Du ménage et de la littérature

Deux jeunes femmes, colocataires dans un appartement du centre-ville. Vendredi soir, vingt et une heures trente. Patricia entrebâille la porte de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: …

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: Quoi?

PATRICIA: J’ai envie de danser. D’aller en boîte. Tu m’accompagnes? Pas le goût d’y aller seule.

ÉLÉONORE: Je ne peux pas, je dois faire de la littérature.

PATRICIA: Pas grave, je dois faire du ménage. Dans ma chambre. On termine nos trucs, et on ira après?

ÉLÉONORE: D’accord.

Dans sa chambre, Patricia range les vêtements éparpillés sur sa commode, met de l’ordre dans ses cosmétiques, époussette, même la poussière imaginaire. Patricia adore épousseter. Et passer l’aspi, même s’il n’y a rien à aspirer. Tout cela, sans se presser, lui prend un peu plus d’une heure. Retour devant la porte entrebâillée de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: J’ai terminé mon ménage.

ÉLÉONORE: J’en ai pas fini, avec ma littérature.

PATRICIA: T’as besoin d’aide? Je peux te refiler un coup de main.

ÉLÉONORE: Pourquoi pas. Alors voilà. Il tombe amoureux d’une fille, mais elle lui préfère son hérisson. Il insiste, elle lui tourne le dos, il colle, elle lui botte le derrière, il revient à la charge, et là, je ne sais pas trop ce qu’elle fait.

PATRICIA: Elle va chercher son hérisson, elle le place entre eux deux.

ÉLÉONORE: J’hésite. Je n’aime pas me servir des animaux pour mes expériences.

PATRICIA: C’est un hérisson complaisant.

ÉLÉONORE: Tu crois?

PATRICIA: Tu n’auras qu’à lui inventer une sortie de crise joyeuse.

ÉLÉONORE: Évidemment. Donc, le type se pique sur le hérisson, il hurle de douleur, il s’enfuit en la traitant de folle, de maniaque.

PATRICIA: D’écervelée.

ÉLÉONORE: Elle remercie son hérisson, en lui caressant la tête.

PATRICIA: As-tu pensé ajouter un passage un peu compliqué, quelque chose qui donnera de la profondeur?

ÉLÉONORE: Un peu d’hermétisme, peut-être?

PATRICIA: Les gens adorent. Donc, ton hérisson, il a double usage. Maintenant qu’il a chassé l’intrus, il roule dans tes pensées.

ÉLÉONORE: Il va les transpercer!

PATRICIA: Pourquoi pas. Il les transperce, et les pensées se vident.

ÉLÉONORE: Pas très joyeux comme sortie de crise.

PATRICIA: C’est vrai. Le hérisson transperce les pensées, qui laissent ainsi entrer plus de lumière. Voilà. L’illumination par hérisson.

ÉLÉONORE: Génial.

PATRICIA: Bleue.

ÉLÉONORE: Bleu? Quoi, bleu?

PATRICIA: La lumière, elle est bleue. C’est plus obscur qu’une lumière ordinaire.

ÉLÉONORE: Un œil! La lumière bleue dont la source est un œil. Mais, un œil de quoi?

PATRICIA: De rien. Un œil qui a sa propre vie d’œil.

ÉLÉONORE: En bois.

PATRICIA: Qui chante.

ÉLÉONORE: Je crois que ça y est, maintenant. C’est plus que bon. Merci merci merci. Merci de m’avoir aidé à faire ma littérature. La prochaine fois, c’est moi qui t’aiderai à faire ton ménage.

PATRICIA: Allez! Change-toi en vitesse, et allons danser!

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Ça dépend du caleçon

Entendu à minuit trente-deux à la radio de S., petite ville du nord où vivent encore quarante mille deux cent quarante-trois S…ais.

ANIMATEUR: Accueillons maintenant l’auteur à succès, Popaul Paul, qui a publié trois romans, Anita, Benita, et la semaine dernière, Célinda. Monsieur Paul, comment vit-on avec le succès? Comment l’inspiration vous vient-elle encore avec cette pression de la renommée?

