétitions de course à pied, marathon ou cinq cents mètres, pas plus que pour celles de cyclisme, d’équitation, de course automobile, de tricot, de danse country. J’étais bon en tout, mais jamais assez. Impossible de me distinguer, de sortir du lot. Pourtant, je voulais émerger, lever la main bien haut et dire à la terre entière, ou au moins à la ville, que mon existence s’élevait au-dessus de la banalité. D’accord, j’avoue que je croyais par là m’attirer des amis, et qui sait, un grand amour. Bisou. Bisou. Car j’étais seul, je suis une personne seule. Par sa faute peut-être, du moins c’est ce que dit mon père, mais malgré moi tout de même. Seul comme un champignon qui pousserait au milieu du désert. Je m’asséchais.

Alors, quand je me suis inscrit pour la compétition de glace à la vanille, je n’y croyais qu’au tiers. Dans une petite cavité de ma cervelle, ça hurlait que je ne m’étais jamais qualifié pour une compétition, que c’était dans ma nature, de ne jamais me qualifier. Heureusement que je n’ai écouté que ma détermination! On m’a accepté, et même accueilli à bras ouverts. Ils manquaient de compétiteurs, ils en cherchaient, ils acceptaient tous ceux qui se présentaient. Ma chance. Enfin!

La compétition était assez simple. Elle se déroulait devant le public de la foire annuelle, sur la place du marché. Le gagnant serait celui qui mangerait le plus de glace à la vanille en une heure.

Je n’ai pas mangé la veille ni l’avant-veille. À peine bu. J’étais prêt, sûr de l’emporter.

Nous étions neuf. Il y avait là un obèse, ce qui m’a un peu décontenancé puisqu’il possède un entrepôt autrement plus spacieux que le mien. Mais quand je l’ai entendu roter, j’ai compris qu’il avait déjà avalé un copieux petit-déjeuner, et ça m’a rassuré. Mon but était de manger de grandes bouchées, méthodiquement, sans me presser outre mesure, avec une régularité mécanique jusqu’à la fin. Dès le départ, les autres se sont précipités, tous, et se sont vite essoufflés. Leur deuxième demi-heure a été difficile. Moi, j’ouvrais la bouche, je la fermais, sans perdre le rythme. Et j’ai gagné. J’ai gagné! J’ai vomi pendant toute la soirée, mais je ramenais chez moi la médaille d’or! Couleur or, en fait. Et une mention dans le livre des records, puisque j’avais, sans le vouloir, sans le savoir, battu le record précédent, que détenait un type du Wisconsin.

Sauf que depuis ce jour funeste de ma victoire, chaque fois que je rencontre une personne qui me parle plus de cinq minutes, qui accepte de me revoir, ce record ressurgit et brise tous mes espoirs. Toujours le même scénario: une petite recherche sur internet, on découvre que je suis le champion de l’avalage de glace à la vanille, on fronce les sourcils, vraiment, c’est toi ça, et adieu les amis. On ne veut pas, c’est patent, se lier avec ce type de champion là.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Agression verbale à main armée

Je ne peux plus jouer le jeu. Trop difficile. C’est pourquoi, ce revolver.

Mon nom est Anaé, j’ai trente-cinq ans, je suis enseignante, j’ai un mari, deux enfants, nous vivons dans cette petite ville, nous avons des dettes, mais si peu, nous possédons une maison dans une subdivision, deux voitures, un chien. Un cocker.

Je pue l’ennui. J’ai beau m’inscrire à des cours de yoga, partir en vacances deux semaines par an, recevoir mes amies, aller au resto, au cinéma. J’ai l’impression d’aimer mon mari, mes enfants. Je les aime, oui, probablement. Mais je m’ennuie.

Certains jours, je sens la vie couler dans mes veines plus que d’habitude. Je danserais au milieu de la place en chantant comme une folle, j’insulterais les vieux qui maugréent sur leurs bancs, je ferais l’amour dans le parc avec des inconnus, je me moquerais de tous les notables. Dans ces moments, je me lève, mais je me frappe les ongles sur un mur poli, dur, légèrement huileux.

