Une pince à épiler 

Oui, je sais, chez toi, tout le monde est bienvenu, on le dit, on le répète, mais je n’irai pas, je n’entrerai pas, tu ne trouveras jamais rien pour m’appâter, mon idée est faite, je préfère rester loin de toi, mais bien portant. Ton grand-père est entré, tu l’as transformé en soldat de plomb, que tu as exposé sur la tablette de la cheminée. Ta grand-mère, tu en as fait un cendrier, et honnêtement, je me demande pourquoi, tu ne fumes pas, et on dit que tu n’acceptes pas qu’on fume sous ton toit. Alors, visiblement, quelque chose ne tourne pas rond, c’est pas comme partout, c’est pas comme chez Rose, qui ne sourit jamais, mais d’où nous sortons toujours rayonnants. Que sont devenus tes deux frères, ta sœur? On dit que tu caches la moitié de la ville dans les coffres de ton grenier. Statuettes, pendentifs, chandeliers d’argent, assiettes décoratives, théière damasquinée, soupière de porcelaine de Limoges qui n’est pas sortie de Limoges, on le sait, et quoi d’autre encore? Des tonnes de livres, de disques, des couteaux, des armes à feu, un sabre, des dentelles maintenant jaunies. Est-ce vrai que le maire, pas celui qui règne en ce moment, mais le prédécesseur de son prédécesseur, gît au fond d’une caisse de planches sous la forme d’une pauvre truite en tôle? Chez toi, les destinées prennent des allures de cauchemar, je ne suis pas le seul à le penser, même si je suis peut-être le premier à te le dire. Un pas de plus, je sais, et je suis bon pour rejoindre ton bazar, tu m’époussetteras peut-être pendant quelques jours, peut-être plus, si je suis chanceux, et tu m’oublieras bien vite, à jamais. Et qu’y aura-t-il pour moi? Une fraction de seconde dans tes bras, une fraction de seconde à ne plus avoir à imaginer ce que c’est que de t’embrasser, de t’étreindre? Vois, je détourne le visage, je retourne d’où je viens, je ne te reverrai plus, je pars et je me sens déjà libéré. Tant que je parle, tant que je te refuse le moindre mot, je suis sauf. Quand je serai loin, je rirai bien de toi, car je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette ville maudite, ta ville, comme chacun sait. Et bonjour madame, bonjour monsieur, tous ces gens qui me regardent de haut, de travers, de côté, on n’aime pas les gens qui raisonnent sur la place publique, mais je ne me tairai pas, du moins, pas tant que je serai suffisamment loin pour ne plus apercevoir les cheminées de ton manoir. Car si je me taisais, tu vaincrais, je ne serais plus qu’une tasse, un stylo ou une pince à épiler.

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