Fortune et hamburgers

Quand j’étais riche, monsieur, je ne lisais pas. Jamais. Je me nourrissais de hamburgers et de beignets à la crème, et je buvais de la bière. Américaine. Quand j’étais riche, je m’enrichissais. J’avais du flair, l’esprit pratique, si bien que je me réveillais toujours plus riche que je ne m’étais endormi.

Jusqu’au jour où.

Ce jour fatal où je me suis laissé convaincre de prendre des vacances, de ne rien faire pendant trois jours, trois nuits. De m’asseoir là, bien à l’aise, sans lever les yeux sur ceux qui s’agitent. Ce jour-là, monsieur, j’ai perdu contact, et je n’ai jamais pu rétablir la communication.

Au bout de mes trois jours trois nuits, je suis retourné à mes affaires, j’ai acheté, vendu, soudoyé, ramassé. Mais je l’ai senti, le flair s’étiolait et l’incertitude croissait. Du jamais vu. J’avançais du même pas habituel et pourtant, malgré moi, je me sentais aspiré par une spirale infernale vers des profondeurs obscures.

Jusqu’à la modification.

Je ne voyais plus ce que j’avais vu, je ne comprenais plus ce que j’avais compris, je dépérissais. Tout ça à cause de trois maigres journées. Comme si on avait tiré un fil de la prise électrique, et qu’entre-temps, la prise avait disparu.

Alors j’ai voulu comprendre. Je me suis mis à étudier. Médecine, psychologie, anthropologie, économie, littérature, géologie. On m’a fait docteur en toutes ces matières, et j’ai parcouru le monde, et j’ai parlé, et j’ai lu, et j’ai parlé. Je me suis mis à boire les vins les plus chers sans pouvoir m’en empêcher, je me suis nourri de caviar et de boeuf de Kobé, j’ai voyagé sans nécessité, j’ai fréquenté les grands hôtels par délicatesse, je me suis découvert un goût pour les étoffes rares et les bijoux uniques.

Je me suis ruiné.

Il ne m’est resté que mes livres, des milliers de livres empilés dans mon petit appartement. Je les lis et les relis encore, mais j’ai perdu la foi depuis longtemps. Je ne crois plus que je finirai par comprendre quoi que ce soit au tourbillon de ma vie. Mais dans les universités et même sur la place publique, on m’applaudit encore lorsque je livre un discours. Toujours le même, avec de nouveaux mots que je peine parfois à comprendre. 

Le soir, chez moi, pour ne pas me rappeler mes hamburgers et ma fortune, je lis, je lis pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil vienne.

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