Heureusement qu’il y a Rose et Joey

JOANIE: Les belles histoires d’amour, ça existe.

RONIE: C’est vrai.

JOANIE: Regarde Rose et Joey. Le parfait amour. Ils se sont rencontrés à la plage il y a cinq ans. L’été, les vacances, le soleil. Rien de plus romantique. Amour, amour, tout l’été. Ça aurait pu s’arrêter là, mais non. Ne se sont jamais quittés. Pas merveilleux, ça? Lui, fils d’industriel, elle, fille de ma tante Josée.

RONIE: Quel bel exemple, ma chère Joanie!

JOANIE: Ces deux-là, c’est un destin divin qui les a appareillés. Je rêve encore d’un amour aussi rond, aussi solide, aussi jaune.

RONIE: Et vert.

JOANIE: Oui, vert. N’est-ce pas une merveille!

ROANIE: Ta cousine Rose, toutes les femmes l’envient! Elle nourrit son amour pour Joey en se découvrant un nouvel amant tous les quarts de lune!

JOANIE: Elle les effleure à peine. C’est moins qu’un souffle de mouche sur la peau. Une délicieuse délicatesse.

RONIE: Elle les esquinte, elle a de la ressource.

JOANIE: Une femme remarquable. Rose, c’est l’altruisme même! Si tu voyais tout ce qu’elle fait pour les miséreux, les pouilleux, pour les vieux débiles qui s’ennuient à l’hospice, et à cela il faut ajouter la sauvegarde des baleines, des étoiles, des âmes égarées dans l’espace intergalactique, juste à l’orée du néant. Si tu voyais. Juste à l’orée du néant!

RONIE: On dit qu’elle les noie, ses amants, comme des chatons. Le sourire aux lèvres, une fleur dans les cheveux.

JOANIE: Pendant que nous, ma chère Ronie, nous! Tu nous as vues?

RONIE: Blonde et rousse, mais maigres. Grande et petite, mais laides. Arriverons-nous à nous déplacer, ne serait-ce que d’un pas?

JOANIE: Cette boue qui nous suce les semelles! Comment voler vers le grand amour, dans ces conditions, je vous le demande!

RONIE: Heureusement que Rose et Joey nous fabriquent du rêve. Oui. Sans ce rêve-là, je crois que je me laisserais avaler par la boue.

JOANIE: Jusqu’à disparaître. Incognito.

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C’est nul

La femme, la cinquantaine, jolie, l’asperge de poivre de cayenne comme un gros cochon cuit dans une recette sud-américaine. Il tombe à genoux, s’essuie les yeux, ce qui aggrave l’irritation. Elle tire de son sac un revolver, tire un coup. Il s’écroule, blessé seulement, mais hors d’état de nuire. En attendant les secours, elle se penche vers le corps allongé sur le trottoir, lui plaque le canon de son arme sur la nuque, exige qu’il lui raconte.

SALVA: T’es vraiment un pauvre bonhomme, toi. T’en prendre à une femme de mon âge! Tu serais pas un peu pervers? Non? Alors quoi?

MIMOR: Je voulais simplement terminer ce que j’avais commencé. Tu te souviens, c’était il y a un siècle, une séparation, un départ, de ce genre de départ que, dans un roman, on attribuerait à la guerre, à son mouvement qui m’aurait transporté à l’autre bout de la terre, si loin que j’aurais eu du mal à revenir, mais évidemment, il n’y a pas eu de guerre, ce n’est pas ça, tu sais, j’oublie ce que c’était, en vérité je n’ai pas le temps de retrouver ce que c’était, un tourbillon, ça c’est certain, mais qu’est-ce qu’il l’avait provoqué, une quête, des passions, des rêves, un élan vers ce qu’à l’époque nous appelions un avenir, comme si j’étais tombé dans la rivière, juste là, au bout de la rue, emporté par le courant, ballotté de ville en ville jusqu’à aboutir dans un autre pays, puis un autre et un autre encore, m’éloignant sans jamais pouvoir me retourner, manquant me noyer plus d’une fois, incapable de m’accrocher à la rive, à une branche, à une racine, et j’ai dû finir par m’évanouir, car je me suis retrouvé couché sur le pont d’un navire battant pavillon Brésilien, sous des regards ahuris qui m’affolaient, car combien d’années s’étaient écoulées, et tu le sais aussi, elles se sautent les unes sur les autres les années, elles se bousculent, et tout ce qu’on peut en faire, des années, des carrières enrobées d’enfants et d’amours et de hobbys pour oublier qu’on a tout oublié, oui, je ne m’en cache pas, et ce n’est qu’en Patagonie que j’ai réalisé que je vieillissais, cinq enfants dispersés sur la terre, quelques femmes, toutes parties et revenues et reparties, cela m’étonne, j’en perds l’équilibre, je vacille à tel point que j’ai commencé à collectionner des fourchettes rares, j’y ai consacré une véritable fortune, déterminé à ne pas m’arrêter pour rajeunir le souvenir, pour plonger dans cette piscine de laquelle je n’aurais jamais dû sortir, malgré la nuit, malgré le froid, j’aurais dû devenir poisson, homme-grenouille ou méduse, j’aurais dû et je le savais, de tout temps je le savais, je n’avais pas à réfléchir ou à méditer, c’était en moi, c’était là, alors quand j’ai bradé ma collection pour moins que rien il n’y avait pas d’autre regret que celui d’avoir dispersé tous ces jours dans tous les vents du monde, impossible à rattraper, et je ne m’y serais jamais essayé, surtout à ce moment-là où cette longue errance n’avait plus d’importance, puisqu’il ne s’agissait pas de remonter le temps mais de trancher à travers le temps et l’espace, de filer en ligne droite jusqu’à destination, sans que n’en connaisse vraiment la nature, confiant de l’atteindre envers et contre mes doutes, plus confiant alors que je ne l’ai jamais été, n’écoutant ni la raison ni les conseils qui suintaient des murs de vacarme qui se dressaient de chaque côté de ma course, fort, vif et surtout, inébranlable, tu comprends, alors quand j’ai volé vers toi, quand j’ai atterri sur toi et que je t’ai embrassée, je complétais dans la grâce la montée interrompue dans ce jadis fondu dans notre présent.

