Le cabanon

Stupéfiant! J’ai peine à croire ce que j’ai vu là-bas, le cataclysme qui nous a emportés. J’ai cru y laisser ma peau. Cette douleur! Je souffre de la fesse droite. C’est ça, oui, juste là. Vous la voyez, cette brûlure? Toi la grande Kathleen, ne ris pas, cette blessure, elle est affreuse! Ne te moque pas de ma fesse molle! Vois cette lacération dans les chairs! Je ne pourrai pas m’asseoir à table avec vous, mes amis, je devrai rester debout! Mais ça n’est rien, je suis vivant moi, je le suis! 

C’est le maire. Le pétrole et le gaz chez les Beaulieu. Oui, la famille Beaulieu du chemin de Louviers, le père, le frère, les deux fils de l’un, les trois filles de l’autre, sur les lots 1455, 1456, 1765, 1980, et 1324 bien sûr, tout ce territoire à la latitude… Ok, vous les connaissez, excusez-moi. Des timbrés? Je sais, ils ont tiré sur des prospecteurs, mais d’autres à leur place… Justement, le maire croyait qu’ils… Oui, il avait peur d’eux, parce qu’il avait promis avant les élections de ne pas permettre à la compagnie de creuser des puits sur leurs… C’est vrai, même la police voit des Beaulieu partout… Mais non, les Beaulieu ne m’ont pas tiré dessus! Pourquoi auraient-ils… J’étais à l’hôtel de ville pour demander un permis de construction pour mon cabanon. Non. C’est pas de vos affaires. Non, puisque je vous dis. Merci Bertrand. 

Donc, j’avais mangé des fèves et des champignons crus, et j’avais un de ces maux de ventre! Ça bouillonnait là-dedans, à en crier de douleur! Comme d’habitude, au bureau des permis, c’est long. J’aurais dû faire la demande en ligne, mais je ne comprenais pas tout, et j’avais des questions. Enfin, j’attendais, je patientais avec mon dossier sous le bras, une grande enveloppe brune avec le formulaire pour le permis de construction du cabanon dedans, mais l’ébullition montait, dans les boyaux ça bouillonnait, j’allais éclater, pas d’autres issues humaines envisageables. Oui…tout à fait… Human issue, c’est ce que j’ai dit. Cessez de m’interrompre, je n’y arriverai jamais. Alors là, il n’y avait qu’un type devant moi, mon tour arrivait, après une heure d’attente ce serait à moi. Sauf que j’avais atteint la limite extrême, celle qui précède l’irruption, la catastrophe! Les mâchoires et les poings serrés, les larmes aux yeux, j’ai abandonné mon poste, je me suis précipité dans le couloir. Ne riez pas! Je vais vous en faire bouffer des champignons crus! Alors je cherchais les toilettes. Vite les chiottes! Je voyais bien les indications, mais comment lire, les yeux mouillés et la douleur au ventre! J’ai bien vu le dessin, vous savez le petit bonhomme qui indique les toilettes. Je l’ai vu, devant moi, il y avait sans doute une flèche aussi, mais ça m’a échappé. J’ai poussé la première porte, je me suis précipité à l’intérieur… Tu as bien deviné, Jorge, ce n’était pas la toilette. C’était un bureau! Un satané bureau avec un grand type qui parlait au téléphone, debout devant une baie vitrée qui donne sur le parc. Il a froncé les sourcils. Mon irruption ne l’irritait pas, c’est pas ça, c’était plutôt comme s’il attendait quelqu’un, qu’il s’étonnait de voir que je ne ressemblais pas à l’image qu’il s’était faite de ce quelqu’un, mais tout de suite son visage s’est détendu, on le voyait, il était prêt à accepter n’importe quel hurluberlu, et moi qui étais là, plié en deux, le visage en sang, ma grande enveloppe à la main. Il a murmuré il est là au téléphone, il a raccroché, est venu vers moi. Vous voilà enfin, qu’il me fait, mais impossible de parler, de lui répondre, j’étais une grenade en train de perdre sa goupille, un ballon face à l’aiguille! Le type me prend par le bras, il m’entraîne dans le corridor. Reconnaissant, je crois qu’il a compris mon urgence, qu’il me conduit aux chiottes, alors je le suis. Mais c’est pas ça du tout, nous aboutissons à une porte close devant laquelle deux policiers montaient la garde. J’avais les joues trempées de larmes, du sang me coulait dans la bouche à force de me mordre les gencives. Attendez ici. Le type m’a laissé à l’arrière d’une grande salle.

C’est peut-être la salle du conseil municipal, comment savoir. Il y avait une dizaine de policiers, tout autour, et au centre, une centaine de personnes assises sur sept ou huit rangs. En avant, sur une estrade, se tenaient derrière une table le maire et le président de la compagnie Gazou. Le maire m’a salué de la tête. Pourtant, je ne le connais pas, pas personnellement. Qu’est-ce c’est que tout ça, que je me suis demandé. Tous ces policiers, ils craignaient un attentat, c’est clair, mais sur le moment je n’y ai pas pensé. Quel rapport avec mon cabanon? Je ne voyais rien, je n’entendais que ce bourdonnement monstrueux. Je risquais l’implosion! J’ai respiré un grand coup, je me suis plaqué la montre à l’oreille pour me concentrer sur le tic tac. Ça m’a libéré, pendant quelques minutes, mon esprit s’est élevé au-dessus de mes organes dilatés. Le maire m’a invité à monter sur l’estrade. Monsieur le professeur Hudon va vous présenter les résultats de son étude qui montre clairement que le projet de Gazou n’altérera en rien l’écosystème de notre si joli coin de pays… Non Kathleen… Hudon c’est… Mais Kathleen, c’est moi! Le maire pensait que j’étais le professeur Hudon! Moi, Roger le gérant du rayon des sports, me voilà promu professeur d’écosystèmes! 

