Douce image et verts sommets (6)

Je me suis retrouvé sur le derrière et j’ai glissé d’au moins deux mètres, m’éraflant au passage l’avant-bras. Je puais la terre humide, les feuilles décomposées, j’étais sale et fatigué. Immobile, j’ai tendu l’oreille. Silence. Derrière moi, plus haut, S. gesticulait. Remonte vite! Si l’arbre tombe, y va t’écraser! La mort! Encore elle! Un papillon aux ailes ocre jaune à l’extérieur, traversée de sept ou huit points noirs, et plus bas, d’une ligne qui ondulait, un peu comme lorsqu’on dessine d’un seul trait les ailes d’un oiseau, terminées, les ailes, par une ligne bistre cernée elle-même d’une bande perle, s’est posé sur mon nez, juste sur la pointe. Un lutin brun. Joli nom, n’est-pas? On pourrait en tirer une charmante symbolique capable de nous distraire cinq minutes, en pensant à la nature démoniaque du lutin et à ses ailes nous pourrions y voir le signe d’une malédiction dont l’enfant ne parviendra jamais à se libérer, contre laquelle il luttera pourtant inlassablement toute sa vie, jusqu’à ce que, las de combattre, il s’abandonne et devienne monstrueux pour de bon, ou encore, pourquoi pas, ce pourrait être tout à fait le contraire, le papillon lutin s’extirpant, en quelque sorte, du gamin, et en s’envolant dans l’infini sombre de la forêt libérerait un esprit damné, l’offrant pour la première fois à la lumière, à la paix éternelle, et pa ta ti, pa ta ta, et la scène alors prendrait une toute autre tournure, le gamin abandonnant ce projet fou de massacrer un pauvre sapin plus que centenaire, s’inscrivant le lundi suivant dans la ligue de protection de la nature de son quartier. Eh bien non, il le crèvera, cet arbre, dans à peine dix minutes. Détruire, c’est son leitmotiv, c’est ce qu’il a appris, c’est son destin. Vivre, c’est tuer. C’est la leçon. Et la mort, il la connaît, il l’a vue à la télé, il l’a vue en Irlande du Nord, il l’a vue à Mexico, il l’a vue dans l’éphémère Biafra et derrière le poste de police, ces chiens et ces chats gazés que tous les enfants pouvaient observer, et la mort c’est aussi et aussi et aussi et c’est ce gamin du même âge violé et étranglé dans la cour d’école, c’est cet autre gamin du même âge écrasé par une fantastique Mustang rouge décapotable. Partout la mort. L’éducation, ou comme les parents disaient, l’élevage, nous en reparlerons, c’est aussi la mort.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Douce image et verts sommets (5)

En bas, près du lac, c’était une cascade de cris, des rires qui envahissaient la vallée d’une vitalité angélique à faire oublier ce que mes mains accomplissaient. Ces voix me chantaient à l’oreille, élevaient pour moi seul un hymne à la plénitude, une rassurante libération de l’âme qui m’allégeait et me gonflait d’espoir, de candeur et d’une rare envie de caresser l’univers. Ces sons voltigeaient autour de moi, se mêlaient dans une sorte de mélodie naïve aux fines notes aigües que lançaient au-dessus de nos têtes un geai bleu, pendant que de chaque côté des mésanges se taquinaient, se poursuivaient ou dansaient un ballet aérien saccadé. Le lit lumineux des hautes fougères étincelait à quelques mètres de nous, là où la pente devient moins abrupte, les longues feuilles des fougères entremêlées de pyroles et de verges d’or buvant le soleil et nous renvoyant de la terre une invitation au repos que les notes traînantes des mésanges encourageaient avec une persistance hypnotique, engourdissante, berçant mon esprit et abandonnant mon corps à sa besogne, chaque son, les cris et les rires de mes cousines, le choeur des mésanges, la mélopée des geais, se mariant dans une euphonie parfaite, dans un chant unique aux teintes infinies auquel s’ajouta le rythme du pic-bois, impossible à voir mais dont les percussions résonnaient sur les rochers, sur toute la montagne, s’amplifiant et s’accélérant, enivrant les êtres à commencer par les écureuils qui lancèrent exactement au bon moment, comme s’ils suivaient une baguette de direction, leurs cris stridents, signal pour le mouvement suivant, beaucoup plus rapide, beaucoup plus rythmé, où de nouveaux sons s’ajoutaient les uns après les autres sans interruption, la basse rauque de la perdrix, les envolées cristallines de l’alouette, les réponses perçantes de la buse, tous ces êtres, fillettes, écureuils et volatiles, s’élevant et tourbillonnant dans la clarté comme une offrande aux cieux. Quelle marmelade! Quelle hallucination!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Douce image et verts sommets (4)

