La statue

Je parle tout bas, parce que j’ai déjà perdu une jambe et trois doigts. Pour avoir parlé franchement, pour avoir soulevé un doute. Légitime. Tant que je ne serai pas sorti de cet hôpital, de cette ville, je ferai assaut de discrétion, je me tiendrai à distance des oreilles des locaux, même de ceux qui me sourient.

Pourtant.

Je ne voulais pas m’arrêter dans ce bled, dont j’ignorais l’existence, mais mon moteur surchauffait, je devais trouver un garagiste d’urgence. Google map m’a conduit directement ici, où un garagiste a gentiment accepté de réparer le système de refroidissement.

Hélas, pendant qu’il travaillait, j’ai eu la malheureuse idée d’explorer les alentours. Même dans les trous les plus insignifiants, on finit toujours par dégoter quelque petite merveille. Après plusieurs minutes de marche, j’ai abouti sur ce qui ressemblait à la place principale des lieux. Une jolie place avec un ou deux cafés, fermés, mais c’était charmant tout de même.

J’errais lentement, les mains dans le dos, l’œil indulgent et curieux. J’ai même pris quelques photos, que je comptais partager avec mes amis. Les passants me souriaient, je leur rendais la pareille, et j’étais prêt à faire l’éloge de cette ville. C’est alors que je l’ai vue.

La statue.

C’était une statue d’au moins dix mètres de haut, couverte de bronze. Une œuvre étonnante, naïve mais tout de même imposante. Vu sa position au centre de la place, j’ai vite compris que j’avais affaire au héros local. J’ai pensé à un des fondateurs, à un ancien maire, à un général qui aurait servi dans une guerre.

J’avais tout mon temps, alors je me suis approché pour lire l’inscription, rédigée en cinq langues. Jacquot Roberge, alias Jacberge342, influenceur international, qui avait, la veille de son départ pour l’autre monde, cinq cent soixante-treize millions six cent dix-neuf mille sept cent dix-sept abonnés.

Pendant que je lisais, un passant s’est arrêté près de moi, visiblement extrêmement fier. Incroyable, n’est-ce pas? J’ai touché la plaque avec l’inscription pour m’assurer qu’elle était véritable. Je croyais à une mauvaise plaisanterie, à un petit jeu pour se payer la tête des, rares, touristes. C’était une plaque de bronze, tout ce qu’il y avait de plus officiel. Hébété, je n’ai répondu au passant que par un hochement de tête.

Attirés sans doute par la présence d’un étranger au pied de leur héros, les citoyens ont commencé à faire cercle autour de nous. J’étais muet, mais je voyais bien que tous ces yeux quêtaient un commentaire de ma part. Je ne voulais pas les insulter, alors j’ai simplement remarqué que la statue était monumentale. Monumentale, ont-ils tous répété, ravis. Et c’était des tapes dans le dos, des éclats de rire, on devenait de plus en plus familier avec moi, presque amical.

Rassuré par leur bonhomie, je me suis permis une question, une toute petite question. Comment sait-on que tous ces millions d’abonnés étaient de véritables abonnées, car vous savez, tout le monde le sait, moi-même j’en ai, certains abonnés ne sont que des… 

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. La colère avait figé tous les sourires, et quand les premiers poings se sont levés, j’ai jugé que ma petite balade touristique avait bien trop duré. Mais il était déjà trop tard. Les coups ont plu de partout, coups de poing, coups de couteau, quelqu’un avait même une hache sur lui – qu’il gardait, je présume, pour s’en prendre aux touristes insolents – avec laquelle il m’a sectionné trois doigts de la main droite. La jambe était, à mon avis, encore bonne quand on m’a transporté dans cet hôpital. Plusieurs coups de couteau dans la cuisse et le mollet, certes, mais elle était récupérable. Sauf que le chirurgien, qui était aussi conseiller municipal, a cru bon de participer à la vindicte populaire et a, sans m’en demander mon avis, décidé de m’amputer la jambe.

