Oui Maître Bonfe

Salle de classe froide. Grand tableau noir et petit tableau électronique devant, derrière le bureau du maître. Sur deux murs, des portraits des dirigeants de la Compagnie, anciens, nouveaux, futurs. De grandes fenêtres, sur le quatrième mur, donnent sur les usines, le siège social, et à gauche, en bas de la côte, le port avec ses cargos remplis de conteneurs multicolores.

MAÎTRE BONFE: Les enfants, vous me décevez. Je croyais que vous pouviez jouer ensemble sans nuire à la Compagnie. Dois-je vous rappeler que c’est elle qui paie votre scolarité, votre pension, tous vos jouets pendant votre séjour ici! Fracasser une fenêtre de l’usine! Quel outrage! Quel écart, mes enfants, quel écart! Pourtant, dès le départ, vous avez obtenu tout ce que vous désirez. Tout. Et ce magnifique terrain de jeu, il est trop petit pour vous, peut-être? En avez-vous déjà vu un plus grand? Plus propre? Plus resplendissant de traditions, de solennité, d’exubérance? Plus respecté par ces milliers d’autres qui n’y auront jamais accès? Nous vous avons choisi pour votre éloquence, votre corpulence, votre obédience. Mais qui choisit à sa guise éconduit à sa même guise. J’avoue que je ne comprends pas ces débordements, devant la populace qui chaque jour se presse pour assister à vos jeux! Serait-ce que vous êtes las des prodigalités qui pleuvent sur vos petits crânes?

TOUS: Noooon!

MAÎTRE BONFE: Dois-je comprendre que vous souhaitez conserver votre position avec ses privilèges?

TOUS: Ouiiiii!

MAÎTRE BONFE: Alors, expliquez-moi!

JULIEN: Maître Bonfe, c’est moi qui avais le ballon. J’étais au centre du terrain. La bande à Branco, qui était à droite, a foncé tout de suite. Je n’ai pas pu réagir, simplement parce que je ne les ai pas vus arriver. Quand ils ont vu ça, la bande à Véline, qui était à gauche, s’est ruée à son tour. C’était la pagaille. J’ai dû jouer des poings pour les éloigner, pour ne pas être écrasé sous leur poids. J’ai eu très peur, Maître Bonfe.

MAÎTRE BONFE: Véline! Cesse de marmonner. Qu’est-ce que tu racontes dans ton coin?

VÉLINE: Je ne marmonne pas, Maître Bonfe, je rouspète. Oui. Je rouspète parce que Julien, il ne dit jamais toute la vérité. Ça c’est vrai. Il avait le ballon, oui, mais il insultait tout le monde, ceux qui étaient à gauche du terrain et ceux qui étaient à droite du terrain. Tout le monde sauf sa bande! Il se croit toujours plus malin que les autres, ce Julien! À la fin, ça nous enquiquine.

MAÎTRE BONFE: C’est une raison pour attenter la propriété de la Compagnie?

VÉLINE: Non, Maître Bonfe, bien sûr que non. Nous n’aurions rien fait si la bande à Branco n’avait pas attaqué d’abord. Ils allaient voler le ballon, illégalement. Nous ne pouvions pas laisser se produire cette injustice, sous notre nez. Nous voulions simplement les arrêter, ces tricheurs!

BRANCO: Tricheur toi-même, Véline! Nous voulions simplement rétablir l’ordre! Vous comprenez, Maître Bonfe, l’Ordre! Ce fanfaron de Julien insulte l’ordre et la raison, il mériterait d’être traîné dans le sous-sol pour lui faire sortir son attitude dissidente du corps. À tout le moins, il mériterait d’être renvoyé! Pour ce qui est de la bande à Véline, je n’ai jamais compris pourquoi vous leur accordiez une place ici! Ils ne sont pas vos alliés! Ils ne sont pas vos disciples! Ils n’ont ni foi ni roi!

MAÎTRE BONFE: Calmez-vous mes enfants, calmez-vous, vous tous! À ce que je vois, il y a du laisser-aller! Non non, ne montrez pas votre voisin du doigt! Vous êtes tous coupables, autant que vous êtes.

BRANCO: Mais de quoi, Maître Bonfe?

VÉLINE: La bande à Branco peut-être, mais nous!

JULIEN: Je n’ai rien fait!