SALVA: Mimor? C’est toi? C’est bien toi?

MIMOR: Hélas.

SALVA: Tu saignes. Tant d’années! Tu vas y rester, mon petit Mimor. C’est dommage. Tu aurais dû appeler avant, m’envoyer un courriel, je serais passée chez la coiffeuse, je n’aurais pas mis ce vieux pantalon et cette blouse démodée, je t’aurais donné rendez-vous sur la grève, nous aurions marché. Tandis que là, tu saignes. C’est nul.

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Picude, notre héros

Ceci est l’aventure extraordinaire de Picude, entrepreneur de l’année depuis un quart de siècle à Neymotown, une ville renommée intergalactiquement pour sa croissance économique fabuleuse, qu’aucune crise financière n’est jusqu’ici parvenue à ralentir.

N’essayez pas d’imiter Picude, il a plus de flair que vous en avez, il a plus de flair que tout mon arbre généalogique réuni n’en aura jamais. Qui dit flair dit sentir, aussi, nul ne s’étonne de voir notre héros entreprendre de longs périples dans les quartiers les plus étranges de la ville, le nez en l’air, à l’affût d’une bonne affaire.

Picule est une grosse boule, remplie de ses succès passés et à venir. Il marche lentement, vu sa corpulence et ses courtes pattes. Il saute plus qu’il ne marche, mais personne ne le lui fait remarquer, car cela le met hors de lui. Monter les rues en pente est pénible, on s’en doute, mais il se trouve toujours quelqu’un pour le pousser jusqu’en haut. Descendre, évidemment, est une partie de plaisir. Il se laisse rouler, ce qui lui permet parfois d’atteindre des vitesses folles. Cela a l’inconvénient de tout aplanir sur son passage, mais personne ne lui en tient rigueur. Car Picude c’est Picude, un héros hors pair.

Partout où il apparaît, on l’accueille avec applaudissements et génuflexions, avec de vibrants panégyriques, dont certains sont si bien sentis qu’on les conserve dans les caves voûtées de la Bibliothèque Nationale.

Sauf qu’aujourd’hui, après avoir pénétré dans un quartier de Neymotown où il n’a jamais ni sauté ni roulé, Picude sent que quelque chose ne tourne pas rond. Pas d’applaudissements, pas de génuflexions, des regards menaçants au lieu des panégyriques. Ceux-là, à coup sûr, ne se ramasseront pas à la Bibliothèque Nationale.

Picude s’étonne de la vétusté des vêtements que se portent dans ce quartier, qui tous sentent la sueur et la soupe aux pois.

Ces inquiétantes constatations sont toutefois vite chassées par une odeur infiniment douce, une odeur qui met tout son être en émoi, qui réduit Picude à son nez. Il sent la bonne affaire, et même plus, l’excellente affaire. Toute une rue d’immeubles fort solides font face à la rivière, qui coule dans ses flots entremêlés au bas d’une pente raide. Quelle vue! Quelle aubaine! Ses capacités d’abstractions inégalées lui permettent d’effacer les draps, les pantalons et les culottes qui pendent aux balcons et sur d’innombrables fils, les dizaines d’enfants qui se chamaillent dans les escaliers et jusque dans la rue, les voisins qui se crient des recettes de choux aux choux. Picule parvient à imaginer, en lieu et place de ce décor, de charmants petits appartements garnis de couples, tous mignons, avec de délicieux grands portefeuilles.

Il n’en faut pas plus à Picule pour se décider. Notre héros local, mais d’envergure infinie, achètera, nettoiera, vendra. Plusieurs millions, juste sur cette rue. Picule est jeune, il sent qu’au nombre d’avenues, de rues, d’allées et d’impasses que compte ce quartier, il flânera par ici pour des années encore. D’ici cinq ans, peut-être moins, sa fortune doublera, voire triplera, grâce à cette découverte. Et il sera entrepreneur de l’année pour encore longtemps!