Tous les visages se sont tournés vers moi, évidemment. Il y avait là toute la clique politique, la chambre de commerce, plusieurs inconnus en complet noir, tailleurs gris. Tout ça me dévisageait, et je ne bougeais pas. Paralysé. S’ils n’avaient pas tous braqué leurs regards sur moi! À les voir m’observer, me détailler, m’attendre, me désirer, mon existence s’est rappelée à ma conscience, et pour l’heure, cette existence était une bombe. Incapable d’ouvrir la bouche ou d’avancer le pied, je n’ai trouvé la force que de lever la main, je ne sais pourquoi, mais je l’ai levée, bien haute. C’était la main qui tenait l’enveloppe brune. Si vous les aviez vus! Les andouilles! Tous ensemble ils se sont levés et se sont mis à applaudir! Ils m’applaudissaient! Sur le coup, je n’étais pas trop étonné, je n’avais plus conscience de ce qui se déroulait là, je n’étais qu’un ventre en ébullition. Ces clowns croyaient que je leur montrais, dans l’enveloppe brune, une copie de mon étude, enfin, de l’étude du professeur Hudon. Ceux des derniers rangs, des dames et des messieurs m’ont entouré, ils m’ont félicité. Je restais muet, par incapacité physique de faire autrement. J’ai reculé d’un pas, et peut-être tout se serait bien passé s’ils m’avaient seulement foutu la paix. Mais il a fallu qu’une grosse folle à joues rouges saisisse ma main. J’avais le poing serré, elle a tiré dessus comme sur un bouchon. Ce contact, mes amis, ce seul contact a été un détonateur! Bang! Plus fort qu’un coup de feu! C’était comme si tous les gaz retenus dans mon intestin s’étaient concentrés en une masse quasi solide, pour se propulser à l’extérieur en une seule explosion. Pas un sifflement, pas une série de petits bruits, non, un seul bang fantastique… Non Bertrand, c’est pas ce pet qui m’a blessé la fesse! Voulez-vous… C’est bon, vous avez assez ri? Je peux achever? Quoi? Ben non, c’est pas terminé. Ce pet, cet apocalyptique pet, a déclenché deux réactions bien différentes, mais tout aussi violentes l’une que l’autre. Autour de moi, dames et messieurs ont clairement entendu la détonation et humé le résultat d’une douloureuse fermentation. Tout de suite, ça a été des cris, des grimaces de dégoût, un mouvement de fuite loin du professeur Hudon. Mais les autres, ceux des premières rangées, le maire et le type de Gazou, les policiers, eux ils n’ont entendu que la détonation. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un coup de feu! Je ne blague pas. La terreur que leur inspirent les Beaulieu est si vive, qu’ils ont tout de suite cru à un attentat. Le maire a crié il nous tire dessus, et il y a eu une belle panique, et les policiers se sont mis à tirer dans ma direction. Bang bang bang, ça résonnait, ça fumait, et l’écho dans la grande salle donnait l’impression qu’à chaque coup de feu tiré des policiers, des bandits embusqués répondaient. Ça a duré au moins trois minutes. Mais trois minutes si longues, oh oui, longues comme jamais je n’en ai vécues… Comment? Tu dis que ça ne se peut pas? Hey! T’écouteras le téléjournal à six heures! Si si, tu verras. Tout ça a été capté par les caméras de la salle du conseil. Il y a eu trois morts, et des blessés. Dont moi. Ma fesse… Non, je ne les connais pas. Personne. La grosse dame. Celle qui m’avait pris le poing, si elle n’avait pas été là, c’est moi qui me prenais le pruneau! Écroulée. Je suis tombé… oui, avec elle. Une fois par terre, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux ne plus remuer, ne plus péter… Elle? Oh elle perdait beaucoup de sang, mais elle souriait. Elle racontait… Qu’est-ce qu’elle disait… Oui… je suis jeune, 32 ans, c’est jeune, pourquoi… pourquoi je vivais… embrassez-moi. J’avais son visage à dix centimètres du mien. Elle sentait l’ail. Pas question de l’embrasser, surtout qu’il lui sortait des bulles et des tripes sur le côté de son gros ventre. Je me sentais idiot, j’avais quand même un peu peur, et même après, quand les coups de feu ont cessé. Je lui ai soufflé dans le nez quelque chose comme tu vivais parce que tu es née, ou une fadaise semblable. Vous auriez dit quoi vous? J’ai tourné la tête. Il y a eu un grand silence, un néant de quelques secondes, puis spontanément tout le monde s’est précipité à l’extérieur. Sans panique, mais rapidement, en aveugles. J’ai suivi le troupeau, j’ai marché d’un bon pas jusque dans la rue, il y avait plusieurs des policiers parmi nous, pas moins bêtes que nous. L’air frais nous a réveillés. Je me suis secoué. Et là je me suis demandé, est-ce que j’ai rêvé? Mieux valait partir. J’avais encore des gaz et mon enveloppe brune, avec un bout d’intestin collé dessus. J’ai pété en revenant jusqu’à ma voiture. Et me voici! La fesse en sang, bien vivant, mais je devrai y retourner pour le cabanon.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Pendant ce temps, la vie

Le soleil se lève, une infinité d’organismes vivants naissent et meurent.

