Charmantes artères coronaires

Deux jeunes hommes, la mi-vingtaine, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Quelle histoire, personne, jamais, ne me croira.

MARCIEN: Surtout, soit discret, ils m’emprisonneraient.

ALBERTIN: Un visiteur de la planète Youkkok! Avec ta gueule, tu plairas à Sanna, peut-être. Pourquoi avoir opté pour cette tête-là? Je veux dire, si j’avais pu me fixer sur le cou la tête de mon choix, j’aurais certainement retenu une de ces belles gueules, comme ils en fabriquent à Hollywood.

MARCIEN: Oh tu sais, pour moi, elles s’équivalent. Toutes aussi laides les unes que les autres. Comment savoir. J’ai dû faire vite, alors me voilà, c’est ma tête, c’est mon corps, le temps de ce séjour chez toi.

ALBERTIN: Des yeux qui louchent, un nez en patate, des cheveux de paille, des bras d’orang-outang, un ventre d’ours, des pieds de canard, ça ne sera pas facile pour établir des liens avec La Femme

MARCIEN: C’est qui, La Femme?

ALBERTIN: Personne. Je veux dire, toutes les femmes, le sexe féminin, le genre, tu vois, féminin, toutes ces personnes qui ne sont pas des hommes, ou à peu près, ou qui l’ont été, mais ne le sont plus, ou qui ne sont pas des personnes qui ne sont ni des hommes ni des femmes, tu vois?

MARCIEN: Et Sanna, c’est La Femme?

ALBERTIN: Pas La Femme comme les copains diraient, “elle c’est La femme”, mais c’est une femme, donc qui ressemble à La Femme. Une incarnation du principe, si tu veux. Tu me suis?

MARCIEN: Sanna, ce n’est pas la seule? Celle-là, sur cette image dans la vitrine, j’imagine qu’elle pourrait aussi m’aller.

ALBERTIN: Elle, ce n’est pas une femme qu’un homme comme toi et moi, enfin, comme moi, rencontre. C’est une femme imaginaire. Irréelle. Hors de portée pour des êtres bien réels, comme moi. Je vois sa photo partout, elle ne voit ma photo nulle part. Deux mondes parallèles, la fiction et la vie.

MARCIEN: T’en fais pas. Sanna ou celle-là, peu m’importe. Elles sont pareilles. Génétiquement identiques à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf neuf neuf pour cent.

ALBERTIN: Sauf qu’à l’œil nu… Bref, Marcien, je te l’avoue, tu as tout pour être heureux. Maintenant, comme tu ne peux pas changer de tête, tu peux au moins changer de nom. Marcien, ça fait trop Martien, et ça pourrait contribuer à dévoiler ton identité réelle. Si tu veux passer incognito, choisis quelque chose comme Pierre-Emmanuel, ou encore Charles-Alban.

MARCIEN: Pierre-Emmanuel, ça ira.

Deux jeunes hommes, une jeune femme, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Sanna! Il y a longtemps que je ne t’ai vue! Tu es resplendissante!

SANNA: Qu’est-ce qui te prend? T’a déjeuné avec moi hier. Pourquoi tu clignes de l’œil? Depuis quand je suis resplendissante? Tu as bu?

PIERRE-EMMANUEL: Bonjour Sanna. Moi c’est Pierre-Emmanuel. Paraît que j’ai une drôle de tête, mais je suis ici pour connaître l’amour humain, et vous êtes la candidate toute désignée. Désignée par mon bon ami, et le seul, Albertin.

SANNA: Vous deux! Vous avez sniffé? Vous avez fumé?

ALBERTIN: Ce que Pierre-Emmanuel tente de dire, c’est que tu lui plais, beaucoup. Il est… timide. C’est ça. C’est pour ça, tu vois…

SANNA: Me semble pas timide pour cinq sous, ton copain. Comment puis-je lui plaire? Vous vous moquez de moi? Le dernier à qui j’ai plu, c’est le chien de ma tante.

