Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

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J’en étais amoureux, moi

Une journée fraîche de septembre à Trouville. Oliver tient deux livres de la collection La Pléiade dans chaque main. Les œuvres complètes de Marguerite Duras. Il a pris soin d’envelopper les livres dans un sac plastique transparent, pour que le sable de la côte Normande ne les abîme pas.

Oliver a quitté son trou d’Orléans, Michigan, deux jours plus tôt. Pour se payer le voyage, il a vendu son vieux pick-up Ford et loué sa maison à un cousin.

La plage est déserte, à part une vieille dame qui marche lentement, et un trentenaire qui prend des photos. Oliver quitte la plage, gravit un escalier. Malgré une affiche qui indique Résidence privée – Passage interdit, Oliver se glisse entre les panneaux entrouverts du portail, court jusqu’à la porte principale, qu’il tente d’ouvrir. Verrouillé. Il frappe, mais personne ne vient répondre. Pourtant, il y a des gens, le stationnement est rempli de jolies petites voitures de toutes les couleurs. Oliver court d’une porte à l’autre, frappe même aux volets à sa hauteur. Évidemment, personne ne répond.

Mais Oliver est déterminé. Il n’a pas fait sept mille kilomètres pour se heurter au silence. Les Roches noires. Il tourne autour de l’édifice, frappe à chaque porte, à chaque fenêtre. Soudain, une main lui saisit le poignet, le contraint à se retourner. Le gardien.

L’homme est costaud, solide. Il n’entend pas à rire. Il traîne Oliver jusque dans la rue, passe ses bras de chaque côté d’un lampadaire et le menotte dans cette position. Oliver, qui tient toujours ses précieux livres, proteste, mais le gardien ne veut rien entendre.

GARDIEN: Il y a eu effraction. J’appelle les gendarmes.

OLIVER: Je ne suis pas un voleur, pas du tout.

Au son de la voix d’Oliver, le gardien baisse son téléphone, dévisage son prisonnier.

GARDIEN: Vous n’êtes pas d’ici. Vous êtes anglais?

OLIVER: Non, Américain. Je suis d’Orléans, Michigan.

GARDIEN: Orléans? En Amérique?

OLIVER: Je vous en prie, détachez-moi. Vous voyez ces livres, un voleur ne se baladerait pas avec quatre livres.

GARDIEN: Vous savez donc lire. Vous avez bien lu, Passage interdit. C’est clair.

OLIVER: J’avoue, mais c’est peu quand toute ma vie est en jeu!

GARDIEN: Votre vie?

OLIVER: Enfin, c’est de mon salut qu’il est question. Je vous en prie, enlevez-moi ces menottes, elles sont inconfortables.

GARDIEN: Pas encore. J’appellerai peut-être les gendarmes, tout à l’heure.

OLIVER: Vous pourriez transmettre un message à une de vos résidentes, de ma part? J’ai n’ai fait tout ce voyage que pour ça.

GARDIEN: Nous n’offrons pas ce service, monsieur l’Américain. Utilisez la poste, comme tout le monde.

OLIVER: Je dois la voir! Vous voyez ces livres? Elle les signera, elle m’écrira quelques mots, je le sais, je le sens.

GARDIEN: Elle a écrit tout ça? Vous devez faire erreur, mon cher, il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit autant. Sans violer la confidentialité de nos résidents, je puis vous assurer qu’aucun n’est écrivain.

OLIVER: Mais elle, si! Vous n’avez jamais lu ces livres, vous qui vivez dans leur berceau!

GARDIEN: Vous ne seriez pas une sorte d’exalté, monsieur? Partir de si loin pour si peu.

OLIVER: Délivrez-moi de ces menottes, je ne me sauverai pas.

GARDIEN: Je m’en garderai bien. À vrai dire, vous m’inquiétez. Qui est cet écrivain que vous tenez à rencontrer?

OLIVER: Vous la connaissez! Si moi, dans ma petite bourgade de trois mille âmes je la connais, vous qui vivez à ses côtés ne pouvez que la connaître!

GARDIEN: Quel est son nom? Allez-vous le dire, à la fin?

OLIVER: Évidemment, comme vous l’avez deviné malgré votre déni, il s’agit de Marguerite Duras.

GARDIEN: C’est une blague? Je crois que je vais les appeler, les gendarmes!

