Contrer l’absurdité

MARI: Ma chère, j’ai enfin pris une résolution, je vais dès cet après-midi entrer dans le grand cercle des créateurs, des hommes qui ont transformé leur vie et le monde autour d’eux, j’utiliserai le temps pour sortir du néant, je transcenderai l’absurdité du quotidien et je me distinguerai parmi tous les hommes qui végètent dans un aveuglement paresseux, tous ceux qui se résignent à ne pas vivre pour nourrir les ambitions des puissants, ces êtres qui se contentent de paroles vides, de gestes vides, qui ne pensent plus qu’avec les mots qu’on leur impose, esclaves de leur foi paralysante qui coule dans leurs veines comme un curare sans cesse renouvelé, un curare qui leur fait oublier que rien n’est éternel, qu’ils ne seront jamais éternels, ni avant, ni après leur mort, parce que quand tout sera terminé, ce sera la fin pour eux, une véritable fin, trop tard pour manger du chocolat, trop tard pour refuser d’obéir aux ordres, trop tard pour s’amuser et libérer sa nature qui ne demande qu’à exploser, qu’à éclater au grand jour dans un désordre fantastique, pauvres hères, pauvres marionnettes à têtes de porcelaine, c’est pour fuir vos rangs, pour rompre définitivement avec votre défaitisme et, surtout, votre marche rythmée qui vous conduit droit au précipice, que je me lève aujourd’hui et que j’annonce, à toi, mais aussi à toute la ville, à tout le pays, si toute la ville et tout le pays daignaient de m’écouter, que je m’apprête à construire un abri de jardin!

FEMME: Chéri, tu as déjà construit trois abris de jardin.

MARI: Ma chère, ouvre ton esprit! Je sais que ce n’est pas facile, mais avec un peu d’efforts, tu arriveras à t’extirper du non-sens ambiant!

FEMME: C’est que notre jardin est petit. Depuis la construction de ton dernier abri, nous n’avons plus assez d’espace pour notre table de jardin. Je crains qu’avec un abri de plus, il n’y ait plus d’espace pour nos deux chaises.

MARI: Oublie les abris antérieurs! Pense à l’avenir, ma chère! Il est question ici d’un schisme avec la bêtise moderne!

FEMME: Nous pourrions prendre l’argent pour partir en vacances. Ce n’est pas bête, ça, partir en vacances.

MARI: Je n’y peux rien, ma chère! Le torrent de la liberté nous emporte, laissons-nous guider! Ouvrons les yeux, et vivons!

FEMME: Un quatrième abri de jardin! Et le cinquième, tu le mettras où?

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Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Heureusement que les chambres donnent côté cour

Jean-Charles: Brigitte ma petite chérie, va reposer ton p’tit corps sur le sofa, t’es livide. Je range la cuisine, un petit coup de serpillière et je te rejoins. Tu me diras, petite chérie, si l’histoire s’annonce palpitante ce soir.

Brigitte: Oh tu sais, JC, c’est mercredi. Je ne m’attends à rien d’excitant.

Jean-Charles: Tant mieux, nous dormirons tôt.

Brigitte: Je devrais me coucher maintenant! Viens vite me rejoindre, c’est avec toi que j’aime regarder les histoires. 

Jean-Charles: Ton boulot te vampirise.

Brigitte: Qu’as-tu dit?

Jean-Charles: J’ai dit que ton boulot te vampirise, ton connard de petit gérant t’use la fibre à force d’aboyer comme un bâtard qui se prend pour un welsh corgi pembroke!

Brigitte: Un quoi?

Jean-Charles: Le chien d’Elisabeth deux!

Brigitte: Deux quoi?

Jean-Charles – Attends, j’en ai presque fini avec cette serpillière… Voilà… J’essore… Je vide le seau… Tout ça dans le placard… Faudra que je range ce placard, les enfants y ont encore foutu le bordel… Ma chérie…

Brigitte: Tu parles tout seul? Je ne t’entends pas d’ici… Je crois que c’est une histoire de petits voyous…

Jean-Charles: Chérie, tu veux des pop-corn?

Brigitte: Bonne idée… Ils font quoi les enfants?

Jean-Charles : Christophe a le nez dans ses devoirs, Amélie a l’oreille sur le téléphone…

Brigitte: Tu peux m’apporter un verre de San Pellegrino?

Jean-Charles: J’y ai pensé, voilà… J’éteins la lumière. Hey, tu as raison, ça m’a l’air d’une histoire de voyous… Tu les aimes ces pop-corn?

Brigitte: C’est pas les mêmes.

Jean-Charles: C’est tout ce qui restait. Je les trouve un brin trop salés.

Brigitte: Oui. Trop salés. 

Jean-Charles: Ils sont trois ou quatre?

Brigitte: Les voyous?

Jean-Charles: Là, le quatrième, il est avec eux?

Brigitte: Je ne crois pas. C’est probablement un témoin, pour plus tard.

Jean-Charles: Ou rien du tout… Tiens, Christophe. T’as terminé tes devoirs?

Christophe: Oui. Des maths. J’ai la tête pleine. Vous m’faites une place?

Brigitte: Viens. Des pop-corn?

Christophe: Merci. C’est quoi ce soir?

Jean-Charles: Une histoire de voyous, apparemment.

Christophe: Banal.

Brigitte: Ta sœur, elle est encore au téléphone?

Christophe: Elle fait du surplace depuis deux heures, Olivier m’a dit ceci, Olivier m’a promis cela, Olivier, Olivier, Olivier…

Jean-Charles: Je croyais que c’était Nathan.

Christophe: Nathan avait un grain de beauté dans le cou, ça lui plaisait pas. Vous avez vu le vieux?

Jean-Charles: Oui, là!

Brigitte: Où donc?

Christophe: Là, il arrive par la rue Des Saules.

Brigitte: Oh! Ça va chauffer! Il est plus que temps, j’allais m’endormir.

Jean-Charles: Les trois types, ils vont pas le manquer. Il n’est pas du quartier, c’est certain. Il ne marcherait pas là tout seul, pas à cette heure-là. Ça promet, pour un mercredi!