MAÎTRE BONFE: Suffit! Vous tous, ici, vous avez oublié qu’un jeu, c’est un jeu! Même si la populace vient assister aux matchs, même si la populace prend tout au sérieux, ça reste un jeu! Vous voyez, c’est bien que la populace prenne tout ça très au sérieux, ça la distrait, et surtout, ça détourne son attention de la Compagnie. Vous le savez bien, pourtant, vos matchs c’est d’abord et avant tout pour offrir un spectacle excitant. Certains se reconnaissent dans la bande à Branco, d’autres dans la bande à Véline, quelques-uns, pas beaucoup, dans la bande à Julien. N’est-ce pas merveilleux? Tant que c’est Véline contre Branco, ce n’est pas Populace contre Compagnie! Alors, en fracassant cette vitre, vous c’est exactement ça que vous avez failli provoquer, Populace contre Compagnie! Si vous vous permettez cet attentat, se diront-ils, pourquoi pas nous? Dangereux. Quand vous êtes sur le terrain de jeu, vous pouvez vous insulter, vous pouvez vous pousser un peu, vous pouvez même insulter, légèrement, la Compagnie. L’important est que le combat reste entre vous! C’est la seule victoire qui compte. Réussissez là, et vous resterez dans le jeu aussi longtemps que vous le souhaitez. Compris?

TOUS: Ouiiii Maître Bon-on-onfe!

MAÎTRE BONFE: Allez, ouste! Bande de chenapans.

Traitement en cours…
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Cadavres et vaches

Des maçons ont édifié un mur autour de l’Assemblée nationale, pour empêcher les originaux de venir mourir sous les fenêtres. Les odeurs dérangent. Des hordes d’affamés se traînent le long de ce mur dernier cri, décoré de barbelés multicolores. C’est gai.

La fille de la présidente zigzague parmi les cadavres et les crève-la-faim, ahurie, éperdue. Elle hurle, elle pleure, chancelle. Seule. Parce que pas un miséreux ne lui prête la moindre attention, à cause de la mort ou de la disette.

À bout de souffle, la fille de la présidente se présente à la guérite, montre son laissez-passer obtenu il y a longtemps grâce à maman, mais jamais utilisé faute d’intérêt pour les métiers de la scène. La lourde porte de fer niellée d’arabesques infinies supposées représenter la douceur et la portée du pouvoir, s’ouvre et se referme aussitôt derrière elle. Dans la fosse, entre le mur et le bâtiment de l’Assemblée nationale, nul smilodon, sarcosuchus ou tyrannosaure, pas même de doberman, de rottweiler ou de pitbull démagogue.

Dès son entrée dans le hall, un commissionnaire guide la fille de la présidente vers un guichet où, malgré maman, elle doit répondre au questionnaire obligatoire, long et indiscret. Âge, lieu de naissance, nombre de pièce dans la maison, nombre de partenaires, premier livre lu, dernier livre lu, profession, cylindrée de la voiture, marque du dérailleur sur la bicyclette, sujet du dernier rêve, poids du voisin d’à côté, couleur du rideau de douche, motif de la visite.

La fille de la présidente explique que jamais elle ne serait entrée en ces lieux théâtraux et honnis, n’eût été morbides constatations auxquelles elle s’est adonnée à l’extérieur des murs. Les gens ont faim, souligne-t-elle, certains en meurent, précise-t-elle. Le commis note tout, et à chaque fois qu’il tape sur son clavier, une note monte de son ordinateur. Musique moderne, démocratique.

Quelques secondes après avoir terminé de remplir le formulaire, le commis attend, le regard fixé sur l’écran. Il fait signe d’attendre. Soudain, quelque chose apparaît, il lit à voix haute une réponse adressée à la visiteuse. Remerciements, bienvenue, félicitations pour le choix de ce dérailleur, qualité indéniable, et pour ce qui est des pauvres gens, l’appareil étatique en son entier veille au grain nuit et jour, priorité des priorités, pas d’inquiétude, bon retour chez vous.

La fille de la présidente brandit son laissez-passer présidentiel, et exige de parler à la personne responsable du dossier. Le commis soupire, saisit un carton jaune, le remet au commissionnaire qui invite la fille de la présidente à le suivre. Le hall débouche sur un long corridor où se bousculent des gens attachés à toutes sortes de ministres, parmi lesquels il faut se faufiler pour atteindre, sur la gauche, le corridor lilas, celui que seuls les camelots gouvernementaux empruntent. Là-dedans, c’est le chaos le plus total, du moins pour des yeux novices. Le commissionnaire, qui s’y connaît, nage parmi ces mollusques avec une aisance empruntée, certes, mais tout de même admirable. Sueur au front, il pousse enfin la porte du camelot désigné, vraisemblablement, par le carton jaune.