POPAUL: N’exagérons pas, n’extrapolons pas. Avec cinq ventes pour le premier livre, neuf pour le deuxième, mon succès vagabonde placidement.

ANIMATEUR: Comme c’est bien dit! En tous cas, monsieur Paul, nous sommes fiers à S.! Très fiers.

POPAUL: Ah bon?

ANIMATEUR: Car vous êtes bien de S., n’est-ce pas?

POPAUL: De S.?

ANIMATEUR: C’est un secret de Polichinelle ici, votre nom, Popaul Paul, c’est un pseudonyme, non? Allez! Avouez-le!

POPAUL: C’est le nom que j’ai choisi, un nom officiel, j’ai le sceau du registraire, les papiers de l’état civil, la reconnaissance de la magistrature.

ANIMATEUR: Voilà! Vous avouez! Vous avez choisi ce nom! On sent l’humour de l’écrivain, la profonde dérision de l’homme d’esprit. Car  enfin, ne nous le cachons pas, Popaul Paul, c’est un brin ridicule, non?

POPAUL: Nommez un nom qui ne le soit pas! Yves Vava, Michel Coricoco, Claude Joujou, tous les noms sont ridicules, si on s’y arrête! Et quand tous le sont, plus aucun ne l’est.

ANIMATEUR: Votre véritable nom, celui que vos bien-aimés parents vous ont attribué, ne l’est pas, ridicule. Car sachez-le, mes chères auditrices, mon cher auditeur, en vérité Popaul Paul s’appelle Paul Popaul! Oui, le chat sort du sac de Dila, Lenzo et Vincent.

POPAUL: Qui sont ces gens?

ANIMATEUR: Des garnements qui avaient fourré un chat dans un sac, vous vous rendez compte, monsieur Popaul.

POPAUL: Appelez-moi Paul, monsieur Paul. C’est mon nouveau, mon seul vrai nom.

ANIMATEUR: Je comprends. Mais enfin, on ne choisit pas où nous naissons. On ne choisit pas ses parents. Il n’y a pas de honte à être le fils d’un industriel. Pas de honte du tout.

POPAUL: Je ne vous le souhaite pas.

ANIMATEUR: Ça ne risque pas d’arriver. Mais, monsieur Paul, puisque monsieur Popaul veut qu’on l’appelle monsieur Paul, dites-nous, et sur cela j’ai reçu beaucoup de commentaires de nos auditrices et de notre auditeur, pourquoi, dans vos romans, peignez-vous notre ville avec un filtre si vilain? À vous lire, on croirait que tout ici est gris. Gris de chez gris. L’ennui absolu, quoi, comme si on s’emmerdait à S.!

POPAUL: Vous êtes d’ici?

ANIMATEUR: C’est mon orgueil. Je baigne dans les merveilles locales!

POPAUL: Vous piquez ma curiosité.

ANIMATEUR: Comment dire, il y a tout ce qu’on ne voit pas.

POPAUL: Je me disais aussi.

ANIMATEUR: Tout n’est pas gris!

POPAUL: Votre chemise, elle est bien grise?

ANIMATEUR: Un hasard.

POPAUL: Et votre veste?

ANIMATEUR: C’est un ensemble.

POPAUL: Comme le pantalon, les chaussettes, les chaussures, le bracelet de votre montre.

ANIMATEUR: Voilà.

POPAUL: Et votre caleçon? Montrez-moi votre caleçon.

ANIMATEUR: Monsieur Popaul! Euh, Paul… monsieur Paul qui êtes Popaul!

POPAUL: Déshabillez-vous donc, ne faites pas tant de manières! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je le mettrai dans mon prochain livre, votre caleçon!

ANIMATEUR: Vous feriez cela, vraiment?

POPAUL: Ça dépend du caleçon. Il pourrait aussi finir dans une nouvelle, très courte, gratuite.

ANIMATEUR: Tout de même. Que mon caleçon entre dans le temple sacré de la Littérature, ça me chahute les émotions!

