La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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Un père et un grain de sable rose

Place du village, une jeune femme, un trentenaire, une bicyclette rouge.

ROSANNE: J’ai besoin de cette bicyclette pour rendre visite à mon père. Il vit dans une résidence pour personnes en voie d’être âgées.

TRENTENAIRE: Je peux vous la vendre. Pédales incluses.

ROSANNE: Je n’ai pas un sou. Il me la faut.

TRENTENAIRE: D’où sortez-vous? Je ne vous ai jamais vue ici.

ROSANNE: Justement. Je dois voir mon père pour lui demander. Donnez-la-moi.

TRENTENAIRE: Je l’ai achetée, cette bicyclette. Deux cents dollars. Donnez-moi trois cents dollars, elle est à vous.

ROSANNE: Vous déraisonnez. Je ferais mieux de vous la voler, pour de partir tout de suite. Sinon, je serai en retard.

TRENTENAIRE: Vaut mieux être en retard que ne pas être. J’ai un marché à vous proposer, tout à votre avantage.

ROSANNE: Je n’ai rien à marchander. Vous le voyez, je n’ai ni sac ni portefeuille. Poches vides, pas de bijoux. La misère.

TRENTENAIRE: Vous avez un corps. À première vue, tous les membres y sont. Jolis et ronds. Jolis et longs. Je vous échange une roue contre une heure avec ce corps.

ROSANNE: J’ai besoin de la bicyclette au complet, pas d’une roue! Allez, poussez-vous, je vous la vole.

TRENTENAIRE: Pas de bousculade. Vous aurez une roue aujourd’hui, l’autre roue demain, puis le cadre, les dérailleurs, les freins, la selle, les pédales. Dans une semaine, vous pourrez partir. Qu’est-ce qu’une semaine de retard? Si vous vivez cent ans, ce ne sera encore que deux dix millième de votre vie. Presque rien.

ROSANNE: Si je vous étrangle, l’humanité n’aura perdu qu’un dix milliardième des siens, moins que rien.

TRENTENAIRE: Vous me faites mal. Je… ne… 

Une longue route à la campagne, une femme qui file sur une bicyclette rouge, les grilles d’un domaine isolé, un gardien.

GARDIEN: Éloignez-vous de ces grilles. Propriété privée. Lisez: l’entrée vous en est interdite, proscrite, illicite.

ROSANNE: Je viens voir mon père. J’arrive de loin, conduisez-moi à lui.

GARDIEN: Vous avez bien du mérite, mais vous n’êtes pas inscrite. Et votre père vous déshérite.

ROSANNE: Q’importe. Laissez-moi lui parler.

GARDIEN: Ma patience s’effrite, vous serez éconduite si vous ne prenez pas la fuite.

ROSANNE: J’ai tout de même le droit de voir mon procréateur!

GARDIEN: Il a quitté le gîte, ce n’est pas un mythe. Il souffrait d’une pancréatite, et d’une phlébite.

ROSANNE: Il est à l’hôpital? C’est loin? Dites-moi au moins dans quelle direction c’est!

GARDIEN: Pour partir à sa poursuite, filez vite, comme un météorite, vous le retrouverez chez les Moscovites.

ROSANNE: Gros parasite! Allez bouffer des marguerites!

Une route de campagne qui se transforme en plaine enneigée, une femme à bicyclette puis à pied, un bordel, une tenancière, trois voitures.

TENANCIÈRE: Halte-là! Vous n’avez ni la mine ni le portefeuille de la clientèle. À moins que vous ne soyez une future enchaînée, mais habituellement on nous les apporte empaquetées.

ROSANNE: Je gèle et je cherche l’hôpital, je cherche mon père.

TENANCIÈRE: Il n’avait plus suffisamment de maladies pour rester à l’hôpital, il n’avait plus suffisamment d’argent pour rester ici. Je crois qu’il erre avec les loups. Vous feriez bien d’entrer, ma petite, vous avez besoin d’un lit chaud, d’une soupe chaude, d’un homme chaud.

ROSANNE: Où est la ville? Mon père a dû partir vers la ville.

TENANCIÈRE: Vous crèverez, par ces froids, tandis qu’ici, vous m’enrichirez, et vous vivrez quelques semaines de plus.

ROSANNE: Femme cruelle! Donnez-moi les clefs d’une de ces voitures!

TENANCIÈRE: Ça suffit, petite salope! Entre ici, et que ça saute!

ROSANNE: Je n’ai pas le temps. Je suis désolée d’avoir à vous égorger, mais j’ai déjà trop discuté. Pendant ce temps, le temps passe.

Une voiture, Rosanne file vers la ville, et plus spécifiquement, vers la mairie.

MAIRE: Bonjour ma chère, vous m’apportez du vin?

ROSANNE: Pas de chance, je cherche mon père.