Je pourrais le contourner, ce mur, je pourrais m’élancer et sauter par-dessus. Au moins, essayer. Y parviendrais-je? J’en doute. Même si je savais que j’en suis capable, j’hésiterais. C’est moi. Cette chère Anaé, c’est pas une fonceuse. Elle a la confiance chétive.

Si j’explosais, je décevrais. Maman, papa, tellement fiers de leurs petits-enfants, de leur fille enseignante, de leur gendre ingénieur, rassuré celui-là, de me voir répéter les mêmes gestes jour après jour.

Mon revolver n’est pas chargé. Enfin, je l’ignore. Je l’ai acheté comme ça, d’un type avec qui je suis sorti quand j’avais seize ans. Il fumait déjà beaucoup de marijuana, il en a vendu, aujourd’hui c’est un caïd en ville. Il m’a fait un rabais sur le revolver, parce qu’il m’aimera toujours. Croyait que je voulais descendre mon mari.

Je n’aurais pas cru que c’était aussi facile de pénétrer dans les studios de la station de radio municipale. Pas même eu à montrer le revolver.

Ne me parlez pas des psys. J’en ai consulté une pendant deux ans. Me répétait de communiquer avec mon mari, mes parents, mes amies. Communiquer! Comme si les gens communiquaient! Les gens, ça monologue. Ça soliloque. Mon mari s’endort quand je lui parle, mes parents se mettent à raconter des blagues et à s’inventer des tâches urgentes, mes amies me répondent en me parlant d’elles-mêmes.

Prisonnière. J’ai besoin de leur parler une fois pour toutes. Une seule fois. Après, peut-être que je me sentirai mieux.

Il est vraiment jeune cet animateur de radio. Je n’aurais pas cru, à entendre sa voix. Il me fait de grands signes. Le petit chou. Il ne veut pas que j’entre dans le studio. Voilà des employés qui se pointent. D’où sortent-ils? Pas le droit, interdit, en ondes, que peut-on faire pour madame?

Madame a un revolver. Ne restez pas là, partez, disparaissez. Je ne voudrais pas vous blesser. J’ignore s’il est chargé, mais s’il l’est, un coup est si vite parti. C’est ce qu’on dit. Moi qui ne me suis jamais servi de ce bidule, je pourrais tuer sans m’en rendre compte.

L’animateur n’a pas vu le révolver. Dégage, mon petit. Voilà, tu le vois mon machin? Ma baguette magique? C’est ça, vaut mieux que tu sortes du studio.

J’espère que le micro est encore ouvert. Vite, parler avant qu’ils n’éteignent tout. Voilà, bonjour, mesdames, messieurs, c’est moi. Moi, c’est Anaé. Je veux juste dire à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à mes collègues, que je m’ennuie à mort. Ma vie est un gros bloc pétrifié. Pâle. Vous voyez, je m’emmerde royalement. C’est tout. Je n’avais rien d’autre à dire.

À l’extérieur du studio, il n’y a personne. Ils ont tous pris la fuite. Tant mieux. Je n’aurais pas voulu assassiner. Déjà qu’on m’arrêtera probablement pour ces quelques mots imposés. Agression verbale à main armée.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Des quarante-quatre

Monsieur Robidoux pousse la porte de la boutique de chaussures. Une jeune vendeuse s’approche de lui, souriante, accueillante.

VENDEUSE: Bonjour, monsieur, comment ça va aujourd’hui?

ROBIDOUX: La rate me pique.

VENDEUSE: Pardon?