Au moment où il allait rebrousser chemin pour semer ses ordres à ses contremaîtres en rénovation, épuration, éviction, une bande de jeunes, sans égard pour son héroïcité, entreprend de le pousser d’un côté et de l’autre, s’amusant comme avec un ballon surdimensionné. Le jeu attire des curieux, et en un clin d’oeil, deux équipes se forment, on improvise des buts, et Picule roule et rebondit au milieu de la rue, incapable de sortir du mouvement. L’équipe A marque un but, puis l’équipe B en marque deux. Les spectateurs frémissent, parient de petites sommes, et dans la rue, c’est la fête.

Pour Picule, c’est pénible. Tous ces coups, ces roulades, ces bousculades, lui blessent les membres, lui écorchent les mains, font saigner son fameux nez.

Finalement, la partie se termine quand le ballon ne roule plus. L’équipe B l’emporte, quatre contre trois. Bravo, crient les supporters.

Tous se retirent. Ils abandonnent Picule, immobile, entre deux carcasses de voitures rouillées. Picule respire, mais son éclat s’est terni. Passablement.

Linoce, qui passait par là en rentrant de son travail à la buanderie, remarque l’étrange ballon, s’arrête et constate aussitôt que ça vit, que c’est un homme. N’écoutant que sa naïveté, elle le roule jusqu’à son appartement, où pendant trois jours, trois nuits, elle le panse, le soigne, le nourrit. Quand Picule se réveille enfin, reconnaissant, il baise les doigts de la jeune femme. Sauvé, Picule est sauvé!

Revenu à lui et chez lui, l’entrain lui revient, et après avoir acheté tous les immeubles de la rue, dont celui où il a été soigné, il en fait chasser les locataires pour les remplacer par des citoyens générateurs de revenus et de croissance économique exponentielle.

L’année suivante, Neymotown lui décerne le titre d’entrepreneur de l’année.

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Un souvenir

MARIONNETTE: Où suis-je? Qu’est-ce qui m’arrive?

BALLON CREVÉ: On vient de te jeter dans le coffre des objets périmés. Bienvenue! Avec toi, le coffre est plein!

MARIONNETTE: Périmé! Moi? Je peux servir encore de longues années! J’ai toute ma tête, toute, et si mon habit est légèrement usé, oui, y a qu’à le remplacer.

BALLON CREVÉ: Ton habit est une loque. Mais la tête! Tous, autant que nous sommes, nous croyons l’avoir encore. Pure illusion, mon cher.

WALKMAN: Parle pour toi, Ballon Crevé. Ton essence s’est évaporée par ta fissure, qui s’élargit avec les années. Ton cuir rétrécit, s’effrite. Affreux.

BALLON CREVÉ: Oh toi, depuis combien de décennies as-tu cessé de chanter? T’es l’exemple type du signifiant sans signifié.

LIVRE DE CONTE: Moi j’ai toujours du contenu, contrairement à vous.

WALKMAN et BALLON CREVÉ: Oh toi!

WALKMAN: Il te manque une page sur deux, et celles qu’il te reste ont été rongées par un chien! Ton contenu, c’est du verbiage sans queue ni tête.

MARIONNETTE: Mais moi! Je peux encore jouer le prince charmant! Je peux encore interpréter des rôles de Molière! De Racine! De Ionesco!

LIVRE DE CONTE: Tu n’es pas chauve.

MARIONETTE: Tu n’as rien compris. Je suis complet. Entier. Vivant.

BALLON CREVÉ: Ta vie ne tient qu’à un fil. Maintenant que le coffre est plein, tu sais ce qui nous attend, tous?

WALKMAN: La Grande Transbahutation!

LIVRE DE CONTE: La Renaissance.

BALLON CREVÉ: Idiots! Ce qui nous attend, c’est le rebut! La chanson, je la connais. Au printemps, ils feront le grand ménage. Ils remarqueront ce coffre qu’ils n’ouvrent jamais, remplis de choses qu’ils n’utilisent jamais, et que penseront-ils?

MARIONNETTE: Qu’il est temps de nous utiliser!

BALLON CREVÉ: Ils penseront que nous gênons! Que nous occupons un espace qui ne nous appartient pas, qui pourrait servir à entreposer toutes ces choses qu’ils nous préfèrent.

WALKMAN: Ils pourraient nous vendre. Un divorce à l’amiable, une nouvelle vie pour nous!

BALLON CREVÉ: Tu t’es vu? Qui voudrait t’utiliser, aujourd’hui? T’es lourd, encombrant, limité, et franchement laid.

WALKMAN: Tu peux bien parler! T’es crevé!

BALLON CREVÉ: Crevé si tu veux, mais je n’ai pas perdu ma répartie!

LIVRE DE CONTE: Par contre, ton rebond, oui.

BALLON CREVÉ: Vous me crevez le coeur! Nous finirons tous au rebut, je vous le dis!

MARIONNETTE: Il doit bien y avoir une solution, un moyen de s’évader, de reprendre du service!

BALLON CREVÉ: Hélas.

WALKMAN: Moi, je suis optimiste. Nous nous en sortirons!

LIVRE DE CONTE: J’en doute. J’étais ici bien avant vous tous. Au mieux, nous pouvons espérer inspirer un brin de nostalgie, ce qui nous ouvrirait une nouvelle carrière.