MAIRE: Démarche administrative, quête sans objet, achetez votre carte du parti, votez pour ma réélection.

ROSANNE: Vous avez vu mon père?

MAIRE: Vous avez une photo? Est-il membre? Partisan de l’opposition peut-être?

ROSANNE: Je n’ai pas de photo, mais vous ne le connaissez pas?

MAIRE: Décrivez-le-moi. Car tout le monde est un peu le père de tout le monde. Même moi.

ROSANNE: Je ne peux pas le décrire, je ne l’ai jamais vu.

MAIRE: Tant mieux. Satisfaites-vous du premier venu. Ou cherchez autre chose.

ROSANNE: Après tous ces efforts, que pourrais-je chercher d’autre? Un père, ça se cherche bien. Quand ça se trouve, évidemment.

MAIRE: Ça ne se trouve pas toujours, heureusement. Car on ne sait jamais quoi en faire. Cherchez une mère, une soeur, un oncle, une cousine, une tante, un frère, des enfants, des petits-enfants, vous avez le choix!

ROSANNE: Un chien, un chat.

MAIRE: Un moloch hérissé, un poisson-chauve-souris.

ROSANNE: Une rose, une tulipe.

MAIRE: Une scutellaire à casque, un rafflesia keithii.

ROSANNE: Une opale, une émeraude.

MAIRE: Une chalcopyrite, un jaspe kambaba.

ROSANNE: Un grain de sable noir.

MAIRE: Un grain de sable rose.

ROSANNE: Je vais me reposer un peu, je déciderai demain matin.

MAIRE: Bonne nuit. Mais n’oubliez pas de voter pour moi.

Une voiture dans le stationnement d’une galerie marchande, une femme qui dort sur la banquette arrière, des ombres qui dansent au loin.

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De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

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Comme toutes les petites vieilles

À deux heures trente-trois du matin, un lointain tintement réveille madame Loriot. Rêvait-elle? Est-ce que le bruit provient d’en bas, dans la maison? Madame Loriot s’assied sur le bord du lit, tend le cou, l’oreille et le nez. Un second tintement se fait entendre, mais plus faible, comme étouffé par un coussin ou un vêtement épais.

Madame Loriot soupire. Veuve, septuagénaire seule, elle a été la cible de cinq cambriolages depuis trois ans. Chaque fois, elle est parvenue à se débarrasser des intrus bien avant l’arrivée des policiers. Madame Loriot ne craint pas les voleurs. Vive, elle a la souplesse athlétique d’une gymnaste et la force d’une boxeuse. Elle manie les armes à feu avec une aisance et un sang-froid qui en font une redoutable cible pour des voleurs. Deux des fripons ont été neutralisés d’une simple savate à la tempe. Ils n’ont pas même eu le temps d’avoir peur, encore moins celui de faire ouf. Les trois autres, elle les a mis hors d’état de voler en les gratifiant d’une balle à l’oreille pour l’un, au fémur pour l’autre, à la main droite pour le dernier.

À la voir trottiner toute seule au marché, on prendrait madame Loriot pour une dame timide, faible et craintive. Une parfaite victime. Quand même étonnant qu’après cinq cambriolages manqués, le mot ne se soit pas passé au sein de la communauté des brigands. Malgré ses exploits, on ne lui accorde toujours pas la réputation qui lui sied. À croire qu’on refuse de s’imaginer madame Loriot autrement que comme une vieille vulnérable.

Elle se lève donc, retire un Colt Python de sous le lit, sort de sa chambre à pas de louve, avance sans faire craquer les planches, qu’elle connaît toutes par leurs prénoms, se dirige aux nombreux sons produits par le cambrioleur, respiration haletante, frottement des pieds sur les carreaux, grincement des portes des placards. Madame Loriot tend l’oreille, tout en descendant une à une les marches qui la rapprochent de l’imprudent. Au grincement particulier de la porte du placard dissimulé derrière la salle de lavage, elle sait que l’inconnu a atteint son objectif, le coffre-fort qui contient tous les bijoux de famille, de son arrière-grand-mère à elle-même. Une belle petite fortune.

Madame Loriot sourit. Elle s’imagine l’enivrement du voleur, qui tient entre ses mains l’objet de ses rêves. Peut-être, malgré la tension du moment, ne peut-il pas empêcher son imagination de lui peindre bagnoles et voyages, luxure et griserie.

Madame Loriot observe une légère pause. Elle le laisse s’envoler vers ses chimères les plus folles. Il pourra au moins rapporter cela avec lui, cet instant de grâce, qu’elle lui ravira bientôt.

