Le maître

Ils avaient bu, cela va de soi, ils buvaient tous les soirs. L’idiot, le gros, le grand, l’inconnu. Lui, le maître, était seul. Dès que vingt heures sonnaient, le vide s’installait autour de lui. Tous les jours. Jusqu’à huit heures le lendemain.

Ce soir, sa solitude il la promène sur le grand boulevard, dans un petit sac de cuir noir, très chic, qu’il porte en bandoulière comme à Paris. Nuit froide, un silence à rompre l’amour.

Salut maître!

Qu’on ne s’y méprenne pas. Le gros n’avait pas envie de bavarder avec le maître, pas plus que l’idiot, le grand, l’inconnu. Ils le regardaient, tous quatre, ils le dévisageaient, étonnés de sa soudaine apparition sur ce trottoir qui ne venait de nulle part, qui menait par-là, juste un peu plus loin, par là. Un maître seul, après tout, ça ne devrait pas apparaître là où quatre gais lurons s’égayent, même si la fantaisie lui prenait d’y traîner ses pas. L’insouciance enfante de curieuses extravagances, et un maître, surtout quand c’est court ventru colérique et que ça découvre dans une nuit jusqu’alors anonyme huit yeux animés enjoués se vider soudainement de toute flamme, avec plus rien dedans, pas de sourires, pas de joie, pas de tristesse, pas de peur, dans ces conditions, sur un boulevard aussi grandement déserté par les citadins, aussi magnifiquement occupé, un maître, ça craint pour sa peau.

Sans discuter davantage, le gros lui prend son portefeuille. Le maître, silencieusement, tressaute. Son œil s’arrête sur le gros, quelques fractions de seconde, avant de tomber sur l’idiot. Face à ce duo, sa bouche s’ouvre, muette. Juste une bouche ouverte, un rond noir sur la peur. Sauf que l’œil poursuit sa course, du gros à l’idiot, de l’idiot au gros, jusqu’à ce qu’il se lève sur le grand, hautement planté derrière. Face à ce trio, la panique modifie les muscles du visage. Y a-t-il menace? Dans l’air au-dessus du boulevard, on ne respire que de l’expectative. Une odeur toutefois qui se précise, car devant ce trio, l’œil se met à inspecter tout l’espace, de l’asphalte aux étoiles, jusqu’à ce qu’il heurte l’inconnu. Ça se corse, pouvait-on lire sur le visage du maître. Face à lui, face à l’inconnu, face au quatuor, le maître esquisse un pas en avant, indécis, puis s’enfuit, une belle fuite impulsive et éventuellement conservatrice.

Sauf que le grand le saisit par le collet, et ses pattes battent l’air. À force, il s’épuise et le grand le laisse choir sur l’asphalte.

Le maître a compris. Il reproche à l’idiot d’être idiot, au grand d’être grand, au gros d’être gros, et à l’inconnu de ne pas se faire connaître. Puis, rapidement, tête penchée, honteux, il mime un signe de croix et murmure maman je t’aime, et puis encore, ma p’tite bouboule je t’aime, et l’idiot lui retire une chaussure pour lui prendre une chaussette, qu’il lui fourre dans la bouche. L’inconnu tape des mains. Vif comme l’éclair, il retire tous les vêtements du maître, qu’il a fait voler au milieu du boulevard.

Le maître ne proteste plus. Il ne prononce plus un mot, la chaussette limitant ses habiletés à converser, n’émet pas même un son, abasourdi, à ce qu’on pouvait lire dans les rides de son front, devant l’incongruité de l’agression, songeant, comment moi, qui suis pourtant le maître, puis-je ainsi me muer en victime sans que l’ordre cosmologique n’éclate, sans que la foudre ne terrasse ces quatre drôles? Cette situation déplaisante, quoique malheureusement bien réelle, ne mérite que cette épithète: fausseté. Et la densité de cette image dans la tête du maître est telle que peu à peu elle en vient à occuper tout l’espace disponible, effaçant même au passage des dossiers importants, mais devenus non prioritaires.

Pendant que les rides du front expriment leur silencieuse réprobation, l’idiot saute sur les épaules du maître, qui tournoie bêtement, se frappant aux murs, aux poteaux, titubant. Bien en selle l’idiot retire les cheveux noirs du maître, un à un, les compte avec une minutie étonnante.

Mille deux cent trois, mille deux cent quatre…

Qu’il est chevelu le maître! À force, ça finit par le rendre fou, l’idiot! Au diable la minutie, il y va gaiement, à pleines poignées. En moins de deux, le crâne est rouge, parsemé de milliers de cratères par où s’écoulent, visqueuses, trois idées, celle de sa vérité, celle de sa fausseté, celle de sa liberté, que toute sa vie le maître avait précieusement conservées. Sans y prendre garde, le grand les piétine, et elles éclatent comme des bulles de savon. La pluie lavera trois taches sur l’asphalte.

Le corps du maître finit par se lasser, et s’affaisse sur les genoux. Cela permet à l’idiot de descendre de son perchoir en toute sécurité, sans risquer de se rompre les os. D’un coup de pied, le grand étend le corps sur le trottoir, et l’inconnu parvient, par une magie lumineuse, à l’immobiliser tout à fait. Le gros se roule par terre, transformé en rouleau compacteur, et aplatit le maître d’un simple aller-retour. Le résultat ressemble à une pâte à tarte inégale, percée ici et là par les pointes de côtes fracturées. Un peu de graisse et de sang se répand sur le trottoir, mais pas assez pour salir les chaussures de l’idiot, du grand, du gros et de l’inconnu.

Le grand humecte la pâte d’un long jet de salive, pendant que le gros, de concert, pète. Résultat instantané: le maître s’assèche et les os s’effritent. Avec mille précautions, l’inconnu se penche sur la poussière qui macule l’asphalte. Il l’observe avec une attention soutenue, spirituelle, cherche à y lire quelque présage, un signe, le moindre signe. Comme c’est souvent le cas dans ces situations, une légère brise qui erre dans les environs balaie tout. L’inconnu doit déclarer forfait. 

Les quatre reprennent leur chemin, vont nulle part, avec ces mêmes yeux teintés d’alcool ou d’on ne sait quoi. Ils ne remarquent pas les deux grains de poussière coincés dans une des fentes du trottoir, deux grains qui y resteront sans doute longtemps, au moins jusqu’à la fin du quart d’heure.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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