Cadavres et vaches

Des maçons ont édifié un mur autour de l’Assemblée nationale, pour empêcher les originaux de venir mourir sous les fenêtres. Les odeurs dérangent. Des hordes d’affamés se traînent le long de ce mur dernier cri, décoré de barbelés multicolores. C’est gai.

La fille de la présidente zigzague parmi les cadavres et les crève-la-faim, ahurie, éperdue. Elle hurle, elle pleure, chancelle. Seule. Parce que pas un miséreux ne lui prête la moindre attention, à cause de la mort ou de la disette.

À bout de souffle, la fille de la présidente se présente à la guérite, montre son laissez-passer obtenu il y a longtemps grâce à maman, mais jamais utilisé faute d’intérêt pour les métiers de la scène. La lourde porte de fer niellée d’arabesques infinies supposées représenter la douceur et la portée du pouvoir, s’ouvre et se referme aussitôt derrière elle. Dans la fosse, entre le mur et le bâtiment de l’Assemblée nationale, nul smilodon, sarcosuchus ou tyrannosaure, pas même de doberman, de rottweiler ou de pitbull démagogue.

Dès son entrée dans le hall, un commissionnaire guide la fille de la présidente vers un guichet où, malgré maman, elle doit répondre au questionnaire obligatoire, long et indiscret. Âge, lieu de naissance, nombre de pièce dans la maison, nombre de partenaires, premier livre lu, dernier livre lu, profession, cylindrée de la voiture, marque du dérailleur sur la bicyclette, sujet du dernier rêve, poids du voisin d’à côté, couleur du rideau de douche, motif de la visite.

La fille de la présidente explique que jamais elle ne serait entrée en ces lieux théâtraux et honnis, n’eût été morbides constatations auxquelles elle s’est adonnée à l’extérieur des murs. Les gens ont faim, souligne-t-elle, certains en meurent, précise-t-elle. Le commis note tout, et à chaque fois qu’il tape sur son clavier, une note monte de son ordinateur. Musique moderne, démocratique.

Quelques secondes après avoir terminé de remplir le formulaire, le commis attend, le regard fixé sur l’écran. Il fait signe d’attendre. Soudain, quelque chose apparaît, il lit à voix haute une réponse adressée à la visiteuse. Remerciements, bienvenue, félicitations pour le choix de ce dérailleur, qualité indéniable, et pour ce qui est des pauvres gens, l’appareil étatique en son entier veille au grain nuit et jour, priorité des priorités, pas d’inquiétude, bon retour chez vous.

La fille de la présidente brandit son laissez-passer présidentiel, et exige de parler à la personne responsable du dossier. Le commis soupire, saisit un carton jaune, le remet au commissionnaire qui invite la fille de la présidente à le suivre. Le hall débouche sur un long corridor où se bousculent des gens attachés à toutes sortes de ministres, parmi lesquels il faut se faufiler pour atteindre, sur la gauche, le corridor lilas, celui que seuls les camelots gouvernementaux empruntent. Là-dedans, c’est le chaos le plus total, du moins pour des yeux novices. Le commissionnaire, qui s’y connaît, nage parmi ces mollusques avec une aisance empruntée, certes, mais tout de même admirable. Sueur au front, il pousse enfin la porte du camelot désigné, vraisemblablement, par le carton jaune.

Sans même laisser le temps à la fille de la présidente de préciser sa requête, le camelot bondit sur ses pieds, tout sourire, et débite sur un air chantant une réplique où il est question d’un problème de vaccins pour les vaches laitières, un problème sérieux que monsieur le ministre a placé au sommet de sa liste des priorités, qu’il compte d’ailleurs aborder avec ses partenaires dès la semaine prochaine, avec la ferme intention de mettre sur pied un comité consultatif et rébarbatif qui veillera au bon grain dans l’étable. La fille de la présidente hoche la tête, tape des mains, l’interrompt comme elle peut, pour lui indiquer qu’elle ne vient pas pour les vaches, mais plutôt pour les cadavres qui s’empilent à l’extérieur. Nullement décontenancé, le camelot avoue qu’il a interchangé deux des cinq thèmes sur lesquels il a écrit dans la dernière heure. Bien sûr, les cadavres, madame la ministre en a fait sa priorité prioritaire, et vous pouvez lui écrire elle en sera ravie, elle vous expliquera qu’une stratégie quinquennale sera présentée dès que le plan d’intervention interministériel sera complété, ce qui ne devrait pas tarder.