Christophe: Amélie! Viens voir! C’est comme samedi dernier!

Amélie: Je suis au téléphone!

Christophe: Viens pas t’plaindre si tu manques tout. J’m’en fous.

Brigitte: C’est vrai Amélie, tu devrais… Ah, te voilà… Viens…

Amélie: Je préfère m’asseoir par terre.

Jean-Charles: Un des types l’a vu. Ils se cachent.

Christophe: Il marche droit dans la gueule de la bête!

Amélie: Mon dieu! Il devrait repartir d’où il vient, il devrait courir!

Brigitte: Regardez là-bas, une voiture de police!

Christophe: Merde! Ils vont tout gâcher!

Brigitte: Christophe, surveille ton langage!

Jean-Charles: La voiture s’est arrêtée, elle recule. On ne la voit plus.

Brigitte: C’est quand même mieux.

Christophe: Ça y est. C’est le grand maigre qui l’attrape. Il a un gun. 

Jean-Charles: Je me demande qui va commencer, qui sera le premier.

Amélie: D’après moi, le chef c’est celui qui a les cheveux noirs. C’est le plus beau.

Christophe: Trop petit. C’est l’autre, celui à la grimace.

Brigitte: Christophe a raison.

Jean-Charles: D’ailleurs il ne bouge pas. Les deux autres déshabillent le vieux. Il crie. Le grand maigre lui donne un coup de poing au ventre.

Amélie: C’était prévisible.

Jean-Charles: C’est la grimace qui y va en premier!

Amélie: C’est horrible!

Christophe: T’as qu’à pas regarder! T’as qu’à retourner au téléphone pour parler d’Olivier! Comme ça, nous aurons plus de pop-corn.

Amélie: Tu m’espionnes maintenant?

Christophe: Pas besoin de t’espionner, y a que c’nom là qu’on entend partout dans l’appartement! Olivier, Olivier, Olivier…

Brigitte: Les enfants! 

Jean-Charles: La grimace lui a donné trois coups de couteau, un dans chaque jambe, un au ventre. C’est au tour du grand maigre. Ça n’a pas duré longtemps, quand même…

Christophe: C’est toujours comme ça. Tu penses que ça va se terminer comme samedi soir?

Jean-Charles: Le plus petit, là, le blond, c’est à lui maintenant.

Brigitte: Qu’est-ce qu’il tient à la main?

Christophe: Une fourchette. Man! Il est fou!

Amélie: Je ne veux pas voir ça!

Jean-Charles: Eh bien. C’est la première fois. Il lui enfonce la fourchette dans l’œil. Il tourne, et ça gicle.

Brigitte: Ils ne savent plus quoi inventer.

Christophe: Une chance que les deux autres lui tiennent la tête, sinon ça n’irait pas du tout.

Amélie: Ils vont le laisser comme ça?

Jean-Charles: Ils lui prennent sa bague, sa montre, son portefeuille. Tiens, ils lui enlèvent ses chaussures. C’est vrai que ce sont de belles chaussures.

Amélie: Ils vont le tuer?

Christophe: Ils lui sautent sur le ventre à tour de rôle. C’est inédit ça. Ils s’amusent.

Brigitte: C’est sale. Il y a du sang partout. Ces voyous-là sont probablement givrés.

Christophe: Sûr.

Jean-Charles: Je crois qu’ils l’ont achevé. Il ne bouge plus. Le grand pointe son révolver. Il lui tire une balle dans un pied.

Christophe: Le vieux a remué. Il n’est pas mort!

Jean-Charles: Il lui tire dans l’autre pied. Dans la main droite. Dans la main gauche. Dans le front.

Christophe: Cette fois, c’est bien terminé. Il ne se relèvera pas.

Amélie: Oui, terminé.

Brigitte: Christophe, tu as mangé tous les pop-corn, petit goinfre!

Amélie: Maman, regarde le type à la grimace, il nous regarde. Il me regarde. J’ai peur!

Jean-Charles: C’est pas toi qu’il regarde, c’est l’immeuble. Il se tourne vers son public, tout simplement.

Amélie: Tu en es certain?

Christophe: Poule mouillée!

Brigitte: D’ailleurs, tous les trois se penchent, ils saluent leurs spectateurs.

Christophe: Comme d’habitude, ils vont filer en courant, et les flics vont entrer en scène.

Jean-Charles: Classique.

Christophe: Les flics!

Jean-Charles: Ils ont l’air fatigués. Gyrophares, photos, ambulance, et voilà! On nettoie et this is the end. Je vais me coucher.

Brigitte: Christophe, tu veux bien ranger tes vêtements qui traînent dans l’entrée, et Amélie, viens m’aider à fermer les rideaux.

Amélie: Malgré les rideaux, les gyrophares éclairent le salon. Rouge, bleu, blanc. Heureusement que les chambres donnent côté cour.

Jean-Charles: On se couche encore tard!

Brigitte: Au moins on fait autre chose que travailler!

Jean-Charles: Bonne nuit tout le monde, je fais ma toilette et je t’attends au lit, ma chérie.

Brigitte: Je te connais, tu ronfleras dans cinq minutes.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le maître

Ils avaient bu, cela va de soi, ils buvaient tous les soirs. L’idiot, le gros, le grand, l’inconnu. Lui, le maître, était seul. Dès que vingt heures sonnaient, le vide s’installait autour de lui. Tous les jours. Jusqu’à huit heures le lendemain.

Ce soir, sa solitude il la promène sur le grand boulevard, dans un petit sac de cuir noir, très chic, qu’il porte en bandoulière comme à Paris. Nuit froide, un silence à rompre l’amour.

Salut maître!

