Décorum

C’est un procès couru par la presse et le public. L’accusé, un homme de trente-huit ans et deux mois, aurait tué trois femmes, deux hommes, un enfant. Détail particulièrement macabre, il leur aurait mangé le cœur. Six cœurs.

Malgré les talents incontestables de son avocat, tous prévoient une peine exemplaire. Le procès devant jury s’ouvre donc devant une salle comble, avide d’émotions tordues, malsaines. Le procureur se lève, explique au jury pourquoi l’accusé doit être reconnu coupable. Il expose les grandes lignes de la preuve qu’il entend présenter durant le procès.

Il expose, oui, mais au grand étonnement de tous, les mots lui manquent. Il se tait au beau milieu d’une phrase, suspendue dans l’air lourd de la salle d’audience, comme une balle lancée mais jamais retombée.

Étonnement, mouvements de fesses sur les sièges de bois, toussotements du juge. Le procureur est muet.

Le juge l’invite à poursuivre, rien n’y fait. Le procureur reste planté devant le jury, sans un geste, sans un mot, les yeux exorbités qui fixent ceux d’une des membres du jury. Puissante connexion. Tangible, inquiétante, longue et silencieuse. Folle.

Ulcéré par cet élan inapproprié, le juge tonne, frappe du maillet, sermonne et ordonne. En vain.

Dans sa cage de verre, le mangeur de coeurs frappe des mains et rit à gorge déployée. Le public manifeste son ahurissement par un brouhaha croissant, dans lequel se noie la voix du juge.

Soudain.

Comme sous l’impulsion de la corde d’un arc qui se détend, le procureur enjambe la rambarde derrière laquelle siègent les membres du jury, et s’élance dans les bras de celle qui a capturé son regard. Des chaises se renversent, des cris s’élèvent, et pendant que, enlacés et s’embrassant à pleine bouche, le procureur et la membre du jury s’abandonnent sur le sol, tous s’écartent, horrifiés, scandalisés ou amusés, selon leurs morales, sous les invectives du juge qui ordonne la levée de l’audience. Les gardiens ramènent l’avaleur dans sa cellule, et l’on prie les spectateurs et la presse de se retirer. Tous les membres du jury, sauf une, s’éclipsent par une porte, tandis que le juge, enrobé dans sa toge qui le fait trébucher, trottine vers la porte qui lui est destinée.

Tous ont bientôt déserté la salle, certains à contrecœur, et les portes sont verrouillées. Plusieurs nez s’écrasent dans les deux toutes petites fenêtres qui donnent sur la salle. On est curieux, excité, interloqué.

Au sol, sur un tapis usé par les semelles de milliers de membres de jurys, le procureur et la membre du jury ont perdu tous leurs vêtements, multiplient avec une agilité remarquable, et naturelle, les expressions de leur foudroyante passion.

À cause de ce bris du décorum, le procès devra reprendre à zéro. Chacun spécule sur le sort réservé au couple neuf.

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