POPAUL: Voilà, baissez-moi ce froc. Comme ça, c’est bien.

ANIMATEUR: C’est la première fois que…

POPAUL: Un caleçon gris. Je m’attendais à du blanc, du noir, au mieux du rose, mais du gris! Vous le faites exprès!

ANIMATEUR: Mes chers auditeurs…

POPAUL: Rhabillez-vous, mon pauvre, et parlons littérature, si vous le voulez bien.

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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Oui Maître Bonfe

Salle de classe froide. Grand tableau noir et petit tableau électronique devant, derrière le bureau du maître. Sur deux murs, des portraits des dirigeants de la Compagnie, anciens, nouveaux, futurs. De grandes fenêtres, sur le quatrième mur, donnent sur les usines, le siège social, et à gauche, en bas de la côte, le port avec ses cargos remplis de conteneurs multicolores.

MAÎTRE BONFE: Les enfants, vous me décevez. Je croyais que vous pouviez jouer ensemble sans nuire à la Compagnie. Dois-je vous rappeler que c’est elle qui paie votre scolarité, votre pension, tous vos jouets pendant votre séjour ici! Fracasser une fenêtre de l’usine! Quel outrage! Quel écart, mes enfants, quel écart! Pourtant, dès le départ, vous avez obtenu tout ce que vous désirez. Tout. Et ce magnifique terrain de jeu, il est trop petit pour vous, peut-être? En avez-vous déjà vu un plus grand? Plus propre? Plus resplendissant de traditions, de solennité, d’exubérance? Plus respecté par ces milliers d’autres qui n’y auront jamais accès? Nous vous avons choisi pour votre éloquence, votre corpulence, votre obédience. Mais qui choisit à sa guise éconduit à sa même guise. J’avoue que je ne comprends pas ces débordements, devant la populace qui chaque jour se presse pour assister à vos jeux! Serait-ce que vous êtes las des prodigalités qui pleuvent sur vos petits crânes?

TOUS: Noooon!

MAÎTRE BONFE: Dois-je comprendre que vous souhaitez conserver votre position avec ses privilèges?

TOUS: Ouiiiii!

MAÎTRE BONFE: Alors, expliquez-moi!

JULIEN: Maître Bonfe, c’est moi qui avais le ballon. J’étais au centre du terrain. La bande à Branco, qui était à droite, a foncé tout de suite. Je n’ai pas pu réagir, simplement parce que je ne les ai pas vus arriver. Quand ils ont vu ça, la bande à Véline, qui était à gauche, s’est ruée à son tour. C’était la pagaille. J’ai dû jouer des poings pour les éloigner, pour ne pas être écrasé sous leur poids. J’ai eu très peur, Maître Bonfe.

MAÎTRE BONFE: Véline! Cesse de marmonner. Qu’est-ce que tu racontes dans ton coin?

VÉLINE: Je ne marmonne pas, Maître Bonfe, je rouspète. Oui. Je rouspète parce que Julien, il ne dit jamais toute la vérité. Ça c’est vrai. Il avait le ballon, oui, mais il insultait tout le monde, ceux qui étaient à gauche du terrain et ceux qui étaient à droite du terrain. Tout le monde sauf sa bande! Il se croit toujours plus malin que les autres, ce Julien! À la fin, ça nous enquiquine.

MAÎTRE BONFE: C’est une raison pour attenter la propriété de la Compagnie?

VÉLINE: Non, Maître Bonfe, bien sûr que non. Nous n’aurions rien fait si la bande à Branco n’avait pas attaqué d’abord. Ils allaient voler le ballon, illégalement. Nous ne pouvions pas laisser se produire cette injustice, sous notre nez. Nous voulions simplement les arrêter, ces tricheurs!