Qu’on ne s’y méprenne pas. Le gros n’avait pas envie de bavarder avec le maître, pas plus que l’idiot, le grand, l’inconnu. Ils le regardaient, tous quatre, ils le dévisageaient, étonnés de sa soudaine apparition sur ce trottoir qui ne venait de nulle part, qui menait par-là, juste un peu plus loin, par là. Un maître seul, après tout, ça ne devrait pas apparaître là où quatre gais lurons s’égayent, même si la fantaisie lui prenait d’y traîner ses pas. L’insouciance enfante de curieuses extravagances, et un maître, surtout quand c’est court ventru colérique et que ça découvre dans une nuit jusqu’alors anonyme huit yeux animés enjoués se vider soudainement de toute flamme, avec plus rien dedans, pas de sourires, pas de joie, pas de tristesse, pas de peur, dans ces conditions, sur un boulevard aussi grandement déserté par les citadins, aussi magnifiquement occupé, un maître, ça craint pour sa peau.

Sans discuter davantage, le gros lui prend son portefeuille. Le maître, silencieusement, tressaute. Son œil s’arrête sur le gros, quelques fractions de seconde, avant de tomber sur l’idiot. Face à ce duo, sa bouche s’ouvre, muette. Juste une bouche ouverte, un rond noir sur la peur. Sauf que l’œil poursuit sa course, du gros à l’idiot, de l’idiot au gros, jusqu’à ce qu’il se lève sur le grand, hautement planté derrière. Face à ce trio, la panique modifie les muscles du visage. Y a-t-il menace? Dans l’air au-dessus du boulevard, on ne respire que de l’expectative. Une odeur toutefois qui se précise, car devant ce trio, l’œil se met à inspecter tout l’espace, de l’asphalte aux étoiles, jusqu’à ce qu’il heurte l’inconnu. Ça se corse, pouvait-on lire sur le visage du maître. Face à lui, face à l’inconnu, face au quatuor, le maître esquisse un pas en avant, indécis, puis s’enfuit, une belle fuite impulsive et éventuellement conservatrice.

Sauf que le grand le saisit par le collet, et ses pattes battent l’air. À force, il s’épuise et le grand le laisse choir sur l’asphalte.

Le maître a compris. Il reproche à l’idiot d’être idiot, au grand d’être grand, au gros d’être gros, et à l’inconnu de ne pas se faire connaître. Puis, rapidement, tête penchée, honteux, il mime un signe de croix et murmure maman je t’aime, et puis encore, ma p’tite bouboule je t’aime, et l’idiot lui retire une chaussure pour lui prendre une chaussette, qu’il lui fourre dans la bouche. L’inconnu tape des mains. Vif comme l’éclair, il retire tous les vêtements du maître, qu’il a fait voler au milieu du boulevard.

Le maître ne proteste plus. Il ne prononce plus un mot, la chaussette limitant ses habiletés à converser, n’émet pas même un son, abasourdi, à ce qu’on pouvait lire dans les rides de son front, devant l’incongruité de l’agression, songeant, comment moi, qui suis pourtant le maître, puis-je ainsi me muer en victime sans que l’ordre cosmologique n’éclate, sans que la foudre ne terrasse ces quatre drôles? Cette situation déplaisante, quoique malheureusement bien réelle, ne mérite que cette épithète: fausseté. Et la densité de cette image dans la tête du maître est telle que peu à peu elle en vient à occuper tout l’espace disponible, effaçant même au passage des dossiers importants, mais devenus non prioritaires.

Pendant que les rides du front expriment leur silencieuse réprobation, l’idiot saute sur les épaules du maître, qui tournoie bêtement, se frappant aux murs, aux poteaux, titubant. Bien en selle l’idiot retire les cheveux noirs du maître, un à un, les compte avec une minutie étonnante.

Mille deux cent trois, mille deux cent quatre…

Qu’il est chevelu le maître! À force, ça finit par le rendre fou, l’idiot! Au diable la minutie, il y va gaiement, à pleines poignées. En moins de deux, le crâne est rouge, parsemé de milliers de cratères par où s’écoulent, visqueuses, trois idées, celle de sa vérité, celle de sa fausseté, celle de sa liberté, que toute sa vie le maître avait précieusement conservées. Sans y prendre garde, le grand les piétine, et elles éclatent comme des bulles de savon. La pluie lavera trois taches sur l’asphalte.

Le corps du maître finit par se lasser, et s’affaisse sur les genoux. Cela permet à l’idiot de descendre de son perchoir en toute sécurité, sans risquer de se rompre les os. D’un coup de pied, le grand étend le corps sur le trottoir, et l’inconnu parvient, par une magie lumineuse, à l’immobiliser tout à fait. Le gros se roule par terre, transformé en rouleau compacteur, et aplatit le maître d’un simple aller-retour. Le résultat ressemble à une pâte à tarte inégale, percée ici et là par les pointes de côtes fracturées. Un peu de graisse et de sang se répand sur le trottoir, mais pas assez pour salir les chaussures de l’idiot, du grand, du gros et de l’inconnu.

Le grand humecte la pâte d’un long jet de salive, pendant que le gros, de concert, pète. Résultat instantané: le maître s’assèche et les os s’effritent. Avec mille précautions, l’inconnu se penche sur la poussière qui macule l’asphalte. Il l’observe avec une attention soutenue, spirituelle, cherche à y lire quelque présage, un signe, le moindre signe. Comme c’est souvent le cas dans ces situations, une légère brise qui erre dans les environs balaie tout. L’inconnu doit déclarer forfait. 

Les quatre reprennent leur chemin, vont nulle part, avec ces mêmes yeux teintés d’alcool ou d’on ne sait quoi. Ils ne remarquent pas les deux grains de poussière coincés dans une des fentes du trottoir, deux grains qui y resteront sans doute longtemps, au moins jusqu’à la fin du quart d’heure.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Vacances multicolores

Un aérogare. Un jeune homme rond. Vêtements fluorescents. Ou presque.

Amélien: Maman! Maman! Maman!

Sa voie domine tous les bruits.

Amélien: Papa! Papa! Papa!

Il hurle, livré à son allégresse. S’avancent vers lui un vingtenaire, et loin derrière, un sexagénaire, une sexagénaire.

Cléandre: Amélien! Amélien! Amélien! Comment vas-tu? Tu tu?