Le brigand ploie sous le poids du coffre-fort. Le bruit de ses pas est plus net, plus précis, fatal. Madame Loriot l’attend dans l’encoignure d’une porte devant laquelle il devra passer. Le voilà. Il peine, mais on pourrait deviner le sourire béat qui rayonne dans l’obscurité. Lorsqu’il atteint sa hauteur, madame Loriot lui décoche une formidable savate, précise, puissante. Mais le cambrioleur l’évite de justesse en plaçant le coffre-fort devant lui. Madame Loriot aura un bleu sur le talon, assurément. Se voyant surpris, l’hurluberlu, cagoulé, s’élance vers la sortie, déterminé à réussir son exaction. Mais cela est sans compter sur la réputation qu’on devrait donner à madame Loriot. Doucement, elle pointe son Colt, appuie sur la gâchette, atteint l’individu au cou. Il s’écroule, pris de convulsions.

Madame Loriot appelle les services d’urgence, résume la situation. Elle apporte des compresses, allume, se penche sur le malfrat. Elle veut lui retirer sa cagoule, mais comme le sang coule à flots de la blessure au cou, elle y renonce et applique les compresses.

MADAME LORIOT: Ce n’est pas bien de voler les dames seules. Vous voilà bien mal en point.

Le cambrioleur articule quelques mots, mais si faibles que madame Loriot, à l’ouïe pourtant bien fine, doit s’approcher.

CAMBRIOLEUR: Depuis quand as-tu un révolver?

C’est une femme. Madame Loriot ne peut retenir un mouvement de recul. Elle croit la reconnaître.

MADAME LORIOT: Delphie?

DELPHIE: Oui, c’est bien moi. Idiote, tu m’as sérieusement endommagée.

MADAME LORIOT: Voilà une bien drôle de visite, ma fille, après une absence de dix-sept ans, trois mois et quatre jours. La dernière fois, tu t’en souviens, tu étais partie avec l’argenterie.

DELPHIE: Tu ne pourrais pas être une petite vieille comme toutes les petites vieilles! Merde!

Les ambulanciers ont emmené Delphie. Il est loin d’être certain qu’elle s’en sortira. Si elle y parvient, elle devra répondre, non seulement à des accusations d’entrée par effraction et de vol, mais aussi d’une foule d’autres crimes, assaut, fraude, recel.

Au moment d’écrire ces lignes, la mère et la fille ne s’étaient pas revues. Madame Loriot continue de vaquer à ses petites affaires, tranquille, sans faire de vagues. On ne lui accorde toujours pas la réputation qu’elle mérite. 

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L’acacia

Un couple de retraités dans une voiture coréenne récente. Scintillante. Il est au volant, endormi, de la salive lui coule gracieusement des lèvres. Elle se réveille, lui allonge un coup de poing dans les côtes. Il sursaute, saisit le volant, déboussolé. Autour d’eux, c’est une nuit étoilée. En haut, sur les deux côtés, en bas.

ABELINE: Gervais! Cornichon! Tu t’es encore endormi au volant! Un jour, tu vas nous tuer!

GERVAIS: Où sommes-nous?

Gervais a beau tenir le volant de ses deux mains, il ignore s’il doit tourner à droite ou à gauche. Il ne voit pas la route, il ne voit rien qui ressemble à la route où ils roulaient le long de la rivière. Là où il y a tant de jolies villas.

GERVAIS: Je suis perdu. Le GPS déconne.

ABELINE: Tu devrais t’arrêter. Je vais appeler ma soeur.

GERVAIS: Les freins ne répondent pas. Abeline, pince-moi.

ABELINE: Fais pas le cornichon. Nous ne sommes pas morts. Si nous étions au paradis, je serais assise à côté de Johnny Hallyday. Tiens, c’est curieux. Je n’ai pas de connexion. Dans quel trou tu nous a encore conduits!

GERVAIS: À première vue, on dirait que nous sommes dans l’espace intergalactique.

ABELINE: Cornichon!

GERVAIS: Baisse ta glace, regarde en bas. Tu trouves ça normal qu’il y ait des étoiles sous la voiture?

ABELINE: Intergalactique? Et on rentre comment nous?

GERVAIS: Nous trouverons bien. Nous avons tout notre temps, nous sommes à la retraite, et la retraite, c’est fait pour découvrir. Découvrons.

ABELINE: Je veux bien, mais la Terre, tu sais où elle est toi?

GERVAIS: Suffit de faire demi-tour. Mais comment… Laisse-moi y penser.

ABELINE: Intergalactique! Je n’aurais jamais deviné que cette voiture nous emmènerait si loin.

GERVAIS: Sont forts les Coréens.

ABELINE: Tu as le manuel du propriétaire? Il y a sûrement des instructions sur les capacités astronomiques de la voiture.

GERVAIS: Il est à la maison. Ça prenait trop de place dans le coffre à gants.

ABELINE: Cornichon. Je parie que tu ne l’as pas lu.

GERVAIS: Si, je l’ai lu. Mais j’ai dû sauter le paragraphe sur les voyages intergalactiques.

ABELINE: Gervais! C’est quoi ça là-bas?