ROBIDOUX: Oui, depuis vendredi, la rate me pique. C’est arrivé soudainement, en pleine nuit. Je dormais. Je me souviens que je dormais, parce que je rêvais. J’étais assis sur un banc, au parc, je ne sais plus lequel, c’est flou. Les gens défilaient devant moi comme sur une scène, ou comme dans un jeu de massacre, à la foire, vous savez, quand ces personnages qui défilent et que vous devez atteindre avec une balle pour gagner un de leurs stupides peluches, car vraiment, elles sont misérables ces peluches, vous ne trouvez pas, des tuyaux avec un visage à peine formé, des boules difformes, parce que les belles peluches qu’ils pendent au-dessus de vos têtes, vous ne les gagnez jamais, à moins de dépenser une fortune et de ne jamais rater la cible, alors les gens passaient comme ça, ils ne me voyaient pas, du moins c’est l’impression que j’avais dans le rêve, quand tout à coup j’ai reconnu ma soeur parmi ceux qui défilaient, puis mes amis, mes collègues, tous ceux que je connais les uns derrières les autres, et je les appelais, mais pas un ne m’accordait la moindre attention, pourtant je criais, j’agitais les bras, jusqu’à ce qu’une jeune fille surgisse devant moi, tombée de nulle part, et plus personne ne défilait et elle s’est approchée de moi, je crois qu’elle me parlait, mais que des mots mielleux, je ne cherchais pas à comprendre, je ne répondais pas, elle s’est assise sur mes cuisses et soudain elle était nue et je trouvais la situation inusitée puisque je suis gros et laid, mais elle me caressait le menton, et c’est alors que j’ai reçu un coup de poignard, je l’ai regardé dans les yeux, il n’y avait plus que ça, ses deux grands yeux pervenches, plus de corps, plus de bras, de jambes, plus rien, plus même de tête, mais que ces deux yeux, et un autre coup de poignard et je me suis réveillé en hurlant, j’étais en sueur, en érection, en douleur, c’était ma rate, ma rate qui m’avait tiré de mon sommeil, de ce rêve, il faut l’avouer, plaisant pour un homme un peu seul comme moi, et depuis c’est douloureux, la rate, mais par moments seulement, comme en ce moment précis, je ne sens rien, mais peut-être que dans une heure, ça reviendra, la rate me piquera à nouveau.

VENDEUSE: Vous alors! J’imagine que vous êtes ici pour des chaussures, que cherchez-vous exactement?

ROBIDOUX: Je voudrais une chaussure sport, en cuir noir, que je pourrais porter tous les jours au travail, mais aussi, parfois, pour de petites sorties sans prétention, vous savez, cinéma, restaurant, soirées toutes simples chez des amis. Je cherche une chaussure solide, confortable, de bonne qualité, mais dont le prix reste abordable pour un employé comme moi. Je chausse du quarante-quatre.

VENDEUSE: Je crois que j’ai un modèle qui vous plaira. Voici. Qu’en pensez-vous?

ROBIDOUX: Ce que j’en pense? À vrai dire, cette coupe ressemble à s’y méprendre à celle des chaussures que portaient toujours mon père, le pauvre homme, qui est mort l’an dernier à soixante-deux ans, un cancer du pancréas qui grugeait sans doute depuis longtemps, mais qui n’a été détecté que bien trop tard, un mois à l’hôpital et c’était fini, à peine le temps d’échanger quelques mots, à peu près rien parce que vous savez, au début, quand on se meurt, faut s’y habituer, et ça prend du temps, et le temps qu’on perd à s’y habituer on ne le passe pas à communiquer des sentiments essentiels avec les siens, et dans son cas, une fois qu’il s’est bien habitué à mourir il était trop tard pour parler, puisqu’ils lui injectaient alors tellement de morphine qu’il nous reconnaissait à peine, il hallucinait, je crois, il me demandait par exemple de promettre que je changerais le monde, que j’éliminerais le travail abrutissant en usine, ce qu’il a fait toute sa vie, alors j’ai bien tenté de me défilez, vous vous imaginez bien, mais il revenait à la charge, il devenait agressif, si bien que j’ai fini par promettre, oui je vais changer le monde, c’était ridicule, absurde, mais je voulais au moins qu’il meure en paix, qu’il connaisse une fin paisible, certain qu’après lui la vie serait meilleure, et j’avoue que j’espère qu’après la mort il n’y a rien, je sais qu’il n’y a rien, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne crois pas à ces contes de grandes retrouvailles quelque part dans les limbes, mais pensez-y, pour une seconde, concevez cette fiction, mon père s’agitant dans son firmament parce que je n’ai pas changé le monde, et non seulement ça, parce que je n’ai rien fait pour tenter de changer quoi que ce soit, indifférent à vrai dire, totalement convaincu de la vacuité de toute démarche en ce sens, alors pour mon père, pour ses illusions, pour sa fin silencieuse qui ne nous a pas permis de réduire l’espace immense entre nous, je crois que je vais, et que ceci soit clair, il ne s’agit pas de superstition, mais plutôt de mémoire, aussi infime soit-elle, aussi fuyante devient-elle avec les mois qui s’écoulent tout doucement, je crois donc, oui, que je vais essayer une paire de ces chaussures, et si elles me vont, je les prendrai.