La mère: Mon petit, tout petit petit petit, beau petit Amélien!

Amélien: J’avais trop trop trop besoin de te voir Cléandre! Quelles emmerdes, merdes, merdes, j’ai eues! Néanmoins! Néanmoins!

Cléandre: T’es fringué comme une star, mon petit petit frérot! Ces couleurs, ça flashe!T’es magnifique!

Tous en choeur: C’est si bon de se revoir! Si bon! Si bon bon bon bon!

La famille réunie se transporte au chalet loué pour trois semaines. Pas loin de la mer. Pas loin du tout du tout.

D’ailleurs les y voilà, à la mer. Les parents se promènent à la façon des vieux couples, Cléandre et Amélien batifolent dans les vagues. Ils affrontent les puissantes vagues. Se plantent les pieds dans le sable, se penchent en avant, attendent le choc, bravement. Seul Cléandre reste debout. Un ballon multicolore roule sur la plage. Amélien. La mère s’inquiète pour son fils, le père rassure la mère.

Amélien: J’ai faim.

La famille remonte vers la terrasse d’un restaurant, quand Cléandre, soudain conscient de son prochain et de sa prochaine, suit des yeux une jeune femme accompagnée par sa mère.

Cléandre: Je regarde cette dernière vague!

Amélien n’y croit pas. Il bondit, entre Cléandre et la mer, entre Cléandre et les deux femmes.

Amélien: Allez allez! C’est pas l’temps d’mater les nanas! Nano nani nanon nana! J’ai faim faim faim! J’vais m’sentir mal si ça continue. Oh la li! Oh la lon!

La vague s’empare de la jeune femme, qui pousse un cri de moineau. Ses bras, ses cheveux disparaissent dans l’écume, puis une jambe apparaît, un bout de son maillot jaune, un bras, que l’écume avale à nouveau. La vague se retire, mais la femme ne se relève pas. L’autre femme accourt, trébuche, s’affale de tout son long dans vingt centimètres d’eau. Vif comme une hirondelle, Cléandre contourne Amélien et détale.

Amélien: Cléandre! Laisse-la, la la! Laisse…

Cléandre offre son bras à la jeune femme, jolie jeune femme, qu’il remet sur pieds. Légèrement blessée à la cheville gauche. Elle survivra.

Michelle: Merci monsieur.

Accent américain. Elle s’allonge sur une serviette de plage, il s’accorde les secondes nécessaires à la découverte de celle qu’il vient de tirer de la mer. Jolis nez joue front bras jambes orteils ongles chevilles. Tout, quoi. 

Cléandre: Votre cheville, ça ira?

Michelle: Moi c’est Michelle, et ma tante, Jill.

Jill: Thank you so much, young man, thank you.

Cléandre: Cléandre, tout à vous.

Lendemain midi. Amélien grogne. Les Américaines mangent des moules, à quelques tables d’eux. Cléandre suit le regard de son frère. Oh oh oh. Les Américaines! Amélien serre les poings.

Amélien: Encore l’Américaine! T’as vu comme soudainement elle ne boîte plus?

Cléandre: Elle est assise.

Amélien: Où vas-tu?

Cléandre invite les deux femmes à se joindre à eux. Exclamations de joies, le sauveur et la sauvée se font la bise, on boit. Amélien boit en silence, la mère est polie, le père, archiviste de la famille, filme la scène. On se quitte dans les éclats de rire des deux Américaines, du père, de Cléandre.

Cléandre: Elle m’a donné rendez-vous demain après-midi! J’adore les Américaines!

Le lendemain, Amélien, drapé d’un pyjama multicolore, souffre d’un horrible mal de tête, chuchote tellement c’est douloureux. Chacun mange de bon appétit, sauf Amélien, qui trouve l’huile d’olive trop parfumée, les tomates pas assez mûres, le fromage trop fait, la laitue pas assez verte, le vin trop rouge, le ciel trop haut. Bien trop haut.

Cléandre, l’homme au rendez-vous avec une charmante Américaine au joli nez, se lève, s’apprête à partir. Amélien oublie son mal de tête et explose.

Amélien: Pourquoi ne pas remettre ce rendez-vous à demain? Tu as son numéro, suffit de l’appeler.

Bisous à tous, Cléandre recommande à son frère de bien se soigner. Une semaine plus tard, Cléandre a eu bien des rendez-vous avec l’Américaine. Tant mieux pour eux. À l’heure de l’apéro, ce jour-là, la famille attendait Cléandre. Il a promis. Le père, la mère, Amélien s’installent à la terrasse, attendent donc. Leurs verres reposent sur la table, intacts. Les glaçons fondent. Soudain, le père les aperçoit, Cléandre et les deux Américaines, qui approchent, pieds nus dans le sable.

Amélien: J’croyais que c’était un apéro en famille. On est jamais en famille.

La mère: Mon petit Amélien… S’il nous faut en passer par là pour avoir Cléandre avec nous…

Le père sourit aux deux femmes qui s’approchent. Politesse des uns, rire des autres.

Le père: À la vôtre.

Au fil des jours, l’esprit léger des vacances revient. Puisque ce sont les vacances, non? Cléandre et Michelle ne se quittent plus, mais ce soir, ils ont convaincu Amélien de les accompagner en boîte. Hourra, se dit la famille. Hourra hourra hourra. 

La boîte est bondée, brûlante. Michelle et Cléandre volent vers la piste. Mais où est Amélien? Soudain, il apparaît au milieu de la piste, où il se démène avant tant d’aisance que ses kilos s’envolent. Ça danse et ça boit. 

Michelle: Où as-tu appris à danser comme ça?

Amélien: Dans mon lit. J’ai rêvé que je savais danser, et ça y était!

Michelle: Tu es formidable, Amélien!

Amélien: Toi aussi, Michelle!