BRANCO: Tricheur toi-même, Véline! Nous voulions simplement rétablir l’ordre! Vous comprenez, Maître Bonfe, l’Ordre! Ce fanfaron de Julien insulte l’ordre et la raison, il mériterait d’être traîné dans le sous-sol pour lui faire sortir son attitude dissidente du corps. À tout le moins, il mériterait d’être renvoyé! Pour ce qui est de la bande à Véline, je n’ai jamais compris pourquoi vous leur accordiez une place ici! Ils ne sont pas vos alliés! Ils ne sont pas vos disciples! Ils n’ont ni foi ni roi!

MAÎTRE BONFE: Calmez-vous mes enfants, calmez-vous, vous tous! À ce que je vois, il y a du laisser-aller! Non non, ne montrez pas votre voisin du doigt! Vous êtes tous coupables, autant que vous êtes.

BRANCO: Mais de quoi, Maître Bonfe?

VÉLINE: La bande à Branco peut-être, mais nous!

JULIEN: Je n’ai rien fait!

MAÎTRE BONFE: Suffit! Vous tous, ici, vous avez oublié qu’un jeu, c’est un jeu! Même si la populace vient assister aux matchs, même si la populace prend tout au sérieux, ça reste un jeu! Vous voyez, c’est bien que la populace prenne tout ça très au sérieux, ça la distrait, et surtout, ça détourne son attention de la Compagnie. Vous le savez bien, pourtant, vos matchs c’est d’abord et avant tout pour offrir un spectacle excitant. Certains se reconnaissent dans la bande à Branco, d’autres dans la bande à Véline, quelques-uns, pas beaucoup, dans la bande à Julien. N’est-ce pas merveilleux? Tant que c’est Véline contre Branco, ce n’est pas Populace contre Compagnie! Alors, en fracassant cette vitre, vous c’est exactement ça que vous avez failli provoquer, Populace contre Compagnie! Si vous vous permettez cet attentat, se diront-ils, pourquoi pas nous? Dangereux. Quand vous êtes sur le terrain de jeu, vous pouvez vous insulter, vous pouvez vous pousser un peu, vous pouvez même insulter, légèrement, la Compagnie. L’important est que le combat reste entre vous! C’est la seule victoire qui compte. Réussissez là, et vous resterez dans le jeu aussi longtemps que vous le souhaitez. Compris?

TOUS: Ouiiii Maître Bon-on-onfe!

MAÎTRE BONFE: Allez, ouste! Bande de chenapans.

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La lettre

Ces deux-là ont passé l’après-midi au café Krieghoff. Café, salade, café. Il ira peut-être acheter un livre dans la librairie d’en face, quoiqu’il préfère fréquenter les librairies d’occasion. Elle rentrera peut-être directement chez elle, pour se plonger dans les textes qu’elle aurait dû étudier durant l’après-midi.

IRIS: Je passerai l’été au Lac-Saint-Jean, et en septembre, je serai à Montréal. Je ne reviendrai pas à Québec. Je le regretterai peut-être.

MIKA: Je pars demain avec maman et ma tante. Juin et juillet en Provence, dans la vieille auberge de mon grand-père. Août à Paris, chez ma sœur. J’aurais préféré la mer, cette année, un peu plus de laisser-aller.

IRIS: Ta tante comédienne?

MIKA: Comédienne, quand même pas. Un rôle de soutien dans un vieux film de Rohmer, sinon des spots publicitaires, un peu de théâtre à Nice. J’adore ma tante, je te l’ai déjà dit. Elle connaît tout le monde. C’est ce qu’elle fait. Elle court les vernissages, les lancements de livre, les colloques, elle fréquente les cafés qu’il faut fréquenter. Elle a promis de me présenter Régis Jauffret.

IRIS: L’auteur d’univers, univers

MIKA: Elle connaît des gens qui le fréquentent. Enfin, si cette rencontre a lieu, ça me fera oublier la mer.

IRIS: T’auras des autographes.

MIKA: Ça ne m’intéresse pas. Lui parler oui.

IRIS: Évidemment. Tu m’écriras? Tu me raconteras?

MIKA: Je t’écrirai. Même si je ne le rencontre pas, je t’écrirai. J’ai prévu t’écrire. Une idée que je mûris depuis longtemps. T’écrire, tout t’avouer, tout.