VENDEUSE: Voici des quarante-quatre, monsieur.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Joyeux anniversaire!

Je suis assis sur mon lit, les pieds par terre. Il est vingt-trois heures trente, la fatigue m’engourdit les membres, je lutte pour garder mes paupières ouvertes, entre-ouvertes. Ne pas dormir. À minuit, j’aurai cent ans. Un siècle. Je veux vivre cela. Si je capitulais et que je m’abîmais dans le sommeil, ça pourrait m’échapper. À mon âge, il n’est pas rare que l’on meure entre deux ronflements.

J’ai pensé mourir si souvent. À seize ans, j’ai vu que les belles années m’avaient échappé, que le faste, le plaisir et la légèreté ne m’avaient pas attendu. Ils avaient tout gardé pour eux, tout avalé. Les vieux. Que nous restait-il? La haine. La menace. Je savais bien qu’ils recommenceraient, qu’ils la couvaient, la guerre, malgré leurs poignées de main, leurs sourires, leurs paroles. Je ne donnais pas cher de ma peau. Je finirais comme papa, une balle, deux balles, trois balles. Incognito. Moi je ne laisserais pas de fils orphelin dans le fossé.

J’ai pris une balle, une seule, au bras gauche. J’ai survécu, maigre et laid, mais à vingt-cinq ans j’avais la vie devant moi. Toute une vie. Colporteur traînant les dix volumes d’une encyclopédie produite en vitesse qui n’avait de remarquable que la couverture, pur cuir, chasseur d’hôtel, serveur de restaurant, et finalement, après trois ans de cours par correspondance, bibliothécaire.

C’est là que je me suis laissé aller à la reproduction. Mariage, finis les folies. Deux enfants, où sont-ils sur cette planète? Je le savais encore cet après-midi. Je l’ai écrit dans mon carnet. Il est trop loin, pas la force de me lever. J’ai tous les noms. Les petits-enfants, les petits-petits-enfants. Vraiment petits ceux-là. Je me souviens d’eux, tous. Surtout quand je relis leurs noms dans mon carnet.

Dans ma famille, les hommes qui ne sont pas morts à la guerre n’ont pas duré plus de soixante ans. Date de péremption. À la fin de la cinquantaine, je me suis préparé. J’ai brûlé tous mes journaux personnels, j’ai donné tous mes livres, j’ai voyagé. Seul. Ma femme n’aimait pas les voyages, ne m’aimait plus depuis longtemps. J’ai acheté mon cercueil, en érable avec une teinture bleue et un vernis éclatant. J’ai choisi un beau terrain au cimetière, à l’ombre d’un chêne, mais quand même assez près de la rue pour que mon cadavre puisse baigner pour des années encore dans le brouhaha bien vivant de la ville.

J’ai survécu. Pas de maladie, pas d’accident, rien. J’ai quand même gardé le cercueil. Aujourd’hui, il est démodé, mais qu’importe, moi aussi je le suis. Quand ma femme est morte, j’ai bien pensé l’y coucher, mais ça l’aurait horripilé. Je l’ai enterrée dans un autre cimetière, à l’autre bout de la ville, près du vieux quartier où elle est née. À ma mort, mon cadavre reposera loin du sien, de ce qui en restera, parce qu’après trente ans, que reste-t-il?

Dans cinq minutes, j’aurai cent ans. J’y pense depuis dix ans, sans trop y croire, sans vraiment l’espérer. Ce soir, ça m’étourdit. Si je me lève demain matin, et je me lèverai, vraisemblablement, puisque je ne meurs jamais, si je me lève je penserai à quoi, à mes cent dix ans? 

Pour ma descendance, ma mort n’est qu’une formalité bureaucratique, un événement qui confirmera une extinction amorcée depuis belle lurette. Tous mes amis sont morts, depuis longtemps, et mes frères, et ma soeur, et mon chat.

