Le cabanon

Stupéfiant! J’ai peine à croire ce que j’ai vu là-bas, le cataclysme qui nous a emportés. J’ai cru y laisser ma peau. Cette douleur! Je souffre de la fesse droite. C’est ça, oui, juste là. Vous la voyez, cette brûlure? Toi la grande Kathleen, ne ris pas, cette blessure, elle est affreuse! Ne te moque pas de ma fesse molle! Vois cette lacération dans les chairs! Je ne pourrai pas m’asseoir à table avec vous, mes amis, je devrai rester debout! Mais ça n’est rien, je suis vivant moi, je le suis! 

C’est le maire. Le pétrole et le gaz chez les Beaulieu. Oui, la famille Beaulieu du chemin de Louviers, le père, le frère, les deux fils de l’un, les trois filles de l’autre, sur les lots 1455, 1456, 1765, 1980, et 1324 bien sûr, tout ce territoire à la latitude… Ok, vous les connaissez, excusez-moi. Des timbrés? Je sais, ils ont tiré sur des prospecteurs, mais d’autres à leur place… Justement, le maire croyait qu’ils… Oui, il avait peur d’eux, parce qu’il avait promis avant les élections de ne pas permettre à la compagnie de creuser des puits sur leurs… C’est vrai, même la police voit des Beaulieu partout… Mais non, les Beaulieu ne m’ont pas tiré dessus! Pourquoi auraient-ils… J’étais à l’hôtel de ville pour demander un permis de construction pour mon cabanon. Non. C’est pas de vos affaires. Non, puisque je vous dis. Merci Bertrand. 

Donc, j’avais mangé des fèves et des champignons crus, et j’avais un de ces maux de ventre! Ça bouillonnait là-dedans, à en crier de douleur! Comme d’habitude, au bureau des permis, c’est long. J’aurais dû faire la demande en ligne, mais je ne comprenais pas tout, et j’avais des questions. Enfin, j’attendais, je patientais avec mon dossier sous le bras, une grande enveloppe brune avec le formulaire pour le permis de construction du cabanon dedans, mais l’ébullition montait, dans les boyaux ça bouillonnait, j’allais éclater, pas d’autres issues humaines envisageables. Oui…tout à fait… Human issue, c’est ce que j’ai dit. Cessez de m’interrompre, je n’y arriverai jamais. Alors là, il n’y avait qu’un type devant moi, mon tour arrivait, après une heure d’attente ce serait à moi. Sauf que j’avais atteint la limite extrême, celle qui précède l’irruption, la catastrophe! Les mâchoires et les poings serrés, les larmes aux yeux, j’ai abandonné mon poste, je me suis précipité dans le couloir. Ne riez pas! Je vais vous en faire bouffer des champignons crus! Alors je cherchais les toilettes. Vite les chiottes! Je voyais bien les indications, mais comment lire, les yeux mouillés et la douleur au ventre! J’ai bien vu le dessin, vous savez le petit bonhomme qui indique les toilettes. Je l’ai vu, devant moi, il y avait sans doute une flèche aussi, mais ça m’a échappé. J’ai poussé la première porte, je me suis précipité à l’intérieur… Tu as bien deviné, Jorge, ce n’était pas la toilette. C’était un bureau! Un satané bureau avec un grand type qui parlait au téléphone, debout devant une baie vitrée qui donne sur le parc. Il a froncé les sourcils. Mon irruption ne l’irritait pas, c’est pas ça, c’était plutôt comme s’il attendait quelqu’un, qu’il s’étonnait de voir que je ne ressemblais pas à l’image qu’il s’était faite de ce quelqu’un, mais tout de suite son visage s’est détendu, on le voyait, il était prêt à accepter n’importe quel hurluberlu, et moi qui étais là, plié en deux, le visage en sang, ma grande enveloppe à la main. Il a murmuré il est là au téléphone, il a raccroché, est venu vers moi. Vous voilà enfin, qu’il me fait, mais impossible de parler, de lui répondre, j’étais une grenade en train de perdre sa goupille, un ballon face à l’aiguille! Le type me prend par le bras, il m’entraîne dans le corridor. Reconnaissant, je crois qu’il a compris mon urgence, qu’il me conduit aux chiottes, alors je le suis. Mais c’est pas ça du tout, nous aboutissons à une porte close devant laquelle deux policiers montaient la garde. J’avais les joues trempées de larmes, du sang me coulait dans la bouche à force de me mordre les gencives. Attendez ici. Le type m’a laissé à l’arrière d’une grande salle.

C’est peut-être la salle du conseil municipal, comment savoir. Il y avait une dizaine de policiers, tout autour, et au centre, une centaine de personnes assises sur sept ou huit rangs. En avant, sur une estrade, se tenaient derrière une table le maire et le président de la compagnie Gazou. Le maire m’a salué de la tête. Pourtant, je ne le connais pas, pas personnellement. Qu’est-ce c’est que tout ça, que je me suis demandé. Tous ces policiers, ils craignaient un attentat, c’est clair, mais sur le moment je n’y ai pas pensé. Quel rapport avec mon cabanon? Je ne voyais rien, je n’entendais que ce bourdonnement monstrueux. Je risquais l’implosion! J’ai respiré un grand coup, je me suis plaqué la montre à l’oreille pour me concentrer sur le tic tac. Ça m’a libéré, pendant quelques minutes, mon esprit s’est élevé au-dessus de mes organes dilatés. Le maire m’a invité à monter sur l’estrade. Monsieur le professeur Hudon va vous présenter les résultats de son étude qui montre clairement que le projet de Gazou n’altérera en rien l’écosystème de notre si joli coin de pays… Non Kathleen… Hudon c’est… Mais Kathleen, c’est moi! Le maire pensait que j’étais le professeur Hudon! Moi, Roger le gérant du rayon des sports, me voilà promu professeur d’écosystèmes! 

