Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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