Cette fois, c’est moi qui ai abandonnai le godendard. Malgré la chaleur, de légers frissons me traversaient l’échine et je faillis me sentir mal. Je savais que je continuerais, je le désirais plus que tout, sans raison, avec une violente convoitise, comme j’en ai connu plus tard en trois ou quatre occasions, peut-être plus mais il faudrait que je me rappelle, que je cherche, en tout cas avec Florence je crois qu’il y avait un peu de ça, sauf que je ne sais plus à quel moment, si c’était au début, comme un coup de foudre, ou si c’est venu plus tard, quand après des semaines de camaraderie l’imagination avait commencé à tordre le sens des regards et des mots, mais la longue coupure qui s’avançait à plus du tiers du tronc me laissait perplexe, comme si je l’apercevais pour la première fois, comme si je ne parvenais plus à en comprendre la cause et la portée, étonné de ce que nous avions fait, de cette blessure qui un instant m’est apparue telle et m’a semblé odieuse, répréhensible. Je me suis vite ravisé, j’ai balayé ce flottement pour ressusciter ma folie, m’en abreuver jusqu’à regagner l’ivresse et la force de poursuivre, pour maquiller mon hésitation en un contentement entier et ainsi colmater la brèche par où aurait pu s’immiscer la résistance, et sans doute, le bon sens, de S.. Une fois de plus, le mouvement de va et vient reprit, juste un peu plus lent. Depuis le début, je n’entendais que le bruit des dents qui grugeaient la chair du sapin, son qui dominait tous les autres, mais soudain j’ai perçu, comme sorti des profondeurs de la terre, des éclats de rires, des cris d’enfants qui montaient du lac et nous parvenaient en un gazouillis indescriptible que j’ai attribué à mes deux cousines. J’ai souri, cela me donnait du courage car je pouvais me les imaginer, m’imaginer avec elles, leur racontant notre exploit, leur précisant avec une fausse humilité que j’en étais l’instigateur, que j’avais moi-même identifié le plus grand arbre de la montagne, que je l’avais retrouvé là-haut, que j’avais eu à encourager S. pour que cette affaire soit finalement menée à terme. Je leur détaillais tout, j’enjolivais, j’ajoutais quelques difficultés qui me semblaient logiques, dans les circonstances, et j’écoutais avec hauteur et satisfaction leurs questions ingénues, surtout celles de la plus jeune de la plus jolie, qui avait peut-être un an de moins que moi et qui me fascinait avec ses fossettes souriantes, ses yeux de poupée, sa voix douce qui jamais ne l’a abandonnée.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Douce image et verts sommets (3)