J’ai eu beau protester, mais on m’a vite anesthésié. Une fois la chose faite, je n’ai plus osé contester, de peur qu’on m’ampute ce qui me restait de membres. Je compte bien traîner tous ces sauvages devant les tribunaux, mais pas avant d’être bien en sûreté, loin de ce patelin infernal.

Voilà l’infirmière en chef qui s’approche, hostile comme toutes ses collègues.

Merde.

Elle m’a vu.

Elle a vu mon cahier.

Je crois que maintenant je vais y passer.

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Le grand Julien

GRAND-MAMAN: Bonjour mon petit Julien. Ah ah ah! Je devrais dire mon grand Julien! Tu es maintenant bien plus grand que ta vieille grand-mère! Combien fais-tu? Un mètre quatre-vingt-cinq? Un mètre quatre-vingt-dix? Oh la la! Tu grandis tellement vite. On ne voit pas le temps passer. Il y a combien de mois qu’on ne s’est vus? Ou serait-ce un an? Deux ans? Dis-moi, aimes-tu encore autant te promener à bicyclette?

JULIEN: Ouais. J’avais un hardtail jusqu’à l’an dernier, mais je viens de m’acheter un full sup avec cent cinquante en avant, cent trente en arrière. Plus facile pour les sentiers enduro.

GRAND-MAMAN: Grand-Maman n’est pas certaine de comprendre, mais je suis convaincue que ta nouvelle bicyclette est bien jolie. J’aimerais bien la voir, mais n’est-ce pas, vous vivez si loin, ce serait compliqué de l’emmener jusqu’ici. Et à mon âge, je ne peux plus voyager comme autrefois. Je me souviens, quand tu étais tout petit, tu étais tombé à bicyclette, sur le trottoir. Tu te souviens? Oh, peut-être pas, tu étais si petit. J’imagine que tu ne tombes plus maintenant, ah ah ah, tu as un bien meilleur équilibre.

JULIEN: Ça m’arrive. J’ai crashé en descendant une double diamond, mais ça va, j’ai juste cassé un doigt. Moins pire que l’été dernier, quand j’ai essayé mon premier back flip. Cassé trois côtes. À part ça, il y a eu une commotion, des éraflures, un poignet tordu.

GRAND-MAMAN: Tu n’as pas plus d’équilibre que ça? Tu m’étonnes. À ton âge, je tombais rarement à bicyclette. Et tu aurais dû voir toutes les folies qu’on faisait. Tu connais la côte derrière l’église? Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais nous la descendions à bicyclette sans freiner! Sans freiner! Tu te rends compte! On nous appelait les casse-cous, et plein d’autres noms bien moins gentils. Mais ça, évidemment, c’était il y a longtemps. Je t’assure, tu aurais eu bien peur avec nous!

JULIEN: Peur? De m’ennuyer, peut-être. J’ai l’impression qu’on ne se comprend pas top. Faudrait que je t’apporte une vidéo, la prochaine fois. Derrière chez moi, il y a une côte aussi. Avec des drop, des gap jumps, des table top, tout quoi. Il y a même une descente assez technique, dans les pierres et les racines.

GRAND-MAMAN: Oh, comme j’aimerais aller chez toi. Tout ce que je pourrais te montrer à bicyclette. Faudrait y aller par étapes, évidemment, pour que tu ne te blesses pas.

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Fortune et hamburgers

Quand j’étais riche, monsieur, je ne lisais pas. Jamais. Je me nourrissais de hamburgers et de beignets à la crème, et je buvais de la bière. Américaine. Quand j’étais riche, je m’enrichissais. J’avais du flair, l’esprit pratique, si bien que je me réveillais toujours plus riche que je ne m’étais endormi.

Jusqu’au jour où.