Demain, j’ouvrirai ce cadeau que j’ai reçu pour mes cent ans. À minuit, je serai bien trop vaseux pour l’ouvrir. Ce n’est pas comme si j’ignorais ce que c’est, puisque je l’ai acheté moi-même, pour moi-même. Un cadeau comme je m’en fais chaque année depuis que ma descendance s’affaire à peupler d’autres régions du globe. Ce sont les œuvres complètes de Saint-Simon en huit volumes dans la collection La Pléiade. Beau cadeau, et j’espère bien avoir le temps de tout lire.

Minuit. Enfin! J’ai cent ans! Joyeux anniversaire Marcel!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un cadeau rabat-joie

Tiens, on sonne à la porte.

Pourtant, je n’attends personne aujourd’hui. Je n’attends jamais personne. Sans doute un étourdi qui s’est trompé d’adresse. Ou des enfants qui jouent un tour. Oui, c’est ça. Comme je le faisais quand j’avais leur âge. Nous sonnions aux portes et nous nous sauvions en courant. Plus tard, nous laissions une crotte de chien sur le palier, et plus tard encore, un rat mort, un chat mort, et même une tête de bœuf que nous avions réussi à dérober à l’abattoir.

Tiens, on sonne à nouveau.

Pourtant, personne ne connaît mon adresse. Du temps où j’avais encore des amoureuses, j’habitais de l’autre côté de la ville. Même chose pour les amis, et ceux que je vois encore, je les fréquente au club, au café ou chez eux. Mais jamais ici. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni sœur, que je sache, quoique mon père avant de mourir tenait des propos ambigus à ce sujet.

Tiens, on frappe à la porte.

Celui-là insiste. Beaucoup. Qui pourrait insister pour me voir, et pourquoi? Un inconnu qui s’est perdu dans le quartier et qui a choisi ma porte au hasard? Une voisine improbable qui s’est mis en tête de renouer avec les traditions anciennes et qui vient m’emprunter du sucre, du lait, du sel, du poivre, des œufs, une pomme, des cerises congelées, de l’eau minérale. Ou du kombucha? Sauf que je n’en ai plus. Pas la peine d’ouvrir pour la décevoir. D’autres portes pareilles à la mienne lui présentent leurs sonnettes. Qu’elle pousse son exploration de ce côté. Je retourne à mon livre. Même si je n’ai pas de livre. Mais si j’en avais un, j’y retournerais.

Tiens, on cogne sur le chambranle de la porte.

À n’en pas douter, c’est bien moi qu’on veut approcher. Si c’était un colporteur, il aurait lu depuis longtemps l’affichette pourtant claire, pas de colporteur. Sans exception. Vendeurs d’encyclopédies, de dieux, d’huiles quintessentielles, vous n’êtes pas les bienvenus. Et si c’était les sapeurs pompiers? Peut-être y a-t-il le feu dans l’immeuble, et je risque l’asphyxie, la rôtisserie, l’euthanasie. Sauf qu’ils s’identifieraient et tout serait clair, pas de tergiversation, de doute, d’anxiété ou d’espérance. Même chose si c’était la police, les services sociaux, les services médicaux, les agents de la faune. Ou le premier ministre.

Tiens, on reste silencieux de l’autre côté de la porte.

Si c’était quelqu’un que je connais, qui par je ne sais quel miracle aurait découvert mon adresse, il m’aurait appelé, hey, Léon! c’est moi. Cet abandon hâtif me rassure. On ne tenait pas absolument à ce que j’ouvre et à ce que des mots improvisés et peut-être risqués s’échangent et s’entrechoquent sur un seuil vierge. J’ai perdu l’habitude de parler et l’exercice, surtout avec un inconnu, aurait été laborieux. Harassant. Je peux maintenant aspirer de longues bouffées d’air, expirer longuement jusqu’à ce soir si je le désire. Je peux rester ici, debout à dix pas de la porte, à ne rien faire, à tenter d’oublier cet épisode troublant dans cette journée autrement semblable aux autres, vide, limpide et sèche.

Tiens, je n’y parviens pas.