OLIVER: Vous la connaissez, non? Je sais que vous ne pouvez rien dire sur vos résidents, confidentialité, mais cette résidente, c’est autre chose.

GARDIEN: Elle est morte en 1996. S’il est une chose que tout le monde sait, c’est bien ça!

OLIVER: Morte? Impossible! J’accepte que vous conserviez le secret sur l’identité de vos résidents, mais ne mentez pas!

GARDIEN: Regardez, je fais la recherche sur internet. Marguerite Duras. Voilà. 1914-1996. Constatez par vous-même. Morte depuis longtemps. Bien avant que je ne commence ici.

OLIVER: Morte? Pourtant… Pourtant, j’en étais amoureux moi!

GARDIEN: Amoureux! Elle aurait cent sept ans, mon pauvre, cent sept ans!

OLIVER: Cent sept ans? Mais en quelle année sommes-nous? J’ai l’impression que ma vie a sauté du train, il y a de cela bien longtemps. Cent sept ans… Je serais moi-même beaucoup trop vieux. Je serais disparu depuis longtemps.

Le gardien tourne le dos à Oliver, appelle la gendarmerie, signale un homme qui semble souffrir de graves problèmes de santé mentale. Derrière lui, au moment où il raccroche, un bruit métallique. Il jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Oliver a disparu. Les menottes gisent par terre, fermées. La rue est déserte, nulle part où Oliver aurait pu s’enfuir. 

GARDIEN: Qu’est-ce que c’est que cette magie?

Le gardien remarque deux sacs de plastique, qui ont glissé sous une voiture garée. Il se penche, ouvre les sacs. Les quatre tomes des œuvres complètes de Marguerite Duras.

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Je n’oublierai pas de tout oublier

Quatre personnes dans la salle d’attente d’un dentiste. Une mère avec son gamin qui piaille, un retraité qui sourit pour bien montrer qu’il a su garder intactes toutes ses dents, une femme d’une trentaine d’années qui lit. Une vieille chanson de Cabrel passe à la radio, sans toutefois parvenir à couvrir le bruit de la turbine du dentiste. Un homme d’au plus trente-cinq ans qui pousse la porte, cherche des yeux une place libre, en choisit une à deux chaises du retraité, de biais avec la lectrice.

Un père sort de la salle du dentiste avec sa fille qui se masse les joues. Elle tient à la main une sucette et des autocollants, essuie ses larmes. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle la mère et son gamin. Une lueur d’espoir luit dans ses yeux en apercevant les autocollants.

Le dernier arrivé dans la salle d’attente dévisage la femme qui n’a pas levé les yeux de son petit livre. Il blêmit.

CÉLIAN: Rosa? C’est bien toi, Rosa?

Le retraité aux dents sursaute. La lectrice lève des yeux qui papillonnent.

CÉLIAN: C’est moi, Célian!

ROSA: C’est à moi que vous parlez?

Le son de la voix de la femme donne des ailes à Célian, qui balaie d’un sourire toutes ses hésitations.

CÉLIAN: Tu ne me reconnais pas? Il y a dix ans et trois mois, nous voyagions ensemble, nous étions à Marseille!

ROSA: Vous faites erreur, monsieur, je n’ai jamais vu Marseille.

LE RETRAITÉ: Moi si. Ma tante vivait dans l’Unité d’habitation, boulevard Michelet.

CÉLIAN: Tu conduisais une petite Toyota rouge, l’été nous allions au chalet de tes parents, nous lisions des dizaines de livres à voix haute, nous avons vu je ne sais plus combien de concerts, tu avais un golden retriever.

ROSA: Monsieur, s’il vous plaît, calmez-vous. Laissez-moi lire.

CÉLIAN: Je te cherche depuis dix ans et trois mois! Au retour de Marseille, tu as disparu, je ne t’ai plus jamais revue. J’ai fini par croire que tu avais émigré. Où étais-tu? Même tes parents avaient déménagé sans laisser de trace. J’ai passé des semaines à surveiller leur maison, j’ai passé des étés à rôder autour de leur chalet. Nous avions prévu emménager ensemble dans ce bel appartement près du parc Laurier, nous avions déjà acheté du mobilier, des tapis et même des rideaux. Tu voulais attendre trois ou quatre ans avant d’avoir des enfants, nous prévoyions un voyage en Patagonie!

ROSA: Votre histoire est bien triste, monsieur. Je dois lui ressembler. J’en suis désolée.