Quand la scie rongeait le bois, quand elle s’enfonçait d’un anneau à l’autre, tuant progressivement chacune des années de l’arbre, moi je flottais, dans la plus délicieuse des illusions, bête et fier, je flottais, me disant, cet arbre est vieux, très vieux, mais à dix ou douze ans, vieux désignait tout ce qui dépassait trente ans. Comment aurais-je pu évaluer, ne serait-ce que approximativement, l’âge de cet arbre? Savoir, croire qu’il était le plus grand me suffisait. Mais comment savoir. On ne peut pas savoir, savoir pour de bon.  Si je me risque à évaluer de mémoire la circonférence approximative de son tronc, sa taille, je me dis que ce sapin baumier devait avoir entre cent et cent cinquante ans. Ce sapin attaqué par deux morpions avait traversé un siècle et demi d’histoire sans flancher! Industrialisation, chemin de fer transcontinental, deux guerres mondiales, la grande dépression, la grande noirceur, si j’avais su, si j’avais pu m’en soucier j’aurais collé l’oreille sur l’arbre pour y chercher l’écho de ce passé au lieu de m’activer sur le godendard. Mais peut-être pas. Peut-être était-il beaucoup plus jeune, c’est connu la mémoire déforme tout, et ce qui était grand devient gigantesque, on perd toute mesure, on rabote, on rajoute, on restaure malgré soi. Mon cousin a lâché prise et j’ai failli tomber à la renverse. J’imagine qu’il rageait à l’idée qu’il pourrait s’amuser plutôt que de s’acharner sur cet arbre, partir à la pêche en bicyclette, nager dans le lac avec les cousines, jouer à la balle avec les gamins du village. J’en peux plus! Sa lassitude et sa fatigue me fouettaient. Allez! Nous n’en sommes qu’au tiers! Mais il défaillait. Nous étions en nage, les mouches noires nous dévoraient, nous couvraient de minuscules blessures qui démangeaient, qui donnaient envie de courir à travers bois pour se jeter dans le lac, en bas, près du camp. Allez! Le visage de S. a pris des teintes roses, mauves et rouges. Il s’est plaint de maux de tête, m’assurait qu’il avait la nausée, mais je l’ai poussé à terminer le travail, je lui ai promis limonades et baignades en abondance. Il soufflé, poussé sur le godendard, mais à bout de force, il s’est assis sur une pierre, cinq minutes, dix minutes, tandis que j’essayais de couper l’arbre, seul, sans y parvenir. À me voir m’esquinter, il a fini par reprendre le manche, l’air déterminé d’en finir. Nous tranchions d’un trait droit, sans vraiment connaître les techniques d’abattage, sans soupeser des risques que nous ne connaissions pas, que nous ne pouvions pas imaginer. Nous aurions dû d’abord entailler l’arbre du côté où nous voulions qu’il tombe, vers le bas de la montagne, et ensuite scier un trait de l’autre côté. Mais nous n’étions pas des bûcherons, nous ne voulions pas couper des arbres, mais cet arbre-là, et nous n’avions que faire du bois, nous n’en voulions qu’à sa taille de vieillard, nous voulions abattre sa majesté. Nous n’avions prévu ni le rebond du tronc sur un autre arbre, ni la voie de retraite pour prévenir un écrabouillement de nos personnes. Même s’il ne bougeait pas, même s’il restait silencieux et se laissait taillader sans broncher, ce baumier était plus fort que nous et nous ne le soupçonnions pas, nous n’aurions pu, dans notre ignorance et ma frénésie, comprendre que nous n’étions pas de taille avec ce géant.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Douce image et verts sommets (2)

De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Douce image et verts sommets (1)

Florence a été tuée par son fiancé, étudiant en médecine, fils de B., chirurgien, et de G., procureure. Ça s’est passé très vite, un éclair de rage. La police n’y a jamais cru, toutefois, ou a refusé d’y croire, ou a été incitée à ne pas y croire. Ils avaient sous la main un autre suspect, qui faisait un coupable plus commode. Fils de C., travailleur d’usine, et de P., caissière dans un supermarché, il était sur place quand l’électricité a été coupée et que l’appartement s’est soudain retrouvé dans l’obscurité la plus complète.

Es-tu certain que ce fils de C. et P. soit innocent? N’avait-il pas du sang sur les mains. Beaucoup de son sang à elle?

Dès qu’il a réalisé ce qu’il avait fait, l’étudiant l’a poussé sur elle, il a même pu attendre que la lumière soit revenue. Les deux hommes se sont probablement battus, d’où la blessure qu’a reçu l’étudiant, et l’accusation, en plus de meurtre prémédité, de tentative de meurtre. C’est un innocent qui est en prison.

