Les jarrets d’agneau

C’est bien samedi matin, oui, que je me suis rendu au marché (évidemment il s’agit du marché municipal, celui qu’ils ont installé sur l’ancien terrain de l’école, et non de cet autre marché qui n’a pas plus de dix ans et qui se tient tous les jeudi, vendredi et samedi sur le terrain de madame Labrie, juste en face de la gare, désaffectée depuis que le train ne fait plus le détour par ici, et où il y avait eu ce drame, vous vous rappellerez, cet homme de la ville qui avait séduit la fille du premier maraîcher bio de la région, un bonhomme cultivé et poli, qui n’avait pas caché sa déception, surtout que sa fille était fiancée au fils de leur voisin, cultivateur lui aussi, et tous deux projetaient de fusionner, lorsque leurs parents respectifs se retireraient, les deux fermes, ce qui leur ouvrirait de nouveaux débouchés, entre autres les grandes surfaces qui ont besoin d’une garantie d’approvisionnement, mais l’arrivée de ce citadin hypothéquait cet avenir radieux, ce que le fiancé ne voulait pas accepter, mais comme il refusait de pardonner à cause d’une jalousie morbide il se retrouvait devant un mur qui lui sembla tout à fait infranchissable, si bien qu’un samedi matin, jour d’affluence au marché, il a sorti le fusil de chasse, calibre douze, qu’il avait caché sous son étalage de poivrons, de salades et de tomates, et au moment où sa fiancée, dont il était amoureux mais à qui il n’avait pas adressé la parole depuis son aventure, est apparue pour aller chercher son café comme elle le faisait tous les samedis à cette heure-là, il s’est planté le canon sous le menton et avant que la pauvre fille, qui a vu le geste, n’ait pu intervenir, il a appuyé sur la gâchette et la seconde d’après il n’existait plus, sa tête complètement pulvérisée, des éclats de cervelle, de crâne et de sang volant sur les légumes et les clients devant les yeux révulsés de la belle qui, pétrifiée sur place au milieu de la foule paniquée, ne parvenait ni à hurler ni à appeler à l’aide, son cerveau probablement incapable de traiter l’information qui le frappait, son fiancé maintenant irrémédiablement parti, et certains disent qu’elle est restée ainsi de longues minutes, d’autres parlent plutôt de secondes, mais dans un cas ou l’autre, le résultat fut le même, elle s’est évanouie, on l’a transportée à l’hôpital, et on ne l’a plus jamais revue ni au marché, ni au village, et selon les gens bien renseignés elle aurait quitté le pays, elle vivrait loin, au bout du monde, d’on ne sait quoi, et on ne le saura probablement jamais vu que son père ne parle plus jamais d’elle et d’ailleurs, il ne parle plus, il ne travaille plus, sa ferme a été rachetée par des investisseurs de la Patagonie, et si vous voulez mon avis, il en faudra des années avant que nous oublions cette histoire) pour acheter les jarrets d’agneau que j’ai servis aux Dumoulin le lendemain.

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