Sans même laisser le temps à la fille de la présidente de préciser sa requête, le camelot bondit sur ses pieds, tout sourire, et débite sur un air chantant une réplique où il est question d’un problème de vaccins pour les vaches laitières, un problème sérieux que monsieur le ministre a placé au sommet de sa liste des priorités, qu’il compte d’ailleurs aborder avec ses partenaires dès la semaine prochaine, avec la ferme intention de mettre sur pied un comité consultatif et rébarbatif qui veillera au bon grain dans l’étable. La fille de la présidente hoche la tête, tape des mains, l’interrompt comme elle peut, pour lui indiquer qu’elle ne vient pas pour les vaches, mais plutôt pour les cadavres qui s’empilent à l’extérieur. Nullement décontenancé, le camelot avoue qu’il a interchangé deux des cinq thèmes sur lesquels il a écrit dans la dernière heure. Bien sûr, les cadavres, madame la ministre en a fait sa priorité prioritaire, et vous pouvez lui écrire elle en sera ravie, elle vous expliquera qu’une stratégie quinquennale sera présentée dès que le plan d’intervention interministériel sera complété, ce qui ne devrait pas tarder.

Insatisfaite des réponses du camelot, la fille de la présidente réclame une rencontre avec les gens qui travaillent concrètement sur le dossier. Le camelot, déjà plongé dans la rédaction d’un autre communiqué, tend un carton orange au commissionnaire, qui tourne les talons et entraîne la fille de la présidente dans son sillage.

Quelques pas à peine dans le corridor lilas les emmènent à une cage d’escalier. Ils descendent longtemps, sans rencontrer qui que ce soit. Peu à peu, le silence s’installe. Puis, comme si la vie renaissait, un nouveau bruit de voix claires, presque cristallines, monte, progressivement, à mesure qu’ils descendent. Quelques another one bites the dust, sur l’air d’une vieille chanson populaire, leur parviennent.

Ils aboutissent dans une grande salle circulaire, où des robots à peine habillés s’agitent face à trois rangées d’écrans qui couvrent tous les murs. La fille de la présidente a un mouvement de recul, mais le commissionnaire la rassure, ceux-là sont inoffensifs, ils font tout ce qu’on leur demande, jamais rien de plus. Efficaces, inlassables, joyeux.

Le commissionnaire conduit la jeune fille de la présidente jusqu’à un robot qui porte une culotte sur la tête, un tee-shirt là où habituellement on retrouverait un pantalon, et un vieux rideau sur les épaules. Un des robots, dans la salle, lance un another one bites the dust, puis, quelques minutes plus tard, un autre. Le commissionnaire introduit le carton jaune dans ce qui ressemble à une bouche, et instantanément, quelle merveille de la science tout de même, le robot se lance dans une description détaillée de ses tâches, qui consistent, ni plus ni moins, à compter les morts. Comme chacun de ses collègues autour de lui. Soudain, le robot chargé d’informer la fille de la présidente lance son propre another one bites the dust. Chaque fois qu’un famélique trépasse, c’est la coutume, c’est la programmation, le robot qui le comptabilise lance cette courte phrase, en chantant.

La fille de la présidente s’indigne, accuse la toute-puissance étatique de négliger le problème, vilipende les employés électroniques réunis dans la salle circulaire de s’enliser dans l’inaction, s’en prend même au commissionnaire, assis dans son coin, concentré sur un mot croisé. Le robot désigné agite le doigt, s’empresse de faire valoir que le décompte des morts est un travail de haute précision, qui permet de présenter des statistiques fiables, présentées sous forme de tableaux et de graphiques, avec notes détaillées, dans des documents et rapports dont l’utilité ne s’est jamais démentie depuis que l’État est État. Another one bites the dust.

Le commissionnaire annonce à la fille de la présidente qu’il la raccompagne jusqu’à la sortie. Retour par l’escalier, le corridor lilas, le corridor aux attachés, le hall. Avant de lui ouvrir la porte vers le mur, le commissionnaire, visiblement ému, observe que les gens là-dedans, vraiment, ils travaillent fort pour résoudre les problèmes de notre vaste monde.

Dès qu’elle pose à nouveau le pied parmi les cadavres, la fille de la présidente lève les poings au ciel et jure que tout va changer. Pendant qu’elle descend la rue vers sa voiture, elle n’entend pas cette autre fille, un peu plus loin le long du mur, du côté est, qui hurle que tout va changer, en levant les deux poings au ciel. Elle n’entend pas plus ce gars, là-bas, et cet autre, plus loin, et cette autre encore. Et maintenant, comment pourrait-elle entendre, maintenant qu’elle roule dans sa jolie voiture insonorisée. 

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

Traitement en cours…
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