GERVAIS: Un Ford F-150 2018 ou 2019, je ne suis pas certain. Attendons qu’il se rapproche, je te dirai.

ABELINE: Qu’est-ce qu’un pick-up fait ici, dans ce secteur intergalactique!

GERVAIS: Ils ont sans doute les mêmes options que notre voiture.

ABELINE: Il va nous rentrer dedans ou il va s’arrêter? Bouseux! Regarde où tu vas!

GERVAIS: Il ralentit. Il va pouvoir nous renseigner.

ABELINE: Tu lui as vu la tête? Pas normal le type!

GERVAIS: 2019. Le pick-up c’est… 

ABELINE: Un Martien!

GERVAIS: Impossible. T’as vu Mars quelque part? Si on voyait Mars, on pourrait se repérer, avoir une idée de la direction à prendre.

ABELINE: Un monstre!

GERVAIS: C’est vrai qu’avec ces cinq globes plantés là où on retrouve habituellement un cou, ça lui donne un aspect extravagant. Mais faut pas juger les gens sur leur apparence, Abeline. S’il conduit un Ford, c’est peut-être un ancien Terrien, un mutant. On sera fixé, le voilà à notre hauteur.

ABELINE: Ne lui dis pas de connerie. J’ai peur.

GERVAIS: Bonjour monsieur, madame, euh, enfin… vous, vous tous. Nous roulions sur la route des Acacias, où il n’y a jamais eu d’acacias, je crois, quand je me suis endormi, oui, je tombai, pouf, endormi, je m’en excuse tout de suite, l’âge, la fatigue, toujours étant, nous roulâmes, bref, nous voilà perdus, et comme nous ne connaissons pas trop les environs, très joli, faudrait pas penser, oui, même s’il manque un peu de verdure et tout, mais perdus, alors regagner la route des Acacias, ou n’importe quelle route, n’importe où, la Terre quoi, oh peut-être pas la Patagonie, je n’aurai pas assez d’essence pour rentrer.

H3/XA&!: uuuuuuuUuuUuuuuuUUUUUUUUUuuuuuu

GERVAIS: U?

H3/XA&!: uuUUuU

GERVAIS: Moi, Gervais. Moi, perdu, uu. Toi, uUu?

H3/XA&! saisit un appareil oblong sur le siège passager, le place au-dessus de ses têtes où il se maintient en apesanteur. Soudain, tout H3/XA&! devient rose, et l’éclat irradie l’espace autour des deux véhicules.

H3/XA&!: Voilà. Mon traducteur. Il m’aide à communiquer avec les illettrés.

ABELINE: Monsieur! Madame! Vous! Nous ne sommes pas illettrées, enfin, Gervais un peu, mais moi! J’ai trois cent dix-sept livres des Éditions Harlequin, et j’en ai lu deux cent quatre-vingt-dix-sept! Oui monsieur! Oui madame! Oui vous!

GERVAIS: Ça n’a pas d’importance, Abeline. Notre ami n’a pas voulu t’insulter. N’est-ce pas? Nous sommes perdus, comme je le précédemment disais, et nous humblement implorerions vos grâces pour nous vaillamment remettre en chemin terrestre.

H3/XA&!: Vous voulez retourner sur Terre?

GERVAIS: Voilà. Disons-le tout court, c’est ce que nous désirons.

H3/XA&!: Vous n’avez pas de pick-up? Nous ne prenons que les pick-up. Votre bagnole, elle ne me plaît pas. Je ne peux rien pour vous.

GERVAIS: Qu’à cela ne tienne, sitôt de retour à la maison, je cours chez le concessionnaire, j’achète un pick-up, et je vous l’expédie. Marché?

ABELINE: Gervais! Nous n’avons pas les moyens! Si nous vivons encore vingt ans, nous aurons besoin de cet argent!

GERVAIS: Tu veux finir ici, intergalactiquement perdus? Qu’allons-nous manger? Qu’allons-nous boire? C’est un pick-up ou la vie. Nous en sommes là, Abeline. Ne pleure pas, Abeline. Je vendrai ma collection de boutons anciens.

H3/XA&!: Dans ces conditions fort hypothétiques, ce sera deux pick-up. À prendre ou à laisser.

GERVAIS: Je vendrai ma collection de lunettes.

ABELINE: Au moins, ça débarrassera la pièce du devant, où je pourrai installer un boudoir. J’en rêve depuis si longtemps!

GERVAIS: D’accord. Deux pick-up. Une couleur en particulier, où ça ne vous importe pas?

H3/XA&!: Un rouge et un noir. Avec des marchepieds chromés, une caisse de huit pieds, un 6.4 litres, Limited, bien entendu.

GERVAIS: Bien entendu. Je note tout. Je n’y connais rien, mais je sens que ma collection de jetons de casinos va y passer, et peut-être même ma collection de sous-vêtements de la Renaissance.