IRIS: Je recevrai cette lettre lorsque tu seras loin, lorsque nous ne saurons pas si nous nous reverrons.

MIKA: Je serai nerveux, et dès que je l’aurai postée, j’aurai des remords, je m’en voudrai de te l’avoir envoyée, parce que je n’en ai peut-être pas le droit, car enfin, je te vois tous les jours depuis un an, depuis deux ans, j’ai amplement eu le temps de te révéler ce qui trottine dans ma caboche, dans mes veines, mais je me suis tu, j’ai transporté ce poids en secret, clandestinement, et semble-t-il avec un certain succès puisque rien, jusqu’ici, ne m’a dénoncé, jamais tu ne t’es doutée, au contraire ta confiance, amis, un confident, une âme égale à la tienne, mais parallèle, et c’est justement cette proximité cloisonnée, il y aura des odeurs de trahison.

IRIS: Cette lettre, je devrai la relire plus d’une fois, mais sans étonnement.

MIKA: Malgré la honte j’écrirai, à des milliers de kilomètres j’enfilerai les paragraphes, lâche, avec un mince espoir, mais surtout un nauséabond égocentrisme, incapable de gravir marche à marche le long escalier, défaitiste, vain, traçant des mots que seules les flammes devraient lire, plaintes et déclarations surannées, t’évoquant à peine, toi l’objet de tout, n’effleurant qu’au passage tes fiançailles avec ce futur médecin, je te balancerai cette chose informe que j’appellerai mon amour, ma passion et je ne sais quoi d’autre, ces mots qui n’attendriront que ma triste folie.

IRIS: Hélas, je me dirai que cette lettre pourrait être destinée à n’importe qui.

MIKA: Présomptueux, je romprai tout de go ce qui n’a jamais été, je tricoterai cet amour risible et le briserai aussitôt, pusillanime, prenant n’importe quoi pour la vérité, des souffles passagers, des airs d’oiseaux que je n’aurai jamais entendus, je me perdrai dans une fiction où j’essaierai de te traîner, sachant que je n’aurais pas tenu un jour moi-même, que le poids qui m’écrasait pesait sur mes épaules depuis longtemps, depuis bien avant que je ne te rencontre, si bien que tout s’était brisé, que j’étais un homme cassé qui ne tenait qu’à un fil, une marionnette tenue par un austère destin, de ces destins qui n’entendent pas à rire et avec qui il est parfois fatal de jouer, car peu importe le masque, peu importe les couleurs et les jolis maquillages, la pièce ne change pas, les rôles ne s’échangent pas, le dénouement doit survenir.

IRIS: Je ne te répondrai pas. J’attendrai que tu frappes à ma porte. Tu ne viendras pas. Jamais. À la fin, j’aurai un peu de colère, un peu de tristesse, mais si peu, vu l’immensité de l’espace entre nous que je finirai par voir.

MIKA: Mais cette lettre, je ne te l’écrirai que cet été, lorsque je serai chez ma tante. En contemplant le Mont Ventoux. Ma tête sera comme la sienne, décharnée et balayée par les bourrasques.

IRIS: Tout cela est encore bien loin. C’est fou, tout ce que nous ignorons encore, et qui nous apparaîtra, toi lorsque tu écriras, moi lorsque je lirai.

MIKA: Ça n’existe pas encore. Mais ce dont je suis certain, c’est que demain soir j’irai au cinéma. Un vieux film, Underground, que je veux voir. Un de mes profs en a parlé.

IRIS: Je peux venir avec toi? Si je ne travaille pas, bien sûr. Souvent, le vendredi, ils ont besoin de moi pour tenir compagnie aux personnes âgées. Je les fais rire. Parfois je me déguise. Ça m’amuse.

MIKA: Cinéma Cartier, à dix-neuf heures. Sinon, tu as des projets pour le week-end?

IRIS: Je dois terminer ce texte sur Julien Gracq. Samedi soir, nous passerons la soirée chez des copains de la faculté de médecine. Je n’en ai pas trop envie. Toi?