La lame du godendard a égratigné l’arbre, pas suffisamment pour le menacer, encore moins pour le tuer, juste assez pour y laisser un souvenir d’une saison, comme ces initiales entrelacées qu’encadrent des coeurs approximatifs gravés par les amoureux, sauf qu’à cet endroit précis, peu de promeneurs n’auraient remarqué la balafre, vu la position de l’arbre à quelques mètres du faîte de la montagne, sur le flanc escarpé face au nord où nous avions grimpé à grand peine, où nous n’avions trouvé nul sentier de chevreuils, d’orignaux, d’humains. La marque oblique était ridiculement ténue quand on considère l’arme qui l’a infligée, cet énorme godendard qui m’était apparu si menaçant, cet outil antique qui refusait maintenant d’obéir, de se soumettre à la folie que sa découverte dans l’atelier de mon oncle avait plantée dans ma cervelle ardente, ignorante et farouche. Je n’arrivais pas à trouver mon aplomb, tout le corps tiré vers le gouffre, mes pieds glissant sur les cailloux, incapable de trouver une saillie suffisamment solide pour y prendre appui, de sorte que pour exercer une force vers l’arbre, vers le haut, il me fallait doubler l’effort qu’une manoeuvre semblable aurait nécessité en terrain plat. Nous glissions, nous remontions, le godendard à bout de bras, et après plusieurs essais, mon cousin S. a suggéré de choisir un autre arbre ou de carrément revenir au camp, ce que bien entendu j’ai refusé, haussant le ton, gesticulant, jusqu’à ce que, de guerre lasse et sans croire au succès de nos efforts, il finisse par consentir à reprendre cette absurde gymnastique, glisser, remonter, glisser et remonter à nouveau, sous un soleil de plomb, baignés dans un nuage de mouches noires dont l’assaut, qui pourtant durait depuis notre arrivée, nous agaçait soudain mais il était trop tard, elles nous mordaient en bataillons, se faufilaient sous nos vêtements, s’empêtraient dans nos cheveux et se collaient à la peau des tempes et du dos en sueur. J’avais soif, S. avait soif, et je savais que nous ne pourrions lutter ainsi, vainement, toute la journée, notre oncle reviendrait bientôt, nous devions réussir dans la prochaine heure ou tout remettre à un autre jour ou à jamais. Même s’il en avait plus qu’assez, S. s’est ingénié, sans doute pour en finir au plus vite, pour se libérer, comprenant que je ne céderais pas, à dégager d’énormes pierres de chaque côté de l’arbre afin que nous puissions bénéficier d’un minimum de stabilité, question de mieux contrôler les mouvements du godendard. Ce fut effectivement beaucoup mieux, les dents affutées s’enfonçaient enfin dans l’écorce, d’abord avec beaucoup d’efforts, mais après quelques minutes, comme par magie, la scie a atteint le bois avec une facilité déconcertante qui m’a fait crier de joie, car j’avais commencé à secrètement croire la tâche impossible, à cause de la pente abrupte et compte tenu de l’âge de l’arbre et du nôtre. Malgré mes paroles d’encouragement et mon attitude, ma détermination affichée, le doute avait commencé à contaminer mon sang endiablé, le risque que cette aventure ne se solde par un échec et qu’il faille déclarer forfait me tenaillait et même, m’angoissait, car je ne me voyais pas comme j’étais, petit garçon face à un arbre gigantesque, mais jeune homme incapable de surmonter une épreuve, exactement comme cette fois, quelques années plus tard, où il y avait cette jeune fille en face de moi qui me souriait de toutes ses dents et davantage, sans que je ne parvienne à lui souffler plus de trois mots, écarlate et suffocant, si bien qu’elle avait fini par hausser les épaules et partir en riant avec ses amies, et ça n’a été guère mieux avec Florence.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Vacances multicolores

Un aérogare. Un jeune homme rond. Vêtements fluorescents. Ou presque.