On se réjouit de ces nouvelles et bonnes dispositions, on boit davantage, peut-être un peu trop en ce qui concerne Cléandre. Étourdi par l’alcool, il s’assied au bar, les observe, heureux. Michelle lui propose de rentrer, mais non non non, pas vous, il veut qu’ils restent, qu’ils s’éclatent et c’est fantastique. Bises, à demain, et Amélien et Michelle tournoient sur la piste, jusqu’au tout petit petit matin. Au retour, Amélien lui tend le bras, et ensemble, sous les pins géants puis sur le pont, ils chancellent, Michelle s’accroche au garde-fou, se penche au-dessus du canal, et violemment, d’une seule secousse, elle vomit.

Amélien: Dégueulasse.

Amélien, le visage fatigué, les joues pendantes, la saisit, la soulève, la fait basculer dans le canal. Plouf. Elle laisse échapper un petit cri de surprise, et disparaît. Amélien rentre à pied, quitte Hossegor à pied, et s’engage sur la route du gîte. Il marche lentement, s’use les chaussures, se fatigue, ralentit. Des phares, une voiture. Il déboule dans le fossé, rampe jusque derrière les buissons. Ça y est, c’est commencé, la fuite, la grosse peur bleu blanc rouge.

Au chalet, la grille du domaine est fermée. Le chien aboie, le propriétaire râle, Aurélien ment.

Amélien: J’ai fais une petite promenade, je suis tombé.

Le propriétaire fronce les sourcils et hoche la tête. Amélien file jusqu’au chalet, jusqu’à sa chambre. Il remarque l’absence de Cléandre, qui dort probablement dans le lit de Michelle. Après s’être frotté, lavé, changé, parfumé, coiffé, Amélien cogne deux coups à la porte de ses parents.

Amélien: Maman, c’est moi, Amélien.

La mère: J’arrive mon chou.

Ils se font la bise, elle se verse un verre d’eau, ajuste sa robe de chambre.

La mère: C’était bien votre soirée?

Amélien: J’ai tué Michelle.

Elle boit, puis replace délicatement son verre sur le comptoir. Les mains sur les hanches, elle jette un coup d’œil à la chambre de Cléandre. Amélien s’assied à table, pendant que maman lui prépare une tartine à la confiture.

Une heure plus tard, Cléandre apparaît dans l’embrasure de la porte. Vêtements de la veille, froissés, mous. Il sourit, fraîchement rasé, l’œil brillant, le teint rose. Amélien, maman et papa se lèvent, lui font la bise. Sur la table, des croissants, une baguette, des oranges, des raisins, un melon, des fraises, du chocolat et du café. Mais Cléandre remarque plutôt trois valises qui s’alignent, pansues, le long du mur. La mère avale goulûment une fraise bien rouge, juteuse à souhait.

La mère: Je veux voir plus de pays! J’ai la bougeotte!

Puisqu’on ne se cache rien dans une famille si unie, ni ni, la mère raconte le meurtre à tous, tous tous, y compris Cléandre. Le père charge les bagages dans le coffre, Amélien lit Paris Match, Cléandre bougonne. Pas content.

Le père: C’est vrai qu’elle était pas mal… Des histoires comme ça, ça agrémente les vacances, je te l’accorde! Faut pas lui en vouloir, ton frère, il a le cœur sur la main.

Cléandre: S’il allait au commissariat?

La mère lui prend la main, tendrement. Elle l’embrasse, le pousse dans la voiture.

La mère: Mon chou, n’en parlons plus, n’en parlons plus, plus plus plus. Et toi Amélien, grouille-toi mon grand, nous partons mon amour mour mour.

Il roulent, roulent, roulent, à se perdre dans la nuit. Mais qui se perd dans la nuit? Les vêtements fluorescents, ou presque, d’Amélien attirent les regards. Ils descendent dans une auberge. Pour dîner: un immense plat de pâtes, une truite obèse, qui plonge presque entière dans l’estomac d’Amélien. Quelques minutes plus tard, il somnole sur sa chaise, sous le regard émerveillé de maman, qui lui tapote la main, petite main main. Elle lui tapote toujours la main lorsque dix policiers font irruption dans la salle à manger quasi vide, bloquent les issues, et les mettent en joue. Le père, la mère et Cléandre posent leurs couverts. Amélien ressuscite. Une violente secousse l’ébranle et il bascule sous la table, où il se retrouve sur le dos, pris en serre entre le pied et le mur. Incapable de se relever, il s’agite comme un possédé, oh la la, il hurle je me suis cassé le corps, je me suis cassé le corps, corps corps. Effrayés, les policiers dégainent et lui ordonnent de se rendre. Tout se passe très vite. Amélien, redouble d’intensité, à la fois dans les mouvements et dans les cris. Les policiers reculent, se mettent à l’abri derrière le comptoir, ouvrent le feu. Leurs balles pénètrent dans la chair, s’y perdent, et il en faut une douzaine avant que ne cesse le braillement. Puis c’est l’anarchie, chie chie chie, qui s’installe. La mère, folle de douleur, en se précipitant vers le cadavre fait voler les chaises, renverse les tables, sourde aux ordres des policiers. Une seule balle l’achève. Elle s’écroule loin d’Amélien, la tête dans un plat de pâtes. Constatant cette abrupte réduction de la cellule familiale, papa s’insurge, mentalement, réclame justice, de la même manière, et plante les deux bras au ciel, statuesque. Et Cléandre? Cléandre baisse les paupières, regarde Amélien et murmure: comment vas-tu? Tu tu!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Ballade révolutionnaire

Quadragénaire pâle, il grimace à chaque pas, claudique. Dans son sac, traitement pour un caillot, héparine en seringue. Elle sort d’une librairie, sourit. Il s’incline légèrement.

Bonjour, bonjour monsieur

Il sursaute, elle le dépasse, il la dévore des yeux. Elle marche vers le boulevard, cherche sur son téléphone Charonne révolution. Ses yeux étincellent. Il secoue la tête, retrouve la jeune femme, penchée son téléphone. Elle se dirige vers sur la rue de Charonne, s’arrête devant le numéro 159, pousse la grille, s’engage dans le passage sous l’immeuble, débouche sur le square Colbert. Érables, marronniers, albizias et magnolias, la rue a disparu. Le quadragénaire la suit dans le square, pâle. Il traîne une jambe lourde, s’approche d’elle qui photographie une maison du XVIIIe flanquée de deux ailes. Un centre d’action sociale. L’homme s’appuie sur un arbre à cinq pas de la femme. Elle prend plusieurs clichés du pavillon Belhomme, touche les pierres, s’assied sur un banc. Le quadragénaire l’y rejoint.