LE RETRAITÉ: La Patagonie, je m’y suis déjà perdu. Longtemps.

CÉLIAN: Tu as une rose tatouée sous le sein droit. Tu as une tache de naissance à l’intérieur de la cuisse gauche.

ROSA: Monsieur! Je ne vous prouverai pas votre tort!

CÉLIAN: Je sais que tu m’as reconnu. Tu me reconnais!

ROSA: Vous m’effrayez. Cessez, je vous prie.

CÉLIAN: Tu te souviens de cette nuit où nous écoutions Mendelssohn? Nous avons tant rêvé, tant rit, tant pleuré! Tu m’as raconté ton enfance aride, quand tes parents vivaient encore à la campagne, dans ce village où tout a été rasé pour faire place à ce vaste champ d’éoliennes. Ton père toujours triste qui s’enfermait dans le grenier dès qu’il avait un moment libre pour y monter ses modèles réduits, ta mère qui répétait du matin au soir qu’elle t’adorait, sur le même ton qu’elle te demandait de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs. Ces parents dont tu n’as réussi à oublier la sécheresse qu’en te saoulant d’études, de musique, de poésie, jusqu’à trembler devant une réalité que tu ne reconnaissais plus. Et tous ces amours qui t’ont coulé entre les doigts sans laisser de trace. Tu n’as pas pu oublier cette nuit-là, qui nous a soudés à jamais. Pendant des jours ensuite, pendant des semaines nous voyagions dans ton enfance, dans mon enfance, nous tressions de nos destinées de formidables liens nous unissaient à en perdre l’équilibre. Rosa, jusqu’à  la dernière minute où je t’ai vue, jamais la moindre brouille n’est parvenue à se glisser entre nous, pas un nuage n’a jamais flotté au-dessus de nos têtes. Pourquoi partir? 

La mère et son gamin, qui tient sa sucette et ses autocollants, sortent du cabinet, traversent la salle d’attente et s’en vont. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

DENTISTE: Rosa? Bonjour Rosa, c’est à vous.

Rosa range son livre, et sans un regard pour Célian, se faufile dans le cabinet du dentiste.

LE RETRAITÉ: Ma sœur m’a offert une biographie de Mendelssohn, que j’ai perdue.

Agité, Célian se lève, marche de long en large dans la salle d’attente, l’œil rivé sur la porte du cabinet. Son cœur bat à un rythme étrange, ses yeux étincellent, ses mains battent une mesure que lui seul entend. La porte du cabinet s’ouvre. Célian se pétrifie. Le dentiste passe à nouveau sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle le retraité. Le regard de Célian s’affole.

CÉLIAN: Où est Rosa?

DENTISTE: Ne m’en parlez pas. Elle s’est enfuie par la fenêtre! J’ai voulu la retenir, mais elle a réussi à sauter sur le garage, puis sur le trottoir. Et je l’ai perdue de vue.

CÉLIAN: Non!

LE RETRAITÉ: Ma femme avait le vertige. Elle a pris la porte, et sa valise.

DENTISTE: Mon cher, vos dents sont miroitantes!

Célian se précipite vers la porte extérieure.

CÉLIAN: Je reviendrai!

LE RETRAITÉ: Où serez-vous dans dix ans?

LE DENTISTE: J’aurai pris ma retraite. Je n’oublierai pas de tout oublier.

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J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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Sublime extrême blogueuse

Un parc, un frêne, un homme, Vidal.

VIDAL: J’aurais dû me douter que je n’aurais pas le temps de quitter Chartres, de foncer jusqu’à Orly, de traverser l’océan, de descendre à Pierre-Elliott-Trudeau, de sauter dans un taxi, et d’être à l’heure au parc La Fontaine. Cette sublime extrême blogueuse a joué serré, et j’ai perdu. Je suis en retard, mais s’est-elle présentée?

FRÊNE: Si si, elle était là, exactement où vous vous tenez, il n’y a pas deux heures de cela. Elle vous a attendu au moins cinquante-trois minutes vingt-huit secondes.

VIDAL: Oh! Vous m’avez fait peur! C’est vous qui avez parlé?

FRÊNE: Si si. Je ne voulais pas vous effrayer, seulement vous informer.

VIDAL: C’est bien la première fois qu’un frêne me parle!

FRÊNE: Vous ne sortez pas beaucoup, Monsieur.