Ce jour fatal où je me suis laissé convaincre de prendre des vacances, de ne rien faire pendant trois jours, trois nuits. De m’asseoir là, bien à l’aise, sans lever les yeux sur ceux qui s’agitent. Ce jour-là, monsieur, j’ai perdu contact, et je n’ai jamais pu rétablir la communication.

Au bout de mes trois jours trois nuits, je suis retourné à mes affaires, j’ai acheté, vendu, soudoyé, ramassé. Mais je l’ai senti, le flair s’étiolait et l’incertitude croissait. Du jamais vu. J’avançais du même pas habituel et pourtant, malgré moi, je me sentais aspiré par une spirale infernale vers des profondeurs obscures.

Jusqu’à la modification.

Je ne voyais plus ce que j’avais vu, je ne comprenais plus ce que j’avais compris, je dépérissais. Tout ça à cause de trois maigres journées. Comme si on avait tiré un fil de la prise électrique, et qu’entre-temps, la prise avait disparu.

Alors j’ai voulu comprendre. Je me suis mis à étudier. Médecine, psychologie, anthropologie, économie, littérature, géologie. On m’a fait docteur en toutes ces matières, et j’ai parcouru le monde, et j’ai parlé, et j’ai lu, et j’ai parlé. Je me suis mis à boire les vins les plus chers sans pouvoir m’en empêcher, je me suis nourri de caviar et de boeuf de Kobé, j’ai voyagé sans nécessité, j’ai fréquenté les grands hôtels par délicatesse, je me suis découvert un goût pour les étoffes rares et les bijoux uniques.

Je me suis ruiné.

Il ne m’est resté que mes livres, des milliers de livres empilés dans mon petit appartement. Je les lis et les relis encore, mais j’ai perdu la foi depuis longtemps. Je ne crois plus que je finirai par comprendre quoi que ce soit au tourbillon de ma vie. Mais dans les universités et même sur la place publique, on m’applaudit encore lorsque je livre un discours. Toujours le même, avec de nouveaux mots que je peine parfois à comprendre. 

Le soir, chez moi, pour ne pas me rappeler mes hamburgers et ma fortune, je lis, je lis pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil vienne.

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Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Vidée