Vous avez peut-être besoin d’un guide.

Une voix suave. Elle hésite, fronce les sourcils.

J’en ai un, merci

Elle lui montre son téléphone. Il sourit.

Que raconte-t-il? 

Elle fait défiler le texte.

Que c’pavillon est tout c’qui reste de l’asile de Jacques Belhomme… un menuisier qui a transformé sa maison en pension pour déments. Durant la Terreur, il aurait logé à prix d’or des richards condamnés à l’échafaud. Il les faisait passer pour des aliénés. Ceux qui n’pouvaient plus payer, il les chassait et on leur tranchait l’cou. Slac! Voilà. 

Le quadragénaire montre ses belles dents. 

Slac. 

Il ricane doucement.

Madame, avez-vous lu Cécil Saint-Laurent? 

Non, désolée. 

Dans un de ses livres, c’est ici que Caroline vient se réfugier, après avoir été condamnée par Fouquier-Tinville. Gaston, son amoureux, prend d’énormes risques pour rassembler la somme astronomique que réclame Belhomme, mais il n’y arrivera pas… 

Elle cligne de l’oeil, range son téléphone, quitte le square. L’homme lui emboîte le pas. Plantée devant le Café français, elle plisse les yeux pour lire une plaque sur la façade, Plan de la Bastille commencée en 1370 prise par le peuple le 14 juillet 1789 et démolie la même année. L’homme s’adosse contre la cabine téléphonique derrière elle. Elle recule jusque dans la rue, photographie l’immeuble, photographie les pavés. Il l’agrippe, la ramène sur le trottoir. Un motocycliste a failli la faucher.

Encore vous? 

Il se frictionne vigoureusement le mollet

Je me suis tordu la cheville. 

Son caillot. 

Vous m’avez suivie, sauvée, merci.

Vous êtes Canadienne! 

Québécoise.

Pourquoi photographier les pavés? Il n’y en a pas, chez vous? 

Il peine à la suivre.

Vous êtes Parisien?

Castelneuvien, je suis Castelneuvien. 

Elle s’arrête pile. Une femme vient buter contre elle. Insultes, excuses. Elle pianote sur son téléphone.

Si j’avais l’temps, j’vous offrirais un café. C’est vrai. J’devrais ben ça à mon sauveur! Mais là, j’dois vous quitter. Chao! 

Elle tourne les talons et file sur la rue Saint-Antoine. L’homme serre la mâchoire, et s’élance dans son sillage. Il la retrouve devant le Forum des halles qui sort d’une boutique. Elle recule d’un pas.

Monsieur, vous m’effrayez.

Il s’immobilise près d’un jeune arbre, s’incline, et les mains ouvertes, il retourne les poches de son pantalon, ouvre sa veste, lève les bras au ciel et toupine sur une jambe.

Voyez, pas d’arme, pas même un mouchoir. Rien que ce petit porte-cartes. Et ce ne sont pas ces bras maigres qui vous en imposeraient. Vous auriez tôt fait de me casser les os.

Du bras, il l’invite à marcher, mais elle hésite, regarde sa montre. L’homme hasarde quelques pas vers la rue Berger, tend un bras derrière lui.

Vous voyez cet édifice-là, à l’intersection? Celui avec un drapeau? C’est un poste de police. Courez-y!

Ça va J’veux ben que vous m’accompagniez, mais faites pas l’niaiseux.

Où allons-nous?

Vous seriez pas un brin fêlé? 

Il s’élance et agite les bras pour s’envoler. Elle crie pour l’encourager, et leurs éclats font se retourner quelques touristes. 

Pour rester bien vivant, il faudrait que je m’arrête! Qui sait si en vous suivant je ne cours pas vers le trépas!

Vous et vos romans! 

Si vous passez rue de l’Abbaye, rue Saint-Benoît, rue Visconti, près de la Seine, regardez le monsieur qui sourit… 

Il chante, il laisse sa main flotter sur les guidons des Vélib’ parqués à la station de la rue Saint-Benoît. La jeune femme marche un demi-pas devant, son téléphone à la main. 

Alors vous comprendrez, gens de passage… 

Pourquoi ces grands fauchés font du tapage… 

C’est bête, il fallait y penser… 

Saluons-les… 

À Saint-Germain-des Prés… 

Vous connaissez Léo Ferré? 

J’connais cette chanson, mon père la faisait jouer tout l’temps. 

Brève recherche. Elle observe un beagle en haut-relief. 

Autrefois il y avait par ici l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dedans, une prison. En 1792, ils y auraient massacré entre 160 et 300 personnes, c’est pas clair. Sur cette rue, il y aurait des vestiges de l’Abbaye… Attendez… Ça serait au numéro 15. Nous sommes au numéro 5, donc c’est par-là. Allons-y. 

Au numéro 15 s’élève un immeuble moderne. Rien ne ressemble moins à de la vieille pierre.

Il y a peut-être une cour intérieure. 

Elle se penche sur son écran, tape quelques mots. 

C’est là, juste là! On voit bien grâce à Google. 

Elle lui montre une photo aérienne sur laquelle on aperçoit un grand cercle sur le toit d’un immeuble. 

Là, c’est une vieille tour de l’abbaye, j’en suis persuadée. On peut peut-être l’apercevoir de la rue d’à côté? 

Elle revient sur ses pas jusqu’à la rue de l’Abbaye, scrute les toits. Elle s’éloigne sur la rue Bonaparte, se rapproche, varie les angles, elle entre dans le square Laurent Prache, toujours en vain. 

Je sais qu’elle est là, mais je n’la verrai pas. C’est bête. 

Une dame aux cheveux gris s’approche d’eux. Elle sourit au quadragénaire. Bonjour madame Maillard! 

