Ferraille 

J’avais laissé ce petit bout de papier dans ma voiture, dans la boîte à gants, avec son nom, son numéro. Je l’avais oublié, pendant des années je n’y ai plus pensé. Comme un malaise, c’est revenu, délicatement d’abord, puis avec de plus en plus d’insistance, jusqu’à la douleur. Trente ans déjà, trente ans, deux mois, trois jours. Je l’ai laissée descendre sur Laurier, croyant filer jusque dans mon lit, paix et insouciance.

La douleur. Je l’ai endurée, j’ai cru l’apprivoiser, je l’ai écrasée. Ce n’est pas la faiblesse, non, je suis plus fort que je ne l’ai jamais été. Mais cette douleur me torturait toutes les nuits. Durant la journée, ça allait, ça va. Un homme ne peut vivre sans ses nuits, et j’avais tellement à vivre encore.

Il m’en a fallu du temps avant de trouver cet endroit, ce marchand de ferraille. Des hectares de vieilles bagnoles, des milliers de tonnes de rouille, de souvenirs et de cauchemars. Et des rats, qui y ont trouvé refuge, des ratons, des serpents, on dit qu’il y a même des ours, parfois, et des coyotes. Ma voiture est là, c’est indiqué dans le registre. Le type à qui je l’ai vendue l’a défoncée dans un accident, c’est ce que j’ai découvert, et c’est ici que la bagnole a abouti.

Le registre est bien tenu, il le faut, quand quelqu’un cherche une pièce, une aile pas trop rouillée, un pare brise, un pare choc. Je l’ai retrouvée après m’être perdu dans les allées, parce que le type ne voulait pas m’aider, même si je lui ai versé cent dollars juste pour avoir le droit de marcher ici. Et j’ai signé une décharge au cas où je me blesserais. Ça m’a fait sourire.

Quelles étaient les chances que le bout de papier y soit encore? Elles n’étaient pas nulles, elles ne sont jamais nulles. Ce que je me disais, pour éviter de regarder ma folie dans les yeux, pour m’éviter.

Ma voiture. Je l’aurais crue plus rouillée, après tant d’années. Tout le devant défoncé, les portières manquantes, les sièges enlevés, au moins elle aura servi à d’autres. Dans la boîte à gant, de vieux papiers mouchoirs, une brosse à dent, une vieille bouteille d’Aspirines. Mon papier? Où est-il? Merde! Je vide tout le contenu, j’inspecte avec la lampe de mon téléphone. La boîte à gants est vide. Merde! Je refuse de repartir, de renouer avec cette douleur jusqu’à la fin. J’arrache le couvercle de la boîte à gants, je l’emporte, j’en ferai un talisman, avoir quelque chose où reposer mon âme.

Me voilà qui rebrousse chemin, penaud parmi toute cette ferraille, plus ferraille que ces bagnoles, l’esprit vide, honteux, mon couvercle de boîte à gant à la main. Soudain, dans un rayon de soleil, j’aperçois du coin de l’oeil un petit rectangle jaune collé à l’intérieur du couvercle. Je tremble, étourdi. C’est bien le papier avec son nom, son numéro. Un souffle de frayeur. Lancer ce couvercle le plus loin possible parmi ces voitures mortes, impression de violer un trésor sacré, sentiment de me damner.

Je ne pense plus. Je lis. C’est bien ça. Comment ai-je pu oublier un nom semblable! Perrine! Perrine Lafayette! Et son numéro! Depuis le temps, elle a dû changer dix fois de numéro, elle n’a probablement plus de ligne fixe, comment la retrouver. Je signale, aucun service à ce numéro. Recherche dans le bottin en ligne. Lafayette, Perrine. Une seule! Une seule dans tout le pays.

Devrais-je appeler? Ne devrais-je pas plutôt lui écrire, auparavant? Peut-être repérer où elle vit, voir si je la reconnais. Trente ans! Je ne me possède plus. J’appelle, j’appelle et je sue.

PERRINE: Allo?

C’est elle! Je n’ai entendu sa voix que ce soir-là, mais je la reconnaîtrais partout, au milieu du tumulte.

MOI: Bonjour Perrine. C’est moi, je veux dire, il y a longtemps que je ne t’ai pas appelée, en fait jamais, jamais je ne t’ai appelée, pourtant pendant toutes ces années j’ai voulu, cette douleur, ton souvenir, j’ai tout fait, si tu savais, tu es là, bien là, vivante, j’ai retrouvé ton nom dans la boîte à gants, c’est moi, je t’avais reconduite jusque chez toi, tu te souviens, tu vivais rue Laurier, tu voulais que je te rappelle, tu m’avais laissé ton numéro, voilà, trente ans, plus de trente ans, je te rappelle, c’est idiot je sais, peut-être extravagant, je voudrais, enfin, je ne sais pas trop, Perrine?

Un silence, un silence qui s’étire. Va-t-elle raccrocher?

PERRINE: Je me souviens de la rue Laurier, je ne me souviens pas de vous. Monsieur, pataugez dans votre conte si ça vous chante, mais n’embêtez pas les gens. Ne rappelez pas.

Elle raccroche. Évidemment. Qu’est-ce que j’espérais? Et maintenant, est-ce que je retrouverai celle que j’ai reconduite, rue Laurier? Est-ce que je ne viens pas, à l’instant, de la tuer? Est-ce que je m’en assècherai? Est-ce que j’en mourrai?

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