Herbert, Austin, Texas, envoie un courriel, votre proposition d’affaires est rejetée, la compétition a déjà mieux, et Antonin, Orléans, France, qui se lève à peine, déjà déçu, appelle tout de suite sa collaboratrice, Adélia, Bruxelles, Belgique, qui accuse le coup sans broncher, mais sort dans la minute rencontrer Laurens à l’autre bout de la ville qui propose une solution coûteuse, mais rapide, et elle tape un message-texte à l’intention de Eugene, Aberdeen, Écosse, qui le transmet aussitôt à son assistant, Feargus, parti pourtant en vacances aux Îles Caïmans d’où il répond que ce serait plutôt aux techniciens canadiens de répondre, lesquels il copie dans un message que l’alcool floute, et quand Gaston, Moncton, Nouveau-Brunswick, le lit, il croit y comprendre qu’on lui offre un nouveau contrat, sans qu’il ne comprenne toutefois les spécificités, si bien qu’il consulte par téléphone son frère Jacques, Montréal, Québec, heureux de pouvoir lui donner un coup de main, et il soulève la question à l’instant avec Lucrecia, Mérida, Mexique, avec qui il était déjà en vidéoconférence, et elle, de bonne foi, écrit une note à sa voisine de bureau, Isabela, agacée, mais elle n’a pas le choix de prendre la chose en main en demandant aussitôt, par Messenger, à Adrian, Prague, Tchécoslovaquie, de démêler les problèmes qui semblent se pointer à l’horizon, ce qu’il accepterait volontier de faire, mais comme sa femme l’a surpris avec sa maîtresse il y a une heure à peine, il préfère déléguer la chose à Kenzo, Hamamatsu, Japon, tellement étonné de l’histoire matrimoniale de son partenaire d’affaires qu’il partage la nouvelle par SMS avec sa propre maîtresse, Aya, Toyohashi, Japon, qui raconte le tout, sans hésiter, sur son blog que suivent des milliers d’internautes, dont Adama, M’bour, Sénégal, qui résume l’histoire à son voisin, Malick, M’bour, Sénégal, venu lui emprunter un outil, mais ce voisin ne l’écoute que d’une oreille et quand il raconte la chose, plus tard, dans un courriel à son ami d’enfance, Moussa, Paris, France, il évoque une affaire sordide de drame matrimonial au Japon, ce que cet ami communique aussitôt à Hugo, Paris, France, vu qu’il connaît bien le Japon, où il s’est fait de nombreux amis, et effectivement, la chose l’émeut tant qu’il en glisse un mot à la fin de son webinar sur les stratégies de marketing en ligne, où Marjorie, Dreux, France, concentrée sur la démonstration de l’efficacité de ce qui est proposé, croit comprendre qu’un couple s’est enlevé la vie en région parisienne, sans en être certaine cependant, et aussitôt le webinar terminé elle écrit un courriel à sa soeur, Juliette, Issy-les-Moulineaux, pour obtenir plus d’information, puisque la tragédie commence à susciter un vif intérêt, tellement que Juliette appelle Nicolas, Bobigny, France, un flic à la retraite qui lit Balzac du matin au soir, sauf qu’évidemment il ne peut rien dire, et c’est ce qu’il répète à sa femme, Pascale, curieuse, qui était déjà en conversation Facetime avec sa fille, Claire, Albuquerque, Nouveau-Mexique, à qui elle parle d’une vague mystérieuse de pactes suicidaires chez des couples de jeunes millénaux, une histoire à faire frémir que Claire ne peut s’empêcher, sérieusement inquiète, de partager avec son ex petit ami, Omar, La Serena, Chili, qui s’en moque gentiment, sans toutefois réussir à chasser le doute, tant qu’il se confie à Rodrigo, San Ramon, Chili, son grand copain du temps de l’université, qui prend la chose avec beaucoup de circonspection, et c’est ce qu’il raconte à sa belle-soeur Catherine, Montréal, Québec, qui hésite à en rire, au cas où cette diablerie s’avérerait, et si une personne peut lui donner l’heure juste, c’est bien ce type au fait de toutes les tendances qu’elle a rencontré deux ans plus tôt lors d’un sommet sur les médias sociaux en Californie, Herbert, Austin, Texas, à qui elle écrit un rapide courriel, qu’il n’ouvre qu’une fois de retour chez lui, et presque au même moment il entend deux coups de feu, il se précipite sur le balcon, regarde le ciel, les arbres, la rue où une berline bleue croise un utilitaire noir, et il se rappelle que ça arrive de temps en temps dans le petit bois derrière sa maison, puis il rentre, s’allonge sans retirer ses vêtements, et s’endort pesamment.

Le soleil se couche, une infinité d’organismes vivants meurent et naissent.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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On fait quoi maintenant?

À l’école, Théroude était dernier en tout, mais les enseignants l’aimaient bien parce qu’il restait volontiers pour classer les livres dans la bibliothèque. Un matin, on l’a retrouvé endormi dans la bibliothèque. Il avait passé la nuit à compter un à un tous les livres sur tous les rayons.

Adulte, Théroude a été embauché par une société qui possédait plusieurs commerces dans le  pays. Sa seule et unique tâche: faire les inventaires de chacun des commerces. Il y en avait tant, que cela l’occupait pour un bon six mois. Le reste du temps, il chômait.

Durant ses longs congés forcés, Théroude comptait tout ce qui s’offrait à lui: le nombre de grains de riz dans un sac de un kilogramme, le nombre de brins d’herbe dans un mètre carré de gazon, le nombre de feuilles dans un peuplier, le nombre de grains de sable dans un sceau contenant dix centimètres cubes. Il comptait tout ce qui se présentait sous ses yeux, et il inscrivait les chiffres dans un grand cahier qu’il gardait précieusement entre le matelas et le sommier.

Un jour, Théroude a connu l’amour. Mais dès le deuxième jour, n’y tenant plus, il s’est mis à compter le nombre de cheveux sur la tête de sa bien-aimée. Elle a cru qu’il plaisantait, jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il souhaitait réellement, plus que tout, savoir combien de jolis cheveux blonds poussaient sur sa tête. Outrée, elle s’est enfoncé un chapeau jusqu’aux oreilles, et n’a plus jamais paru devant lui.

Cet échec a profondément blessé Théroude, qui dès lors n’a plus nourri qu’un seul dessein, celui de trouver une tête qui accepterait qu’on lui compte les cheveux. Sans le sou, il ne pouvait espérer payer quelqu’un pour se soumettre à ce type d’inventaire. Que faire?

Après plusieurs refus et de nombreux regards méchants, tant du côté des femmes que des hommes, Théroude s’est résigné à s’adresser aux défunts. Sans réfléchir, mû par le seul élan de sa passion, le voilà qu’il subtilise un corps à la morgue municipale. Moins d’une heure après, alors qu’il peinait à transporter son butin dans les ruelles et les rues sombres, deux policiers l’ont terrassé, menotté, arrêté. Le juge l’a condamné à six mois de prison pour outrage à un cadavre, et son patron l’a congédié pour perte de confiance.

Après avoir compté ses pas dans sa petite cellule, Théroude s’est retrouvé libre, mais loin d’être libéré de son envie capillaire. Comment faire?

Tenter de voler un nouveau cadavre lui paraissait trop risqué. L’idée de tuer pour se doter de son propre cadavre ne lui plaisait pas. Théroude distinguait le bien du mal, il n’avait rien d’un meurtrier.

Mais sans cadavre, pas de tête, et sans tête, pas de cheveux. Alors Théroude a réfléchit, du mieux qu’il le pouvait. Longtemps. Puis un jour, du fond des méandres ténébreux de son esprit, une idée a jailli. Il lui suffisait de se trouver un assassiné, avant que les autorités ne le récupèrent.

Sauf que c’était compliqué. Comment trouver la victime? Il s’est mis à lire toutes les pages de faits divers de tous les quotidiens de la région, à la recherche de meurtres. Malheureusement, ça ne se passait pas dans la vie comme à la télé. Des meurtres en plein air, il y en moins qu’on pense.