Gabrielle s’est réveillée en sursaut. Une démangeaison, sous le sein droit. Dans son demi-sommeil, elle s’est grattée, sans trop y prendre garde. De la peau s’est décollée, elle en avait sous les ongles. Inquiète, elle s’est levée, s’est précipitée devant le miroir de la salle de bain. Maudissant cette manie de se gratter à fond à la moindre démangeaison, elle s’attendait à voir du sang, une blessure aggravée par ses propres soins. Rien. Il n’y avait rien. C’est-à-dire, il n’y avait plus rien. Plus de peau, pas de sang, rien qu’un trou béant. Un petit cratère d’au moins deux centimètres de profond, absolument vide. Étonnée, effrayée, elle s’est précipitée dans la chambre, a réveillé Marc pour lui montrer l’incongruité. Marc a haussé les épaules, lui a rappelé qu’il comptait sur elle le lendemain pour lui prendre un rendez-vous chez la massothérapeute, parce qu’il n’aurait pas le temps de le faire lui même. Et il s’est rendormi. Alors Gabrielle, avec son vide, a tourné en rond dans la maison. Toute la nuit. Le lendemain, après avoir pris le rendez-vous de Marc, elle a filé droit chez sa mère. Elle avait vingt minutes pour lui parler avant de sa journée au bureau. Tout de suite, après à peine trois mots d’explication, elle a ouvert sa blouse pour lui montrer son trou. Il s’était agrandi! Le cratère faisait maintenant cinq centimètres de circonférence, et au moins six de profondeur. Elle n’a pu retenir un cri, alarmée devant le manque qui s’agrandissait. Pourtant, songeait Gabrielle, à cet endroit, il devrait y avoir, sous les côtes, le poumon droit. C’est à ne rien y comprendre, et quand on n’est pas médecin, on ne peut que spéculer, s’épouvanter. Devant cette fosse inédite, sa mère a reculé d’un pas, la main sur la bouche. Sans hésiter, elle lui a conseillé de voir un médecin, de consulter un spécialiste. Puis elle lui a remis la liste de courses qu’elle avait préparée, et s’il manque des sous, je te rembourserai à ton retour. Il manquait toujours des sous, elle ne remboursait jamais. Au bureau, Gabrielle avait du mal à se concentrer. Les idées les plus folles virevoltaient dans son esprit, et elle a bien failli demander congé pour consulter un médecin, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle a attendu après sa journée de travail, après avoir fait les courses pour sa mère. Le médecin l’a examinée méticuleusement, d’un œil professionnel, expert. La cavité s’était encore creusée. Au moins douze centimètres de diamètre, et dix de profondeur. Un véritable trou béant, net, sans une goutte de sang. Là où on se serait attendu à voir des organes, vitaux ou pas, il n’y avait simplement rien. Devant ce phénomène inouï, le médecin lui a prescrit un antidouleur, même si elle n’avait pas mal, ainsi qu’un antibiotique, car on ne sait jamais. De retour chez elle, elle s’est retrouvée seule. Marc était chez la massothérapeute, et il devait rendre visite ensuite à un ami du collège. Gabrielle a pris le temps de s’ausculter, de constater les progrès de son trou. Quinze centimètres. Décidément, elle n’avait pas, ou plus, de poumon droit, et elle commençait à douter de l’existence de son foie. Quoique. On a beau ne pas s’y connaître, on sait que chacun dispose d’un minimum d’appareils cellulaires essentiels. Épuisée par son inquiétude, sa journée de travail et sa nuit blanche, Gabrielle s’est endormie bien avant le retour de Marc. Son vacarme ne l’a pas même réveillée, comme d’habitude, et lui, qui s’est laissé tomber sur le lit, a cru qu’elle n’était pas là. Son bras allongé n’a rencontré que le matelas froid. Il s’est endormi, et a vite ronflé, comme tous les soirs où il a bu beaucoup de bière. Au matin, il était déjà parti quand Gabrielle s’est levée. Cheveux en bataille, elle avait tout oublié de son cratère. En se regardant dans la glace, elle n’a été qu’à moitié surprise de constater qu’à part sa tête, son corps n’était plus qu’une vague forme vaseuse. Propre et vide. Aussi bien se recoucher, a-t-elle pensé. Elle avait oublié qu’elle travaillait, que Marc comptait sur elle pour appeler l’électricien, que sa mère aurait sans doute besoin qu’on arrose ses plantes. Le soir, au retour de Marc, elle avait beau lui parler, attirer son attention jusqu’à sauter devant lui, il ne la voyait pas. Trop de vide, semble-t-il, l’avait envahie. Et les antibiotiques ne changeaient rien à l’affaire.

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Décorum

C’est un procès couru par la presse et le public. L’accusé, un homme de trente-huit ans et deux mois, aurait tué trois femmes, deux hommes, un enfant. Détail particulièrement macabre, il leur aurait mangé le cœur. Six cœurs.

Malgré les talents incontestables de son avocat, tous prévoient une peine exemplaire. Le procès devant jury s’ouvre donc devant une salle comble, avide d’émotions tordues, malsaines. Le procureur se lève, explique au jury pourquoi l’accusé doit être reconnu coupable. Il expose les grandes lignes de la preuve qu’il entend présenter durant le procès.

Il expose, oui, mais au grand étonnement de tous, les mots lui manquent. Il se tait au beau milieu d’une phrase, suspendue dans l’air lourd de la salle d’audience, comme une balle lancée mais jamais retombée.

Étonnement, mouvements de fesses sur les sièges de bois, toussotements du juge. Le procureur est muet.