MARIONNETTE: Quelle sorte de carrière?

LIVRE DE CONTE: Celle de souvenirs. Ça vit longtemps, des souvenirs. On les dorlote, on leur parle, on les expose avec fierté!

BALLON CREVÉ: Avec nos sales gueules, tu y crois vraiment? Sincèrement?

MARIONNETTE: Moi j’y crois. Je ferais un beau souvenir. On me ferait jouer à l’occasion, pour montrer que je me porte bien. Puis un jour, je deviendrais une antiquité. Ce qui est encore mieux. Je jouerais Néoptolème à merveille!

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Chasse au trésor

Je l’ai revue dans ce café où je vais tous les samedis matin. Je la connais bien, enfin, je la vois souvent. Elle travaille à la librairie où j’achète tous mes livres. Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai jamais osé. Elle travaille dans la section Littérature jeunesse, et je n’ai jamais osé m’inventer un prétexte pour lui demander conseil. J’aurais pu m’inventer une nièce, une petite sœur, n’importe quoi aurait fait l’affaire, mais je ne joue pas bien. Alors je me suis contentée de lui sourire de loin, ou plutôt, de sourire de loin dans sa direction, comme si je souriais à tout l’univers dans un immense rayon au centre duquel elle se déplaçait.

Mais ce matin, elle était au café, assise à trois tables de moi. Elle lisait. Zazie dans le métro. Je ne connais pas. Moi, je lis surtout des romans de science-fiction, des romans d’aventure, de mystère et parfois d’épouvante. La littérature, vous savez ce qu’ils appellent littérature, m’ennuie. M’endort.

Elle était là, je n’osais pas la regarder, je risquais à peine un rapide coup d’œil de temps en temps. J’avais les yeux plongés dans mon propre livre, mais je n’ai tourné aucune page pendant trente-cinq minutes, incapable de lire, de me concentrer. Je perdais conscience de mon état, je m’imaginais suant à grosses gouttes, tremblotant comme une feuille d’automne, blanche comme une morte.

Ridicule, je me sentais grotesque, risible, en somme, plus sotte que jamais. Je devais me ressaisir, ou disparaître. Lui sourire, lui adresser la parole, ou ne plus jamais fréquenter ce café, sa librairie, ce quartier. Je me suis donc levée pour me rendre aux toilettes, question de respirer un peu, de m’éponger le front, les joues, de me ranimer le corps et l’esprit.

À mon retour, j’étais décidée. J’échangerais un regard avec elle, je me lèverais aussitôt pour lui demander de quoi il était question dans son livre, et le reste viendrait, s’il devait venir.

Mais elle n’était plus là. Partie. Sa table nettoyée, vide, luisante d’un néant inattendu.

J’avoue que j’étais secrètement soulagée, parce que je n’aurais pas à puiser dans mes rares ressources de courage, mais j’en aurais pleuré. Je me détestais, je maudissais mon hésitation. En me rasseyant, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose sous mon livre. Je le lève, curieuse. Zazie dans le métro! Elle m’a laissé son livre!

Oh! Elle a tout compris à mon jeu. Depuis longtemps? Vite, l’ouvrir, chercher le message qu’elle m’aura laissé, son numéro, son courriel, son nom, un rendez-vous.

Rien. Pas même un signet pour m’indiquer une page, un passage qui m’aurait mis la puce à l’oreille. Faudra-t-il que je lise tout le livre pour comprendre? Est-ce que ce livre me donnera un indice, une piste?

Non. Si j’avais été dans sa situation, je n’aurais pas laissé tout un livre où trouver une révélation. J’aurais voulu quelque chose de plus direct, sans tout dire.

Mais quoi? Le nom de l’auteur? Elle s’appelle Queneau? Elle s’appelait peut-être Raymond, autrefois? Non. Plus personne ne s’appelle Raymond.

Le titre! C’est ça. Parions que c’est le titre. Si elle ne s’appelle pas Zazie, elle peut très bien m’attendre dans le métro! Oui! Elle est là! Elle est descendue dans la station de métro, juste à côté. Vite, payer, et filer. Pas une minute à perdre.

Heureusement, le samedi, ce n’est pas la foule. Je descends deux à deux les marches vers la station. Eureka! Elle est là, debout devant ce banc. J’agite la main pour qu’elle me voie, m’attende. Mais que fait-elle. Le métro arrive, elle s’avance, le métro s’arrête, les portes s’ouvrent. J’agite la main, je crie. Elle m’aperçoit, elle ne peut pas ne pas m’apercevoir! Elle s’engouffre dans le métro, disparaît.

Je suis à bout de souffle. J’ai couru, bien en vain. Je m’assois sur le banc où elle était il y a moins d’une minute. Un livre?

Elle m’a laissé un autre livre? Un autre indice? Je le retrouverai. Cette fois, de quoi s’agit-il? Une bande dessinée. La cordée du Mont-Rose. Qu’est-ce que c’est? Station Mont-Royal? Mont-Rose, Mont-R, comme dans Mont-Royal. Logique. Elle a tout prévu, tout prémédité.