Persévérant, Théroude a identifié un lieu précis où plus de deux meurtres avaient eu lieu dans les deux dernières années. Il s’agissait d’une rue en cul-de-sac derrière les immeubles désaffectés du vieux port.

Théroude a attendu quatre ans, sept mois, deux jours avant d’obtenir ce qu’il convoitait. Théroude est un homme patient, qui dispose de tout son temps depuis son licenciement et son inscription au bien-être social.

Comme tous les soirs dès vingt et une heures, Théroude observait la rue à partir de la fenêtre d’un des immeubles en ruine, son sac et ses outils à portée de la main. Faute de mieux, il comptait les minutes. Ce soir-là une grosse Chrysler est entrée en scène, roulant tout doucement, tous phares éteints.

Un chauve tatoué est descendu, a sorti du coffre un autre tatoué, aux longs cheveux blonds celui-là. Sans un mot, le chauve a sorti un pistolet avec silencieux, et a tiré deux coups dans le cœur du chevelu. Pendant quelques secondes, Théroude a craint qu’il ne vise la tête, ce qui aurait de facto abîmé la chevelure, et rendu le comptage absolument impossible.

Une fois la voiture partie, Théroude s’est précipité. Avec une scie à bûches, il a sectionné le cou, pour ne conserver que la tête, ce qui est, évidemment, plus facile à transporter qu’un corps au complet. Les mains rougies, même s’il s’est essuyé, Théroude est rentré directement chez lui, sans attirer l’attention.

Tout le jour suivant, Théroude a vidé la tête de son contenu, question d’éviter les mauvaises odeurs liées à l’inévitable décomposition. Puis il a appliqué les méthodes de taxidermie apprises durant ses nombreux temps libres.

Après tant d’efforts et d’année, Théroude a enfin pu commencer à compter les cheveux sur une tête humaine. Toutes les mèches blondes n’étant pas de la même longueur, au début il s’y perdait, et a dû recommencer à plusieurs reprises.

Il a fini par développer une technique efficace, et pendant des semaines, des mois et des années, il a compté les cheveux. Il n’y consacrait pas toutes ses journées, loin de là, soucieux de prolonger autant que sa patience le lui permettrait un plaisir si longtemps convoité.

Mais un jour, il fallait bien en arriver là, il en était à sa dernière centaine de cheveux. Quelle journée que celle-là! Il en comptait dix, partait se promener au parc, revenait en compter dix autres, et ainsi de suite jusqu’à minuit. Puis, ému à en pleurer, il a compté les dix derniers. Ses paupières papillotaient aux cinq derniers, tout son corps vibrait aux trois derniers, 137 097, 137 098, 137 099.

Théroude a respiré, longuement. Il s’est levé, le regard fier, la démarche assurée, pour tirer le cahier de sous son matelas. Sur une page vierge, il a tracé, lentement, ces chiffres, 137 099. Théroude, vieux et pauvre, s’est ensuite allongé sur son lit, les mains sous sa nuque.

Théroude a dormi deux jours, une heure et trois minutes. En regardant les cheveux bien comptés, qui trônaient encore sur sa table de travail, il a ressenti une immense fierté. Le projet de toute une vie enfin réalisé!

Le lendemain, à son réveil, il a parcouru son petit appartement des yeux. Rien n’avait changé, chaque chose était à sa place. Malgré l’incroyable exploit, tout autour était pareil. Fatigué, Théroude s’est assis, se demandant, on fait quoi maintenant?

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Napoléon, et merci pour tout

Boutique de vêtements pour homme. Luxe, calme et voix de voyous dans la rue qui coulent à l’intérieur lorsque Gabin pousse la porte et s’immobilise dans le cadre, indécis, balayant du regard la marchandise étalée avec art et délicatesse. Mouvement du vendeur, ruban à mesurer au cou, sourire aux lèvres. Gabin se décide enfin, et la porte se referme derrière lui dans un bruit sourd et vaguement lugubre. Il fait un bond de côté, mais se ressaisit aussitôt face au vendeur.

Vendeur: On dirait la porte d’un cachot, pas vrai? Comme si nous étions dans un de ces donjons moyenâgeux où ils enfermaient les hérétiques et les pervers. J’ignore pourquoi le propriétaire de la boutique a tenu à faire installer cette porte ici, dans cette allée marchande du centre-ville. Si nos vêtements ne vous plaisent pas, s’ils n’accrochent pas votre œil aiguisé, au moins vous vous souviendrez de nous grâce à cette porte. Vous aurez cela à raconter, cette visite dans ce commerce où pour une fraction de seconde vous vous êtes senti écroué, condamné à jamais aux plus cruels tourments, à la torture de la roue, de la goutte d’eau et des fers. Alors que vous pénétrez plutôt dans le paradis de l’homme chic, dans l’éden de la parure et de la fabrication de prestances doctes et nobles. Chez nous, on peut entrer pouilleux, on en ressort toujours sublime, à moins bien entendu d’y mettre le prix. Mais mon cher, vous qui touchez déjà cet absolu que goûte nos clients après être passés à la caisse, vous sortirez d’ici sous la clameur de la foule en liesse!

Gabin: N’exagérons pas.

Vendeur: Certes. Vendons d’abord, moussons ensuite.

Gabin: Je me rends, dans huit jours, au congrès le plus considérable de la décennie, et je dois y paraître à la hauteur.

Vendeur: Ce n’est pas rien. J’ai ces habits, comme vous le voyez, de nombreux habits. Mais en ceci comme en tout, l’homme doit respecter les correspondances. Chacun de ces habits a un rôle bien à lui, une classe dans la société, si vous voulez. Je n’enverrais jamais, oh qu’on m’en garde, cet habit-ci à un repas de famille à la campagne. Celui-là serait plus convenable, vous comprenez?

Gabin: Je…

Vendeur: Bien. Alors, interrogeons le client, vous mon cher. S’agit-il d’un congrès villageois, municipal, régional, enfin, vous voyez, identifions l’ampleur de la chose, question d’éliminer l’étoffe inadéquate.

Gabin: C’est inter… International. Congrès international, qui se tiendra à Belleville au Kansas aux États-Unis d’Amérique.