ABELINE: Tant mieux. Je pourrai installer une bibliothèque dans le boudoir.

H3/XA&!: Je vous inviterais bien à la maison pour prendre un verre, mais vos corps prédécomposés ne supporteront pas le voyage. C’est vraiment très loin. Approchez-vous. Vous aussi madame. Voilà.

GERVAIS: Qu’avez-vous fait? C’est quoi cette lueur rose sur ma peau?

H3/XA&!: Notre entente. Vous achetez les deux pick-up, vous les apportez exactement là où je vous déposerai, route des Acacias, et ces lueurs roses disparaîtront.

GERVAIS: D’accord.

ABELINE: Que se passera-t-il si nous ne vous fournissons pas les pick-up?

H3/XA&!: Vous serez réexpédiés ici. Instantanément. Éternellement. Enfin, jusqu’à ce que vos corps cessent de se décomposer.

ABELINE: Oh!

GERVAIS: Nous sommes prêts, allons-y!

H3/XA&!: Vous y êtes déjà.

Gervais se réveille, tapote les joues d’Abeline, endormie. De la salive lui coule gracieusement des lèvres.

GERVAIS: Abeline! Nous sommes de retour!

ABELINE: Où suis-je?

GERVAIS: Route des Acacias. Nous étions dans l’espace intergalactique. Vite, achetons ces deux pick-up, et profitons de la vie!

ABELINE: Intergalactique? Ça va, Gervais? Cornichon!

GERVAIS: Tu as oublié, déjà?

ABELINE: Dans mon rêve, il y avait un monstre.

GERVAIS: Ces marques roses sur nos bras, elles nous projetteront dans l’espace intergalactique!

ABELINE: Tu entends ces cris. Qu’est-ce que c’est?

GERVAIS: Des gens, en bas. Regarde.

ABELINE: En bas?

GERVAIS: Le con! Il nous a fait atterrir dans un arbre.

ABELINE: Un acacia.

GERVAIS: Comment peut-il y avoir un acacia dans ce pays! Jamais entendu parler d’acacias par ici. Route des Acacias, je veux bien, mais de véritables acacias? Ça, pour une chose invraisemblable! Je n’y crois pas!

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La fragilité de tout

Les Balaud n’ont pas d’enfants parce qu’ils casseraient tout dans l’appartement. Ils ont été témoins de la destruction par les nièces et neveux, résultat de leurs jeux et disputes. Ça leur a coupé toute envie de procréer. Ils l’ont échappé belle.

Quand les Balaud ont ramené une commode achetée en rabais dans une grande surface, ils ont réalisé, après avoir gravi onze des quatre-vingt-quatre marches, que le Balaud n’aurait pas la force de continuer jusqu’à l’appartement. Pas question de redescendre, il n’en pouvait plus, s’était peut-être blessé le dos, peut-être tordu une épaule, peut-être déchiré un ligament du poignet, peut-être fait un tour de rein.

La Balaud a donc soutenu le Balaud jusqu’à l’appartement, où elle l’a confortablement installé dans un épais fauteuil inclinable. Puis ils ont réfléchi. Comment monter la commode sans avoir à payer des déménageurs? Il fallait agir vite, surtout que dans la cage d’escalier commençaient à monter les plaintes des voisins incapables de descendre ou de monter. La survie de la commode était menacée.

Les Balaud ont convenu de faire appel au voisin Cabaud, fort gaillard qu’ils avaient trimballé son bazar avec une méticulosité encourageante. Tout de suite, Cabaud accepte, étonné, mais heureux que les Balaud s’adressent à lui après douze ans de bon voisinage.

Le Cabaud aurait pu, et préféré, monter la commode tout seul, mais la Balaud tenait à participer à l’effort pour y ajouter un extra d’attention. Une commode est si vite égratignée de nos jours! Encombré par la Balaud, le Cabaud parvient à gravir sans incident toutes les marches, jusqu’à l’appartement. Il pose doucement son fardeau dans la première pièce, sous l’insistance des Balaud, qui ne veulent surtout pas qu’il s’aventure trop avant dans leur domaine.

Ce n’est pas dans les habitudes des Balaud d’inviter à boire un coup. Ils ne l’invitent donc pas. Ils le remercient à profusion, espérant que cette manifestation de reconnaissance sera suffisante pour rétablir une distance agréable entre voisins. En se retournant pour sortir, Cabaud ne voit pas le tout petit pot de fleurs qui trône sur une console. La manche de sa chemise accroche les fleurs, et le pot bascule, éclate sur le parquet. Fracas et petite flaque d’eau. Le petit pot de verre, deux dollars quatre-vingt-dix-neuf chez Wallmart, étend ses mille miettes aux pieds de la Balaud, qui hurle.