MIKA: Études, je crois que mes colocataires organisent un party, dimanche j’irai faire le tour de l’Île d’Orléans à bicyclette.

IRIS: Un dernier café, avant de rentrer?

MIKA: Pourquoi pas. Nous sommes bien ici.

IRIS: Oui. Ça fait des heures que nous sommes ici.

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Le gala des Babadada

Un homme sur une petite scène. Toute petite. Cinq personnes dans la salle, trois hommes, deux femmes. Une souris, qui fait sursauter un des cinq dans la salle, mais il se tait.

CONFÉRENCIER: Aujourd’hui, toute la séance sera consacrée à un pensement inhabituel. Cela ne nous effraie pas. Nous avons appris à abattre les panneaux qui nous entourent et nous servent de murs. Abattons les panneaux, et pensons à Jean-Marc Bergeron. Pensons.

Ils inclinent légèrement la tête. L’un des cinq, qui pense aussi, garde cependant un œil sur le trou par où s’est enfuie la souris.

CONFÉRENCIER: Joyeux anniversaire Jean-Marc.

LES CINQ: Joyeux anniversaire Jean-Marc!

CONFÉRENCIER: Jean-Marc ne nous entend pas, il ne saura peut-être jamais que nous lui avons souhaité un joyeux anniversaire, mais ces considérations pragmatiques ne nous intéressent pas. Élevons! Élevons! Élevons nos esprits vers les cimes où Jean-Marc brille.

Les cinq se lèvent et s’assoient, se lèvent et s’assoient, se lèvent et enfin s’assoient, plus attentifs encore que tout à l’heure.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc est un peintre de talent, un comédien hors du commun, un chanteur angélique, mais au-delà de cette jolie brochette de grâces, Jean-Marc est un modèle! Vous avez entendu son discours historique devant l’Assemblée des Nations Unies! Ce discours a fait profondément gigoter mon existence. Car Jean-Marc m’a inspiré au moment où j’en avais le plus besoin. Jean-Marc a toujours été là pour moi, spirituellement. Il lutte pour des choses très chères, il ne recule devant rien pour que triomphe le bien, le sien et le nôtre! Jean-Marc est un ange dont le commun ne voit pas les ailes. C’est un roi sans couronne, à l’auréole pâle et aux guirlandes discrètes. Je lui souhaite une très belle journée! Et à vous aussi!

PARTICIPANT 1: Je le soutiendrai dans tous ses choix!

Participant 3, l’homme à la souris, se penche vers Participante 1, et tout bas, derrière sa main en coquille, lui demande qui est ce Jean-Marc. Elle lui répond qu’elle l’ignore, et elle se tourne vers son voisin de droite, Participant 2, et lui demande ce qu’est l’Assemblée des Nations Unies. Participant 2 répond que c’est un groupe d’industriels très influents. Participante 2 leur chuchote de se taire.

PARTICIPANT 2: C’est le meilleur!

Conférencier ouvre les bras, invite les participants à participer.

PARTICIPANTE 1: Oui!

Participante 1 envoie des baisers avec ses mains à tout l’espace de la petite salle.

PARTICIPANT 3: Sapristi! Une souris!

Bref remue-ménage dans la salle. Dix yeux cherchent la bête, en vain. Conférencier ouvre un peu plus ses bras, à s’en faire craquer les articulations.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc!

Ramenés à la marotte du jour, l’audience se calme, ouvre les yeux à la mesure des bras de Conférencier.

PARTICIPANTE 2: Jean-Marc! Je l’aime tellement! C’est mon idole!

PARTICIPANT 2: Oui! Moi aussi!

PARTICIPANT 1: J’aime bien la boucle d’oreille qu’il portait au gala des Babadada.

PARTICIPANTE 1: Oui!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Mon étrange existence

J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence. 

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Un secret, c’est un secret

Te voilà bien ligoté. Un petit bâillon pour que monsieur ne se mette pas à chanter ou à dévoiler d’autres secrets que je lui ai confiés. Traître.