Vendeur: Monsieur! International! Moi qui divaguais dans les villages et autres minuscules points sur le planisphère! Élaguons tous les habits sur ce porte-vêtement, chassons ceux qui pendent lamentablement ici, éloignons-nous de ces presque guenilles qui heurtent ma vue et votre goût, et dirigeons-nous vous le faîte, vers la lumière, avançons ensemble dans cette ère de grandeur et de gloire! Ces habits, Monsieur, ces habits possèdent l’incroyable vertu de bercer tendrement, mais avec virilité, l’âme des hommes de votre trempe. Je m’incline, Monsieur, préparez votre carte bancaire, car je sens que nous toucherons terre bientôt! Suivez-moi, ou plutôt, marchez à mes côtés, et dirigeons-nous vers ces porte-vêtements bien garnis de merveilles uniques. Oh, me direz-vous, la sélection reste vaste, et choisir sera ardu. Ne craignez rien. Nous avons un congrès international, bravo, mais de quoi s’agit-il? Il vous faut envelopper ce corps de sa véritable identité, celle que vous voulez bien lui donner, vous donner. Songez qu’en plus de ce congrès, votre personne se retrouvera dans le tourbillon des médias sociaux, votre image fera vingt fois le tour de la terre avant que vous n’ayez réalisé que votre voisin de table vient de vous prendre en photo. Vous ne voudriez pas vous élancer dans ce voyage planétaire engoncé dans des vêtements qui vous diminuent, ou pire, vous ridiculisent? Alors dites, de quoi s’agit-il?

Gabin: C’est le Con… le Congrès international de la Société William Addis des Collectionneurs de Brosses à Dents. Il s’agit du quatre-vingt-dix-huitième congrès annuel. Oui. Cette année, la conférencière d’honneur est la conservatrice du Musée Carnavalet de Paris, Paris en France, qui viendra parler de la brosse à dents de Napoléon, et nous pourrons voir la brosse à dents de Napoléon qui sera présentée sous verre dans une salle spécialement aménagée à cet effet. Durant tout un après-midi.

Vendeur: Napoléon!

Gabin: Premier Empereur de France!

Vendeur: Impérial!

Gabin: Roi d’Italie!

Vendeur: Le Conquérant! Napoléon, l’Empereur, le Roi, nous pouvons éliminer tous ces habits, et nous concentrer sur ces deux derniers porte-vêtements, ceux dont la majorité de notre clientèle ignore jusqu’à l’existence. Les besoins impériaux surpassant tous les autres, faites-moi l’honneur de vous conduire là où vos habits vous attendent.

Gabin: Vous avez là une bonne vingtaine d’habits. Comment choisir? J’aime bien ce gris, et ce bleu, et ce…

Vendeur: Gare à vous! Pas de fausses modesties, mon cher. Collectionneurs de brosses à dents, vous dites? Vous échangerez bien quelques idées avec vos collègues, au dîner peut-être, ou même en soirée, en buvant ce bon champagne à la mémoire de Napoléon, n’est-ce pas?

Gabin: Je présenterai un atelier sur les premières brosses à dents chinoises. Je n’ai pas de spécimen, mais j’étudie la question depuis une bonne douzaine d’années, et j’ai accumulé des milliers de pages de renseignements, d’analyses et de théories. J’apporterai aussi, en parallèle, quelques petits, tout petits, bijoux de ma collection. À force d’échanger avec vous, Monsieur, je sais que je peux vous faire confiance, que vous n’avez pas cette pénible légèreté dont se glorifient tous nos contemporains. Je peux donc vous confier que j’ai consacré ma vie, toute ma vie, aux brosses à dents. Cette passion m’a happé dès le sortir de l’adolescence, et jusqu’à aujourd’hui, jamais elle n’a fléchi. J’ai tout sacrifié pour atteindre les plus hauts sommets. Même ma sœur l’ignore, mais à vous je le dirai, voilà, je suis depuis un an le président de la section francophone internationale de notre Société! Oui Monsieur! Moi, tel que vous me voyez devant vous, moi qui ai renoncé aux joies du mariage et du divorce, je préside toute la section francophone!

Vendeur: Votre confiance m’émeut. Déplaçons doucement, tout doucement, ces quelques habits qui vous voileraient la lumière de votre grandeur. Nous voilà bientôt à destination. Dites-moi encore, Monsieur le Président, votre section francophone compte combien de membres?

Gabin: À l’origine, il y avait cent cinquante membres.

Vendeur: À l’origine, c’était il y a quatre-vingt-dix-huit ans?

Gabin: Exact, mon cher.

Vendeur: Aujourd’hui, combien en reste-t-il?

Gabin: Trois. Mais de qualité, vous savez, de très grande qualité.

Vendeur: Exact! C’est ce qu’il nous faut, de la qualité, de la très grande qualité. Enfilez ce pantalon, approchez que j’ajuste la veste. Cet habit vous va comme une seconde peau, moins raffinée, mais plus chatoyante que l’originale.

Gabin: Je ne me reconnais pas.

Vendeur: Oui, c’est tout vous!

Gabin: On dirait un homme célèbre.

Vendeur: Votre humilité vous fait honneur. Par ici, j’emballe le tout, et je vous laisse à vos travaux.

Gabin: Mon dieu! Est-ce le prix de l’habit?

Vendeur: C’est le prix de la cravate. Laissez-moi tout additionner. Les chaussures, les chemises, les cravates, les ceintures, les deux habits, le compte y est. Et puisque vous êtes le Président de la section francophone, je vous accorde sur-le-champ, sans réclamation de votre part, un rabais de reconnaissance de cinq pour cent. Monsieur le Président, tendez-moi votre carte bancaire.

Gabin: Toutes mes économies vont y passer, je ne pourrai pas remplacer les bardeaux sur le toit qui fuit, je ne pourrai pas… je ne… je…

Vendeur: Monsieur le Président! Napoléon n’a pas remporté la bataille d’Austerlitz en s’inquiétant des toits qui coulent! Et vous savez qu’il y en avait des toits qui coulaient en 1805! Non Monsieur le Président! Napoléon s’est tenu debout! Il a marché droit devant, et vite!

Gabin: Vous avez… avez raison. Voici ma carte. Merci pour tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Flip the burgers

Mister Tayler, le gérant, régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je fais cuire des burgers douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler n’est pas d’ici. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide qu’ils remettent à chaque employé.

– Flip the burgers!

C’est Mister Tayler, dans le haut-parleur au-dessus des plaques de cuisson. Physiquement, Mister Talyer gère du matin au soir à partir son bureau installé dans une tour au milieu de la cuisine. C’est une sorte de mirador vitré, d’où il peut tout voir, tout surveiller. Il y accède par un ascenseur, et l’air là-haut est climatisé, frais, parce que les gérants ne parviendraient pas à penser dans les effluves de graillon.