Tous les visages se sont tournés vers moi, évidemment. Il y avait là toute la clique politique, la chambre de commerce, plusieurs inconnus en complet noir, tailleurs gris. Tout ça me dévisageait, et je ne bougeais pas. Paralysé. S’ils n’avaient pas tous braqué leurs regards sur moi! À les voir m’observer, me détailler, m’attendre, me désirer, mon existence s’est rappelée à ma conscience, et pour l’heure, cette existence était une bombe. Incapable d’ouvrir la bouche ou d’avancer le pied, je n’ai trouvé la force que de lever la main, je ne sais pourquoi, mais je l’ai levée, bien haute. C’était la main qui tenait l’enveloppe brune. Si vous les aviez vus! Les andouilles! Tous ensemble ils se sont levés et se sont mis à applaudir! Ils m’applaudissaient! Sur le coup, je n’étais pas trop étonné, je n’avais plus conscience de ce qui se déroulait là, je n’étais qu’un ventre en ébullition. Ces clowns croyaient que je leur montrais, dans l’enveloppe brune, une copie de mon étude, enfin, de l’étude du professeur Hudon. Ceux des derniers rangs, des dames et des messieurs m’ont entouré, ils m’ont félicité. Je restais muet, par incapacité physique de faire autrement. J’ai reculé d’un pas, et peut-être tout se serait bien passé s’ils m’avaient seulement foutu la paix. Mais il a fallu qu’une grosse folle à joues rouges saisisse ma main. J’avais le poing serré, elle a tiré dessus comme sur un bouchon. Ce contact, mes amis, ce seul contact a été un détonateur! Bang! Plus fort qu’un coup de feu! C’était comme si tous les gaz retenus dans mon intestin s’étaient concentrés en une masse quasi solide, pour se propulser à l’extérieur en une seule explosion. Pas un sifflement, pas une série de petits bruits, non, un seul bang fantastique… Non Bertrand, c’est pas ce pet qui m’a blessé la fesse! Voulez-vous… C’est bon, vous avez assez ri? Je peux achever? Quoi? Ben non, c’est pas terminé. Ce pet, cet apocalyptique pet, a déclenché deux réactions bien différentes, mais tout aussi violentes l’une que l’autre. Autour de moi, dames et messieurs ont clairement entendu la détonation et humé le résultat d’une douloureuse fermentation. Tout de suite, ça a été des cris, des grimaces de dégoût, un mouvement de fuite loin du professeur Hudon. Mais les autres, ceux des premières rangées, le maire et le type de Gazou, les policiers, eux ils n’ont entendu que la détonation. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un coup de feu! Je ne blague pas. La terreur que leur inspirent les Beaulieu est si vive, qu’ils ont tout de suite cru à un attentat. Le maire a crié il nous tire dessus, et il y a eu une belle panique, et les policiers se sont mis à tirer dans ma direction. Bang bang bang, ça résonnait, ça fumait, et l’écho dans la grande salle donnait l’impression qu’à chaque coup de feu tiré des policiers, des bandits embusqués répondaient. Ça a duré au moins trois minutes. Mais trois minutes si longues, oh oui, longues comme jamais je n’en ai vécues… Comment? Tu dis que ça ne se peut pas? Hey! T’écouteras le téléjournal à six heures! Si si, tu verras. Tout ça a été capté par les caméras de la salle du conseil. Il y a eu trois morts, et des blessés. Dont moi. Ma fesse… Non, je ne les connais pas. Personne. La grosse dame. Celle qui m’avait pris le poing, si elle n’avait pas été là, c’est moi qui me prenais le pruneau! Écroulée. Je suis tombé… oui, avec elle. Une fois par terre, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux ne plus remuer, ne plus péter… Elle? Oh elle perdait beaucoup de sang, mais elle souriait. Elle racontait… Qu’est-ce qu’elle disait… Oui… je suis jeune, 32 ans, c’est jeune, pourquoi… pourquoi je vivais… embrassez-moi. J’avais son visage à dix centimètres du mien. Elle sentait l’ail. Pas question de l’embrasser, surtout qu’il lui sortait des bulles et des tripes sur le côté de son gros ventre. Je me sentais idiot, j’avais quand même un peu peur, et même après, quand les coups de feu ont cessé. Je lui ai soufflé dans le nez quelque chose comme tu vivais parce que tu es née, ou une fadaise semblable. Vous auriez dit quoi vous? J’ai tourné la tête. Il y a eu un grand silence, un néant de quelques secondes, puis spontanément tout le monde s’est précipité à l’extérieur. Sans panique, mais rapidement, en aveugles. J’ai suivi le troupeau, j’ai marché d’un bon pas jusque dans la rue, il y avait plusieurs des policiers parmi nous, pas moins bêtes que nous. L’air frais nous a réveillés. Je me suis secoué. Et là je me suis demandé, est-ce que j’ai rêvé? Mieux valait partir. J’avais encore des gaz et mon enveloppe brune, avec un bout d’intestin collé dessus. J’ai pété en revenant jusqu’à ma voiture. Et me voici! La fesse en sang, bien vivant, mais je devrai y retourner pour le cabanon.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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