Malgré ses douleurs, le Balaud s’approche pour prendre la mesure du drame. Il hurle à son tour. Devant un Cabaud confondu, les Balaud se jettent dans les bras l’un de l’autre, fondent en sanglots. Pantois, Cabaud bat en retraite, s’éclipse pendant que les larmes aveuglent ses voisins.

Pétris de douleurs, les Balaud s’enferment chez eux pour souffrir ensemble. Espérant que la nuit calme leurs tourments, ils se couchent, mais dorment d’un sommeil agité, partageant les mêmes cauchemars. Au petit matin, l’affliction a cru à tel point qu’elle les terrasse dès qu’ils tentent de se lever. Perte d’appétit, dégoût de soi, de la vie, pendant trois jours ils ne se lavent plus, ne mangent plus, boivent à peine quelques gouttes d’eau.

Puis du fond de leur affaissement, une lueur. Les jours joyeux ne reviendront pas tant qu’une vengeance appropriée n’aura nourri leurs âmes éperdues. Le voisin doit payer.

Dès qu’il sort sur le palier, ils épient Cabaud à travers le judas optique, puis par la fenêtre, lorsqu’il marche jusqu’à sa voiture. Ils glanent sur internet et sur les médias sociaux tout ce qu’ils peuvent sur son compte. Jusqu’à ce qu’à la révélation. Cabaud est lié au monde interlope, trafique assurément de la drogue, à preuve ce jeune homme complètement défoncé qu’il a traîné jusque chez lui à plus d’une reprise, probablement pour lui injecter de nouvelles doses.

Fiers, les Balaud déballent leur histoire à la police, qui rapplique chez Cabaud. Ils saisissent un bon sac de cocaïne dans un sac de plastique caché dans le réservoir des toilettes. Pas original. Éberlué, Cabaud explique que ce sac appartient sans doute aux relations douteuses de son jeune frère, ce frère toxicomane qu’il héberge fréquemment, qu’il aide comme il peut, qu’il soutient dans ses tentatives de désintoxication. Le frère en question est arrêté lui aussi, assure que Cabaud n’était pas au courant pour le sac de cocaïne, mais rien n’y fait, tolérance zéro, les deux frères écopent de dix ans fermes.

Pendant que les Balaud retrouvent goût à la vie, sans toutefois parvenir à se défaire d’une profonde blessure, les Cabaud subissent la vie carcérale. Le jeune frère, chétif et désemparé, est terrassé par un virus qui l’emporte au bout d’une semaine. Triste à en mourir, Cabaud jure d’étrangler les Balaud de ses mains nues. Il parvient à s’évader, toute la ville est en émoi, et plus particulièrement les Balaud. Dans son aveuglement, Cabaud ne réfléchit pas, fonce chez ses ennemis où un bataillon de policiers armés et peureux lui tire dessus. Soixante-douze balles lui traversent différents membres, dont la tête et le torse. Les autorités font incinérer Cabaud, comme son frère l’a été, et ses cendres sont jetées aux ordures.

Les Balaud retrouvent la quiétude, et la larme qui leur monte parfois à l’œil leur rappelle la fragilité de tout.

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Le délire de la destinée

Heureusement que j’ai emmagasiné suffisamment de conserves, de vin et d’eau, parce qu’avec cette inondation, je ne suis pas près de faire les courses. À la télé, le journaliste a dit que la rivière reviendrait dans son lit avant la fin de la semaine, dans trois jours, mais je ne le crois pas. Il raconte n’importe quoi, soir après soir. C’est lui qui avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’inondation cette année. 

Il y a un mètre soixante-dix d’eau dans le sous-sol. J’ai remonté mes réserves, que j’ai entassées dans le salon. C’est le bazar, mais avec toute cette eau, je ne suis pas à la veille de recevoir mes amis ou ma famille. Ils n’ont pas de bateau, et d’ailleurs ce n’est pas recommandé de se risquer sur la rivière. La puissance du courant charrie toutes sortes de débris, des arbres déracinés, des balcons arrachés, des quais et j’ai même vu passer un cabanon monté sur une plate-forme de contreplaqué.

Quand tout sera terminé, je nettoierai la maison, le terrain, la rive, j’en ferai un petit paradis. Et je vendrai. Il se trouvera bien un étranger qui voudra s’installer dans la région, qui tombera amoureux de la propriété, qui m’en débarrassera, merci, adieu. J’irai vivre sur la montagne, là-haut près du lac.

Un bruit sourd sous la fenêtre de la salle de bain. Sans doute un autre arbre. Il y en a qui me réveillent la nuit, et chaque fois, j’ai l’impression qu’ils fendent le mur. Jusqu’ici, ça tient bon. Des cris?