– Flip the burgers!

Mister Tayler repose sur un solide fauteuil de chêne et de fer, construit sur mesure pour supporter son poids. Ce fauteuil est fixé au sol sur un axe, qui tourne silencieusement grâce à un système complexe de roulements à bille, mu par une simple pression du pouce. Mister Tayler bénéficie ainsi d’une capacité de surveiller tous les angles de la cuisine, et même au-delà. Mais sa principale tâche, évidemment, concerne la gestion de la cuisson des burgers.

– Flip the burgers!

Depuis que je travaille ici, j’ai fait cuire des milliers de burgers, peut-être même des millions. Je devrais compter, établir une moyenne quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle, et en appliquant la règle de trois, j’obtiendrais une évaluation assez précise de mon oeuvre complète. Mais je ne le fais pas, du moins pas encore. Je n’ai pas encore déterminé à qui cette information serait utile. Certainement pas à moi.

– Flip the burgers!

Pourtant, j’aurais du temps à consacrer à ces calculs. J’ai du temps à consacrer à une foule d’idée, de projets, de fantaisies, de remords, de désirs, de futilités. Entre deux ordres, j’ai de délicieuses minutes à moi. Je peux les meubler comme je l’entend, sans en rendre compte à qui que ce soit. Bien entendu, je dois me contenter de courtes idées, puisque même si ces moments sont nombreux, ils restent brefs.

– Flip the burgers!

Quand je travaille, j’arrive mal à penser aux moments où ne je ne travaille pas. Je sais toutefois que durant mes congés, il m’est impossible de me remémorer mes journées de travail. Amusant, n’est-ce pas? Peut-être y a-t-il trop de moments durant la semaine où ma cervelle gambade, que je suis à sec lorsque viennent les moments de repos. Comme diraient les philosophes de la Compagnie, chaque chose en son temps.

– Flip the burgers!

Parfois j’imagine que je fais autre chose. Tout ce qui a pu me trottiner dans la tête depuis cinq ans! Là, par exemple, en ce moment même, je me verrais bien gardien de zoo. Je nourrirais les bêtes les plus féroces, et je ferais la sieste parmi les primates. Je pourrais même, à l’occasion, répondre aux questions des visiteurs, quoique cela ne figurerait pas parmi mes tâches prioritaires. J’assisterais les vétérinaires et qui sait, peut-être deviendrais-je moi-même vétérinaire.

– Flip the burgers!

Une crampe dans le mollet droit. Cela m’arrive fréquemment, pas d’alarme. Je n’ai qu’à raidir la jambe légèrement, et à mettre tout le poids sur la jambe gauche, le temps que cela passe. J’ai développé un sens de l’équilibre impressionnant, un véritable flamand! Je pourrais me tenir bien droit sur une jambe pendant une heure, sans broncher. Je le fais parfois, quand j’ai besoin d’un petit défi de nature physique. Cela contribue à fusionner tous les éléments de mon être.

– Flip the burgers!

Nous sommes tenus de garder le silence au travail, question d’assurer une réponse efficace et précise aux défis que nous avons à relever du matin au soir. Je me contente donc de parler intérieurement à ma voisine de plaque de cuisson. Elle travaille ici depuis trois ans et demi, et je sais que je pourrais lui raconter une quantité phénoménale de choses gentilles. Je lui ai demandé de m’épouser à plusieurs reprises, intérieurement, et j’ai même risqué une remarque osée sur sa silhouette. J’ignore si elle aussi me parle, et si oui, que peut-elle bien me dire!

– Flip the burgers!

Tiens, la voix de Mister Tayler, le gérant. Grâce à lui, la viande est cuite à perfection. Mister Tayler régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je suis au poste douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler est d’ailleurs. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide de la Compagnie.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Chimérique

Je vis dans une chambre au dernier étage d’un vieil immeuble du quartier ouvrier. J’ignore s’il est encore convenable de l’appeler quartier ouvrier, puisqu’il n’y a plus d’ouvriers depuis deux ou trois décennies. Les unes après les autres, les usines et les manufactures ont été rasées, pour faire place à des parkings ou des terrains vagues. Autour de moi, les pauvres sont pauvres et nombreux. Et souvent sales. Mais pas moi. Ma chambre est impeccable. Rien ne traîne, je chasse la poussière dès qu’elle se pose, et même le papier peint décoloré éclate de propreté. J’ai l’oeil vif, dès qu’elles pointent leurs sombres étoiles, j’efface les moisissures qui me narguent. Par souci d’ordre, j’ai décidé de maintenir mon mobilier au strict minimum: un divan, qui me sert aussi de lit, un pupitre de l’ancienne école qu’ils ont détruite il y a quinze ans faute d’élèves puisque la majorité des familles ont trouvé du boulot ou du chômage ailleurs dans la ville ou dans le pays, un réchaud électrique, que je me suis payé il y a cinq ans et trois mois, posé sur le pupitre, qui me sert aussi de table à manger, une chaise, toute simple, avec quatre pattes, un demi-dossier, et un siège rembourré couvert de moleskine verte, une petite commode blanche où je range tout, vêtements, outils, livres, nourriture, casserole, assiette, fourchette et couteau. Et c’est tout. Je m’interdis tout laisser-aller. Il n’y a rien sur le dessus de la commode, ni par terre, ni sous le divan ou sous la table, pas une seule photo aux murs, pas de miroir, pas de calendrier, rien, et jamais je n’admets que le moindre bout de papier puisse s’exhiber dans la pièce, au sol, sur les murs, au plafond ou sur le mobilier. Ma chambre est impeccable.

J’étais enseignant dans l’école qu’ils ont détruite. J’enseignais les mathématiques, les sciences appliquées, et parfois, surtout vers la fin, la trompette. Ma femme enseignait aussi. Littérature, philosophie, cuisine. Nous avions deux enfants, peut-être trois. Je n’en suis pas absolument certain, puisqu’à son départ, je crois qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis deux mois. Elle a peut-être accouché d’un troisième enfant, sans que jamais je ne l’apprenne. À l’époque, nous nous parlions de moins en moins, surtout moi. Je m’extrayais rarement de mon mutisme avec elle, et avec tous les autres. Un jour, je suis rentré et ils n’étaient plus là, elle et les enfants. Pas de note, pas d’assiettes cassées, rien qu’un étourdissant vide. J’ai donc débranché tous les appareils électriques, j’ai fermé toutes les lumières, et je suis sorti pour ne plus jamais revenir. C’est tout ce dont je me souviens. Le reste, je l’ai oublié. Son nom, leurs noms, les mathématiques, mon âge, tout. Un an plus tard, ou deux, ou trois, j’ai trouvé cette chambre, et depuis, je suis là.