Bonjour Aubert.

La dame elle s’éloigne d’un petit pas pressé, vers le boulevard.

Aubert? Moi c’est Sandrine.

Elle n’est déjà plus là. Il s’étire la jambe gauche, la tord dans tous les sens avant de la rejoindre. Il serre la mâchoire sans grimacer. Il parvient même à sourire.

Si vous n’en pouvez plus, n’hésitez pas, vous vous arrêtez, ce sera bye bye, je comprendrai. 

Péniblement, il avance en s’appuyant aux façades des immeubles. Elle montre du doigt une plaque, qu’elle lit à voix haute. 

En 1793 et 1794, Condorcet, proscrit, trouva asile dans cette maison où il composa sa dernière œuvre, L’esquisse des progrès de l’esprit humain. 

Je l’ai lu, Condorcet.

Une autre victime du Tribunal révolutionnaire. Saviez-vous qu’ici, sur la rue Servandoni, ont vécu d’Artagnan et Marius Pontmercy. Mais vous boitez! Je ne connais pas leurs adresses toutefois. Qu’avez-vous?

Une petite entorse, rien de grave. 

Aubert le menteur. Il prend le bras qu’elle lui tend, mais il ne s’appuie qu’à moitié. Place Alphonse Laveran, elle a le nez sur son téléphone depuis une vingtaine de minutes, tape des mots.

C’est une affaire de cœurs. 

Je croyais que vous ne rêviez que mousquetons, pistolets et poudre noire. 

C’est ben l’église du Val de Grâce, en face de nous. 

Avec ses six colonnes!

C’est là qu’on gardait les cœurs de la famille royale. Il y en avait quarante-cinq. En 1793, les révolutionnaires se sont débarrassés d’ces cœurs. 

Je ne me suis pas consolé, bien que mon cœur s’en soit allé.

Vous écrivez des poèmes? 

Verlaine. Il a habité près d’ici. 

Elle l’aide à se relever. Il rajuste sa veste. Rue Mouffetard, Aubert chute. Il s’étale de tout son long sur le trottoir. Les passants le contournent, râlent, une dame le traite d’ivrogne. Il se tord le visage de douleur, se remet sur pied. Dix mètres devant, Sandrine, prend des photos, elle n’a rien vu. Elle s’arrête devant le numéro soixante et un.

C’est laid, c’était un couvent transformé en caserne d’la Garde républicaine. 

Albert la rejoint.

J’ai refait le monde des dizaines de fois, dans les cafés de cette rue! 

Sandrine lit sur son téléphone, tout en marchant. 

Paraît que Claude François Lazowski vivait ici, c’était un des organisateurs de l’assaut sur les Tuileries. 

Aubert se masse la jambe. 

Pourquoi la… pou… pourquoi… 

Oui? 

Pou… 

Aubert, ça va? 

Oui, j’ai un… j’ai…

Vous êtes épuisé. Reposez-vous. Allez prendre un café quelque part. 

Il respire à pleins poumons. 

Une allergie aux fruits à coque, rien de grave. Je voulais savoir, Sandrine, pourquoi la Révolution française? 

Sandrine rit de bon cœur, elle embrasse Aubert sur chaque joue. 

C’est un jeu! Il y avait un livre d’histoire de France dans ma chambre chez madame Parédès. J’ai fermé les yeux, j’l’ai ouvert: Révolution française. Voilà un thème comme un autre pour ma visite. Allez, prenez mon bras et marchons, marchons encore. Il fera bientôt nuit. 

Il s’abandonne à son entrain.

La sorcière de la rue Mouffetard qui veut manger une jolie jeune fille pour devenir la plus belle des plus belles pourrait avoir envie de vous attraper, Sandrine! 

Elle l’entraîne dans un Paris qu’elle ne connaît pas, au hasard des rues.

Durant la révolution, l’Île Saint-Louis a été rebaptisée l’Île de la Fraternité! 

J’adore. 

Ils traversent le pont, bras dessus bras dessous. Elle s’éclipse un instant pour aller à la toilette. Il fait mine de s’intéresser à une vitrine, mais il vacille, s’appuie sur le capot d’une voiture, et tout son corps ploie. Trois dames se précipitent. Il balbutie quelques sons, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Puis il se redresse. 

Merci, merci. C’était un petit malaise. C’est passager. 

Sandrine ressurgit devant lui, exubérante. Elle improvise quelques pas de danse, lui tend la main. 

Monsieur Aubert, la nuit est jeune et il nous reste ben du ch’min à faire! En route! 

La jambe raide, il chemine au rythme de Sandrine, qui l’entraîne vers le Quai de Bourbon et le pont Louis-Philippe. Rue de Montmartre, elle consulte son téléphone.

Le régicide Louis Alexis Dubois de Crancéau vivait au numéro 10. Que de sang! 

Je sens le mien qui m’abandonne. 

Petit repas en vitesse à La Cantoche, jeu de marelle au sol, vieux jouets sur les murs, elle s’amuse, il repose sa jambe. De retour dans les rues, une voiture évite Aubert de justesse. Il perd l’équilibre, s’affale pendant que Sandrine brandit un poing en direction du chauffard.

Crisse d’imbécile! Ça prend-tu un sans dessin d’sacrement pour côlisser les breaks à deux pouces du monde! 

Sandrine? 

Aubert qui rit aux éclats et grimace de douleur tout à la fois, parvient à se remettre à la verticale. 

Je ne comprends rien à vos expressions à la mords-moi-le-nœud, mais vous êtes charmante! Dommage que nous ne soyons que deux personnages un peu vides. 

Vous êtes un petit comique, Aubert. Allez, prenez mon bras. Nous n’sommes pas vides, nous débordons! Vous voyez cette maison Aubert, eh ben c’est à cet endroit, semble-t-il, que le tonnelier Baroux aurait préparé le tonneau explosif utilisé dans l’attentat d’la rue Saint-Nicaise contre Bonaparte le 22 septembre 1800. Ça vous dit quelque chose? 