Je me précipite dans la salle de bain, je remonte la fenêtre à guillotine. Une femme sur un radeau! Juste là, sous ma fenêtre. Aidez-moi. Elle est toute trempée, elle grelotte. Je reviens! Je cours au salon, je trouve une corde dans mon fatras, je me précipite à la fenêtre, je lui lance la corde, qu’elle attache sous ses aisselles. Je tire pour la monter jusqu’à l’ouverture de la fenêtre. À peine un mètre et demi. Elle n’est pas lourde, elle est même étonnamment légère. Je la soulève sans peine. Il était temps, puisque son radeau commence à pivoter sur lui-même et à s’éloigner lentement de la maison, vers les courants plus rapides.

Elle atterrit dans la baignoire. Je la soutiens pour qu’elle ne se fracasse pas le crâne. À son teint livide, je devine qu’elle est épuisée, assoiffée, affamée. Je lui apporte des vêtements secs, les miens, mais les moins grands, les moins moches, je lui prépare une salade de lentilles avec légumes et jambon en conserve.

Elle mange, boit, s’endort. Dans la chambre d’amis que j’ai débarrassée en catastrophe. Comme il n’y a pas d’électricité, je passe la soirée à lire, à jouer un peu de guitare, à écrire des lettres à mes amis, que je leur posterai, pour rire, une fois que tout sera terminé.

Elle ne se réveille que le lendemain matin, à dix heures vingt. De fort bonne humeur, gaie même. Me remercie pour tout, se trouve fringante dans mes vêtements, insiste pour préparer le repas, accepte du vin, entreprend de ranger ce qui peut l’être. Elle s’appelle Aïcha.

Son radeau, maintenant disparu en aval, était en fait le toit de sa maison. Elle s’y est réfugiée quand l’eau a envahi le rez-de-chaussée. Y a passé deux jours, avec ce qui lui restait de vivres, à attendre des secours qui ne sont jamais venus. La pression de l’eau a fini par avoir raison de la structure, qui s’est écroulée. Le toit s’est détaché, il dérivait depuis une dizaine d’heures lorsqu’il a percuté ma maison.  

Nous vivons ensemble depuis quatre jours. Elle a complètement redécoré la chambre d’amis. Malgré l’eau dans le sous-sol, elle a trouvé des pots de peinture, repeint le haut des murs et le plafond bleu ciel, et les murs jades. Elle a viré les vieilles affiches, les bibelots, tous les meubles qu’elle a empilés dans le salon, avec le reste de mon bric-à-brac. Je tenais tout cela du propriétaire précédent, mort dans un accident de voiture. Jamais pris le temps de m’en débarrasser, mais le raz-de-marée Aïcha me plaît, je me promets de tout barder dès que l’eau me permettra de quitter la maison. Ou je brûlerai tout.

Dans sa chambre, il n’y a plus que le matelas, posé à même le sol. Aïcha range dans le placard les quelques vêtements qu’elle a choisis parmi les miens. J’aimerais bien transformer ma chambre de la même façon, mais je devrai attendre. Il n’y a plus de place dans le salon pour y empiler mon barda.

Cinquième jour de notre cohabitation. Le niveau de l’eau reste imperturbable. Je me demande s’il y a des poissons dans le sous-sol. Probablement. Entrés par les fenêtres que l’eau a défoncées. J’imagine des truites batifoler entre mes étagères remplies de souvenirs, d’outils et de décorations de Noël. S’il y avait un énorme esturgeon? Des anguilles? J’espère qu’ils déguerpiront tous lorsque la rivière se retirera. Sinon tout ça va crever et ça puera pour des semaines.

Nous préparons la plupart des repas ensemble. Nous ne parlons que du présent. Je ne sais rien de sa vie, elle ne sait rien de la mienne. Nous jouons au ping-pong dans la salle à manger, nous pédalons sur le vélo stationnaire, à tour de rôle, nous levons des poids. Le soir, souvent, nous lisons les bandes dessinées, ou nous jouons de la guitare. De plus en plus.

Au neuvième jour de notre vie commune, nous avons décidé de repeindre la salle à manger aux couleurs de Provence. Il n’y a pas assez de peinture, mais ça donne déjà une bonne idée de ce que ça sera.

Aïcha compose des chansons à la guitare. Depuis son arrivée ici, elle en a cinq ou six que j’aime beaucoup. Des chansons sur l’inondation, sur la fin du monde, sur la solitude, sur l’avenir. Toutes joyeuses, très joyeuses et parfois même, drôles.

Dix-septième jour. Les vivres vont nous manquer, si ça se poursuit encore longtemps. J’ai fabriqué des hameçons, je pêche par la fenêtre de la salle de bain. Jusqu’ici, rien n’a mordu.

Nous passons parfois des heures assis par terre côte à côte, à ne rien faire, à ne rien dire, juste à respirer. J’ai l’impression que j’entends son cœur battre, puis je ne l’entends plus, il se confond au mien. Je le lui ai dit. Elle m’a avoué entendre la même chose.