Je suis une pro, pourrait-on dire. Je n’en suis pas fière, mais les nécessités de l’intimité nous imposent des tâches auxquelles même la plus saine morale ne peut nous soustraire.

La première fois, il s’était réveillé, avait réussi à défaire ses liens, s’était mis à me supplier. J’en avais les larmes aux yeux, car je suis sensible, et j’ai dû le frapper avec une casserole en fonte. À plusieurs reprises. Du sang partout, des meubles cassés, la pagaille quoi! J’ai retrouvé des bouts de cervelle séchée cinq semaines plus tard. Imagine. Sous la cuisinière électrique.

Cette fois-là, me débarrasser de lui sans laisser de trace m’a pris trois jours. C’est que j’ai eu à m’acheter un break Volvo pour le transporter. Je n’avais qu’une Mini Austin, et lui roulait à bicyclette. Un écolo. Il y a eu toutes sortes de petits ennuis. Je me suis échinée à le transporter, même si je suis plutôt athlétique, aussi forte que bien des hommes. Un type mort, ça fait tout pour vous compliquer la besogne, ça se raidit, ça s’alourdit, ça pourrit.

Je me suis retrouvée, au volant de ma Volvo, comme une belle idiote. Je roulais sans vraiment savoir où aller. Pas question, tout de même, de partir en road trip avec un cadavre dans la voiture. Plus je cherchais une solution, moins j’en trouvais, et plus je roulais. À trois cents kilomètres de chez moi, je me suis dit, ça suffit. Je me suis engagée dans le premier chemin forestier qui s’est présenté, j’ai coupé le moteur, j’ai pensé. Que faire de mon macchabée?

J’ai fini par m’endormir. Il était tard, j’avais beaucoup sué, roulé, cogité. Je me suis réveillée au lever du soleil. J’ai vu, plus loin sur le chemin, plusieurs carcasses de voitures rouillées, défoncées, le long d’un étang où l’eau ressemblait à de la mélasse. J’ai avancé jusqu’à la hauteur d’une des voitures, j’ai réussi à installer le corps dans le coffre, et j’ai poussé la voiture dans l’étang, avec ma Volvo. Dans un borborygme dégoûtant, l’étang a avalé la carcasse et son passager.

J’avais appris ma leçon. Bien avant d’avoir rencontré le suivant, je me suis acheté un chalet sur un lac bien profond, aux rives si abruptes qu’il n’y avait pas plus de trois ou quatre autres chalets. J’ai acheté un bateau, que j’ai appris à manoeuvrer. Pour transporter la prochaine dépouille, je me suis servie d’un diable, ces petits chariots verticaux à deux roues qu’utilisent les déménageurs.

Depuis, chaque fois, c’est un jeu d’enfant. Songez-y, je n’ai plus besoin d’assassiner mon conjoint! Je le ligote, j’ai appris comment, je l’attache bien solidement à un diable, toujours un nouveau, je le transbahute jusque sur le bateau, et dans la partie profonde du lac, loin des chalets, je le balance par-dessus bord. À n’en pas douter, il meurt. Le lac le tue. Pas de sang sur la moquette, pas de cervelle sous les meubles, rien. Moi qui ne supporte pas, je suis un peu maniaque, le désordre et la saleté dans une maison, me voilà satisfaite du résultat.

Te voici donc, mon quatrième. Ne fais pas ces yeux-là, tu es responsable de ton sort. Je t’ai aimée, pas vrai? Sept ans! Surtout, je t’ai confié tous mes petits secrets. Enfin, presque tous. Pour que ces secrets le demeurent, il faut bien que je te tue. Tu parles trop, vraiment beaucoup trop. Tu fais l’intéressant, tu racontes ceci, tu racontes cela, et tu t’oublies, et un petit bout de secret franchit tes lèvres, puis un autre, et ça intéresse, et avec le temps, comme les autres, tu deviens autre, une menace. Pour mes secrets.

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Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

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