Je n’ai pas d’amis, car je ne saurais qu’en faire. Je bois seul. J’ai quand même des connaissances, qui me permettent de gagner un peu d’argent. Le chèque d’aide sociale me suffirait, mais si quelques dollars de plus me permettent de boire quelques litres de plus, pourquoi pas! Au début, je m’asseyais près d’eux sur le banc face à la rivière. Nous n’échangions pas beaucoup. Parfois, des étrangers se joignaient à nous, et certains payaient mes camarades lorsqu’ils leur racontaient leurs vies. Comme j’avais pas mal tout oublié, je ne faisais pas un rond.

Puis j’ai eu cette idée. Une idée géniale en fait. Pendant des mois, et peut-être même pendant des années, comment savoir, j’ai appris l’ordre des lettres de l’alphabet. Par coeur. Simple, mais il fallait y penser. Ainsi, A = 1, B = 2, C = 3, jusqu’à Z = 26. C’est étonnant, mais j’ai réussi à tout retenir. Il suffit de nommer une lettre, n’importe laquelle, et je peux vous dire le chiffre qui y correspond, du tac au tac. Bien sûr, au début, je devais réfléchir quelques secondes avant de répondre. Et parfois, je me trompais. Mais j’ai travaillé, j’ai tellement travaillé, que j’en suis venu à maîtriser ces correspondances comme un second langage. Cela plaît, cela a impressionné mes camarades dès le début. Chaque fois qu’un buveur étranger se joint à nous, ils lui vantent mes talents. Comme ils ont plus d’argent que nous, ils acceptent toujours de payer pour m’entendre. Le jeu est simple: ils trouvent un mot, et sans hésiter, j’épelle en leur donnant les chiffres. Et ils ont beau s’essayer avec les mots les plus compliqués, je réussis à tous coups. Un dollar du mot! Et ils paient, et ils en redemandent. Ces buveurs, on ne les voit que deux ou trois jours par semaine. Ils ont un boulot, ils ont du fric, et ils viennent nous voir comme ils vont au cirque. Le dernier, c’était une sorte de fonctionnaire famélique. Je crois qu’il se plaignait de son boulot, mais comment en être certain. Personne n’y portait la moindre attention, et tant qu’il ne nous importunait pas, nous le laissions faire. Quand les camarades lui ont parlé de mon génie, ça l’a sorti de son monologue. Il m’a dévisagé, pas très poli.

  • T’es nouveau ici?

Je n’ai pas répondu. Qu’il n’ait jamais ouvert les yeux pour m’apercevoir, je le conçois. Ça n’a pas d’importance. Nous existons de façon plutôt approximative, par ici. Je le regardais m’examiner. Il se creusait la tête, grimaçait. Ça durait, ça s’éternisait. Quand il a tapé des mains, je l’avais déjà oublié, j’étais absorbé par les petits bouts de bois qui descendaient la rivière.

  • Papier!

Il m’a touché l’épaule pour me rappeler que nous avions une sorte de conversation, lui et moi.

  • Pardon?
  • Papier!

Ça m’a quand même pris quelques secondes pour comprendre qu’il en était encore au jeu de l’alphabet.

  • 16, 1, 16, 9, 5, 19.

Il a compté sur ses doigts, laborieusement. Puis un grand sourire l’a défiguré. Il m’a tendu son dollar, impressionné. J’ai soupiré.

  • Papier, c’est quand même facile. Tu pourrais te forcer un peu, me lancer un véritable défi.

Le pauvre! Les grimaces ont creusé de plus profonds sillons sur ses joues, j’avais l’impression de le torturer au fer rouge, de lui arracher les ongles un à un. À ses yeux exorbités, on voyait qu’il avait déjà fait trois tours des cent mots de son vocabulaire, sans y dénicher la perle rare. Et puis c’est tombé, il fallait bien que ça vienne. Il a à nouveau tapé des mains, frappé le sol des pieds, et m’a balancé sa trouvaille.

  • Chimérique!
  • 3, 8, 9, 13, 5, 19, 9, 17, 18, 5.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Ça va

Une rue déserte, la nuit. De longues ombres de lampadaires. Deux silhouettes d’hommes se rencontrent, s’arrêtent.

– Régis! Quelle surprise! Comment ça va?

