Un cadavre pâle

J’ai rencontré Leyla tout simplement. Une soirée organisée par mon amie d’enfance, celle avec qui je passais les étés, en Normandie.

Ma mère et moi descendions toujours au même hôtel, même quand Monsieur Jérôme est mort, assassiné par son cousin qui l’accusait d’avoir dépucelé sa fille, brûlé sa bergerie et ridiculisé sa descendance sur la place du marché. Mon amie séjournait avec ses parents dans un charmant pavillon que l’on atteignait par un étroit chemin qui serpentait le long d’une pente abrupte. Elle descendait souvent dîner à l’hôtel, et un soir où je m’ennuyais sur la terrasse, elle m’a parlé. Par désoeuvrement, je me suis laissé être amoureux d’elle. Caroline. Elle riait trop, du matin au soir, et refusait mes baisers, pas même sur le bout de ses jolis doigts. Cela a duré plusieurs étés, puis la vie nous a secoués. Elle a fait sa médecine, moi mon droit.

Un soir que je sortais d’une pièce de théâtre ennuyante, comme elles l’étaient toutes à cette époque, j’ai heurté l’épaule d’un colosse. J’étais ébranlé, mais plutôt que de me repousser, l’homme m’a attrapé le bras pour m’éviter de choir sur le trottoir. Je l’ai remercié, et elle m’a sauté au cou, sans m’embrasser. Caroline.

Que d’années séparaient la jeune fille aux rires éternels de cette femme sereine, douce et intelligente. Debout au milieu de la foule, les mots nous échappaient, et un tourbillon de souvenirs nous serrait l’un contre l’autre. Je sentais les larmes me monter aux yeux, ma voix frétillait comme une truite qui retrouve sa liberté après avoir frôlé la mort aux mains d’un pêcheur. Ça y était, ça vibrait, la voix de la folie résonnait en moi et étranglait tout raisonnement, et d’un geste grandiose je me suis légèrement incliné. J’allais la demander en mariage sur-le-champ. Par chance, le gentil colosse m’a saisi la main des deux siennes pour la serrer avec chaleur, et je me suis tu. Elle voulait tout savoir sur ma vie, il me posait mille questions, mais j’ai prétexté un rendez-vous, un dossier à revoir avant l’audience du lendemain, une maîtresse qui m’attendait, et je me suis éloigné. Il s’est précipité vers moi, m’a tendu sa carte avec son adresse, m’a invité à cette soirée deux semaines plus tard.

Il y avait tant de hors-d’oeuvre, de vins et de gens que je n’ai pas eu une minute avec Caroline. Mais il y avait Leyla. Une amie d’enfance de Caroline, mais visiblement pas une amie des étés en Normandie, puisque je ne l’ai jamais rencontrée là-bas.

Leyla ne ressemble pas à Caroline, elle n’a pas sa grâce, son sourire, ses cheveux d’or, elle n’a rien de tout cela, je le vois bien, mais elle est tout de même un peu Caroline. Elle a connu Caroline, en elle se sont accumulés des milliers de phrases, de mots prononcés par Caroline, tous ces souvenirs de jeux, d’études et d’aventures. Leyla n’est pas Caroline, mais un peu, tout de même.

Et nous voilà au cinéma, elle et moi. Un film coréen, avec sous-titres en anglais. Car Leyla, tout comme Caroline m’assure-t-elle, adore les films du monde, comme elle dit. Alors moi qui ne comprends ni le coréen, ni l’anglais, je décide d’aimer le film que nous regardons, même s’il est projeté dans un minable cinéma de répertoire, dont la toiture fuit, à ce que je peux en juger des cinq ou six sceaux dans lesquels s’écrasaient de grosses gouttes d’eau.

Leyla, captivée par le film auquel je ne comprends rien, abandonne sa main sur ma cuisse, immobile. Ça me plaît. La chaleur de ses doigts me communique jusque dans l’épine dorsale le souffle chaud du vent qui soufflait devant l’hôtel des Roches noires lorsque nous y flânions Caroline et moi.