Station Mont-Royal. Personne. Peut-être à l’extérieur? Non. Où est-elle? Impossible que ce soit une fausse piste.

Si ce n’est pas Mont-Royal, c’est quoi? La cordée, comme dans Lacordaire. Il n’y a pas de station Lacordaire. Alors? Mont-Rose, Rose-Mont. Voilà! Rosemont!

Je saute dans le prochain métro, je suis tout de suite à la station Rosemont. Elle est là. Oh, l’excitation monte! J’adore cette chasse à indices.

Est-ce que c’est bon, maintenant? Elle m’attendra?

Elle jette un sac à la poubelle et monte l’escalier en courant. J’ai beau m’élancer, mais à l’extérieur, elle s’est déjà éclipsée. Pourtant? Je jette un coup d’œil dans toutes les rues autour. En vain.

L’indice est dans le sac qu’elle a jeté. Je me précipite jusqu’à la poubelle, j’y plonge la main sous le regard méprisant des passagers qui sortent du métro.

Un nouveau livre. Le sol. Sous-titre: Une merveille sous nos pieds. Oh la la. Celle-là ne sera pas facile. Sol? Boutique de musique? Je connais la boutique La clef de sol à Québec, mais pas dans Rosemont. Il n’y a pas de disquaire, pas de luthier, rien. Rien non plus qui soit lié à l’agriculture ou au jardinage. Peut-être un jardin communautaire? J’en doute. Alors quoi? Sol?

Une petite recherche sur internet, voilà. Sol, Rosemont. Qu’est-ce que ça donne? Un article sur le sol de Rosemont, des logements à louer, bref, rien de précis. Cherchons Sol, Montréal. Voyons. Rien de mieux. J’espère qu’elle m’attendra. C’est ridicule, je dois trouver.

Je sais! Demandons sur Facebook. Il se trouvera peut-être quelqu’un pour m’aider. J’ai une énigme à résoudre et j’ai besoin d’aide. Mes indices sont: Sol – Rosemont – Une merveille sous nos pieds.

Attendons. À cette heure-ci, ça ne devrait pas être long. Voilà. Un sous-sol d’une maison dans Rosemont. Passons. Fouilles archéologiques dans Rosemont? Il n’y en a pas. Tiens, maman. Que va-t-elle me sortir! La bibliothèque. Qu’est-ce qu’elle raconte? Maman, de quoi parles-tu? Comme elle déraille, parfois! La bibliothèque Marc Favreau. Marc Favreau, c’était Sol, le clown. Tiens. Connais pas. Cherchons Marc Favreau. Qu’est-ce que ça dit? Mort en 2005, pas étonnant que je ne le connaisse pas. Principalement connu pour son personnage de Sol. Mais elle a raison. Tu parles d’un nom pour un clown!

La bibliothèque est juste là, je la vois d’ici. J’y cours, j’y vole.

Elle est là! Je tremble. Elle vient vers moi. Tout va bien se passer. Mon cœur qui s’affole. Respirer. Respirer. Quoi? Que me dit-elle?

Vous comprenez ce que je vous dis? C’est le concours mensuel de la librairie Champignon! Vous vous y êtes inscrite, et vous avez été choisie! Félicitations! Vous êtes la première à résoudre les trois énigmes. Voici votre bon d’achat, cinquante dollars. Félicitations!

Cinquante dollars? Comment ai-je pu oublier ce concours! Elle s’en va? Déjà? Je tremble. Étourdie. Sonnée. Je ris, je pleure.

Un concours!

J’achèterai cinquante dollars de livres dans la section Littérature jeunesse! Je relirai Harry Potter s’il le faut, mais je lui dirai bonjour toutes les semaines.

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Chut!

Ils s’éveillent près d’un ruisseau, comme dans la littérature. L’eau lance ses petits couteaux d’argent, les lourdes feuilles pendent paresseusement au-dessus des flots, quelques truites gobent des patineuses.

Elle le regarde dormir, l’air de se demander depuis combien de temps dure ce sommeil. Le sien vient à peine de s’achever. Elle sourit, caresse ses cheveux qui s’emmêlent sur ses épaules nues.

À son tour, le voilà qui ouvre les yeux. Il touche le bas de sa robe qui traîne dans l’herbe, respire à grands poumons cette belle journée.

Il ouvre la bouche, mais d’un geste vif elle lui pose le doigt sur les lèvres, et aussitôt s’étonne de son geste, regarde ses mains, recule.

Il s’assied en s’appuyant contre le tronc d’un chêne, observe cette femme que les herbes, les fleurs et les arbres ont adoptée. Lydia, je connais ton nom sans que je ne sache pourquoi, sans mémoire.

Elle pousse un petit cri, tord ses lèvres de douleur. Elle se tient la main droite, ensanglantée. L’index et le pouce manquent. Ils gisent dans l’herbe, à quelques centimètres d’elle.

À la vue du sang, l’homme se précipite vers elle. Laisse-moi t’aider. Laisse-moi te bander la main. Que s’est-il passé?

Mais au même moment, horrifié, il observe la main de Lydia se sectionner, comme si un sabre invisible la sectionnait. Des larmes montent aux yeux de la jeune femme, impuissante. Chut! S’il te plaît, Edgar, ne parle pas.