Le juge l’invite à poursuivre, rien n’y fait. Le procureur reste planté devant le jury, sans un geste, sans un mot, les yeux exorbités qui fixent ceux d’une des membres du jury. Puissante connexion. Tangible, inquiétante, longue et silencieuse. Folle.

Ulcéré par cet élan inapproprié, le juge tonne, frappe du maillet, sermonne et ordonne. En vain.

Dans sa cage de verre, le mangeur de coeurs frappe des mains et rit à gorge déployée. Le public manifeste son ahurissement par un brouhaha croissant, dans lequel se noie la voix du juge.

Soudain.

Comme sous l’impulsion de la corde d’un arc qui se détend, le procureur enjambe la rambarde derrière laquelle siègent les membres du jury, et s’élance dans les bras de celle qui a capturé son regard. Des chaises se renversent, des cris s’élèvent, et pendant que, enlacés et s’embrassant à pleine bouche, le procureur et la membre du jury s’abandonnent sur le sol, tous s’écartent, horrifiés, scandalisés ou amusés, selon leurs morales, sous les invectives du juge qui ordonne la levée de l’audience. Les gardiens ramènent l’avaleur dans sa cellule, et l’on prie les spectateurs et la presse de se retirer. Tous les membres du jury, sauf une, s’éclipsent par une porte, tandis que le juge, enrobé dans sa toge qui le fait trébucher, trottine vers la porte qui lui est destinée.

Tous ont bientôt déserté la salle, certains à contrecœur, et les portes sont verrouillées. Plusieurs nez s’écrasent dans les deux toutes petites fenêtres qui donnent sur la salle. On est curieux, excité, interloqué.

Au sol, sur un tapis usé par les semelles de milliers de membres de jurys, le procureur et la membre du jury ont perdu tous leurs vêtements, multiplient avec une agilité remarquable, et naturelle, les expressions de leur foudroyante passion.

À cause de ce bris du décorum, le procès devra reprendre à zéro. Chacun spécule sur le sort réservé au couple neuf.

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L’amie des animaux

Un alaskan malamute, que tout le monde trouve charmant, sauf les voisins qui n’en peuvent plus de ses hurlements à la lune, même les soirs sans lune. Jorge et Jonas prennent l’apéro chez leur amie Liane, l’amie des animaux et de l’alaskan malamute qu’elle a appelé Roger.

JONAS: C’est vrai que c’est un joli chien.

JORGE: Un peu gros, mais oui, joli.

LIANE: C’est plus qu’un chien. C’est Roger, mon ami. Il comprend tout, Roger. Ne riez pas. Quand je lui dis que c’est l’heure du dodo, il comprend.

JORGE: Il se couche aussitôt?

LIANE: Oh, Roger aime qu’on le lui répète un peu. En fait, il adore. Que voulez-vous, chacun ses petites faiblesses.

JONAS: Liane! Ton chien vient de chiper une tranche de pain!

Liane sourit, maternelle.

LIANE: T’en fais pas. Roger mange du pain. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais dès qu’il voit du pain, il ne peut pas résister.

JORGE: Regardez! C’est pas qu’une tranche, il part avec le pain au complet!

LIANE: Roger, tu fais ton coquin parce qu’il y a de la visite! Oh, Roger! Mes amis, je dois vous l’avouer. Je n’ai jamais aimé comme j’aime Roger! Oh, ne faites pas cette tête-là! On peut très bien aimer des animaux. Vous ne pouvez pas savoir, mais comme les animaux ne parlent pas, la communication est beaucoup plus subtile. Comme si nos esprits dialoguaient, comme si nos âmes volaient ensemble. Quelque chose de spirituel, je crois. Et d’intellectuel.

JORGE: Intellectuel?

JONAS: C’est une métaphore.

LIANE: Non non, pas une métaphore! Oh la la, non! C’est la pure réalité! Pure!

JONAS: Merde!

Le chien, ses deux pattes crasseuses sur le pantalon de Jonas, attrape son steak, le secoue dans tous les sens et s’en va l’avaler, en dix secondes, devant le seuil de la cuisine.