Amélien: Maman! Maman! Maman!

Sa voie domine tous les bruits.

Amélien: Papa! Papa! Papa!

Il hurle, livré à son allégresse. S’avancent vers lui un vingtenaire, et loin derrière, un sexagénaire, une sexagénaire.

Cléandre: Amélien! Amélien! Amélien! Comment vas-tu? Tu tu?

La mère: Mon petit, tout petit petit petit, beau petit Amélien!

Amélien: J’avais trop trop trop besoin de te voir Cléandre! Quelles emmerdes, merdes, merdes, j’ai eues! Néanmoins! Néanmoins!

Cléandre: T’es fringué comme une star, mon petit petit frérot! Ces couleurs, ça flashe!T’es magnifique!

Tous en choeur: C’est si bon de se revoir! Si bon! Si bon bon bon bon!

La famille réunie se transporte au chalet loué pour trois semaines. Pas loin de la mer. Pas loin du tout du tout.

D’ailleurs les y voilà, à la mer. Les parents se promènent à la façon des vieux couples, Cléandre et Amélien batifolent dans les vagues. Ils affrontent les puissantes vagues. Se plantent les pieds dans le sable, se penchent en avant, attendent le choc, bravement. Seul Cléandre reste debout. Un ballon multicolore roule sur la plage. Amélien. La mère s’inquiète pour son fils, le père rassure la mère.

Amélien: J’ai faim.

La famille remonte vers la terrasse d’un restaurant, quand Cléandre, soudain conscient de son prochain et de sa prochaine, suit des yeux une jeune femme accompagnée par sa mère.

Cléandre: Je regarde cette dernière vague!

Amélien n’y croit pas. Il bondit, entre Cléandre et la mer, entre Cléandre et les deux femmes.

Amélien: Allez allez! C’est pas l’temps d’mater les nanas! Nano nani nanon nana! J’ai faim faim faim! J’vais m’sentir mal si ça continue. Oh la li! Oh la lon!

La vague s’empare de la jeune femme, qui pousse un cri de moineau. Ses bras, ses cheveux disparaissent dans l’écume, puis une jambe apparaît, un bout de son maillot jaune, un bras, que l’écume avale à nouveau. La vague se retire, mais la femme ne se relève pas. L’autre femme accourt, trébuche, s’affale de tout son long dans vingt centimètres d’eau. Vif comme une hirondelle, Cléandre contourne Amélien et détale.

Amélien: Cléandre! Laisse-la, la la! Laisse…

Cléandre offre son bras à la jeune femme, jolie jeune femme, qu’il remet sur pieds. Légèrement blessée à la cheville gauche. Elle survivra.

Michelle: Merci monsieur.

Accent américain. Elle s’allonge sur une serviette de plage, il s’accorde les secondes nécessaires à la découverte de celle qu’il vient de tirer de la mer. Jolis nez joue front bras jambes orteils ongles chevilles. Tout, quoi. 

Cléandre: Votre cheville, ça ira?

Michelle: Moi c’est Michelle, et ma tante, Jill.

Jill: Thank you so much, young man, thank you.

Cléandre: Cléandre, tout à vous.

Lendemain midi. Amélien grogne. Les Américaines mangent des moules, à quelques tables d’eux. Cléandre suit le regard de son frère. Oh oh oh. Les Américaines! Amélien serre les poings.

Amélien: Encore l’Américaine! T’as vu comme soudainement elle ne boîte plus?

Cléandre: Elle est assise.

Amélien: Où vas-tu?

Cléandre invite les deux femmes à se joindre à eux. Exclamations de joies, le sauveur et la sauvée se font la bise, on boit. Amélien boit en silence, la mère est polie, le père, archiviste de la famille, filme la scène. On se quitte dans les éclats de rire des deux Américaines, du père, de Cléandre.