VIDAL: Au contraire, mais un frêne qui parle! J’ai bavardé avec des chênes, j’ai débattu avec des saules, j’ai même chanté en chœur avec des bouleaux, mais avec un frêne, ça non, jamais.

FRÊNE: Pouvez-vous me gratter, juste en bas, là. Merci. J’ai des fourmis dans le tronc.

VIDAL: Comment savez-vous que la femme qui a attendu ici est cette sublime extrême blogueuse?

FRÊNE: Ce n’était peut-être pas elle. Décrivez-la-moi, que je vois.

VIDAL: C’est simple, si ses photos et ses vidéos disent la vérité, elle a de jolis yeux et de jolis pieds.

FRÊNE: C’était tout à fait elle. Avec toutes ces joliesses.

VIDAL: Souhaitait-elle vraiment me rencontrer? Parce qu’elle aurait pu, enfin, si elle avait vraiment voulu, pourquoi ne pas attendre une heure de plus, deux heures de plus, moi j’aurais attendu un jour de plus, j’aurais attendu jusqu’à ne plus pouvoir attendre.

FRÊNE: Elle ne pouvait plus attendre. Il y avait un geai sur ma première branche. Elle a dit, je compte jusqu’à cinq, et si le geai est encore là, c’est qu’il viendra. Elle a compté. À quatre, le geai est parti. Alors elle a cessé de vous attendre.

VIDAL: Ça explique tout. 

FRÊNE: Vraiment? En tout cas, au début, elle était très excitée. Elle répétait, j’espère qu’il réussira, j’espère qu’il viendra. J’ai cru que c’était une autre de leurs histoires d’amour, alors j’ai failli intervenir, tenter de la dissuader. L’effrayer peut-être.

VIDAL: Vous êtes horrible. Et si de l’amour, il en tombait?

FRÊNE: L’amour, c’est un détournement d’idée. J’en ai trop connu. Ils s’appuient contre moi, ils s’embrassent, s’intercalent comme ils peuvent, et finissent par me tatouer des cœurs au couteau. Sadiques.

VIDAL: Cette sublime extrême blogueuse espérait et c’était moi, moi qui meublais son espoir.

FRÊNE: Alors vous! Vous vous en racontez de belles! Après avoir espéré, elle a douté. Et ça n’a pas été long, je vous assure. Jamais il n’aura le courage de se lancer dans cette aventure, et toutes sortes de supputations semblables. Méditez là-dessus, mon cher, elle a douté de vous! J’ignore ce que vous vous étiez promis, mais elle n’y croyait plus, plus du tout. Elle s’est même interrogée sur votre existence! C’est quand même quelque chose! Elle a imaginé toutes sortes d’hurluberlus se cachant derrière votre photo, des vieillards essoufflés, des pervers édentés, des matrones esseulées.

VIDAL: Moi qui suis là! Fidèle portrait de ma photo! Par où est-elle partie?

FRÊNE: Par là.

VIDAL: Où, là?

FRÊNE: Vous n’aurez qu’à demander aux frênes, à tous les frênes du parc, de la ville, du pays si vous y tenez! Vous partez déjà? Vous ne voulez pas savoir ce qui a succédé au doute?

VIDAL: Elle m’a espéré à nouveau?

FRÊNE: Non. Elle a converti son doute. Elle a cessé de douter de vous, pour douter d’elle-même. Que je suis présomptueuse! Penser qu’on pourrait quitter une cathédrale si moyenâgeuse pour s’envoler vers une femme si blogueuse!

VIDAL: Ça me fend le coeur!

FRÊNE: Ne fendez pas trop, ça n’a pas duré. Elle a bien vite rigolé. C’est une idée extrême, mais sublime que j’ai eue là! Quel jeu! Inviter dans ce parc un abonné du blogue! S’il y parvient, tant mieux, on boit un café, on papote, et bonsoir! S’il n’y parvient pas, tant pis. Puis il y a eu le geai. Puis elle a compté. Puis elle est partie. Vous partez, ça y est? Vous partez.

Un parc, des frênes, un homme qui demande à chacun d’entre eux s’il a vu une sublime extrême blogueuse.

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Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

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Youpi

Pétronille vient de gagner dix millions deux cent cinquante-trois mille dollars au loto. Elle ira réclamer sa nouvelle fortune, demain matin. Ce soir, assise sur une chaise pliante, sur le balcon de son appartement, rue Boyer, elle observe les cyclistes qui se croisent sous ses yeux. Elle respire l’air de juillet, se sent pousser des ailes.