Cet inconnu à la porte m’obsède, et malgré son absence, me titille l’esprit comme un diablotin tenace, impossible à écraser du talon. Maintenant qu’il est parti, je peux bien me permettre un bref coup d’œil dans le corridor, sans conséquence. Voilà, il me suffit d’ouvrir la porte, doucement pour ne pas attirer l’attention et me retrouver nez à nez avec tout le voisinage, toute la ville, avec ce pays qui s’en va à vau-l’eau. Je déverrouille, je pousse le loquet, je tire sur la poignée.

Tiens, un paquet.

Une énorme boîte en fait. Je dirais un bon mètre cube. Un mot greffé sur le dessus, joyeux anniversaire Léon! Vœu anonyme. C’est mon anniversaire? Quel âge pourrais-je donc avoir? Comment ne pas y avoir pensé? J’aurais pu descendre au café, payer une tournée aux copains, me saouler, pour une fois. Ou marcher le long du canal. Ou chasser les pigeons sur la place. Ou me réfugier au cinéma. Je dois transporter la boîte à l’intérieur. Quel ennui si elle attire l’attention et qu’un public se forme, veuille en connaître le contenu, m’exhorte à l’ouvrir devant tous, spectacle grotesque et franchement humiliant. Car je n’ai rien à partager. Surtout pas l’étonnement, voire la stupéfaction qui ne manquerait pas de se lire sur mon visage. Mais c’est lourd, très lourd. Je n’ai ni la force de soulever la boîte. Mais si je m’arc-boute ainsi, voilà, ça va. Ça bouge. Centimètre par centimètre, je la déplace, je lui fais franchir le seuil. Mais je me promets de tout balancer par la fenêtre à la première occasion. De nuit. Car je n’ai besoin de rien. Rien de rien. Voilà, vite, refermer la porte, verrouiller, respirer. Un petit couteau, comme ceci, je fends le ruban adhésif, je relève les deux panneaux de carton.

Tiens, un cadavre.

À en juger par son allure décatie, c’est un septuagénaire. C’était. Des touffes de cheveux jaunâtres, un corps plutôt maigre, rien de particulier. Nu. Près du cadavre, des piles AAA dans leur emballage. Intact. Les piles peuvent toujours servir, mais le cadavre? Qu’en faire? Pense-t-on que je vais lui fourrer les piles dans le derrière pour tenter de le faire fonctionner? Faut que je me débarrasse de ce cadeau rabat-joie. Le balancer par la fenêtre cette nuit? Mieux vaut pas. On pourrait m’accuser de ceci, et même de cela. Le repousser dans le corridor? Il s’incrustera, et sa lente pourriture m’accusera de tous les torts. Appeler la police? Ils ne croiront pas la vérité qui ne tient pas debout. Je n’aurai pas la patience de m’en débarrasser pièce par pièce ni celle d’attendre la fin du processus de désintégration. Je pourrais acheter un fauteuil roulant, l’y installer, tout habillé, et le sortir comme s’il s’agissait de mon grand-père en visite. Et l’abandonner dans un terrain vague, puis déménager pour qu’on ne célèbre plus mon anniversaire.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

J’aurais dû apporter un livre en Patagonie

Je suis tombé de la terre. Je marchais, je voyageais, je complétais, comme on dit, un tour du monde. Jamais entendu qu’on pouvait tomber de la terre. Jamais. Alors quand je me suis enfoncé dans le désert de Patagonie, je n’ai pris aucune précaution, j’ai marché à découvert, confiant comme un môme dans les bras de sa mère. Nous étions dix, mais à un certain moment, comme les autres se reposaient j’ai exploré seul les alentours sur peut-être un kilomètre. Une brise m’a effleuré la joue, et cela a suffi pour me faire tomber, exactement comme un grain de sable tomberait d’un ballon, si on le retournait. Comme il n’y avait pas le moindre arbre auquel m’accrocher, j’ai culbuté dans l’espace interplanétaire.
À ce que je sache, personne d’autre n’est tombé. Depuis le début de ma chute, il n’y a rien autour de moi. Alors, ne me demandez pas d’expliquer ce qui m’arrive, je ne le pourrais pas plus que vous. Quelques scientifiques dans quelques observatoires top secret possèdent peut-être la clef de l’énigme, mais je ne compte pas sur eux pour me rattraper.