JONAS: Mon pantalon est foutu! Ton chien! Ton chien! Tu ne peux pas le retenir? L’attacher?

Liane, grand sourire d’amie des animaux.

LIANE: C’est le plus gentil des pitous. Roger, il est plus doux qu’un lapin!

JONAS: Mon pantalon! C’est un pantalon tout neuf!

Jorge s’éloigne précipitamment de la table. Juste à temps, puisque le chien enfourne son steak, directement dans son assiette.

LIANE: Si vous saviez comment Roger est intelligent. Au début, je lui ai appris les trucs de base, ceux que tous les chiens peuvent faire. S’asseoir, se coucher, tourner, sauter. Mais c’était, comment dire, un peu trop élémentaire pour Roger.

Le chien mord dans le steak de Liane, renverse au passage les coupes et la bouteille de vin, qui se fracasse sur les carreaux. Vin rouge sur le pantalon écru de Jorge, débris de verre éparpillés entre les trois dîneurs. Jonas, irrité, se lève, repousse sa chaise qui tombe à la renverse. Il marche en direction de la porte, suivi par Jorge.

JONAS: Tu as un problème, Liane!

JORGE: C’est vrai, quoi! On ne traite pas les gens comme ça!

LIANE: Je lui ai donc appris plein de choses. Je suis, si vous voulez, son enseignante à temps plein. Parce que oui, j’ai quitté mon boulot pour me consacrer entièrement à son éducation.

JONAS: Je ne te reconnais plus. Adieu Liane.

JORGE: Elle n’écoute pas. Nous n’existons pas.

LIANE: Mon mari m’accusait de lui préférer le chien! Comme c’est drôle. Évidemment, j’ai nié, longtemps. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’il avait raison. Alors j’ai demandé le divorce, et plus personne ne s’interpose entre Roger et moi. Après tout, comme dit ma psy, nous n’avons qu’une vie! Autant la vivre pleinement, aller au bout de nos passions!

JORGE: Elle est folle. Ça finira mal.

JONAS: Pas notre problème. Viens, faut disparaître!

De la cuisine montent des bruits de verre brisé, de vaisselle piétinée, de nourriture mastiquée. Bruyamment.

LIANE: Récemment, je lui ai appris à retrouver des gens. J’embauche un étudiant, qui me sert de cobaye. Rassurez-vous, il ne lui est rien arrivé! Ah ah ah! Je prends son foulard, par exemple, et je demande à l’étudiant d’aller se cacher dans le bois. Une heure plus tard, je tends le foulard à Roger. Ah ah ah! Au début, il le déchiquetait! Quel plaisantin! Maintenant, il l’abîme un peu, c’est sa manie, mais surtout, il sait retrouver l’étudiant. Épatant, non?

Vêtements crottés, visages rouges, Jonas et Jorge quittent la maison, courent jusqu’à leur voiture et démarrent en faisant crisser les pneus. Dans la maison, un vacarme retentit, comme si le vaisselier au complet venait d’être renversé.

LIANE: T’en fais pas Roger, les gens ne nous comprendront jamais.

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Parachuté

Je l’ai rencontrée au Deauville Tattoo Festival. Canadienne. Deux jours, deux nuits. Nous nous sommes séparés à Roissy. Deux avions, deux retours. J’ignore son nom. Avant de partir, elle m’a chuchoté que nous aurions pu vivre ensemble pendant des mois, peut-être des années. Je l’ai suppliée de me laisser son courriel, m’a seulement dit qu’elle était de la Mauricie, Québec, Canada. Elle m’a quitté en me disant que si cette passion était pour nous, le destin nous réunirait.

La Mauricie. J’ai regardé, c’est grand. Quarante mille kilomètres carrés. Je ne crois pas au destin, mais sait-on jamais!