L’attentat, oui, j’en ai entendu parler dans les cours d’histoire. Mais le bonhomme Baroux, ça ne me dit rien. 

22 rue de l’Échiquier. Dans la plus petite des rues, on trouve des merveilles. 

Nous sommes rue de l’Échiquier? Je… Ah!… Je… 

Aubert? 

Ma jambe… Je… 

Prenez votre temps, respirez. Allez, asseyez-vous par terre. C’est ça. 

Je ne… 

Est-ce qu’il y avait encore des noix dans votre plat? Aubert, vous prenez des risques, et tous ces kilomètres que vous vous tapez avec une cheville tordue. J’devrais vous gronder, p’tit imprudent! Laissez les sales noix faire leur effet, et j’m’occupe de la jasette. Si vous en perdez des bouts, pas grave. J’répéterai si vous voulez! À moins que vous n’tombiez raide endormi, parce que j’pourrais finir par vous lasser. Vous vous levez, Aubert? Oh, comme vous voulez.

Ma jam…

Bel effort, mais c’est faible. Attendez un peu avant de réintégrer le monde des parlants.

Derrière eux, deux jeunes hommes, bien coiffés, vêtements neufs, s’approchent rapidement. Les semelles de leurs tennis assourdissent le bruit de leurs pas. L’un d’eux saisit les bras de Sandrine, qu’il serre de toutes ses forces, tandis que l’autre dépouille Aubert de sa veste en cuir. En moins de trente secondes, leur forfait est accompli, ils disparaissent d’où ils ont jailli, plus souples que des chats. Sandrine se précipite vers Aubert, qui s’agrippe sur une rambarde.

Ils vous ont blessé?

Non, ça va. Ils ne vous ont rien volé?

Mon sac, mais il n’y avait que des cartes postales, des babioles. J’ai toujours mon téléphone, heureusement.

Je peux vous prendre le bras? Je vois mal la nuit, surtout quand je n’ai pas mes lunettes.

Prenez, Aubert! Prenez!

Aubert se masse les tempes. Son visage, plongé dans la nuit, ne retient plus les grimaces de douleur. Il accélère le pas, ce qui réjouit Sandrine, mais cela dure moins de cinq minutes. Il se cramponne au poteau d’un feu de circulation.

Aubert? Qu’avez-vous?

Je suis…

Toujours ces maudites noix?

Aubert acquiesce. Brusquement, comme s’il venait de recevoir un coup de poignard dans le dos, il redresse tout le corps. Sandrine le regarde, hébétée. Elle scrute la rue, personne. Il relève le front. Elle croit qu’il lui indique quelque chose.

Ah! Je vois. Cette tour!

Aubert approuve de la tête. Il ferme les yeux, pendant que Sandrine se précipite sur son téléphone.

Cette tour date du XIIIe siècle, elle faisait partie du prieuré Saint-Martin-des-Champs… Mais ce n’est pas ça… Ah! Nous y voilà! Derrière, c’est le Conservatoire national des arts et métiers. Vous savez quand il a été créé? En 1794, en plein durant la Révolution française. Oui monsieur! Vous avez devant vous un héritage direct, et encore en fonction, de la Révolution! Allez, il faut repartir. Mon séjour à Paris s’achève, et j’aimerais ben faire une ou deux petites stations révolutionnaires, avant d’partir. C’est trop bête qu’vous ayez la parlote kaput… Demain, Aubert, vous serez remis…

Aubert se déplace à pas de tortue, mais Sandrine, fort gaie, s’adapte joyeusement à sa lenteur. Courte pause devant le square du Temple. Sandrine enjambe la petite clôture.

J’ai envie d’aller voir ce p’tit parc!

Je vous attends ici. Je vais m’asseoir. Prenez tout votre temps.

Elle explore le square, le plan d’eau, le kiosque. Elle s’arrête devant une stèle sur laquelle sont inscrits les noms de quatre-vingt-cinq jeunes enfants juifs d’âge préscolaire déportés durant la Seconde Guerre mondiale. Elle lit chacun des noms, à la lumière de son téléphone. Elle photographie la statue de Béranger, et s’assied sur un banc. Toujours le même jeu: elle cherche sur internet un lien avec la Révolution.

Voilà. Il vivait juste en face du parc.

Sandrine chuchote, comme si elle craignait de réveiller les habitants du quartier.

Pierre Sylvain Maréchal… Un compagnon d’Babeuf… Il rédige un manifeste pour l’égalité des hommes, en 1796… Certains le verraient comme un visionnaire, une sorte de communiste avant l’temps…

Elle tape quelques mots sur son clavier. Dans la rue de Bretagne, des gyrophares surgissent et éclairent silencieusement les façades et les arbres, tout près de l’entrée du square.

Que se passe-t-il là-bas? Aubert m’racontera, il est tout près.

Sandrine sort discrètement du parc, où il est interdit d’entrer après dix-sept heures trente. Elle revient là où elle a laissé Aubert, mais il a disparu. Une ambulance est garée en double, gyrophares allumés. Sandrine s’approche des ambulanciers.

Qu’est-ce que c’est?

Un grand gaillard, qui enfile des gants de plastique, sourit à son accent.

Le mort, vous le connaissez?

Quel mort?

Ça ressemble à un AVC. À voir sa jambe gauche, c’est clair qu’il avait des caillots dans le sang. Pauvre bonhomme… Vous êtes en vacances?

Oui, j’visite Paris.

Il la détaille des pieds à la tête. Sandrine tape du pied, lève les yeux sur la rue, devant elle.

J’peux vous faire visiter, si vous avez besoin d’un guide. J’termine dans trente minutes… Vous savez, je connais Paris comme pas un!

Elle tourne les talons et fonce rue des Archives. Elle marche droit devant, sans se retourner, sans reprendre son souffle, sans essuyer ses larmes.

Un AVC! Moi qui ai cru à ses histoires de noix! Quelle nounoune!

Les ambulanciers fouillent les poches du cadavre. Aucun papier, aucune photo, pas même un ticket de caisse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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