Cléandre: Elle m’a donné rendez-vous demain après-midi! J’adore les Américaines!

Le lendemain, Amélien, drapé d’un pyjama multicolore, souffre d’un horrible mal de tête, chuchote tellement c’est douloureux. Chacun mange de bon appétit, sauf Amélien, qui trouve l’huile d’olive trop parfumée, les tomates pas assez mûres, le fromage trop fait, la laitue pas assez verte, le vin trop rouge, le ciel trop haut. Bien trop haut.

Cléandre, l’homme au rendez-vous avec une charmante Américaine au joli nez, se lève, s’apprête à partir. Amélien oublie son mal de tête et explose.

Amélien: Pourquoi ne pas remettre ce rendez-vous à demain? Tu as son numéro, suffit de l’appeler.

Bisous à tous, Cléandre recommande à son frère de bien se soigner. Une semaine plus tard, Cléandre a eu bien des rendez-vous avec l’Américaine. Tant mieux pour eux. À l’heure de l’apéro, ce jour-là, la famille attendait Cléandre. Il a promis. Le père, la mère, Amélien s’installent à la terrasse, attendent donc. Leurs verres reposent sur la table, intacts. Les glaçons fondent. Soudain, le père les aperçoit, Cléandre et les deux Américaines, qui approchent, pieds nus dans le sable.

Amélien: J’croyais que c’était un apéro en famille. On est jamais en famille.

La mère: Mon petit Amélien… S’il nous faut en passer par là pour avoir Cléandre avec nous…

Le père sourit aux deux femmes qui s’approchent. Politesse des uns, rire des autres.

Le père: À la vôtre.

Au fil des jours, l’esprit léger des vacances revient. Puisque ce sont les vacances, non? Cléandre et Michelle ne se quittent plus, mais ce soir, ils ont convaincu Amélien de les accompagner en boîte. Hourra, se dit la famille. Hourra hourra hourra. 

La boîte est bondée, brûlante. Michelle et Cléandre volent vers la piste. Mais où est Amélien? Soudain, il apparaît au milieu de la piste, où il se démène avant tant d’aisance que ses kilos s’envolent. Ça danse et ça boit. 

Michelle: Où as-tu appris à danser comme ça?

Amélien: Dans mon lit. J’ai rêvé que je savais danser, et ça y était!

Michelle: Tu es formidable, Amélien!

Amélien: Toi aussi, Michelle!

On se réjouit de ces nouvelles et bonnes dispositions, on boit davantage, peut-être un peu trop en ce qui concerne Cléandre. Étourdi par l’alcool, il s’assied au bar, les observe, heureux. Michelle lui propose de rentrer, mais non non non, pas vous, il veut qu’ils restent, qu’ils s’éclatent et c’est fantastique. Bises, à demain, et Amélien et Michelle tournoient sur la piste, jusqu’au tout petit petit matin. Au retour, Amélien lui tend le bras, et ensemble, sous les pins géants puis sur le pont, ils chancellent, Michelle s’accroche au garde-fou, se penche au-dessus du canal, et violemment, d’une seule secousse, elle vomit.

Amélien: Dégueulasse.

Amélien, le visage fatigué, les joues pendantes, la saisit, la soulève, la fait basculer dans le canal. Plouf. Elle laisse échapper un petit cri de surprise, et disparaît. Amélien rentre à pied, quitte Hossegor à pied, et s’engage sur la route du gîte. Il marche lentement, s’use les chaussures, se fatigue, ralentit. Des phares, une voiture. Il déboule dans le fossé, rampe jusque derrière les buissons. Ça y est, c’est commencé, la fuite, la grosse peur bleu blanc rouge.

Au chalet, la grille du domaine est fermée. Le chien aboie, le propriétaire râle, Aurélien ment.

Amélien: J’ai fais une petite promenade, je suis tombé.

Le propriétaire fronce les sourcils et hoche la tête. Amélien file jusqu’au chalet, jusqu’à sa chambre. Il remarque l’absence de Cléandre, qui dort probablement dans le lit de Michelle. Après s’être frotté, lavé, changé, parfumé, coiffé, Amélien cogne deux coups à la porte de ses parents.