Deux mois plus tard, me voilà, parachute au dos, à survoler la Mauricie. Je sauterai au point le plus central, et je laisserai les vents me transporter là où il lui plaira.

Mon destin. C’est parti!

Sous moi, il n’y a que de la forêt. À perte de vue. Des montagnes, des lacs, des montagnes. Une inquiétante mosaïque verte et bleue.

Heureusement, les vents sont forts, et je me déplace vers le sud à une bonne vitesse. Mais si j’atterris là-dedans, je ne donne pas cher de ma peau. La survie en forêt, je n’y connais rien. Je n’ai ni vivres ni tente, pas même de bonnes chaussures de randonnée.

Trop tard. Impossible de remonter à bord de l’avion. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’il a disparu bien vite, cet avion. Me voilà seul au-dessus de ce pays que je ne connais pas.

Une route! Tout de même. Il y a des gens qui vivent par ici. Ou qui passent par ici, parfois. Aucune voiture, mais une route, c’est déjà ça.

Disparue la route. Forêt à nouveau. Paraît qu’il y a des ours, des loups, des lynx, des moustiques.

Une route à nouveau. Qui serpente dans la forêt entre les lacs. Quelques voitures, des camions. J’approche de la civilisation! Ma passion! Mon destin! J’arrive!

Des habitations, à peine visibles sous le couvert végétal.

D’autres routes. Enfin. J’approche du sol, je toucherai bientôt la cime des arbres!

Un village! J’atterrirai dans un village!

Me voilà rassuré. Laissons le vent me guider. Pourvu que je ne tombe pas au milieu de la route, devant un semi-remorque. Destin ennuyeux.

Des toits, des jardins, une église.

Quelques mètres, je vais toucher terre!

Oh! Aie!

Ma cheville!

Comment ai-je pu atterrir sur le toit de cette maison? Une si petite maison! Je crois que je me suis foulé le pied.

Mon parachute doit bloquer la porte d’entrée. J’entends remuer là-dessous. Est-ce qu’ils accueillent les étrangers à coup de fusil, dans ce pays?

Une femme, qui a bien dix ans de plus que moi. Me demande ce que je fais là. Je suis mon destin, madame. Elle n’est pas armée, elle sourit.

Ce n’est pas la femme que j’espérais rencontrer. Évidemment. J’aurais pu inventer, vous mentir un peu et raconter que je l’ai retrouvée, que le destin nous a réunis.

Mon amour du Deauville Tattoo Festival vit peut-être dans une cabane en bordure d’un des centaines de lacs que j’ai vus de là-haut.

La femme m’aide à descendre. Me soigne la cheville. Nous sommes dans un bled qu’ils appellent Saint-Élie-de-Caxton. Contrairement à moi, Élie, neuvième siècle av. J.-C., n’a pas atterri, il s’est envolé. Je l’ai peut-être croisé sans m’en rendre compte.

La femme était seule depuis trois ans, deux mois, une demi-heure. Elle ne l’est plus, depuis que nous avons signé les papiers à la mairie.

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Les petits caractères

Jonathan a failli mourir. Cris, effroi, angoisse. La mère incriminait l’épouse qui dénonçait les mœurs barbares du clan.

Le médecin traitant allait débrancher les appareils, qui de toute façon consommaient beaucoup trop d’électricité. Et l’hôpital avait besoin du lit pour des malades guérissables.

Mère et épouse ne s’entendaient pas sur la couleur du cercueil ni sur le prix.

C’est alors qu’est apparu ce médecin de génie. Nouveau. Il proposait de le sauver, en lui implantant un soutien artificiel. Comme d’autres ont des prothèses.

Cris, espoir, enthousiasme. La mère accusait l’épouse de l’avoir abandonné, mais l’épouse n’entendait pas, n’écoutait pas, tenant la main du malade, murmurant des mots de leur vie à tous les deux.

Un mois plus tard, Jonathan rentrait chez lui.