De sa main encore valide, elle tente de nouer un garrot autour de son avant-bras. Mais Edgar, inquiet, déchire sa propre chemise en lanières. Je vais te soigner. Il le faut.

Dans un hurlement, la femme bondit sur ses pieds et s’enfuit dans un sentier qui longe le ruisseau. Derrière elle, traîne dans les roseaux son joli bras ensanglanté.

À la vue de cette amputation, Edgar s’arrache les cheveux. Quelle malédiction a pu s’abattre sur sa compagne? Quel est cet endroit? Qui est-il? Qui est-elle? Il s’élance à sa poursuite, en proie aux plus étranges tourments. Lydia, attends-moi! Que se passe-t-il? Lydia? Où sommes-nous?

Lydia s’effondre lourdement sur une pierre qui surplombe l’eau. Elle a perdu une jambe, que le courant emporte dans un sombre nuage rougeâtre. Tais-toi! Edgar, je t’en prie, tais-toi!

L’homme, essoufflé, qui arrive enfin auprès d’elle, s’immobilise, saisi d’effroi. C’est un cauchemar! Ce n’est pas possible!

Aussitôt ces mots prononcés, Lydia perd la jambe et le bras qui lui restaient. Elle n’est plus qu’une petite chose sanguinolente, que la douleur anesthésie. Tais-toi. Tu me tues.

La voix est si faible qu’Edgar, hésitant, s’avance vers elle, se penche près de sa bouche pour entendre. Je vais t’emmener, je vais te sauver.

Paroles fatales. La tête de Lydia se détache du cou et roule sur les pierres jusque dans le ruisseau, où elle flotte de longues minutes avant d’être happée par les flots chantants.

Éperdu, terrifié, Edgar se prend la tête à deux mains et s’enfuit dans la forêt derrière lui. On ne l’a plus jamais revu.

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Amoureux

ICALIA: Vous souvenez-vous quand vous étiez amoureux?

ROTRAN: Amoureux, moi? Vous rigolez!

ICALIA: Pourtant, on l’a dit. Il y a des témoignages, des photos, une vidéo, un webinaire, deux blogues, et je ne sais plus combien de tweets.

ROTRAN: Vraiment? Moi qui croyais, enfin, qui étais persuadé. Mémoire, oh mémoire, quand tu nous frappes la tête sur le dash.

ICALIA: Oh le dash! Oh le dash! N’empêche, vous voilà cerné, identifié. Recroquevillé.

ROTRAN: Vous avez des précisions, des informations? Peut-être pourriez-vous me fournir une énumération des objets de cet amour, avec quelques répercussions, car ça n’a certainement pas manqué. Je ne suis pas devin, mais on devine. Non?

ICALIA: L’énumération est courte: c’était Trabriotala. La seule et unique Trabiotala.

ROTRAN: Ce nom ne me revient pas. Cela a dû être fort bref, il y a fort longtemps.

ICALIA: Cela a duré entre deux et cinq ans, il y a de cela dix ans, neuf mois, trois jours. Vous avez effacé, rayé, vraiment c’est une réussite!

ROTRAN: Un succès, semble-t-il. Vous êtes certaine? Oui? Moi qui me gausse depuis des années d’un passé irréprochable, d’une vie exemplaire, propre, claire, et je dirais, car on le dit, limpide. Mais on ne le dira plus. Devant la preuve, je devrai me courber. Avouer? Comment cela serait possible, sans le souvenir?

ICALIA: Du souvenir, je connais un marchand de la rue Desormeaux qui en vend. C’est cher, mais de qualité A-1.

ROTRAN: A-1? Impressionnant.

ICALIA: On y va? Je peux vous y accompagner.

ROTRAN: Non merci. Dorénavant, je ferai preuve d’humilité. Cela je le peux. Je jouerai le rôle à merveille. Mais ne me demandez pas d’en apprendre la genèse, la visqueuse, boueuse et fumeuse réalité.

ICALIA: Pourtant, Trabiotala, ça promet. Ça peut être une illumination.

ROTRAN: Je n’y pressens que soupirs, attentes, frustrations et renoncements. Ça m’anéantirait. Puis, je n’ai pas le temps d’oublier une deuxième fois. Je ne me souviendrai pas. Jamais.

ICALIA: Comme vous voulez. Après tout, comment savoir! La rumeur fait peut-être fausse route. Ça s’est vu.

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S’égoutter

Des amis autour de la piscine. Maillots de bain. Musique. Margueritas.

JASMIN: Je vais pisser.

Un peu éméché, Jasmin monte les cinq marches du balcon, pousse la porte-fenêtre, titube jusqu’aux toilettes. Appuyé sur le mur, il baisse son maillot, qui tombe à ses chevilles. Il ferme les yeux.

Ça coule, longtemps. Jasmin a bu tout l’après-midi. Sensation de libération. Peu à peu, sa vessie reprend des proportions normales, moins douloureuses. Ça coule et ça coule, tellement que Jasmin manque de s’endormir, appuyé au mur.