– Jean-Philippe, c’est toi! Je ne m’attendais à pas à te rencontrer, toi, dans cette rue, à cette heure-ci. D’ailleurs, dans ce quartier-ci, on ne rencontre jamais personne à cette heure-ci, n’est-ce pas, à part quelques égarés, et parfois quelques types louches qui jouent du couteau pour vous faucher le porte-monnaie, le pantalon, la veste, les tennis, ils ne vous laissent que les caleçons et vous avez l’air con, seul devant ces immeubles silencieux, personne n’ouvrira, personne n’appellera les flics, alors vous courez jusque chez vous mais devant votre porte vous vous rendez compte, évidemment, que vous n’avez plus vos clefs, et comme vous vivez seul, pas moyen d’entrer, et à cette heure-là, sans téléphone, parce que ça aussi ils l’ont pris, comment appeler le service de serrurerie d’urgence, un service qui n’existe probablement pas, ça m’étonnerait, faudrait que je me renseigne, quand je suis arrivé dans le quartier, je n’ai pas fait enquête, j’ai vaqué à mes occupations sans arrières-pensées, sans dresser une liste de tous les inconvénients, parce qu’avec le divorce chaque petite minute de la journée où je ne travaillais pas s’engouffrait dans d’épuisantes négociations, par l’intermédiaire de mon avocate, évidemment, pour conserver l’essentiel de ma collection de fourchettes, dont la plupart ont été acquises bien avant le mariage, et si certaines l’ont été après, elles ont alimenté ce merveilleux mouvement qui a mené à la fin de ce malheureux intermède, parce qu’elle refusait égoïstement de me suivre dans les passionnantes aventures au Sri Lanka, en Indonésie, en Afghanistan, en Mongolie, bref partout où mes recherches m’indiquaient la présence de spécimens rares, pour lesquels, je dois l’avouer, d’importantes sommes ont parfois dû être investies, en particulier cette fois à Constantine où j’avais acquis une superbe fourchette ancienne en or, gravée, qui m’a coûté près de mille dollars, et qu’un touriste floridien a tenté de me chiper à la façon pickpocket lorsque je traversais un pont suspendu qui me donnait des sueurs froides, et heureusement qu’une touriste chartraine qui marchait derrière nous a tout vu, elle lui a saisi le poignet, qu’elle a tordu d’un geste gracieux, mais puissant, qui l’a contraint à abandonner ma fourchette, et sitôt qu’elle l’a relaché, il a filé se perdre dans la foule pendant que je la remerciais, et pour montrer ma reconnaissance je l’ai invitée à prendre un verre, elle a accepté, mais ensuite, elle a insisté pour que je la suive sur le traversier Alger-Marseille et comme j’avais ma fourchette et plus rien à acheter à Constantine, j’ai sauté dans sa Clio, et elle a foncé vers Alger, et durant la traversée nous avons bien bu bien mangé bien baisé et à Marseille il faisait beau, elle connaissait un antiquaire, un de ses anciens amants, il m’a vendu une fourchette en argent pour moins que rien, et la route vers Chartres m’a permis de la connaître davantage, j’ai prolongé mes vacances de deux semaines, elle vivait dans une toute petite rue à l’ombre de la cathédrale, et juste en bas, il y avait un café avec de jolies tasses vertes où je passais des heures à lire lorsqu’elle partait pour le boulot, si bien que je perdais le fil du temps et des lieux, mais un matin, sur la place devant le café j’ai entendu un vieux couple qui avait l’accent d’ici, alors tu t’en doutes, ça m’a rappelé ma femme, mon éventuel retour, et sans hésiter je l’ai appelée, mais je l’ai regretté dès la cinquième seconde lorsqu’elle m’a affublé de noms vulgaires, alors j’ai eu à interrompre la communication pour ne pas troubler cette matinée radieuse, pour ne pas assombrir cette journée où la soeur de ma chartraine m’avait promis de me faire visiter la région, ce que nous avons fait, visites dans plusieurs petits villages, la motte ancienne de Châteauneuf-en-Thymerais, le château de Maillebois, le château de Dampierre-sur-Blévy, et même une jolie ferme que ses amis, les amis de la soeur de ma chartraine, avaient racheté il y a une dizaine d’année, et où nous avons fais la sieste et l’amour, avant de rentrer pour dîner place Marceau où nous étions au moins sept ou huit à manger boire rire, jusqu’à ce qu’on se laisse, mais dans un fouillis total, parce que l’alcool avait embrouillé les gens et leurs liens si bien que je me suis retrouvé avec une Allemande qui parlait peu français, mais qui m’a fait comprendre en se déshabillant que je lui plaisais, ce qui m’a étonné vu la tête que je me devinais après cette journée à la campagne, et tout cet alcool, et l’heure tardive, sauf qu’il y avait derrière le petit pavillon qu’elle louait un jacuzzy qui nous a fait le plus grand bien, tellement que nous n’avons pas dormi de la nuit, entre le lit, le champagne et la flotte, gais et langoureux, bien qu’au matin elle avait une sale gueule, ça va de soi, elle est revenue en fin d’après-midi pendant que je dormais encore, ce qui lui a plu, à ce que j’ai compris car entre nous la communication dépassait rarement les gestes qui, reconnaissons-le, s’accordaient mieux que n’importe quelle parole, n’importe quels mots doux, promesses, aveux, et tout le tra la la habituel dont nous nous sommes dispensés pendant au moins deux ou trois jours, jusqu’à ce que ma chartraine rapplique, je l’avais presque oubliée, avec ma fourchette en or et un grand sourire, ce qui m’a soudainement rappelé que je devais prendre l’avion le lendemain pour rentrer à la maison, sauf que j’avais omis d’acheter un billet, et je ne pouvais sérieusement envisager de tout abandonner maintenant, c’était au-dessus de mes forces, et quand ma chartraine a proposé une virée à Paris pour le weekend évidemment tout l’univers me criait d’accepter, non sans avoir aussitôt écrit un courriel à mon patron, ma lettre de démission, merci pour tout, et un petit mot à ma femme, je resterai un peu plus longtemps, et après Paris il y a eu Franckfort, et Berlin, et Bruxelles, et Londres, et je vivais chez l’une, puis chez l’autre, on me donnait de petits boulots, j’évitais de toucher à mes économies, je pressentais que cette folie s’étiolerait, même si dans la force du maelstrom qui nous emportait il m’était impossible de deviner si c’était pour demain ou pour l’an prochain, et sans surprise, après sept mois, ma chartraine nous a quittés pour suivre un ingénieur de Dreux, sa soeur a accepté un poste à la Défense, et même si l’Allemande comptait bien rester quelques mois encore, elle ne souhaitait pas m’avoir dans son lit tous les jours, tandis que les autres de la bande commençaient à se faire des enfants ou à s’épouser ou les deux à la fois, ne me laissant d’autre choix que de voleter de mes propres ailes, mais sortant de cette aventure comme d’un tordeur, je ne possédais en guise d’aile que de chétifs moignons, j’avais plus l’air d’une poule perdue dans le traffic que d’une hirondelle filant au-dessus de la mer, alors j’ai organisé une fête d’adieu où même ma chartraine et son ingénieur se sont pointés, et le lendemain j’étais dans l’avion, dépaysé, le sac plein de fourchettes et tous les papiers de divorce, que j’avais reçus quelques mois plus tôt, dûment signés et froissés au fond de ma valise, qui ne tenait plus fermée que grâce à deux sangles oranges cadeau de l’ingénieur de Dreux, mais qu’importe, je n’ai plus cette valise, je l’ai jetée dès mon retour qui, ma foi, a été plus cahoteux que je ne l’espérais, entre mon ex et la recherche d’emploi, mais des temps plus sereins s’annoncent, heureusement, avec ce nouveau poste, avec cette nouvelle vie qui m’est offerte comme un cadeau, comme si j’avais vingt ans, comme si je pouvais tout recommencer, et surtout, partir et repartir encore mille fois, parcourir la terre à la recherche de fourchettes, c’est ma passion, que veux-tu, et j’espère que je ne perdrai pas la fourchette de Constantine dans les négociations du divorce, et toi, Régis, dis-moi, ça va?

– Ça va.

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Michel Michel est l’auteur de Dila