Sauf que l’eau continue à couler du toit. Les employés devraient y voir, car certains des sceaux débordent, et le tapis est déjà tout imbibé. Moi je m’en balance, j’ai pris l’avion, je suis à Trouville, j’ai perdu vingt ans et je suis heureux. Je me décide, je prends mon courage à deux mains et je pose délicatement ma main sur la sienne. Le sable est chaud, des enfants se poursuivent sur le trottoir de bois. Cette fois, elle n’a pas refusé, elle m’abandonne ses doigts que je porte aussitôt à mes lèvres.

Là-bas, juste devant nous, tous les sceaux débordent et il doit bien y avoir deux ou trois centimètres d’eau par endroits. Je sens l’eau monter sur mes chaussures. Leyla, près de moi, ne bronche pas. Les yeux rivés sur le grand écran, elle lit la traduction en tentant de suivre l’action invraisemblable des acteurs et des fantômes, car on dirait un film d’horreur, ou de revenants.

Moi je lèche ses doigts. Un à un. Et quand j’en suis au cinquième, je recommence. Allez-retours incessants, dont je ne me lasse pas. Là-bas, la marée monte, et les mères sonnent le rappel des troupes. L’heure du goûter ou de la sieste. Nous restons immobiles, Caroline et moi, même si l’eau nous chatouille les genoux, même si sa jupe est trempée. Je frissonne sous les mouvements de l’eau froide, mais sa chaleur à elle me rassure, me réchauffe. Ma main libre glisse sur sa cuisse trempée, et quelle merveille, elle ne la chasse pas. Je gambade le long de sa cuisse, je m’aventure jusqu’à sa culotte, imbibée de toute cette eau salée. Elle écarte légèrement les jambes, m’invite à déraisonner devant l’éternité de l’océan, malgré les risques d’insolation.

Pourtant, dans le cinéma, l’eau monte sérieusement. Il y a longtemps que le niveau a dépassé nos chevilles et nos genoux. Nos sièges baignent maintenant dans cette eau odorante, noirâtre, qui doit charrier les restes de goudron de la toiture et la moisissure du plafond. Mais rien, semble-t-il, ne pourrait détourner le regard de Leyla, absorbé par cette aventure coréenne abracadabrante. C’est quand même curieux. Il n’y a plus personne dans le cinéma. Pourquoi n’interrompent-ils pas la projection? Où sont les employés? Où est le gérant?

D’un mouvement de bassin, elle embrasse mes doigts à travers le tissu de sa culotte. Je ferme les yeux, et d’une main, je me défais de mon pantalon. Une vague l’emporte. J’allonge le bras pour le rattraper, mais en vain. Je ne veux pas abandonner la cuisse et la culotte de Caroline, où pour la première fois on m’offre l’hospitalité. Une vague la soulève légèrement, juste assez pour que je fasse glisser sa culotte à ses chevilles. Ce dérisoire bout de vêtement se perd aussitôt dans les flots, avec mon pantalon. Mes mains plongent pour retrouver toutes les surfaces de son peau, je caresse, je grave dans ma mémoire les vallées, les collines, je vibre je pleure de joie. Derrière nous, la plage est maintenant déserte. Elle n’est plus qu’un vaste lit pour ces amoureux mythiques.

J’avale la tasse. Je relève la tête. Nous avons de l’eau jusqu’au cou. Le niveau s’élève à une vitesse folle, comme si là-haut des vannes avaient cédé. Leyla s’étire le cou pour respirer, sans détacher ses yeux de l’écran.

À chaque vague, nos corps tanguent. Portée par l’eau, je la soulève sans effort. Je prends une grande respiration, j’emplis mes poumons à pleine capacité, et je plonge. Je me glisse sous elle, et c’est ainsi que je me présente, plus dur que le diamant. Elle remue doucement, et se laisse choir jusqu’au bout. Je n’en crois pas mes sens, Caroline, toi qui a toujours refusé le moindre baiser, Caroline, j’éclate de joie.

Le lendemain, l’équipe de nettoyage appelé à la rescousse a retrouvé, collés au bas de l’écran, une culotte et un pantalon. Et sous les sièges de la troisième rangée, un cadavre, un seul, livide et souriant.

Traitement en cours…
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Michel Michel est l’auteur de Dila

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