Normalement, dès qu’on quitte l’atmosphère, on se retrouve sans air, on crève. Pas moi. Au contraire, pendant ma dégringolade, pour passer le temps je gueule une chanson de Metallica et j’écris. Donc je vis. Mon baccalauréat en sciences humaines ne me permet pas d’avancer une hypothèse qui se tienne, mais je dirais que j’ai pénétré dans une trouée, une zone pas plus grande que la circonférence de mon corps où l’attraction terrestre et les autres règles de l’univers ne s’appliquent pas, pour une seconde, pour une fraction de seconde.

Ici, tout est noir. Je vois encore la terre, mais je ne distingue plus les continents. Elle me semble si dérisoire, moi qui ai mis deux ans à la parcourir dans tous les sens. Ah, si je pouvais parler à cette Bostonnaise qui m’a chipé mon portefeuille à Bornéo, au lieu de la dénoncer je lui offrirais mon portable, mes vêtements, même mon cahier de notes. Et moi qui avais peur, quand un grand Russe a surgi devant moi, fusil en bandoulière, dans les montagnes de Mongolie! Avoir su! Avoir su, je serais resté chez moi, et j’aurais ri du matin au soir. Rien que ça. Rire, toujours rire, surtout quand mes voisins sortent du placard leurs têtes d’enterrement.

Maintenant, j’ai plutôt l’air con. Mon état actuel me fait marrer, il n’y a pas de doute, mais peut-on encore rire quand il n’y a plus personne autour de soi? Voyez la scène, si on m’interrogeait. Votre occupation Monsieur? Tombeur. Je tombe, c’est tout ce que je fais. Burlesque. Habituellement, lorsqu’on tombe, ça finit toujours par faire paf. Qu’on tombe d’un meuble ou d’un immeuble, ça se conclut par un paf plus ou moins brutal, et toujours assez rapidement. Qui prend des notes lorsqu’il tombe? Personne. Tandis que moi, j’ai tout mon temps pour scribouiller et surtout, ça ne fait pas paf.

Du moins pas encore. J’ai vu passer quelques planètes, Mars, Jupiter, Saturne, et chaque fois, un frisson m’a parcouru l’échine. À chacune d’entre elles, je pressentais le paf final. Car tomber de si haut, ça ne manquera pas de faire mal, très très mal. Ça fera peut-être tellement mal que je ne sentirai rien, je serai pulvérisé instantanément, et mon petit voyage se terminera en queue de poisson, loin de chez moi.

Je dois filer à une bonne vitesse, parce que de la Patagonie à Saturne, c’est toute une trotte! Ce doit être ma trouée. Explication sans doute débile, mais puisque je n’ai personne avec qui la partager, personne ne la contredira. Faut bien que j’interprète cette charmante culbute.

Je n’ai ni faim, ni soif, ni envie de pipi. Le temps est long, à chuter.

Salut Uranus! Long time no see! Quel idiot. S’il y avait des Uranusiens, rien n’indique qu’ils comprendraient l’anglais. Pas parce que la Nasa diffuse du rock n’roll partout dans l’univers qu’ils le captent, et peut-être qu’ils détestent le rock n’roll et préfèrent la polka.

Tiens, Neptune. Mon père possédait un hors-bord Neptune.

Je chute.

Je chute encore.

Je devrais me forcer à noter, tout noter. Mais je me lasse.

Ce cahier. J’avais oublié ce cahier. Depuis combien d’années? Depuis combien de siècles est-ce que je chute?

Je ne vieillis pas. Je n’ai besoin de rien.

Pas de regrets, pas d’espérance, pas de larmes.

J’aurais dû apporter un livre en Patagonie, n’importe lequel. J’aurais pu le lire et le relire quelques milliers de fois. Je peux toujours écrire des contes, des thèses, des blagues, des traités. J’attendrai de les oublier. Puis je les relirai. Ça passera le temps.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Youpi

Pétronille vient de gagner dix millions deux cent cinquante-trois mille dollars au loto. Elle ira réclamer sa nouvelle fortune, demain matin. Ce soir, assise sur une chaise pliante, sur le balcon de son appartement, rue Boyer, elle observe les cyclistes qui se croisent sous ses yeux. Elle respire l’air de juillet, se sent pousser des ailes.

