Flip the burgers

Mister Tayler, le gérant, régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je fais cuire des burgers douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler n’est pas d’ici. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide qu’ils remettent à chaque employé.

– Flip the burgers!

C’est Mister Tayler, dans le haut-parleur au-dessus des plaques de cuisson. Physiquement, Mister Talyer gère du matin au soir à partir son bureau installé dans une tour au milieu de la cuisine. C’est une sorte de mirador vitré, d’où il peut tout voir, tout surveiller. Il y accède par un ascenseur, et l’air là-haut est climatisé, frais, parce que les gérants ne parviendraient pas à penser dans les effluves de graillon.

– Flip the burgers!

Mister Tayler repose sur un solide fauteuil de chêne et de fer, construit sur mesure pour supporter son poids. Ce fauteuil est fixé au sol sur un axe, qui tourne silencieusement grâce à un système complexe de roulements à bille, mu par une simple pression du pouce. Mister Tayler bénéficie ainsi d’une capacité de surveiller tous les angles de la cuisine, et même au-delà. Mais sa principale tâche, évidemment, concerne la gestion de la cuisson des burgers.

– Flip the burgers!

Depuis que je travaille ici, j’ai fait cuire des milliers de burgers, peut-être même des millions. Je devrais compter, établir une moyenne quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle, et en appliquant la règle de trois, j’obtiendrais une évaluation assez précise de mon oeuvre complète. Mais je ne le fais pas, du moins pas encore. Je n’ai pas encore déterminé à qui cette information serait utile. Certainement pas à moi.

– Flip the burgers!

Pourtant, j’aurais du temps à consacrer à ces calculs. J’ai du temps à consacrer à une foule d’idée, de projets, de fantaisies, de remords, de désirs, de futilités. Entre deux ordres, j’ai de délicieuses minutes à moi. Je peux les meubler comme je l’entend, sans en rendre compte à qui que ce soit. Bien entendu, je dois me contenter de courtes idées, puisque même si ces moments sont nombreux, ils restent brefs.

– Flip the burgers!

Quand je travaille, j’arrive mal à penser aux moments où ne je ne travaille pas. Je sais toutefois que durant mes congés, il m’est impossible de me remémorer mes journées de travail. Amusant, n’est-ce pas? Peut-être y a-t-il trop de moments durant la semaine où ma cervelle gambade, que je suis à sec lorsque viennent les moments de repos. Comme diraient les philosophes de la Compagnie, chaque chose en son temps.

– Flip the burgers!

Parfois j’imagine que je fais autre chose. Tout ce qui a pu me trottiner dans la tête depuis cinq ans! Là, par exemple, en ce moment même, je me verrais bien gardien de zoo. Je nourrirais les bêtes les plus féroces, et je ferais la sieste parmi les primates. Je pourrais même, à l’occasion, répondre aux questions des visiteurs, quoique cela ne figurerait pas parmi mes tâches prioritaires. J’assisterais les vétérinaires et qui sait, peut-être deviendrais-je moi-même vétérinaire.

– Flip the burgers!

Une crampe dans le mollet droit. Cela m’arrive fréquemment, pas d’alarme. Je n’ai qu’à raidir la jambe légèrement, et à mettre tout le poids sur la jambe gauche, le temps que cela passe. J’ai développé un sens de l’équilibre impressionnant, un véritable flamand! Je pourrais me tenir bien droit sur une jambe pendant une heure, sans broncher. Je le fais parfois, quand j’ai besoin d’un petit défi de nature physique. Cela contribue à fusionner tous les éléments de mon être.

– Flip the burgers!

Nous sommes tenus de garder le silence au travail, question d’assurer une réponse efficace et précise aux défis que nous avons à relever du matin au soir. Je me contente donc de parler intérieurement à ma voisine de plaque de cuisson. Elle travaille ici depuis trois ans et demi, et je sais que je pourrais lui raconter une quantité phénoménale de choses gentilles. Je lui ai demandé de m’épouser à plusieurs reprises, intérieurement, et j’ai même risqué une remarque osée sur sa silhouette. J’ignore si elle aussi me parle, et si oui, que peut-elle bien me dire!

– Flip the burgers!

Tiens, la voix de Mister Tayler, le gérant. Grâce à lui, la viande est cuite à perfection. Mister Tayler régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je suis au poste douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler est d’ailleurs. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide de la Compagnie.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

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