ALBERTIN: Tu exagères. Il y a bien eu Kevin, et aussi Lisa.

PIERRE-EMMANUEL: Vous savez, pour moi, vraiment, vous êtes La femme.

SANNA: C’est qu’il est comique, celui-là! Il y a deux minutes, tu ignorais tout de moi. Et maintenant, subitement et sans que j’y donne du mien, je suis La femme. Rien que ça.

PIERRE-EMMANUEL: Oui, c’est simple. Entre vous et celle-là, sur la photo dans la vitrine, pas de différence. Même chose.

ALBERTIN: Il veut dire que…

SANNA: Maintenant, je ressemble à Taylor Swift! Vite, marions-nous avant que le mirage se brise! Les gars, vous disjonctez sérieusement!

ALBERTIN: Il est nouveau ici, il…

PIERRE-EMMANUEL: Dans les flux électriques qui se dégagent de vous, je sens une réticence mêlée d’une bonne dose de curiosité, peut-être même d’attraction. Difficile à démêler tout ça.

SANNA: Mes flux électriques? Attention aux électrochocs, mon coco!

PIERRE-EMMANUEL: Pour ma part, l’envie de copuler domine tout, et je n’attends que votre acquiescement. Nous pouvons utiliser ce banc, si vous voulez, ou le gazon, qui me semble fort soyeux. Ni trop court, ni trop long.

ALBERTIN: Marcien!

SANNA: Ni trop court, ni trop long! Albertin, ton ami là, t’es certain qu’il n’est pas dangereux? Pourquoi tu l’appelles martien?

ALBERTIN: Pas Martien, mais Marcien. C’est qu’il a pris… Oui, c’est ça… Il a gobé ce truc chimique… C’est nouveau… Ça te fait voler plus haut que la lune! Jusqu’à la planète Mars, si tu vois ce que je veux dire!

SANNA: Vous pourriez partager, martiens!

PIERRE-EMMANUEL: Voilà, je retire mes vêtements. Tout est fonctionnel sur ce corps. Voyez, le rythme cardiaque augmente, l’afflux de sang gonfle ce membre, je suis prêt. À vous, Sanna.

SANNA: Rhabille-toi! On va t’arrêter pour indécence publique!

ALBERTIN: Pierre-Emmanuel, tu ne peux pas faire ça ici. Interdit. Ça ne se fait que dans une chambre, en privé.

SANNA: Elle est busquée.

PIERRE-EMMANUEL: En privé. Allons-y alors! Sanna, je vous suis.

SANNA: Tu ne me suis nulle part. Va dégriser sur un banc, dans le parc, moi j’ai à faire.

ALBERTIN: Sanna, je suis désolé, je vais…

PIERRE-EMMANUEL: Pourtant, je vous aime. J’adore votre système nerveux, il fonctionne à merveille, beaucoup mieux que celui d’Albertin, qui a tendance à s’ankyloser. Votre système digestif opère à une capacité maximale, et il le fait à merveille, mais à long terme, j’ignore quels pourraient être les effets d’un rendement si élevé. J’aime peut-être un peu moins votre foie, mais je suis en extase devant vos artères coronaires! Je vous en prie, Sanna, aimez-moi comme je vous aime! Et copulons, que diable!

SANNA: Il est en extase devant mes artères coronaires! En voilà une bonne.

PIERRE-EMMANUEL: Et votre lobe temporal.

SANNA: Et mon lobe temporal.

ALBERTIN: Sanna, où vas-tu?

SANNA: Je m’en vais ailleurs promener le charme de mes entrailles.

Deux jeunes hommes, sur la promenade qui longe la rivière.

PIERRE-EMMANUEL: Nous n’avons pas copulé. Tu connais d’autres Sanna?

ALBERTIN: Combien de temps as-tu devant toi? Parce que ça risque d’être un peu plus long que prévu.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.