Retrouvons-les, lui et son épouse, heureux comme des pinsons, le soir de leur premier repas en tête à tête. Vive le bonheur, dirait ma sœur.

ÉPOUSE: Enfin, mon petit Jon! Enfin de retour! La mort a perdu la partie!

JONATHAN: Dire que je pourrais être en train de m’amuser avec les racines des pissenlits!

ÉPOUSE: C’est horrible! Parlons de ce qui nous attend. Comment te sens-tu?

JONATHAN: Parfaitement bien, comme si je n’avais jamais été mourant. C’est marrant, non?

ÉPOUSE: C’est inespéré. Est-ce que tu nous entendais, quand tu étais dans le coma?

JONATHAN: Je ne suis pas certain. Il y avait des gens, mais c’était comme dans un rêve. Comment savoir? Une chose dont je suis certain, j’ai senti ta présence jour après jour, tu dansais près de moi, tu chantais, tu riais et j’étais rassuré.

ÉPOUSE: Oh Jon! Comme j’ai eu peur de te perdre!

JONATHAN: Cette technologie, c’est inespéré. Quand je retournerai voir ce médecin, je lui apporterai un présent. Ça vaut bien ça! Vous cherchez le cadeau idéal pour un homme dans la quarantaine, visitez notre boutique virtuelle! Vous y trouverez un vaste choix d’articles de sport ou de bricolage, vous y trouverez même des billets pour les meilleurs spectacles en ville!

ÉPOUSE: Jon? Qu’est-ce que tu racontes?

JONATHAN: C’est pas moi. Ça parle tout seul. Sinistre.

ÉPOUSE: Tu trembles, viens, viens t’allonger sur le divan.

JONATHAN: On dirait que je suis possédé.

ÉPOUSE: Tu veux de l’eau? Des cachets? Un verre de rhum?

JONATHAN: Oui, s’il te plaît. Le Tonneau d’or vous offre la meilleure collection de rhums de toutes provenances. Antilles françaises, Caraïbes, vous y trouverez de tout, pour tous les palais, pour tous les budgets. Il y a un Tonneau d’or près de chez vous, jusqu’en bas, à l’intersection de la rue de la Victoire.

ÉPOUSE: Encore!

JONATHAN: Je sais. Je n’ai aucun contrôle. C’est inquiétant.

ÉPOUSE: Tu es pâle, j’appelle ton médecin.

JONATHAN: Attendons demain. Je suis fatigué. C’est sans doute cette nouvelle technologie. Un bogue. S’il fait beau demain, nous pourrions marcher jusqu’à l’hôpital. Voici les prévisions météorologiques pour demain. Vague de temps frais demain matin. Maximum de sept degrés Celsius. La température se réchauffera progressivement en journée, pour atteindre vingt degrés à seize heures. Demain soir, risque d’averse.

ÉPOUSE: Tout ce que tu dis, Jon, il y a un robot qui répond à tout ce que tu dis! Comme si tu étais branché sur un moteur de recherche Internet!

JONATHAN: Ça n’a aucun sens.

ÉPOUSE: Essaie, pour voir. Dis n’importe quoi, une chose absurde que tu aimerais trouver.

JONATHAN: Je ne veux rien.

ÉPOUSE: Invente!

JONATHAN: Absurde? J’aimerais m’acheter un tutu. Chez Boutique Claire, on met le prêt-à-porter à la portée de toutes les danseuses! Toutes les couleurs, toutes les tailles, toutes les danses. Boutique Claire, 15 avenue du Chêne-Bleu, ou Boutique Claire en ligne!

ÉPOUSE: Tu vois! Ils ont fait de toi un esclave! Le nec plus ultra de la pub.

JONATHAN: Je vais exiger qu’on me débranche cette aberrance!

ÉPOUSE: Ça fait sans doute partie du contrat.

JONATHAN: Tu n’as pas lu les clauses?

ÉPOUSE: Qui lit les petits caractères?

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