Puis ça y est. Quelques gouttes, voilà. Remonter le maillot, aller rejoindre les amis. Mais. Évidemment, il en restait encore un peu. Rasant.

Demi-tour, Jasmin s’installe au-dessus de la cuvette. Et ça coule encore. Comme s’il ne l’avait pas fait une première fois. Ça n’en finit plus, il sent que ça va durer.

S’appuie à nouveau sur le mur, échappe son maillot qui tombe à ses chevilles.

Jasmin somnole, bercé par le bruit du flot ininterrompu. Impression de s’affaiblir, immobile devant la cuvette.

À l’extérieur, les amis l’appellent. Jasmin! Jasmin! C’est que ça fait déjà une bonne demi-heure qu’il est parti. On vient même frapper à la porte, mais on n’insiste pas. Il y a une autre toilette à l’étage.

Ça coule, et ça coule encore. Les yeux fermés depuis de longues minutes, souffle régulier, tout porte à croire que Jasmin s’est vraiment endormi. Comment est-ce possible? Dormir debout et uriner en même temps?

Quelqu’un derrière la porte demande si tout va bien. Jasmin grogne, et de l’autre côté, on se satisfait de cette réponse. Une petite voix dit qu’il est sans doute malade, qu’il vaut mieux le laisser.

Le soleil se couche, quelques-uns des amis se rhabillent, rentrent chez eux. D’autres aident à ranger, à nettoyer.

On semble avoir oublié Jasmin. Personne ne vient lui demander si ça va. On peut l’entendre uriner.

Appuyé au mur, Jasmin ronfle. Voilà quelques heures qu’il est là, à laisser ce flot continu quitter son corps.

Vers minuit, tout le monde est parti. Sean et Hugues, les hôtes, s’apprêtent à se coucher. Dernière vérification à la porte des toilettes. Trois petits coups. Jasmin? Pas de réponse. Sean colle son oreille contre la porte. Silence. Ça ne coule plus.

Inquiets, Sean et Hugues ouvrent la porte avec un tournevis.

Cri d’horreur.

Appuyé sur le mur, un squelette à peine humide, un maillot à ses chevilles.

Comment est-ce possible? Comment peut-on uriner au point de se vider de tout?

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Carla et Rosario

CARLA: Monsieur l’inspecteur, la situation est corrélativement simple, et vous comprendrez tout dans quelques minutes, si vous me laissez le temps de produire devant vous l’essentiel de l’imbroglio dans lequel je me suis enfoncée bien malgré moi, soyez-en certain, car qui souhaiterait se débattre dans cette soupe sans pouvoir en tirer le moindre bénéfice, la moindre petite douceur, pas même une once d’affection, encore moins d’amour, puisque tout est là, tout sera dit, dans ma quête frénétique mais raisonnable pour un grand amour teinté de passion, flammes, larmes, cris, j’avais décidé de sauter dans ma voiture et de rouler sans m’arrêter, pas même au feu de circulation, à l’intersection de ma rue et du boulevard, je l’avoue, pour me rendre au plus vite chez Rosario, le Rosario que je n’avais jamais vu, certes, mais qui accompagnait chacun de ses messages d’une photo, vingt-sept ans, athlétique, poétique, diabolique, et souvent torse nu, quoique ces images ne m’émouvaient pas, je veux dire, pas à elles seules mais accessoirement parce qu’elles accompagnaient des mots d’amours d’une franchise et d’une limpidité que je n’aurais jamais imaginées chez un homme et cela, si vous les aviez lues vous comprendriez, mais qu’est-ce que je dis, bien sûr vous les avez lues, vous ne faites que ça, fouiner dans les intimités, farfouiller avec votre joli museau blasé, donc vous voyez que ce n’était pas que les photos, c’était un ensemble, tout de lui avait fini par former une existence dont chacune des fibres participait de son essence, en sorte qu’il devenait impossible d’en soustraire une seule sans provoquer l’écroulement général, alors quand il m’a donné rendez-vous devant le théâtre de marionnettes du parc Richetrou, après plus de trois mois d’échanges en ligne, je palpitais, vous savez, le coeur, les poumons, la rate et tout parce que, comme dans toutes les transmutations, un doute persiste, s’installe malgré soi et c’est la raison pour laquelle j’ai combattu si ardemment ce sentiment, pour l’effacer, le terrasser afin d’arriver à lui dans un état de grâce exactement semblable à celui qui nous liait internettement, pour ne rien gâcher, pour ne pas avilir par mes faiblesses une communion si fine, si profonde et sincère qui, de cela je peux en être fière, je suis parvenue à maintenir intacte en conduisant peut-être un peu trop vite, je le concède, vous me direz combien je vous dois, mais tout de même prudemment, si j’en juge par l’absence d’accident dans mon sillage, à part la vieille clôture que j’ai emboutie en me garant devant chez lui, par mégarde, parce que ça n’avait pas d’importance, parce que c’était dans un monde que je quittais et que je ne reverrais jamais, à tel point que j’ai laissé les clefs dans le contact, prête à m’envoler, vaporeuse, et quand j’ai frappé chez lui il n’y avait devant sa porte qu’une âme illuminée, une femme cosmique qui s’apprêtait à vivre une fusion nucléaire, si bien que lorsque la porte s’est ouverte, j’ai senti une immense chaleur m’envahir, me brûler des pieds à la tête, et pendant une fraction de seconde je croyais réallement que je me consumait, là debout sur ce seuil inconnu, mais patemment ça ne s’est pas produit puisque dans la fraction de seconde qui a succédé, je me frigorifiais sur place, le visage levé sur un homme d’une cinquantaine d’années, bel homme comme on dit, pour son âge, mais bedonnant, mi-chauve, nez fatigué, l’oeil papelard, qui s’est mis à parler, un jargon d’où je ne distinguais que de rares mots comme ben belle et plusieurs autres de la même tournure, ce qui m’a fait réaliser que j’avais en face de moi non pas un domestique, un frère ou un père, mais l’homme en chair et en paroles, Rosario lui-même, imposteur, fumiste et déprédateur qui aurait mérité que je le fusille sur le champ, si j’avais eu un fusil, pour m’avoir rejeté dans l’étang de boue d’où je croyais m’être extirpée depuis trois mois déjà, aussi, vous remarquerez que ma réaction a été toute en retenue, et s’il n’avait pas insisté pour m’aider à dégager ma voiture prise dans la clôture, je ne serais pas ici, mais il ne me lâchait pas, et tout en poussant il me baragouinait toujours la même pâtée, d’où se dégageaient encore des ben belle et des amour, ce qui devait correspondre à sa façon de me faire la cour, ou peut-être, plus prosaïquement, à me convaincre de lui faire une pipe, et ça n’arrêtait pas, sa voix grasse et sourde qui m’étouffait, qui me faisait monter la nausée jusqu’à ce que je doive me fermer les yeux et les oreilles pour reprendre des forces, déterminée à sauter de ma voiture et à m’enfuir le plus loin que je pourrais de ce monstre, mais quand j’ai rouvert les yeux, je n’ai d’abord vu que sa grosse tête dégarnie appuyée sur le capot, puis son ventre, et derrière, le mur de sa maison où, mais à ce moment-là je ne m’en étais pas encore rendu compte, ma voiture l’avait écrasé bien malgré moi, car je le répète, fuir m’aurait suffi, mais à cet instant précis, celui où mon pied est tombé malgré moi sur l’accélérateur, je tentais de reprendre mes sens, et si j’ai couru ensuite, ce n’était pas par culpabilité mais simplement pour ne pas m’anéantir, pour ne pas sombrer avec lui, ma tête près de la sienne sur le capot, unis dans le même cloaque à respirer les même relents d’ordures, parce que je ne savais pas qu’il avait, ou qu’il allait, trépasser, parce qu’il l’est bien, du moins c’est ce que j’en déduis à cause de votre tête, qui est mieux que la sienne, rassurez-vous.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Dodo mon petit choeur