Je suis riche

Pétronille est orpheline, célibataire, sans emploi, et elle se demande parfois pourquoi. Pas souvent, car ça lui fout le cafard. Pétronille est sensible, plutôt que de courir le monde ou la ville, elle préfère lire, et lire beaucoup, même si les larmes lui viennent, surtout quand elle referme le livre et qu’elle réalise qu’elle lisait.

Maintenant qu’elle est millionnaire,  Pétronille décrète que l’ère du mouvement arrive. Elle compte donc se lancer dans le flot de bicyclettes, et couler avec tous ces gens colorés dans les veinules de Montréal. Mais elle ne possède pas de bicyclette.

Ce détail ne la freine pas. Pétronille subtilise discrètement la bicyclette de son voisin, qu’il laisse côté ruelle, sans cadenas. Elle enfourche sa bécane, et s’envole comme lorsqu’elle avait sept ans. Son coup de pédale chante, elle sourit à tous les cyclistes, la joie éclate dans ses yeux. Soudain, Pétronille, ses vêtements défraîchis, ses cheveux en bataille, sa taille en mauvais état, se sent belle et même fantastique.

Pétronille est amoureuse, elle le chante tout bas. De qui, elle l’ignore toujours, mais elle compte bien le découvrir avant d’arriver au parc Lafontaine. Elle croise Alexandre, elle en est amoureuse, elle dépasse Jonquille, elle en est amoureuse, elle salue Claudie, elle en est amoureuse, elle répond au salut de Loïc, elle en est amoureuse. Au feu de circulation sur Mont-Royal, elle se range près de Jasmin, et c’est le coup de foudre. Sans hésiter, oubliant qu’elle n’a pas le sou, malgré ses millions, elle l’invite au resto.

Moules frites, vin d’Alsace, saumon au bleu, ils goûtent le temps des amours naissantes. Quand vient le temps de régler l’addition, elle l’entraîne dans la rue en courant. Le patron les poursuit, appelle les flics, elle pousse Jasmin dans une ruelle, ils s’esclaffent. Ils s’embrassent longuement contre un mur de briques, au son des portes qui claquent. Il l’invite à poursuivre chez lui, pas loin. Trop banal, chuchote Pétronille, elle veut le faire là, tout de suite.

Retour vers la rue Mont-Royal. Une voiture garée en double, le chauffeur sort, un paquet à la main, s’engouffre dans un immeuble. Pétronille fait signe à Jasmin, elle saute derrière le volant, il se glisse côté passager, et les voilà partis dans une vieille Jetta. Ils roulent jusqu’au Cap Saint-Jacques, le font encore, et reviennent par le sud de l’île, lentement.

Ils abandonnent la voiture dans le Vieux-Montréal, remontent Saint-Denis à pied. Ils marchent, main dans la main, toute la nuit. I l raconte ses déboires désirs destinée, et elle raconte ses déboires désirs destinée, et maintenant qu’ils se connaissent un peu mieux, ils échangent numéros de téléphone, courriel, serments.

Au soleil levant, Jasmin embrasse Pétronille devant chez elle, rue Boyer, et il rebrousse chemin vers son propre appartement, coin Laurier et Saint-Hubert, où son chien l’attend. Le soleil finit pas se lever tout à fait, et les cyclistes coulent à nouveau dans la ville où dorment deux amoureux.

À son réveil, Pétronille sent ses mains qui ont gardé l’odeur de son Jasmin. Elle danse toute nue dans son salon, bras au plafond. Un petit tintement joyeux, Jasmin lui envoie le premier courriel du jour. Des mots connus, les mêmes que la veille, mais tout aussi frais. Pétronille chante.

Quand elle s’assoit sur son balcon, ses millions lui reviennent à l’esprit. Elle les avait complètement oubliés. Petit rire, elle n’aura plus à se sauver des restaurants ni à voler des voitures, même si c’était pas mal.

Le voilà, ce billet. Paresseusement, bâillant, elle vérifie à nouveau les numéros sur internet. Oh oh, petite erreur. Elle a un dix-huit au lieu d’un dix, et un six au lieu d’un neuf. Son lot: mille cent trente-quatre dollars. La folle saute à pieds joints sur le balcon, avec de grands youpi youpi, tellement que les casques multicolores des cyclistes se tournent en choeur vers elle, perplexes.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.