Je suis riche

Pétronille est orpheline, célibataire, sans emploi, et elle se demande parfois pourquoi. Pas souvent, car ça lui fout le cafard. Pétronille est sensible, plutôt que de courir le monde ou la ville, elle préfère lire, et lire beaucoup, même si les larmes lui viennent, surtout quand elle referme le livre et qu’elle réalise qu’elle lisait.

Maintenant qu’elle est millionnaire,  Pétronille décrète que l’ère du mouvement arrive. Elle compte donc se lancer dans le flot de bicyclettes, et couler avec tous ces gens colorés dans les veinules de Montréal. Mais elle ne possède pas de bicyclette.

Ce détail ne la freine pas. Pétronille subtilise discrètement la bicyclette de son voisin, qu’il laisse côté ruelle, sans cadenas. Elle enfourche sa bécane, et s’envole comme lorsqu’elle avait sept ans. Son coup de pédale chante, elle sourit à tous les cyclistes, la joie éclate dans ses yeux. Soudain, Pétronille, ses vêtements défraîchis, ses cheveux en bataille, sa taille en mauvais état, se sent belle et même fantastique.

Pétronille est amoureuse, elle le chante tout bas. De qui, elle l’ignore toujours, mais elle compte bien le découvrir avant d’arriver au parc Lafontaine. Elle croise Alexandre, elle en est amoureuse, elle dépasse Jonquille, elle en est amoureuse, elle salue Claudie, elle en est amoureuse, elle répond au salut de Loïc, elle en est amoureuse. Au feu de circulation sur Mont-Royal, elle se range près de Jasmin, et c’est le coup de foudre. Sans hésiter, oubliant qu’elle n’a pas le sou, malgré ses millions, elle l’invite au resto.

Moules frites, vin d’Alsace, saumon au bleu, ils goûtent le temps des amours naissantes. Quand vient le temps de régler l’addition, elle l’entraîne dans la rue en courant. Le patron les poursuit, appelle les flics, elle pousse Jasmin dans une ruelle, ils s’esclaffent. Ils s’embrassent longuement contre un mur de briques, au son des portes qui claquent. Il l’invite à poursuivre chez lui, pas loin. Trop banal, chuchote Pétronille, elle veut le faire là, tout de suite.

Retour vers la rue Mont-Royal. Une voiture garée en double, le chauffeur sort, un paquet à la main, s’engouffre dans un immeuble. Pétronille fait signe à Jasmin, elle saute derrière le volant, il se glisse côté passager, et les voilà partis dans une vieille Jetta. Ils roulent jusqu’au Cap Saint-Jacques, le font encore, et reviennent par le sud de l’île, lentement.

Ils abandonnent la voiture dans le Vieux-Montréal, remontent Saint-Denis à pied. Ils marchent, main dans la main, toute la nuit. I l raconte ses déboires désirs destinée, et elle raconte ses déboires désirs destinée, et maintenant qu’ils se connaissent un peu mieux, ils échangent numéros de téléphone, courriel, serments.

Au soleil levant, Jasmin embrasse Pétronille devant chez elle, rue Boyer, et il rebrousse chemin vers son propre appartement, coin Laurier et Saint-Hubert, où son chien l’attend. Le soleil finit pas se lever tout à fait, et les cyclistes coulent à nouveau dans la ville où dorment deux amoureux.

À son réveil, Pétronille sent ses mains qui ont gardé l’odeur de son Jasmin. Elle danse toute nue dans son salon, bras au plafond. Un petit tintement joyeux, Jasmin lui envoie le premier courriel du jour. Des mots connus, les mêmes que la veille, mais tout aussi frais. Pétronille chante.

Quand elle s’assoit sur son balcon, ses millions lui reviennent à l’esprit. Elle les avait complètement oubliés. Petit rire, elle n’aura plus à se sauver des restaurants ni à voler des voitures, même si c’était pas mal.

Le voilà, ce billet. Paresseusement, bâillant, elle vérifie à nouveau les numéros sur internet. Oh oh, petite erreur. Elle a un dix-huit au lieu d’un dix, et un six au lieu d’un neuf. Son lot: mille cent trente-quatre dollars. La folle saute à pieds joints sur le balcon, avec de grands youpi youpi, tellement que les casques multicolores des cyclistes se tournent en choeur vers elle, perplexes.

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Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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