Le champion

J’aimerais qu’on efface mon nom du livre des records. S’il vous plaît.

Mon histoire est simple, et moi aussi. Je n’ai jamais réussi à me qualifier pour les compétitions de course à pied, marathon ou cinq cents mètres, pas plus que pour celles de cyclisme, d’équitation, de course automobile, de tricot, de danse country. J’étais bon en tout, mais jamais assez. Impossible de me distinguer, de sortir du lot. Pourtant, je voulais émerger, lever la main bien haut et dire à la terre entière, ou au moins à la ville, que mon existence s’élevait au-dessus de la banalité. D’accord, j’avoue que je croyais par là m’attirer des amis, et qui sait, un grand amour. Bisou. Bisou. Car j’étais seul, je suis une personne seule. Par sa faute peut-être, du moins c’est ce que dit mon père, mais malgré moi tout de même. Seul comme un champignon qui pousserait au milieu du désert. Je m’asséchais.

Alors, quand je me suis inscrit pour la compétition de glace à la vanille, je n’y croyais qu’au tiers. Dans une petite cavité de ma cervelle, ça hurlait que je ne m’étais jamais qualifié pour une compétition, que c’était dans ma nature, de ne jamais me qualifier. Heureusement que je n’ai écouté que ma détermination! On m’a accepté, et même accueilli à bras ouverts. Ils manquaient de compétiteurs, ils en cherchaient, ils acceptaient tous ceux qui se présentaient. Ma chance. Enfin!

La compétition était assez simple. Elle se déroulait devant le public de la foire annuelle, sur la place du marché. Le gagnant serait celui qui mangerait le plus de glace à la vanille en une heure.

Je n’ai pas mangé la veille ni l’avant-veille. À peine bu. J’étais prêt, sûr de l’emporter.

Nous étions neuf. Il y avait là un obèse, ce qui m’a un peu décontenancé puisqu’il possède un entrepôt autrement plus spacieux que le mien. Mais quand je l’ai entendu roter, j’ai compris qu’il avait déjà avalé un copieux petit-déjeuner, et ça m’a rassuré. Mon but était de manger de grandes bouchées, méthodiquement, sans me presser outre mesure, avec une régularité mécanique jusqu’à la fin. Dès le départ, les autres se sont précipités, tous, et se sont vite essoufflés. Leur deuxième demi-heure a été difficile. Moi, j’ouvrais la bouche, je la fermais, sans perdre le rythme. Et j’ai gagné. J’ai gagné! J’ai vomi pendant toute la soirée, mais je ramenais chez moi la médaille d’or! Couleur or, en fait. Et une mention dans le livre des records, puisque j’avais, sans le vouloir, sans le savoir, battu le record précédent, que détenait un type du Wisconsin.

Sauf que depuis ce jour funeste de ma victoire, chaque fois que je rencontre une personne qui me parle plus de cinq minutes, qui accepte de me revoir, ce record ressurgit et brise tous mes espoirs. Toujours le même scénario: une petite recherche sur internet, on découvre que je suis le champion de l’avalage de glace à la vanille, on fronce les sourcils, vraiment, c’est toi ça, et adieu les amis. On ne veut pas, c’est patent, se lier avec ce type de champion là.

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