La maison a bougé ce matin. À force de baigner dans l’eau, les madriers sont probablement en train de pourrir, de se transformer en éponges.

Vingt et unième jour. Nous balançons à la flotte tout ce qui encombre le salon. Tout. Place nette. Nous nous couchons sur le dos au milieu de la pièce vide, nous imaginons ce que nous pourrions en faire. C’est merveilleux. J’ai hâte que l’eau se retire. Je ne sais plus si j’irai vivre sur la montagne.

J’ai attrapé une truite. Dans le sous-sol. Nous l’avons fait cuire sur le BBQ.

La nuit. Un claquement sec, puissant, retentit des entrailles de la maison. Nous nous levons, mais dans cette nuit sans lune, nous ne distinguons rien. Un mouvement. La maison se tord, des madriers éclatent, s’arrachent des fondations. Nous sommes sereins. Aïcha chante ses chansons, je l’accompagne en frappant sur un pot de peinture vide. C’est le vingt-cinquième jour. La maison s’éloigne de ses fondations, ballotte doucement sur l’eau. 

Cela a pris presque toute la journée, mais nous atteignons le centre de la rivière, où le courant est vraiment très rapide.

Nous frappons un écueil, qui crée une énorme brèche dans le salon. L’eau s’infiltre immédiatement à l’intérieur, et la maison se cabre, et se retrouve à la diagonale. J’ai failli glisser et disparaître par le salon ouvert, mais Aïcha m’a retenu par un pied. Dans peu de temps l’eau aura envahi tout le salon, la salle à manger et la cuisine. Nous transférons ce qui reste de provisions dans la chambre d’Aïcha, où nous nous réfugions. Comme cette pièce est située à l’extrême opposé du salon, nous occupons là la position la plus élevée.

Nous passons la nuit assis dans l’angle du mur et du plancher, à quarante-cinq degrés. Il nous est presque impossible d’atteindre la porte pour sortir de la pièce.

Vers trois heures trente du matin, un vacarme assourdissant. La rivière a sectionné la moitié de la maison. Le salon, la salle à manger et la cuisine viennent de disparaître dans les flots. Ce vide fait basculer le toit, qui après une trentaine de minutes de grincements, s’effondre dans la rivière. Nous l’apercevons par la fenêtre qui tourbillonne, qui s’éloigne et disparaît.

En cette vingt-septième nuit ensemble, nous descendons la rivière à la belle étoile. La perte du toit a redressé le plancher, et nous pouvons marcher, et même passer de ma chambre à celle d’Aïcha.

Pour nous protéger de la pluie, si elle venait à briser le ciel bleu, nous fabriquons un toit de fortune avec des sacs de couchage et des sacs poubelle.

Nous ne mangeons presque plus. Quelques cuillères de lentilles le matin, quelques cuillères le soir. À la vitesse où nous filons, nous finirons bien par arriver quelque part.

Aïcha chante. Je répète en chœur, en admirant le paysage par la fenêtre de la chambre.

Dans un coude de la rivière, nous apercevons un bouquet d’énormes frênes. Nous nous dirigeons droit dessus. Je me rapproche d’Aïcha, nous nous serrons l’un contre l’autre. Nous attendons le choc.

C’est sans doute assourdissant, mais j’ai l’impression de ne rien entendre. La secousse nous fait tourner rapidement, à nous en étourdir, mais nous ne sombrons pas.

Le calme revient. J’ouvre enfin la porte. Ma chambre a disparu.

Épuisés, assoiffés, nous nous étendons côte à côte, nous écoutons battre nos cœurs. Ils battent encore. Nous vivons.

Combien de temps avons-nous dormi? La chambre tangue régulièrement, mais nous ne filons plus à toute allure. Nous nous précipitons à la fenêtre. Tout autour, que de l’eau, à perte de vue. En sortant la tête à l’extérieur, j’aperçois une longue bande de terre, à l’horizon. Nous avons quitté la rivière, et nous voguons sur l’océan. Autour flottent quelques débris de maisons, quelques arbres, mais si peu. Tout se disperse, nous avançons vers l’infini. Nous n’atteindrons aucune ville, et à moins de croiser un paquebot, il n’y a plus que nous deux.

Nous dormons de plus en plus, côte à côte, immobiles. Je ne compte plus les jours depuis longtemps.

La pluie nous réveille. Il fait nuit. Le vent a emporté nos sacs. Nous sommes trempés, l’eau nous monte aux chevilles.

Au petit matin, un bon mètre d’eau a inondé la chambre.

Le soleil. Le plus loin que notre regarde porte, il n’y a que de l’océan, de l’océan qui à l’horizon embrasse le ciel.

Sous le poids de l’eau, la chambre s’enfonce, silencieusement. Nous chantons ensemble, jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. La chambre disparaît sous la surface paisible, presque sans remous.

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J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

Traitement en cours…
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