Insatisfaite des réponses du camelot, la fille de la présidente réclame une rencontre avec les gens qui travaillent concrètement sur le dossier. Le camelot, déjà plongé dans la rédaction d’un autre communiqué, tend un carton orange au commissionnaire, qui tourne les talons et entraîne la fille de la présidente dans son sillage.

Quelques pas à peine dans le corridor lilas les emmènent à une cage d’escalier. Ils descendent longtemps, sans rencontrer qui que ce soit. Peu à peu, le silence s’installe. Puis, comme si la vie renaissait, un nouveau bruit de voix claires, presque cristallines, monte, progressivement, à mesure qu’ils descendent. Quelques another one bites the dust, sur l’air d’une vieille chanson populaire, leur parviennent.

Ils aboutissent dans une grande salle circulaire, où des robots à peine habillés s’agitent face à trois rangées d’écrans qui couvrent tous les murs. La fille de la présidente a un mouvement de recul, mais le commissionnaire la rassure, ceux-là sont inoffensifs, ils font tout ce qu’on leur demande, jamais rien de plus. Efficaces, inlassables, joyeux.

Le commissionnaire conduit la jeune fille de la présidente jusqu’à un robot qui porte une culotte sur la tête, un tee-shirt là où habituellement on retrouverait un pantalon, et un vieux rideau sur les épaules. Un des robots, dans la salle, lance un another one bites the dust, puis, quelques minutes plus tard, un autre. Le commissionnaire introduit le carton jaune dans ce qui ressemble à une bouche, et instantanément, quelle merveille de la science tout de même, le robot se lance dans une description détaillée de ses tâches, qui consistent, ni plus ni moins, à compter les morts. Comme chacun de ses collègues autour de lui. Soudain, le robot chargé d’informer la fille de la présidente lance son propre another one bites the dust. Chaque fois qu’un famélique trépasse, c’est la coutume, c’est la programmation, le robot qui le comptabilise lance cette courte phrase, en chantant.

La fille de la présidente s’indigne, accuse la toute-puissance étatique de négliger le problème, vilipende les employés électroniques réunis dans la salle circulaire de s’enliser dans l’inaction, s’en prend même au commissionnaire, assis dans son coin, concentré sur un mot croisé. Le robot désigné agite le doigt, s’empresse de faire valoir que le décompte des morts est un travail de haute précision, qui permet de présenter des statistiques fiables, présentées sous forme de tableaux et de graphiques, avec notes détaillées, dans des documents et rapports dont l’utilité ne s’est jamais démentie depuis que l’État est État. Another one bites the dust.

Le commissionnaire annonce à la fille de la présidente qu’il la raccompagne jusqu’à la sortie. Retour par l’escalier, le corridor lilas, le corridor aux attachés, le hall. Avant de lui ouvrir la porte vers le mur, le commissionnaire, visiblement ému, observe que les gens là-dedans, vraiment, ils travaillent fort pour résoudre les problèmes de notre vaste monde.

Dès qu’elle pose à nouveau le pied parmi les cadavres, la fille de la présidente lève les poings au ciel et jure que tout va changer. Pendant qu’elle descend la rue vers sa voiture, elle n’entend pas cette autre fille, un peu plus loin le long du mur, du côté est, qui hurle que tout va changer, en levant les deux poings au ciel. Elle n’entend pas plus ce gars, là-bas, et cet autre, plus loin, et cette autre encore. Et maintenant, comment pourrait-elle entendre, maintenant qu’elle roule dans sa jolie voiture insonorisée. 

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