GÉRALDINE: Mes amis, je l’avoue, je m’en vais prendre une douche.

SES AMIS (en choeur): Tu sais que nous t’aimons! Tu es excentrique, boulimique, cadavérique, mais nous t’a-do-rons! À dos rond.

AMI 1 (en solo): Nous l’arrondissons, le dos.

AMI 2 (en solo): Nous l’étirons, le do.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): Des dodos, des dodos, des dominos!

GÉRALDINE: Pourtant, il ne s’agit que d’une douche. Je me plaquerai en dessous, elle m’arrosera, je me laverai, et j’irai faire dodo. Sans faire le dos rond. Et je vous reverrai demain.

SES AMIS (en choeur): Et si le monde s’arrête? Et si la guerre nous arrête? Et si l’injustice nous crucifie?

GÉRALDINE: Je serai propre et reposée. Je me fermerai les yeux. Je serai heureuse, amoureuse, parcimonieuse.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): L’amour, la mort, la mourante. Laisse-la couler toute seule. Viens avec nous. Joins notre choeur! Ooooo. Aaaaa. Ooooo.

GÉRALDINE: Je n’ai pas de voix, et puis j’ignore où je vais. Avec vous, je perdrais mon sens. Complètement. Alors que je vous aime, juste là, assez loin, assez près.

SES AMIS (en choeur): Assez loin! Assez près! Loin-près, loin-près, loin-près. Personne! Nous sommes au-dessus, en dessous!

AMI 2 (en solo): Ou peut-être en dedans!

AMI 1 (en solo): Intrinsèque.

GÉRALDINE: N’exagérons pas. Si vous étiez moi, ça se saurait. Ça ne sonnerait pas creux, ça ne résonnerait pas.

SES AMIS (en choeur): Un édifice vient de s’écrouler!

AMI 1 (en solo): En bas dans la rue!

SES AMIS (en choeur): Boom boom, ka ra ta da boom, da boom, ta boom, ra boom, ka ka, ka ka boom!

AMI 2 (en solo): Poussière, tourbillons, raz-de-marée pour la mariée!

GÉRALDINE: Y a pas de mariée! Y a que de l’amour qui s’évapore. Je vais prendre ma douche, une longue douche, et ensuite, bonne nuit, mon petit choeur! Dodo mon petit choeur!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.