Amélien: Maman, c’est moi, Amélien.

La mère: J’arrive mon chou.

Ils se font la bise, elle se verse un verre d’eau, ajuste sa robe de chambre.

La mère: C’était bien votre soirée?

Amélien: J’ai tué Michelle.

Elle boit, puis replace délicatement son verre sur le comptoir. Les mains sur les hanches, elle jette un coup d’œil à la chambre de Cléandre. Amélien s’assied à table, pendant que maman lui prépare une tartine à la confiture.

Une heure plus tard, Cléandre apparaît dans l’embrasure de la porte. Vêtements de la veille, froissés, mous. Il sourit, fraîchement rasé, l’œil brillant, le teint rose. Amélien, maman et papa se lèvent, lui font la bise. Sur la table, des croissants, une baguette, des oranges, des raisins, un melon, des fraises, du chocolat et du café. Mais Cléandre remarque plutôt trois valises qui s’alignent, pansues, le long du mur. La mère avale goulûment une fraise bien rouge, juteuse à souhait.

La mère: Je veux voir plus de pays! J’ai la bougeotte!

Puisqu’on ne se cache rien dans une famille si unie, ni ni, la mère raconte le meurtre à tous, tous tous, y compris Cléandre. Le père charge les bagages dans le coffre, Amélien lit Paris Match, Cléandre bougonne. Pas content.

Le père: C’est vrai qu’elle était pas mal… Des histoires comme ça, ça agrémente les vacances, je te l’accorde! Faut pas lui en vouloir, ton frère, il a le cœur sur la main.

Cléandre: S’il allait au commissariat?

La mère lui prend la main, tendrement. Elle l’embrasse, le pousse dans la voiture.

La mère: Mon chou, n’en parlons plus, n’en parlons plus, plus plus plus. Et toi Amélien, grouille-toi mon grand, nous partons mon amour mour mour.

Il roulent, roulent, roulent, à se perdre dans la nuit. Mais qui se perd dans la nuit? Les vêtements fluorescents, ou presque, d’Amélien attirent les regards. Ils descendent dans une auberge. Pour dîner: un immense plat de pâtes, une truite obèse, qui plonge presque entière dans l’estomac d’Amélien. Quelques minutes plus tard, il somnole sur sa chaise, sous le regard émerveillé de maman, qui lui tapote la main, petite main main. Elle lui tapote toujours la main lorsque dix policiers font irruption dans la salle à manger quasi vide, bloquent les issues, et les mettent en joue. Le père, la mère et Cléandre posent leurs couverts. Amélien ressuscite. Une violente secousse l’ébranle et il bascule sous la table, où il se retrouve sur le dos, pris en serre entre le pied et le mur. Incapable de se relever, il s’agite comme un possédé, oh la la, il hurle je me suis cassé le corps, je me suis cassé le corps, corps corps. Effrayés, les policiers dégainent et lui ordonnent de se rendre. Tout se passe très vite. Amélien, redouble d’intensité, à la fois dans les mouvements et dans les cris. Les policiers reculent, se mettent à l’abri derrière le comptoir, ouvrent le feu. Leurs balles pénètrent dans la chair, s’y perdent, et il en faut une douzaine avant que ne cesse le braillement. Puis c’est l’anarchie, chie chie chie, qui s’installe. La mère, folle de douleur, en se précipitant vers le cadavre fait voler les chaises, renverse les tables, sourde aux ordres des policiers. Une seule balle l’achève. Elle s’écroule loin d’Amélien, la tête dans un plat de pâtes. Constatant cette abrupte réduction de la cellule familiale, papa s’insurge, mentalement, réclame justice, de la même manière, et plante les deux bras au ciel, statuesque. Et Cléandre? Cléandre baisse les paupières, regarde Amélien et murmure: comment vas-tu? Tu tu!

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.